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mardi 6 janvier 2015

À peine apparu, il est déjà temps de disparaître. Tu vois? Ce matin, j'ai remarqué qu'il me manquait une partie du visage. Je n'en ai pas été ému beaucoup. Il faut dire que je m'y attendais quand même un peu. Comme si c'était programmé. (Mais oui, c'est certain, c'est programmé.) Je savais. Il n'y a même que ça que je sais : Tout ce qui apparaît est destiné à disparaître. Et donc moi aussi, qui suis apparu, je vais disparaître. Ça commence par des petites choses. Dans la nuit, vous perdez quelques dents. Le matin, il vous manque aussi un œil et vous remarquez même que toute une partie de votre visage s'est effacée et votre petit doigt vous dit alors que ça ne va pas s'arrêter là, que cette espèce de gangrène va continuer de s'étendre et même jusqu'à complète dissolution du sujet. Le sujet, c'est à dire moi. En attendant, je suis encore un peu là. Mais à peine. Si peu. De moins en moins on dirait. J'ai pu à une époque me révolter, refuser cette inéluctable perte, gesticulant et bataillant pour rattraper au vol tous mes morceaux, pour me les recoller dessus, devenant bientôt ce grotesque patchwork de souvenirs, d'émotions perdues, d'images recomposées, de personnages eux-mêmes gauchis... Mais rien n'est vrai... Rien non plus n'est faux... Jusqu'au jour où une certaine lassitude vous prend et vous cessez de courir après vos morceaux qui s'en vont... Qu'ils s'en aillent... Que tout disparaisse... Que moi-même je disparaisse... Quelle importance... Je n'ai pas le souci de l'héritage, de ce que je laisserai de moi... Ou plutôt je ne l'ai plus... Car j'ai dû l'avoir, à une époque, organisant mentalement mon œuvre forcément posthume, n'y voyant bientôt qu'un immense et illisible foutoir... Il aurait fallu que je reprenne tout, que je corrige tout, et pendant ce temps le foutoir grossissait... grossissait... de plus en plus indigeste, ingérable, décourageant... Il n'y a rien à sauver...

lundi 5 janvier 2015

Hyde n'est jamais très loin. Il suffit de montrer un peu les dents. Ce côté carnassier, cruel, de l'homme. Le visage, tout autour de la mâchoire, n'est là que pour enjoliver, distraire de l'essentiel, charmer, s'il est charmant, avant dévoration d'une façon ou d'une autre de la proie pantelante. Car il n'y a que les dents. C'est ainsi. Et quand il n'y a plus de dents, il n'y a plus rien que du vide et le visage alors tombe dans ce vide, car le visage n'était là que pour entourer les dents, leur donner un écrin de chair, de cartilages, de nerfs, de peau, de sang, s'était même modelé en fonction des dents car au début étaient les dents, juste les dents et alors sans les dents il s'effondre, le visage, comme une maison aux fondations pourries s'effondre, c'est ainsi... Mords-moi... m'a-t-elle supplié... Mais je n'ai su que la mordiller gentiment et l'image de l'homme viril, vraiment viril, carnassier, dominateur, impitoyable prédateur, s'est alors dissipée... (Puis est venu le mépris...) Ce n'est pas tant que j'avais peur de lui faire mal... C'est plutôt que j'avais peur de laisser mes pauvres dents dans sa chair et de clore ainsi ce grotesque épisode édenté... C'est que j'y tiens, à mes dents, même si elles ne sont pas très bonnes... Si elles étaient bonnes, j'y tiendrais sans doute beaucoup moins, ne craignant jamais de les perdre, sûr de mes dents et là j'aurais mordu, oui, vraiment, et mon visage aurait alors exprimé cette terrifiante férocité... Avec de bonnes dents, c'est certain, j'aurais été un tout autre homme, j'aurais tout dévoré, la fille et même le monde... Avec mes pauvres dents, je me suis replié sur moi-même, j'ai enfoui dans mes plus sombres cavernes mes instincts carnassiers... Ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas une bête et même une très sale bête, comme tout le monde... Il suffit de montrer un peu les dents, ça saute aux yeux, non?... Je suis un homme méchant, on me l'a souvent dit... Comme je n'ai pas de bonnes dents, je ne peux pas me permettre de l'être franchement, le suis alors insidieusement...

dimanche 4 janvier 2015

Ma tronche. Il n'y en a que pour ma tronche. Car il n'y a que ça qui m'intéresse vraiment : apparaître. (Je privilégie la pénombre et le noir et blanc, qui estompent les outrages du temps.) Je pose. Je prends un air inspiré, un peu sombre, dédaigneux, façon poète qui aurait cartographié l'Enfer, tirant sur mon Kraken, en face de ma webcam. Parce que je n'ai pas d'autre image. Je suis même en panne d'images. L'air pensif. Émergeant de mes vapeurs. Mais ce n'est qu'une pose. Je suis vide, seulement absorbé à poser et produire mes vapeurs, montrer ce que je veux bien montrer, même si je ne veux rien montrer de particulier. (Mais mon œil me trahit...) Le nombre de fois dans la journée où je m'arrête devant un miroir... Et dans la rue, à inspecter à la moindre surface réfléchissante du coin de l'œil mon profil, ou voir comment est mon cul... (C'est dans la vitrine d'une boutique d'antiquités, rue Auguste Comte, que je me mire le plus souvent le cul.) Mes trajets sont jalonnés de miroirs... Voilà, ma tronche, aujourd'hui... Mais le pire, c'est les dents... Le nombre de fois dans la journée où je me regarde les dents... Si j'étais vraiment honnête et voulais vraiment donner une image honnête de moi, je montrerais mes dents... Mes pauvres dents... À chaque instant, je suis conscient de mes dents, de ma lente et pénible décrépitude... J'envie ces squelettes qu'on retrouve des siècles voire des millénaires plus tard équipés de toutes leurs dents... Je donne peut-être parfois l'air de penser de nobles pensées, quand en fait je ne pense qu'à mes dents... Et à ma tronche, qui est tout autour de mes dents... Et à ma ligne aussi, comment je me tiens, ma démarche aussi, comment je me meus, ma façon de bondir sur un trottoir ou par dessus une flaque, défiant la gravité d'effleurer le bitume, cet entrechat gracieux, soudain, pour éviter une crotte de chien... Mais surtout mes dents... Rien n'est plus intime, secret, inavouable, terrible, que mes dents... Mon œil ne reflète pas l'état de mon âme, mais celui de mes dents... Dans un rêve, il y a quelques nuits, j'en perdais au moins trois, voire cinq, que je tenais fataliste dans le creux de ma main après les avoir mâchées très longtemps...

vendredi 7 novembre 2014

S'il n'y avait que des humains de ma sorte, l'espèce s'éteindrait à coup sûr. En dormant. Et ce ne serait pas si mal, je me dis, ce serait même un grand soulagement pour tout le monde. Enfin... soupirerait l'humanité en exhalant sa dernière poumonée... Je comprends de moins en moins ce besoin de se reproduire, de continuer, de penser que ça sera mieux après, de se croire élus de l'Évolution ou d'un dieu alors qu'on n'est bons qu'à chier partout, à faire souffrir atrocement sous prétexte d'exister tout ce qui est, à tout saloper, vraiment tout saloper... Je ne sais même pas si c'est moi, sur la photo. Mais c'est le plus probable. Les autres, sur la photo, sont encore moins ressemblants, alors ça doit être moi. Moi. Oui. Je n'ai pas cette tête, normalement, je crois. Là, je me pinçais les lèvres. Mais c'est moi. Ma mère m'a longtemps reproché de ne pas avoir de photo de moi en uniforme. Les mères, souvent, aiment bien avoir une photo de leur fils en uniforme, on se demande bien pourquoi. J'avais vingt ans, un peu plus, vingt-trois, on m'avait tondu le crâne, donné un uniforme. Tout ça est tellement loin. J'avais péniblement joué le jeu pendant un an. Mon meilleur souvenir : un soir que j'étais garde-chiourme, car j'étais très souvent désigné volontaire pour ce genre de corvée quand les autres partaient en permission, surtout depuis qu'ils m'avaient mis sur la veste un petit grade, chef de poste alors j'étais, chef de poste pour ceci, chef de poste pour cela, planton à l'occasion, un capitaine était passé faire sa revue et n'avait pas trouvé la clé du cachot, merde... on avait cherché, longtemps, il s'était énervé... finalement avait trouvé la clé, qui était dans la serrure de la porte du cachot, pas verrouillée en plus... Car j'avais dîné avec le prisonnier dans sa cellule car malgré peut-être les apparences je suis quelqu'un de chaleureux et le prisonnier, qu'on avait attrapé avec une barrette de shit, pleurnichait dans sa cellule et je lui avais dit c'est pas si grave allez... qu'est-ce qu'on en a à foutre, un peu de shit, merde... c'est pas grand chose... et on avait fini par en rigoler, dans la cellule... Sauf que pour les autres, les militaires, c'était une grosse affaire, de la drogue, ce n'est pas rien et le type a ensuite été transféré dans une vraie prison militaire, pour y purger sa peine, bon... et moi je me suis fait salement engueuler parce que j'avais laissé la clé dans la serrure, pas verrouillée en plus, le capitaine m'a même déclaré passible du trou mais en fin de compte je n'y suis pas allé... J'ai pris tout ça très gravement même si j'avais furieusement en même temps envie de rigoler... D'ailleurs je pourrais dire ça d'à peu près tous les moments graves ou non de ma vie : j'ai pris ça très gravement même si j'avais en même temps furieusement envie de rigoler... Et je n'ai jamais su fermer une porte à clé... D'ailleurs, sur la photo, si je me pince les lèvres, c'est peut-être pour ne pas rigoler et maintenant je me reconnais parfaitement... Ça devait se voir un peu, mon côté narquois, si tu savais comme je t'emmerde, car j'ai toujours été privé de permissions, même si j'étais le meilleur troufion du régiment, celui qui avait fini premier au grand concours inter-bataillons, le soldat increvable, celui qui continuait de marcher même avec les pieds en sang juste pour emmerder le sergent instructeur qui pensait pouvoir me mater et que j'ai fini par semer, ce con, ce pauvre con, comme tous les autres, la nuit, dans l'est, il faisait froid, j'avais sommeil et j'étais pressé d'aller me recoucher... Celui qui tirait dans le mille même en étant myope, le truc zen de ne pas regarder la cible, avec ou sans lunettes, de l'œil gauche ou du droit je dégommais pareillement et c'était parfois un problème car je ne savais jamais de quel côté j'avais remonté la tête de mickey dans la culasse et de quel côté la douille alors jaillirait... Et super habile de mes mains quand il fallait manipuler les armes... Vif à distinguer les amis, les ennemis... Ami!... Ennemi!... L'autre meilleur souvenir c'est quand je suis parti, tout seul, un mois avant tout le monde, car on m'avait refusé pendant un an toute permission, évitant ainsi tous ces lourds rituels de fin de service militaire, la quille, les cuites, braillements, tout ça... de la même façon que j'étais arrivé tout seul, le premier jour, ignorant le camion militaire qui attendait à la sortie de la gare le train de garnison et y allant à pied, tranquillement, libre, avec tous mes cheveux, demandant parfois mon chemin, arrivant en retard et me faisant engueuler par un abruti très quelconque prenant tout ça très au sérieux... Le camion? Ah mais... je ne l'ai pas vu... J'en ai rêvé longtemps, après, de l'armée, ça m'a donc sans doute plus marqué que je le crois... C'est la guerre, on est au front, je suis brigadier-chef, comme autrefois, j'ai donc une poignée d'hommes sous mes ordres... En avant!... Sans doute à cause des films de guerre... J'ai toujours adoré les films de guerre... Ah... Samuel Fuller... La peur, la fatigue, les marches interminables, la fraternité, l'ennemi invisible, la mort qui frappe sans prévenir, tout ça... Et du camion, aussi, j'ai encore rêvé, il n'y a pas longtemps, celui qui attendait le train de garnison, de ce moment, quand j'ai décidé ne ne pas le voir, c'était un sacrément bon moment... Quelques rares fois dans ma vie, ainsi, je me suis senti vraiment libre... Ce camion, personne n'était obligé de le prendre, même si tout le monde ou presque s'y est pressé, comme pour hâter sa fin, un troupeau que j'ai vu se ruer en bêlant... Même si, au bout du compte, c'est vrai, on finit tous de la même façon, misérables, humiliés, tondus... Mais le chemin est différent, voilà...

lundi 19 mai 2014

Mon père me regarde. Ma sœur aussi me regarde. Ma mère et moi, on regarde ailleurs, là-bas. La mer? On snobe le photographe. Un étranger? Une connaissance? Dieu? On ne pose pas, nous. Ou alors, on pose vraiment. Mais mon père me regarde. Et alors je regarde mon père. Sa tête. Il avait cette tête-là. Même à la fin, il avait cette tête-là. Et ces pieds. Je regardais ses pieds. Je regarde toujours ses pieds. Mon regard attiré par ses pieds. Ses pieds étaient étranges. Me fascinaient. Des ongles de gros orteils démesurés. Comme des télés. Des drôles de pieds. Même à la fin, il avait ces pieds-là et je continuais d'être fasciné par ses pieds. Même mort, il avait encore ces pieds-là et je fixais encore ses pieds, quand il n'était plus qu'une sorte de bête empaillée grisâtre... jaunâtre... je ne sais plus... sur le lit... Des ongles de gros orteils comme des télés. Des pieds vraiment étranges. Je n'en ai jamais vu de pareils. Ni même de comparables. Ses pieds. C'étaient ses pieds à lui, rien qu'à lui. À mon père. C'était lui, ses pieds. Sa tête, ses pieds, voilà ce qu'il me reste, surtout. Les pieds de ma mère, à côté, semblaient mous, sans nerfs, sans âme. Ceux de mon père étaient noueux comme des branches d'olivier, avec des ongles comme des télés. Mais c'étaient de bons pieds, je me disais, je me dis encore, des pieds d'honnête homme, de gentil. J'aimais les pieds d'honnête homme de mon père, noueux, torturés comme des branches d'olivier avec au bout des télés. J'ai dû jouer longtemps à les lui tirer, pincer, chatouiller et ça le faisait râler gentiment, parce qu'il n'aimait pas qu'on lui touche les pieds, mon père, ses pieds noueux, comme si ça lui faisait mal, comme s'il avait concentré toutes ses souffrances dans ses pieds, on n'imagine pas la souffrance d'un olivier et je ne peux pas me souvenir de mon père sans me souvenir de ses pieds, sans revoir exactement ses pieds, ce qu'exprimaient ses pieds. Et puis sa tête. Sa bonne tête. Des souvenirs me remontent. Il me regarde. Il est venu me chercher, tard le soir, vers les minuit, en voiture, à la gare, je suis en permission, il me regarde alors pour la première fois comme un homme, même si je suis toujours son gamin, on peut enfin partager quelque chose de vraiment viril : l'armée, je n'ai d'ailleurs peut-être fait l'armée que pour ça, pour me rapprocher un peu de mon père, pour vivre cet unique moment : descendre tondu d'un train à minuit et le voir sur le quai à m'attendre, peut-être était-ce aussi un peu pour ça que je me suis mis à fumer, très jeune, pour me rapprocher un peu de mon père, cet étranger tellement familier, je suis content de le retrouver, de le voir sur le quai à m'attendre  — ma mère, elle, m'attendait plutôt dans la voiture devant la gare — depuis le temps que j'étais coincé à la caserne, toujours plus ou moins consigné, on se sourit de loin, on est émus, c'est le meilleur moment, quand on s'aperçoit et se rapproche, un sourire qu'on a du mal à enlever tellement on est contents de se revoir, depuis le temps...

vendredi 2 mai 2014

La seule beauté qui compte est celle qui ne se sait pas. Les choses sont parfois très simples. Il faut centrer à peu près son sujet. C'est encore mieux s'il y a des fleurs. Et la grâce de l'instant, si grâce il y a. C'est je présume ma mère qui a pris la photo. Mon père, lui, aurait cadré différemment. (Mais j'y reviendrai, une autre fois, à comment mon père aurait cadré, à comment mon père cadrait, plus chaotique, plus contemporain si on veut, quand ma mère, elle, avait une conception très structurée, très classique de l'image.) Le jardin. L'éternel Jardin. C'est toujours à peu près la même histoire. Celui qu'on a perdu. Celui qu'on aimerait retrouver peut-être. On remet en scène comme on peut le Jardin, voilà. C'est ce que disait ma grand-mère, aussi, quand on allait prendre une photo : Au jardin, un coup de peigne et au jardin... Les hommes, eux, ne prenaient pas de photos, à moins qu'on ne les y contraigne et dans ce cas c'était à la sauvette, sans méthode, avec effarement peut-être, d'où ces cadrages bizarres, ils ne savaient pas s'y prendre, ça n'était pas leur domaine, la mise en scène, le cadrage, pauvres acteurs, mais j'y reviendrai, une autre fois... Les images, prendre les images, c'était souvent l'affaire des femmes et on peut se demander pourquoi, surtout quand revient toujours le thème du jardin, avec des fleurs, donc, parce que s'il n'y avait pas eu de fleurs ça n'aurait plus été la même chose, parce qu'une bonne photo, il fallait qu'il y ait des fleurs, c'était comme ça et moi je dis que ce n'était pas seulement pour faire joli, pas seulement pour qu'il y ait des jolies couleurs sur la photo, mais que c'était aussi et même surtout à cause du Jardin, celui qu'on avait perdu, ou qu'on croyait avoir perdu, le Jardin perdu, alors, oui, celui de la Genèse, de toutes les genèses, y compris de la mienne alors... C'était donc souvent l'affaire des femmes, prendre les photos, avec des fleurs si possible. Les hommes, eux, n'auraient jamais cherché un lieu avec des fleurs, n'auraient jamais eu ce soucis du Jardin, comme s'ils l'avaient oublié, ou refoulé trop loin. Les femmes, elles, avaient besoin de faire cette mise en scène, d'opérer ce retour, on peut se demander pourquoi. Toute photo, idéalement, devait être prise dans un jardin, voilà, dans Le Jardin. Je trouvais ça stupide, autrefois, vulgaire, souvent d'une grande laideur. Je me rends compte, aujourd'hui, retrouvant cette image qui dormait depuis 45 ans dans une boîte, que c'était tout le contraire.

jeudi 24 avril 2014

Tu croyais peut-être que je ne reviendrais plus? Que c'était fini?... Mais je reviens toujours. Fluctuant comme la mer, je vais et viens sans cesse... Et rien jamais n'est fini. Comment ce qui n'a jamais vraiment commencé pourrait alors finir?... Il est vrai cependant que je ne suis plus tout à fait le même homme... Je suis retourné voir ma mère. Ravie de me voir plus fumant du tout mais vapotant abondamment comme la machine à Papin. J'ai troqué mon paquet de tabac contre toutes sortes de fioles nicotinées, bien plus drogué qu'avant, flairant en permanence mes drogues sur mon embout, mes doigts. Ma mère m'a alors accueilli tel le fils prodigue revenu de 35 ans de tabagie et me voilà envoyant d'énormes nuages de vapeurs de havane dans la cuisine, dans le salon, moi qui jadis avais à peine le droit de fumeroller coupablement mon tabac de pauvre, été comme hiver sur le balcon. On va rendre visite à ma sœur. Me voilà vautré sur son canapé, complètement dans les vapes à m'envoyer voluptueusement ma nicotine. Comme c'est bon... Il m'aura fallu un peu plus de deux semaines pour décréter définitivement la vapeur supérieure à la fumée... Encore plus drogué qu'avant... Mais femme actuelle dit que c'est bien... Parfois stupéfait, voire bouleversé, j'ai retrouvé ce que je ne soupçonnais pas avoir perdu : goût, odorat, souffle, sommeil... À un moment, sur le canapé, ma sœur pose longuement sa main sur la mienne. Je la regarde. Elle a vieilli, sa main. La mienne aussi. On a vieilli... Le lendemain, dans la cave de ma mère, je trouve une vieille boîte de diapos : Été 69. C'était donc il y a 45 ans... 45 ans... Je ne les connaissais pas, ces photos... Ça m'émeut... Entre ma mère et ma sœur... Cet instant a eu lieu...

jeudi 21 novembre 2013

Tout ce cinéma... Alors qu'au fond, je m'en fous... Car au fond, je me fous de tout... Tout ça, c'est juste que j'ai envie de m'entendre, parfois, et je me parle, alors, à moi, surtout à moi, suis même — sans aucun sérieux rival mort ou vivant — la voix que je préfère entendre, qui me fait le mieux voyager et aussi le mieux rigoler, jusqu'à parfois me saouler, jusqu'à parfois la gueule de bois... J'invite alors un peu les muses, pour voir, pour boire... et même parfois elles viennent, boiteuses, toussantes, louchantes ou borgnes, tordues, déjà saoules, moustachues quand ce n'est pas barbues, pas du tout les gracieuses créatures dont je rêvais, mais tout de même elles viennent... Même si elles ne sont plus ce qu'elles étaient, elles ont gardé un certain charme, quand on sait apprécier les beautés périmées... Parce que ça vieillit, les muses, aussi... Ce n'est pas sérieux, allons... pas plus que la vie... pas moins non plus... je l'ai toujours su... dit... On a bien essayé de me faire croire que c'était sérieux, tout ça, la vie, l'amour, la mort, le travail, la famille, la patrie, la littérature, l'art, la philosophie, le foot, l'Histoire de France, la pédicure, le prix des choses et aussi le prix des gens, Dieu, tout ce qu'on voudra... Et pourquoi pas la sieste, alors?... Mais oui, c'est très sérieux, la sieste, certains s'y rendent même comme au bureau... Au bout d'un moment, c'est comme si je me réveillais, de tant de gravité, de tant de sérieux... Il n'y a que la souffrance... Ou l'absence de souffrance... J'ai mal aux dents, alors là oui ma vie est intense, n'est même que souffrance, tout est concentré là, je ne suis même plus que ça, souffrance, même si je souris pour faire diversion... Moi, chanceux, je n'ai jamais rien connu de pire comme douleur que la rage de dents, mais j'en ai eu, alors, des rages de dents, je pourrais en parler, ma vie n'est même qu'une suite de rages de dents pour violon à une seule corde, à un seul nerf suraigu... Et quand je n'ai pas mal aux dents, je me tricote des souffrances morales, nobles tant qu'à faire... Ah... les souffrances de l'âme... ça occupe bien... Jusqu'au moment où je me dis que la moindre rage de dents me balayerait tout ça, me foutrait même un sacré coup de pied au cul de ma souffrance de l'âme si noble... Qu'on me scie un bras jusqu'à l'os et même au delà, on verra si je conserve mes langueurs monotones... Le type qui est dehors l'estomac vide plein de crampes dans ce froid bien humide et qui ne passera peut-être pas l'hiver alors lui, oui, il sait, ce que c'est, la souffrance, que la vie n'est que souffrance et même une sacrée saloperie... Mais moi, le cul bien au chaud, tout bien propre et reposé et bien nourri, fumant ma clope avec un bon petit café, dans mon canapé, de quoi irais-je me plaindre et qu'est-ce que j'en sais, moi, de la souffrance... Et puis c'est peut-être une question de nature, aussi... Même à un enterrement, je finis toujours par rigoler, au moins sourire... (Même à l'enterrement de mon père...) Parce que ce n'est pas sérieux... Je finis toujours par repérer une trogne, ou un détail, comme un clin d'œil que me ferait le Diable pour me faire rigoler... Mon combat, si on peut parler de combat, il est là... je ne me laisserai pas avoir, que je me dis, mais peut-être bien qu'un jour je me dirai autre chose... Le rire emportera tout, toutes mes petites misères, toute ma bêtise, ainsi que toute celle du monde... On se plaint que la littérature est molle, qu'il n'y a plus rien qu'enculages de toutes petites mouches même plus à merde... Une bonne guerre mondiale, une bonne suée bien méphitique de choléra, de peste noire ou de grippe espagnole, une bonne boucherie planétaire avec des tripes à l'air bien fumantes, bien puantes, bien grouillantes et ils refleuriraient les génies sur toute cette pourriture, c'est certain... La beauté, la grande beauté lyrique, est à ce prix, peut-être... Il lui faut de la pestilence, des asticots... Est-ce vraiment souhaitable?... On devrait être content, alors, de vivre cette époque toute molle de chats d'appartement bien nourris, castrés, ou de chihuahuas — question de style, de sens que l'on donne à sa vie —... de guerres juste à la télé... La misère, la souffrance, c'est pour les autres... On lève une paupière, remue l'oreille, on se rendort... On rote son ragoût et sa bière entre deux scènes de massacre à la télé, d'horreur absolue qui a lieu là-bas, toujours là-bas... Dans la rue bien tranquille, un type est en train de crever, lentement, on passe, il fait partie du décor, il en faut un, au moins un, un exclu, un paria, un qui pue pour de bon, pour goûter pleinement l'intimité douillette qu'on cultive dans sa petite serre rien qu'à soi et trouiller suffisamment aussi pour rester ce qu'il faut dans le rang, jouer tant bien que mal les petites comédies pour survivre, rester à flot, demeurer dans sa bonne petite léthargie... Pas de bol, mon pote... Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?... On pourrait intervertir les rôles, là ce serait lui qui passerait, tranquille, pareil... Mais un jour, sa haine va exploser, il vaudra mieux alors ne pas se trouver là... C'est ça ou crever discrètement... Tout le monde n'a pas cette pudeur... Quand il y en aura cent, mille, dix mille, vraiment pouilleux, affamés, au bout de tout, là, bien méchants, vengeurs et il y aura de quoi, dans ma rue bien bourgeoise et pas seulement des zombies bien proprets venant, très sérieusement, en bas de chez moi, comme si leur vie en dépendait, dans ce tout nouveau bar à ongles, pédi-spa... (Après livres anciens, puis antiquités africaines, ça fait réfléchir... quand on voit que c'est à peu près la même clientèle... Vous êtes accueillis comme des émirs par des hôtesses sublimes en blouses roses, sans chaussettes, des travailleuses du pied on pourrait dire...) Et moi, alors... le crincrin d'une dent me réveille, dans la nuit... Putain de dent, je me dis, voilà, en avalant mon cachet et attendant qu'il fasse effet... et que ma vie n'est qu'une suite de rages de dents et que finalement les rages de dents ont toujours été les périodes les plus intenses de ma vie, parce que la rage... parce que la souffrance... Mais le rire... peut-être qu'un jour je n'en aurai plus la force, ou plus le goût... le mauvais goût... C'est facile, de dire qu'on s'en sortira toujours par le rire, quand le pire qu'on a connu c'était une banale rage de dents... Hier, je me suis fait engueuler, salement... Un personnage, qui s'est rebiffé, qui n'avait pas demandé à être là, dans mon œuvre, si on peut appeler ça une œuvre... n'avait pas apprécié, du coup, de s'y rencontrer et si vilainement... Pourtant je l'aimais bien, celui-là, lui réservais bien des aventures grotesques et édifiantes, avec bienveillance l'imaginais clopiner sur bien des trottoirs merdeux, de quoi au moins bien m'amuser et lui aussi je me disais, ça aurait pu l'amuser, mais non... Ce que tu as fait là!... Ce que tu as fait là!... l'œil soudain mauvais, me pointant même de son doigt gigantesque à presque me toucher le mien, d'œil, pas mauvais, comme s'il voulait me le crever et j'ai senti alors que ça couvait depuis longtemps, sous sa douceur, sa haine... et qu'il en serait toujours ainsi... et que c'était aussi du cinéma... (Un sacré cinéaste, lui, il faut reconnaître, et quand il va se décider à passer enfin en salle de montage, à coller bien comme il faut tous les bouts, ça va déménager et je prendrai mon billet, c'est sûr, et même dans les premiers, pour voir ça...) À chacun son cinéma... Alors, il n'y a plus rien, dans le mien... Une fiction sans personnages, sans rien, que moi, la voix, The Voice, avec ma dent... Si maintenant les personnages fuient les fictions... ont ce pouvoir... Merdre... Si on ne peut même plus se moquer un peu de ses copains ni en faire des héros impeccables, là en plus ou presque personne ne vient, entre nous... Je regarde dehors... Il pleut... Buée sur le carreau... Ça caille... Sale nuit, pour le pouilleux, dehors... Vais replonger sous ma couette, chaude, douillette, océan de plumes, Paradis évident... Il n'y a rien... Juste ma dent, ma douleur et moi, et le cachet, heureusement, qui commence à assourdir la petite musique déplaisante... Putain de dent... Appeler le dentiste, ou bien attendre que ça passe... C'est la question... Ça peut même être la question de toute une vie...

dimanche 17 novembre 2013

Pénurie... D'images. Après les raclures toutes sales de fonds de poches qui ne peuvent engendrer que de la merde que je m'empresse alors de refouler, de pousser d'un cran vers l'oubli, dans ce chiotte cybernétique parmi tant d'autres se déversant dans cette gigantesque fosse sceptique électronique — non... non non... je ne suis pas comme ça... il ne faut pas croire... pas tant cafouilleux, pas tant immature... même si quand même un peu... c'était juste un moment, quelques moments, à cause des images, surtout, si moches... — pas celle-là, les autres, avant, les raclures... — après les fonds de poches, donc, les fonds de tiroirs, les fonds de boîtes... Le laid n'engendre que le laid, de toute façon... Mais parfois, quand même, comme un miracle, une beauté à couper le souffle naît de parents affligés des pires difformités, tant physiques que mentales, je ne parle pas pour moi, dont les parents n'étaient pas difformes, il me semble, d'ailleurs je ne sais plus de quoi je parle, un souvenir presqu'effacé je crois, d'une jeune fille, il y a bien longtemps, il me semble, tellement gracieuse, avec des parents tellement tout le contraire, on imagine, plus proches de la bête — et pas de la bête du tout aimable ni encore moins gracieuse — que de l'humain... mais peut-être que ce n'était que dans un film, ou dans un livre, ou dans un rêve... on finit par tout mélanger... C'est comme ce type, cet artiste, il paraît, qui se donnait en spectacle en s'exposant à poil peint tout en rouge... (Pour cacher sa confusion?...) C'est parce qu'il s'est mis à faire froid, je n'ai plus d'images, les doigts engourdis, comme des peaux devant les yeux comme un lézard... introperdition plutôt qu'introspection... je prends alors ce qui vient, ce qui reste... (Ma lectrice va finir par se lasser, comme les autres, de toutes mes conneries...) Et les spectateurs, alors, ébahis... Ah!... Quel artiste!... Quelle performance!... Le zob et le cucul à l'air!... Tout peint en rouge!... C'était génial... Si t'avais vu... À poil, le type, complètement... et peint en rouge!... T'imagines?... En rouge!... Bon Dieu... Il fallait oser, quand même... Bientôt — ça a peut-être et même sans doute déjà eu lieu — un autre artiste va se pointer, peint lui tout en marron, sur la scène, et va poser sa pêche, comme ça, publiquement, en forçant bien, lune bien éclairée comme une diva a capella... Et la salle hystérique d'applaudir à tout rompre... Voilà, le spectacle vivant... l'art contemporain... et même peut-être la littérature, qui sait... ce qu'il ne faut surtout pas louper... pour pas crever ignorant tout de même... Oui oui, j'y étais... Ah... c'était formidable... si t'avais vu ça... et senti!... Tout y était!... La condition de l'homme... la divine comédie... rien moins... Dix fois que je revois le spectacle et je ne m'en lasse jamais... Mais ça remue, hein... pas pour les petites natures... Alors moi, à côté, ce n'est pas de l'art, évidemment, je n'ai pas cette prétention... Pas non plus une performance underground pour affranchis... Je ne suis pas peint en rouge, moi, même si ça m'est déjà arrivé, de me peindre en rouge... Mais là, non, pas besoin... C'était juste l'heure du bain... Car il y a une heure pour tout...

jeudi 31 octobre 2013

Il faudrait que je m'organise. J'ai tout mon temps, mais je ne trouve le temps de rien faire. Même lire : en un mois, je n'ai lu que 10 pages. (Dans les hauteurs, de Thomas Bernhard. Son chien pue. Mais la puanteur de son chien lui est indispensable. Va-t-il tuer son chien?...) Piètre lecteur. Piètre n'importe quoi. Bien court? m'a demandé la coiffeuse. Bien court, ai-je confirmé. Je suis ressorti avec cette gueule de militaire. Je ferais mieux de m'acheter une tondeuse. Imbécilement je me dis que la dixième coupe sera gratuite. Bien court, pour que ça dure plus longtemps. Une gueule de pauvre. Au dessus d'un évier de pauvre. (Ça y est, je suis pauvre, officiellement. Je me rends compte que c'est mieux que de craindre d'être pauvre. On y pense moins, quand on l'est, on s'habitue. Il y a même des avantages : on ne pense plus à consommer, mais à survivre, le mieux qu'on peut. Et puis il y a pauvre et pauvre...) Je blanchis. Mais surtout à droite. À gauche, pas trop, je suis encore un peu jeune, à gauche. Mais à droite, on dirait qu'on m'a décoloré. Je me regarde trop dans le miroir au dessus de l'évier peut-être et la lumière m'use alors surtout à droite. Ma gueule. Il n'y a que ma gueule, finalement, qui m'intéresse. Depuis deux ans je me croyais condamné, à cause du sang, du mauvais sang, celui de mon père, celui de mes ancêtres, le mien aussi, un mauvais sang. Les médecins vous mettent des idées dans la tête. Vous n'allez pas bien. Même si vous ne la savez pas. Même si vous ne le sentez pas. Le sang le dit. J'avais fini par renoncer à aller mieux, constatant que tout ce que j'avais fait pour aller mieux, toutes mes bonnes intentions, ne m'avaient entraîné que vers le pire. M'étais même remis à manger du saucisson. Quitte à dépérir, autant le faire avec goût. Résultat : mon sang est redevenu très bien. Un cœur de sportif, on me dit même. 56 battements par minutes. Quelle plaisanterie. Parce que je m'appauvris, je me dis, globalement je mange moins. Je perds mon gras. Un kilo par an en moins. Bientôt je retrouverai mon poids de 30 ans, puis celui de 20, puis celui de 10... Mais comme les journées passent vite. Je n'ai rien le temps de faire. Aujourd'hui, j'ai couru après mes maigres sous, puis la paperasse, j'ai recousu deux boutons de ma veste en cuir, sans me piquer les doigts, j'ai lu deux pages d'un livre. Et le soir déjà tombe. Je me dis qu'il serait temps de m'organiser. J'ai tout mon temps. Il me faudrait découper mon temps. Commencer dès le petit déjeuner par une heure ou deux de musique, histoire de se vider, même si on est déjà vide, surtout si on est déjà vide. Une heure ou deux dehors ensuite à juste baguenauder. Une heure ou deux ensuite à écrire n'importe quoi, ce qui vient, tirer le fil. Une heure ou deux à faire la sieste. Une heure ou deux à écouter de la musique ou regarder un film ou lire un livre, en buvant du thé. Une heure ou deux à faire la cuisine et l'engloutir. Puis le néant douillet du soir. Un film ou deux, ou trois... une lampée ou deux, ou trois de whisky... J'ai parfois l'impression de m'anéantir dans le cinéma. Il est peut-être là le problème : je passe parfois 7 ou 8 heures par jour à regarder des films. Pas que des chefs-d'œuvre. Plein de grosses merdes aussi. Parce que j'aime bien, les grosses merdes, aussi, m'abrutir pour de bon. Parce qu'il y a une sorte de bonheur, à s'abrutir, à se vautrer dans la médiocrité, voire la nullité, pour moi en tout cas, ma façon peut-être de faire partie de l'humanité, à ne plus rien penser finalement, ni ressentir, à se couler dans la masse de merde, à disparaître même dedans, à être un gros con finalement comme un autre. Parce qu'autrement je ne suis pas un gros con comme un autre? Bonne question. Peu importe. Comme gros con, en tout cas, je n'ai plus besoin depuis longtemps de me mesurer à tel ou tel gros con pour évaluer mon degré de connerie. La différence, si différence il y a, c'est que je décide sciemment de m'y vautrer, un certain temps plus ou moins long, en solitaire, peut-être juste pour m'oublier, pour être en vacance de moi. Pour aussi me baigner dans l'air du temps, je me dis, communier avec mes semblables, faire ainsi partie de l'humanité, dans la masse d'abrutis. Mais peut-être que quand j'en sors, de ce bain, ruisselant de connerie semblable, je n'en suis pas moins un gros con, je me dis et même peut-être un pire gros con. Parce que j'en vois beaucoup, des gros cons, autour de moi, pas juste à la télé ou sur internet. Comment moi serais-je différent? Je regarde tout ça comme un immense cirque, un entremêlement de milliards de fictions toutes très semblables finalement et pathétiques, la mienne y comprise, mais je me laisse parfois attendrir, par la mienne y comprise. Pauvres humains... Les gens m'ennuient, férocement. Je n'accepte de communier avec eux qu'en solitaire. Mais tout ça importe tellement peu. Mon problème : il faudrait que je m'organise. Je n'ai jamais su m'organiser. La musique, ça me manque tellement. À une époque, je ne passais pas une journée sans avoir soufflé une heure ou deux voire trois dans mon saxophone ou ma clarinette — plus ou moins gros sifflets — et je crois que globalement ma vie était bien plus satisfaisante. Je n'avais pas de télé, à l'époque, pas de cinémathèque, je n'avais pas non plus d'internet, il n'y avait que la musique... Chaque jour avait son air... Je soufflais, sifflais des volutes de Lester Young, des bribes de Coltrane, de Parker, des bizarreries monkiennes et même des airs à moi, surtout des airs à moi... Il n'y avait que le Son... la vibration de l'anche... Un monde sans paroles, le meilleur des mondes, comme le cinéma avant qu'il se mette à parler... Un copain m'a dit, il y a quelques semaines : Je vais me mettre à la cigarette électronique, pour arrêter de fumer... Et j'ai répliqué, du tac au tac, que moi j'allais me mettre à la vie électronique, pour arrêter de vivre... Je me rends compte alors que ça fait tellement longtemps que je me vautre là-dedans, du matin au soir... un gouffre... que ça n'est pas innocent... que ça ne peut pas être innocent... que c'est un puissant, très puissant anesthésiant, annihilant... — mais n'est-ce pas nous perdre, disparaître, que nous cherchons?... — que je me suis laissé engluer, absorber dans cette toile électronique qu'un simple orage magnétique un jour grillera, anéantira et moi, ce qu'il en restera, avec... que peut-être même je suis mort depuis déjà longtemps... et qu'alors ici, nulle part, je ne suis peut-être bien qu'un vague écho de qui je fus, ou de qui je crus être, une suite éphémère, banale, de uns et de zéros...

jeudi 10 octobre 2013

Parce que la Mort rôde... — Verdâtre, avec sa faux... — On croit qu'elle vient d'un coup... Mais elle rôdait depuis un bon moment déjà... On croyait que ce n'était qu'une idée, qu'on pouvait la chasser comme une simple idée noire, ou plutôt une simple idée verdâtre... — La remplaçant par une autre idée?... — Peut-être... Mais elle était toujours là... Elle a d'ailleurs peut-être toujours été là, dès la naissance, assise dans un coin dans la salle d'accouchement, ou juste derrière soi, bientôt, à flairer vos cheveux... Alors on croit pouvoir la chasser comme une idée, la remplaçant par une autre idée, mais elle est toujours là... Elle fait partie de la famille, on ne la chasse pas comme ça... Même chassée, même reniée, refoulée, scotomisée, tout ce qu'on voudra, de toute façon, elle sera toujours là, dans un coin... — Tu pensais, à un moment, que c'était toi, peut-être, qui l'avais rendue malade à ce point, que c'était peut-être à cause de toi, que tu faisais se faner les jolies fleurs, que c'était peut-être même toi qui l'avais poussée au suicide, la jeune fille et la mort... Un soir de fin d'automne, en regardant ta fenêtre, tu avais senti la Mort près d'elle... Peut-être six mois plus tard, au printemps, elle t'avait dit qu'elle avait essayé de se suicider six mois auparavant... — Oui... Un appel au secours, elle avait dit, comme tout le monde dit, comme on dit à la télé, dans les magazines, dans les mauvais romans... Pas grand chose, elle avait dit, presque en riant, un acte désespéré, mais elle ne voulait pas vraiment en finir, elle avait dit... Qu'on la remarque, surtout, qu'on s'occupe d'elle, en baissant les yeux, elle avait dit... — Peut-être alors qu'elle t'appelait... — Peut-être... — Et quelque part, tu l'as entendue... — Peut-être... Ou alors c'était une coïncidence... J'ai pensé et même senti qu'elle se suicidait alors qu'elle se suicidait... — Et tu ne l'as pas rappelée... — Je n'avais plus son numéro... Elle m'avait une fois de plus banni de sa vie... — Tu as peut-être l'oreille, pour la Mort... — Peut-être... — C'est peut-être même toi, le Verdâtre... — On est peut-être tous le Verdâtre de quelqu'un... — Et toi, tu la chasses, la Mort, comme une idée?... — Non... Moi je l'attends, avec mon sabre... Je m'entraîne... Et puis ce n'est pas qu'une idée... Je la sens, parfois, dans la nuit... Je meurs un peu, dans la nuit, souvent, je frôle la Mort, ou alors c'est elle qui me frôle... Elle me serre le cœur, parfois, pour voir ce que ça fait, quel genre de client je suis... Elle s'entraîne, elle aussi, se prépare... Je suis même mort déjà tant de fois... Comme des répétitions, avant la première, ou plutôt avant la dernière... — Sabre contre faux... — Oui... On verra bien... — Tu te prépares... — Oui... Comme le père qui avait fait la vaisselle et ses besoins et sa toilette avant d'aller finalement se recoucher... Comme le pépé qui était remonté traviolant de l'hôpital avec un couteau dans son poing... — Parce que la Mort se précise... — Oui... Quelques mois... Quelques années... Je ne sais pas trop... — Voilà pourquoi tu es devenu tant bavard... — Oui, peut-être... À un moment, on se prépare vraiment... — Tu mets de l'ordre dans tes affaires... Tu t'entraînes aussi au sabre... — Oui, peut-être bien... — Depuis quand?... — Depuis toujours peut-être... Mais la mort de Mouchette peut-être a déclenché quelque chose... — Que de peut-être... — Je me souviens, elle s'est redressée brusquement sur ses pattes, quand on lui a fait la première piqûre... alors qu'elle était paralysée... — L'instinct de vie... — Oui... — Elle nous manque... — Oh oui... — Mais ne pas hâter sa fin... — Certainement pas... — Chaque souffle compte... — Oui... — Et tu crois que tu vas vaincre, avec ton sabre?... — Quelle importance... Seul le geste compte... Seul le geste comptera... Dégainer, couper, il n'y a que ça... Le son de lame qui fend l'air... le petit vent...

lundi 7 octobre 2013

Alors, tu avais cette tête-là, quand tu es arrivé chez les curés... — Il faut croire... — Et la blouse bleu marine en nylon alors?... Et le sous-pull?... — Effectivement... La blouse, ça devait être avant, à la campagne... Et le sous-pull après... Là c'était mon pull fétiche, à rayures rouges et bleues, avec une fermeture éclair, que ma mère m'avait tricoté, que je portais aussi quand j'allais dans les bois... Et puis là, sur la photo, c'était plutôt l'hiver, pas comme le premier jour quand je suis arrivé... — Et les platanes, alors?... — C'est vrai, il n'y en avait pas, quand on allait au réfectoire... C'était pour les besoins de la fiction, l'image, le son... Cette école, en fait, manquait cruellement de platanes... Goudron et béton, c'était... quelques résineux aussi, soyons justes... — En fait, tu nous embrouilles... — Non non... C'était bien comme j'ai dit... Le mouchoir propre tout bien repassé dans la poche... La chapelle... L'Archange St Michel... La salle d'étude... Les curés en blouses grises... Le vautour... La bonne sœur... Les pupitres... Le goûter... Le néon... Le hachis parmentier... Tout... Le mur en était crépi, de hachis parmentier, tellement c'était à dégueuler... On ouvrait la fenêtre, quand le curé ne regardait pas... On se nourrissait essentiellement de pain avec dessus de la sauce vinaigrette, la seule denrée à peu près comestible... — Et les curés, je suis sûr qu'ils n'étaient pas si terribles... Le directeur, par exemple... — C'est vrai, le directeur, il ne lançait pas son trousseau de clés, ni ne tapait avec sa règle sur les doigts, ça c'était un autre, et même deux autres... Lui, il était juste dépressif peut-être, pas causant, ce qui lui donnait cet air méprisant, renfermé, sinistre... Il n'avait pas de blouse grise, lui, mais un costume gris, avec la croix sur le revers, un sous-pull dessous bleu ciel souvent... Pour être honnête, il y en avait même des biens, des curés, un vieux par exemple, prof de latin, à moitié sénile et sourd comme un pot... Comme on a pu se foutre de sa gueule... Et moi j'aimais bien le Catcheur, même s'il était dangereux, il était franc, au moins, droit... Lui aussi m'aimait bien d'ailleurs... Il était prof d'allemand, ma meilleure note au bac... Herr Frei, il m'appelait... Monsieur Libre... On m'appelait alors Frei, en ce temps-là, à l'internat, même si je ne l'étais pas tellement... — Et tu n'étais pas un ange... — Non, je n'étais pas un ange... Mais ça ne m'empêchait pas de sangloter sous mon drap, le soir, dans mon lit, au début... — Et puis tu as fait pas mal de conneries, aussi, les 400 coups... — Oh... pas tant que ça... je craignais quand même les conséquences... — Tu faisais le mur... Tu fumais en cachette... Une fois, tu as même razzié avec tes compères un camion... — Oui oui... des cagettes de fraises surtout... et de cerises... rien de bien méchant... Eux y sont retournés, dans la nuit, pas rassasiés ou juste pour le sport, reprendre des cagettes dans le camion, sont revenus aussi avec quelques autoradios, d'autres babioles... Au retour, le Catcheur, qui avait repéré le manège, les attendait à la porte... Et moi, leur chuchotant, derrière la porte de l'issue de secours, celle qu'on prenait pour faire le mur, par l'escalier métallique en colimaçon, que le Catcheur, qui avait déjà les noms — il lui avait suffit de regarder quels lits étaient vides — avait interdit qu'on leur ouvre : Balancez les cagettes!... Balancez tout!... Ils rigolaient, au début, ils ne comprenaient pas... Ils avaient été donc ensuite obligés de faire le tour, mais heureusement les mains vides et le Catcheur les avait accueillis comme il se devait, avec quelques clés et quelques beignes... — Et tu étais malin... Tu avais de l'instinct... Tu ne te faisais jamais attraper... Ton air innocent... — C'est vrai... Ils ne m'ont jamais coincé... Juste une fois, quelques mois plus tard, embarqué par les policiers dans le panier à salade qui étaient même venus nous cueillir à l'école en plein cours, devant tous les autres gamins, externes ou demi-pensionnaires bien proprets, qui devaient nous prendre pour une espèce à part, renfermée, inquiétante, d'orphelins, avec nos airs farouches ou misérables... Le Catcheur, qui les accompagnait, lisant sa liste — on n'a jamais su qui nous avait dénoncés — avait donné à chacun une gifle derrière la tête au fur et à mesure qu'on sortait de la classe, la tête basse, à moi bien plus forte qu'aux autres et j'avais été propulsé violemment contre un radiateur...  Parce qu'il m'estimait tellement... En garde-à-vue, au commissariat, tout l'après-midi, à 13 ans...  Mais j'étais innocent... le seul à être sorti libre, lavé de tout soupçon, moi qui avais su me contenter de quelques fraises... À mon retour, le soir, le Catcheur était venu me voir, honteux, un géant, une brute épaisse de ring, avec son nez tout rond de moine, sa tonsure luisante, rongé par le remords, dans sa blouse grise de curé, m'avait demandé pardon en me tendant la main... Il s'en voulait tellement... Je n'aurais jamais dû douter de vous, Herr Frei... (Parce qu'on se vouvoyait...) Je l'aurais serré dans mes bras... — Tu ne lui en as jamais voulu?... — Jamais... — Même pas quand il t'a balancé contre le radiateur?... — Même pas... — Et le week-end, quand tu rentrais, tu retournais vite dans les bois... — Oui, dans les bois, pour aller fumer, faire des cabanes, sentir la rosée sur mes mollets quand je marchais dans les herbes, les oiseaux dans les sous-bois, le chuchotement de la rivière... je revivais... — Et tu n'étais pas devenu si mauvais, à l'école... — Au début, si... Puis j'ai remonté la pente... Au moins pour ne pas redoubler, ne pas passer là-bas une ou plusieurs années de plus... Je ne m'y sentais quand même pas très à mon aise... Beaucoup de promiscuité... Et puis c'était une école pour les gosses de riches... les bourgeois de Haute-Savoie... et moi j'étais plutôt un bouseux de la campagne, fils de simple gendarme... Et puis ce truc catholique, mièvre, de faux-jetons, les retraites, les messes, les chansons... À un moment, je l'ai même trop remontée, la pente, alors je l'ai ensuite un peu redescendue, doucement, pour me caler à mi-pente, là où on est le mieux, le plus tranquille, sans rien faire... — Et tu avais des copains... — Plutôt des camarades de détention... — Souvent les pires... — Oui... Certains, à 13 ans, sont partis en maison de correction... On se saoulait parfois à la limite du coma éthylique à 11 ans... On fumait des joints à 12 ou 13 ans... On se piquait à 15... On crevait parfois à 18... — Mais pas toi... — Non, pas moi... Les drogues dures, ça n'était pas mon truc, jamais même eu envie d'essayer... Fumer, ça me suffisait... — Des joints... — Pas tellement... Juste pour accompagner, de temps en temps... L'odeur m'a toujours un peu écœuré... Du tabac, moi, surtout...

dimanche 29 septembre 2013

Le soleil, aussi. J'étais toujours dehors. Je prenais le soleil. Je n'en avais jamais assez. J'avais toute une vie sans soleil à rattraper. Ma mère m'avait tondu, comme un mouton, dans le pré. Mon crâne alors aussi pourrait prendre le soleil. De l'aube au crépuscule, j'absorbais chaque rayon. Et la nuit, je prenais la lune. Je ne dormais plus. Je ne rêvais plus. Plus besoin, tout était remonté à la surface, à fleur de peau, et dans mes yeux. (Ce que j'ai dit à un psychiatre, plus tard, en buvant son café et en fumant ses cigarettes, lors de nos six ou sept séances : Le problème n'est peut-être, au fond, que de nature dermatologique... (Il faut dire qu'il avait son cabinet dans un appartement qu'il partageait avec une dermatologue...) Et vous alors? C'est plutôt Freud?... Jung?... (La synchronicité, vous y croyez?...) Lacan peut-être?... Vous me préférez assis? Sur le divan?... Un soliloque? Un dialogue?... Il ne voulait jamais me répondre... Il éludait... Parfois, je me taisais, longtemps, tellement je finissais aussi par me saouler, ou pour voir comment il s'en sortirait, lui, du silence... Au bout d'un moment, il répétait mon dernier mot, ou alors c'était moi, qui le répétais, pour lui épargner la corvée et parfois même on en rigolait, un peu... Pas un bavard, mais il m'était sympathique... Vous n'en avez pas marre, parfois, de tous ces œdipes?... Vous ne trouvez pas ça un peu trop banal, au bout d'un moment, toutes ces souffrances, toutes ces singeries?... Son œil fatigué me disait que oui... Alors, vous, j'imagine, vous allez me prescrire des pilules... N'est-ce pas?... Alors, je vous le dis tout de suite, je suis contre... Une pommade, à la rigueur, pour ma peau, je veux bien... et des gouttes, pour mes yeux... Puis, regardant sa montre — car moi je n'en avais plus — je me levais : Je crois que c'est l'heure, Docteur, que c'est fini pour aujourd'hui... Il acquiesçait, me raccompagnait jusqu'à la porte, on s'y serrait la main, bons camarades...) Je ne me reposais plus. Me reposer? J'étais chargé, comme une pile, au soleil. Et puis, dans le miroir, la fusion. Comme une bombe, j'ai fini par exploser. En même temps, je m'observais, comme un cas, un cas clinique... Je n'ai jamais su dessiner, heureusement. Sinon j'aurais des images bien plus pathétiques. La laideur m'a toujours sauvé. Car on finit toujours par rigoler. Heureusement... Je me souviens, quand j'étais étudiant en philosophie, j'avais pris dessin, en UV libre. Une très jolie fille était venue poser. On était une dizaine, derrière nos chevalets, à essayer d'en saisir l'essentiel, la ligne, peut-être l'âme. (Quel embarras, pour moi...) À la fin, on avait regroupé tous les dessins, pour les analyser... Quelques fous rires, bientôt, quand j'avais aligné mon dessin avec les autres... Le professeur, très grand, très fort et barbu comme Rodin, avait conclu que même un polio aurait fait mieux et même qu'un singe aurait fait mieux... Pas gentil pour les polios, ni pour les singes, je m'étais dit... Un handicapé, j'étais... un handicapé du dessin... Je m'étais défendu un peu en signalant que j'étais un gaucher contrarié, ce qui était vrai... Mais le rire m'avait sauvé, comme il m'avait déjà sauvé quelques fois et me sauverait encore... Ce n'était pas possible, tant de laideur, ce ne pouvait qu'être délibéré, le fruit donc d'un esprit et d'un talent hors du commun... Honnête, je disais non non... et alors en plus je devenais modeste... Je n'ai donc jamais su dessiner. Même en ayant pris des cours. Dessiner une oreille, par exemple, je n'ai jamais su... J'avais honte... Je lui avais fait un gros nez, à la fille magnifique qui était venue poser, un corps difforme, une mégère de cauchemar... Pourtant, je m'étais appliqué, suivant les instructions du professeur, un œil fermé mesurant de loin avec mon crayon la beauté... Que les autres voient mon dessin et rigolent, que le professeur me dise que j'étais incurable, que je n'avais même pas deux mains gauches, mais deux pieds gauches, ça ne me blessait pas du tout, surtout que j'étais gaucher du pied... Mais que la belle le voit, mon dessin, ça me gênait, me plongeait même dans la plus cuisante, la plus rouge des hontes, c'était un crime... un crime contre sa beauté... D'autant plus que, la dessinant, je m'étais mis à l'adorer... J'aurais voulu disparaître, ne jamais même avoir existé, quand elle s'est levée de son haut tabouret pour venir voir les dessins... Elle les a parcourus vaguement d'un air un peu blasé, feignant parfois l'intérêt car elle était gentille, avait le sens des convenances, puis, quand elle est arrivée vers le mien, une grande fille, brune, elle a soudain baissé un peu les yeux, troublée, les a ensuite timidement relevés, puis a légèrement souri, émue m'a regardé...

dimanche 8 septembre 2013

Le Paradis... mais peut-être pas pour tout le monde. J'étais arrivé. J'étais une merveille. Il n'y en avait plus que pour moi. Je lui ai piqué sa poupée. Je lui ai piqué sa mère. Il me fallait tout. Et tout de suite. Et je cassais tout, à un moment ou à un autre. Pourquoi? — Pour voir ce qu'il y a dans le ventre, ai-je répondu dès que j'ai su m'exprimer. Je lui ai cassé sa poupée. Je lui ai cassé aussi sa mère. Et puis il y avait le père, l'ombre de mon père. Alors lui je l'ai tué, à petit feu, après lui avoir piqué sa femme, estimant d'emblée qu'il n'avait rien dans le ventre. Rien de très original. Voilà, le Paradis, ce que c'était. La Famille. Ce n'était plus pareil, quand ma mère était entre ma sœur et moi. Il n'y avait alors plus que ma mère, qui sentait le parfum et le lait. Son odeur anéantissait toutes les autres. Je n'avais plus envie alors que de me vautrer sur ma mère, dans ma mère, même si parfois j'avais l'impression de m'y noyer. Mais ma sœur, je me suis toujours dit, je lui ai tout volé, tout saccagé, tout salopé son monde. J'étais une merveille. Tout me réussirait, me réussissait même déjà, destiné à ce qu'il y avait de plus grand. Elle, dans le meilleur des cas, en bûchant, elle finirait secrétaire. (Si je suis devenu un raté, c'était peut-être juste pour me faire pardonner.) C'était autre chose de bien plus compliqué que juste ma sœur et moi, la Famille. Ma sœur se consolait avec mon père, qui peut-être aussi se consolait avec ma sœur. D'ailleurs, ça sautait aux yeux, elle ressemblait physiquement plus à mon père et moi plus à ma mère. Ils brunissaient au soleil, alors que nous, avec nos peaux claires, on y cramait comme des vampires. Mais nous, on était forts. Eux, ils étaient faibles. C'était comme ça. C'était même dans le sang. J'étais de la mère et elle du père. On ne pouvait rien y changer. D'ailleurs, personne ne cherchait à changer quoi que ce soit. Je me dis qu'elle aurait été peut-être plus heureuse sans moi, ma sœur, qu'elle aurait eu peut-être une meilleure vie. Moi qui dans ma rapacité absorbais tout. Pour finalement tout détruire. Plus tard, vers les dix ou douze ans, me sentant à moitié orphelin, je me disais parfois qu'on se serait peut-être bien mieux portés pour de bon orphelins. J'avais des fantasmes morbides. Les parents, sur le chemin du retour, en voiture, rataient un virage... J'avais honte, me trouvant même monstrueux, du sentiment de libération que ça me procurait. Le pire, c'est que je les adorais.

vendredi 6 septembre 2013

Puis ce fut la Guerre. Je ne saurais dire quand elle a commencé, ce qui l'a déclenchée. C'était peut-être juste les hormones. La nature. Ce qui a été si proche, mêlé, doit à un moment se déchirer, se séparer. Je ne sais pas qui des deux était le plus cruel, le plus vicieux. Je la traînais par les cheveux dans tout l'appartement. Elle me suppliait de la lâcher. Avec mon bon cœur, je me laissais attendrir. Puis c'était elle qui, sitôt libérée, m'empoignait et  me traînait par les cheveux. Je la suppliais... Avec son bon cœur, elle se laissait attendrir... On traversait l'appartement, comme ça, dans un sens, puis dans l'autre. Des hurlements. Des claquements de portes, parfois même sur les doigts. Je la pinçais jusqu'au bleu. Elle me griffait jusqu'au rouge. Il y avait des trêves. Tout n'était pas perdu. Quand on se retrouvait seuls, le soir, les parents sortis, qu'on regardait le sixième sens à la télé, se blottissait l'un contre l'autre, deux petits animaux terrorisés par la Nuit. Je peux venir dans ton lit? La peur pouvait nous ressouder. Le désespoir, aussi, quand il fallait repartir, le lundi, elle chez les bonnes sœurs, moi chez les curés. On avait mal au ventre, la boule dans la gorge, quand il fallait y aller et même dès le dimanche. Elle pleurait, dans les couloirs sonores, et même hurlait, quand on la laissait là-bas, il fallait que les nonnes l'emmènent de force. Moi, j'étais un homme, me retenais jusqu'au soir, dans le dortoir, pour sangloter sous mon drap. On se sentait à ces moments un petit peu orphelins... Mais revenait vite l'envie de se faire mal, d'une façon ou d'une autre, quand on se retrouvait. Alors que depuis toujours elle sentait tellement bon, je ne pouvais soudain plus la sentir et c'était sans doute réciproque. Il y avait toujours cette envie de la toucher, d'être près d'elle, comme aimanté, mais qui était maintenant confuse, troublée par un je-ne-savais-quoi qui me poussait à un moment à vouloir la torturer d'une façon ou d'une autre. On s'éloignait. Elle était soigneuse, coquette, sa chambre bien proprette, quand moi j'étais négligé et ma chambre un foutoir. Elle lisait Fantômette, moi Pif gadget. Sa tirelire était en forme de ruche et la clé cachée quelque part, la mienne en forme de champignon toxique, la trappe sauvagement arrachée — j'étais un brise-fer, disait ma mère. Quand, un après-midi d'été, sur le lac d'Annecy, flottant les jambes écartées sur notre minuscule bateau pneumatique, rouge, qui autrefois nous avait paru si spacieux et ne pouvait maintenant plus nous contenir, celui qui était toujours percé et avait une boussole à la proue, je m'aperçus que des poils pubiens dépassaient de son maillot, un genre d'effroi inconnu me figea. La rupture était enfin consommée. La Guerre alors prit fin.

lundi 26 août 2013

C'est un grand mystère. Je le regarde. Comprends qu'il en sait bien plus que moi. Il c'est à dire moi. Mais est-ce vraiment moi? Il semble lui aussi me regarder et le temps alors est aboli. Ça se passe maintenant. Dans ce maintenant douteux que je bricole ici. Il m'intimide. (Un peu.) Il sait. Et moi je ne sais plus rien. Que sait-il? Mais rien. Rien du tout. Il n'a pas encore les mots. Mais il sait. (Peut-être que ce sont les mots, qui ont tout embrouillé.) On lui a mis un bouquet de marguerites entre les mains. Pour la photo. Lui, il n'aurait jamais cueilli un bouquet de marguerites. Un bouquet... un bouquet... quelle idée... Il en aurait arrachée une, juste la tête, l'aurait mangée, plutôt. C'est d'ailleurs ce qu'il a fait, comme il a goûté l'herbe, comme il a goûté le petit escargot jaune, avec la coquille, une autre fois, puis bien plus tard l'essence de térébenthine ou le liquide pour nettoyer l'aspirateur qui ressemblait à du lait, sauf pour le goût. Il me regarde. Je le regarde. C'est comme s'il savait, à ce moment-là, qu'on avait rendez-vous, maintenant. [Gomme le langage, gomme l'expérience, gomme toute croissance, toute maturité, tout déclin et tout regret.] Te voilà. Me voilà. Tous ces insectes qui stridulent, les rampants, les volants... Les sauterelles qui bondissent, surtout, et que tu n'arrives pas encore à attraper. Ces gros insectes cuirassés qui approchent, viennent te chatouiller les pieds, inlassables topographes dont les antennes t'explorent et t'enregistrent comme une soudaine et mystérieuse montagne, qu'un jour ou l'autre ils coloniseront. La puanteur des marguerites. Le bourdon entêtant des lignes à haute tension. Comme un insecte géant qui l'émet. Tu ne le vois pas mais il est quelque part, au loin, comme une menace, un présage sombre, et il englobe tout. S'il n'y avait pas tout ce tintamarre des insectes et le froufrou des herbes, ce serait le silence, ce bourdon. Je te regarde. Tu me regardes. Qu'es-tu devenu? sembles-tu me demander. Tu vois bien, je te réponds. Mais tu n'es pas sarcastique. Tu ne me fais pas non plus la leçon. Ou alors la leçon qu'il n'y a pas de leçon. Je m'aperçois bientôt que ma position n'a pas changé, sauf que je suis dans mon canapé, mon canapé qui est rouge, comme ce bout de tissu que je possède encore, mon territoire d'alors, rouge, plein d'yeux, qui sera peut-être aussi mon linceul, les jambes nues, en caleçon, étendues, la gauche un peu repliée, en miroir, une cigarette au lieu des marguerites, juste un peu plus avachi. (Ma vie est un long... lent avachissement.) Peut-être même que tu attendais ce moment où on aurait la même posture, la seule posture acceptable, et finalement le même demi-sourire, le même regard.

dimanche 16 juin 2013

Je retrouve cette photo, prise le même jour par mon père, à La Sainte donc, pour resituer, la colline qui dominait le bourg où on vivait, le long de la D992 je disais pour ne pas le nommer. Je devais déjà avoir fait ma première communion et avais déjà aussi bien dégusté à l'internat catholique et donc ne prenais plus du tout les bondieuseries au sacré, surtout quand elles étaient d'une telle laideur, je parle au moins pour la madone toute noire, derrière. (Zoomant sur ma bobine antique, j'y trouve un air vaguement antéchristique.) Il m'avait photographié aussi le même jour sur fond panoramique, le bourg donc en contrebas, un gros bourg on disait, ce qui semblait alourdir encore la sensation qu'on avait d'être piégé au fond, après avoir dit un village, avec des anciennes fermes mais aussi des HLM cubiques, un terrain de foot pelé, un camping municipal avec pommiers, une station essence à chaque extrémité, quelques commerces, une école primaire jusque donc au CM2, une gendarmerie, là où on vivait, pas si mal, au bord de la rivière, avec à chacun son jardin potager dans l'enceinte grillagée, juste en face d'une maison de vieux, toutes deux de même style haut-savoyard, esthétique chalet si vous voyez, les toits bien tombants, à cause de la neige, les boiseries peintes en marron, bref il m'avait photographié aussi dans ce panorama de rêve et là alors je n'étais plus du tout diabolique, plus du tout inquiétant, un gamin de 12 ans, souriant, un peu poseur peut-être, mais sans extravagances, m'appuyant un peu langoureusement sur un piquet de clôture de pré à vaches. Normal, quoi. Ce qui me touche, ce n'est pas tant de me voir à 12 ans blasphémant gentiment, c'est de savoir que c'est mon père qui a pris la photo. La mise en scène, c'était moi. Mais le cadre, c'était lui. Il a mis son œil dans le viseur. Il a appuyé sur le bouton. Sans souci de cadrer parfaitement. Le tout, c'était de centrer à peu près le gamin, retenir sa respiration au moment d'appuyer sur le bouton. C'est le regard de mon père. Il est toujours là, l'œil dans le viseur. Je le vois à ce moment bien plus et bien mieux que je me vois. Dommage qu'on n'en ait pas pris plus souvent des photos. La fois où on est allés à la pêche... Il faut dire qu'on s'est rarement retrouvés tous les deux, entre hommes, entre garçons, je me demande même si je n'ai pas déjà trop de doigts à mes mains pour dénombrer nos moments véritables, juste lui et moi... Il fallait insister longtemps... Il n'en avait pas envie... Et plus le temps passait, moins il en avait envie, comme du reste d'ailleurs, je le sentais de plus en plus s'éloigner, même s'il y avait quand même parfois des petits sursauts, des brefs retours, des moments... La vie lui pesait tellement... Une pauvre vie, a dit ma mère, pour résumer, quand il est mort... Et c'est la fête des pères, aujourd'hui, j'apprends, ma mère m'informe au téléphone qu'elle va lui porter une jolie pensée en terre cuite, ça ne fera jamais que la deuxième, l'une pour faire chier l'autre, comme elle dit si bien... Moi, souvent, je lui offrais quelques paquets de Gauloises, pour l'occasion, avec parfois un étui en cuir ou simili pour les glisser dedans, un briquet rechargeable, ou encore un cendrier qui tournait comme une soucoupe volante quand on pressait le bitonio pour évacuer dedans la cendre ou le mégot, parce qu'il aimait tellement fumer, je le voyais bien... Il en est mort, à ce qu'il paraît... Ce qui me rappelle que la dernière cigarette qu'il a fumée, c'était dans le hall de l'hôpital où il faisait son bilan, comme on disait, et c'est même moi qui lui avais offerte, alors je m'en souviens bien de sa dernière cigarette, un rare moment juste lui et moi, bien des années plus tard, l'un de ceux auquel je peux sans hésiter attribuer un doigt... J'étais venu le voir, on était descendus boire un jus de chaussettes au distributeur dans le hall... Tu n'aurais pas une cigarette? m'avait-il demandé avec une étrange décontraction... Et on avait fumé, tous les deux, en buvant notre jus de chaussettes, sans dire grand chose, mais tellement proches, c'était même la première fois qu'on s'en grillait une petite tous les deux... Et la dernière, donc... Ensuite, j'étais rentré en voiture, il faisait nuit, c'était je crois en automne mais je peux me tromper, dans la voiture qu'on se partageait, lui et moi, même si j'ai très vite marqué le territoire et même plutôt très salement je dois avouer et que personne d'autre que moi n'osa bientôt plus entrer dedans... À peine était-je rentré que l'hôpital appelait, je décrochais : Votre père a fait un infarctus... Bon... Quelques années plus tard, même s'il n'avait depuis notre moment mémorable plus touché une cigarette, se privant peut-être ainsi de ce qu'il avait le plus et le mieux apprécié dans sa vie : cancer du poumon... C'est quand même bien dégueulasse...

mardi 11 juin 2013

Vous vouliez voir ma nouvelle tête. La voici. Le monde n'est plus du tout pareil, depuis. Tout ce que je vois, maintenant, que je ne soupçonnais même pas avant... c'est étonnant. D'où mon air ahuri. Vous voyez mon strabisme? Là encore il n'est pas trop prononcé, je tiens à mon image, n'exhibe pas trop mes monstruosités, mais il suffit que je regarde plus loin pour devenir sartriesque. Alors, le type, après examen, il m'a dit : C'est un faux. La macula, vous voyez, qu'est pas dans l'axe. Il me montre, sur son bureau, manipulant un gros œil en plastique tout démontable, il connaît bien son affaire, il a d'énormes pellicules sur les épaules. Puis il toussote, hésite un peu, puis, tout en prenant un appareil photo et n'attendant pas ma réponse après m'avoir demandé si je permettais, regardez le point, là-bas, le flash, un air d'animal traqué, la peau luisante et rouge, de monstre brutalement révélé, une image franchement obscène, pathétique, laide, pour ma collection il me dit, il est beau celui-là, ah oui, fameux... J'aurais dû le faire payer, pour la pose. Car je ne pose pas pour rien, moi, normalement. La dernière fois, ça m'a payé mes courses. Bon, vous voulez voir? il me demande et sans attendre ma réponse me pousse avec autorité vers son ordinateur où il me fait défiler à toute allure et fièrement sa collection de faux strabismes. Vous voyez, celle-là, une de mes meilleures, comme un timbre rare, une petite fille avec les yeux de Sartre, jolie comme tout, mais ces yeux-là, bon, un peu monstrueux tout de même, ma petite sœur en somme, ma petite sœur en macula, mais quel ravissement, pour lui, sa collection, sa galerie de monstres, mais le vôtre... pas mal non plus, si si, un de mes meilleurs, pas aussi bien que la petite fille, mais pas loin, me voilà maintenant en bonne place dans sa collection, je serai contemplé par des dizaines, centaines, milliers de faux strabiques et d'étudiants en ophtalmologie, dont il est aussi professeur, chef de clinique et tout, grand chirurgien, le Grand Patron... Sauf que c'est un faux, qu'il me dit, comme la petite vous voyez... C'est à dire qu'il n'y a rien à faire, que c'est incurable?... Oui, dit-il d'un air fataliste, un peu déçu aussi quand même, parce qu'il opère, sinon, quand c'est un vrai, si j'ai bien compris, vous énuclée provisoirement et je sens qu'il aime ça et qu'il doit aussi aimer limer l'orbite, l'os, au micron, pour ajuster, parce que c'est le muscle, derrière, qui est coincé, c'est mécanique, c'est tout con en fait, si je comprends bien, une boule, un trou, moi-même si je n'étais pas si sensible je pourrais opérer... Mais j'étais venu pour des lunettes, moi, c'est tout, je lui dis, pas du tout pour me faire opérer, même si ç'avait été un vrai, ça ne m'a jamais gêné, ce strabisme... L'œil qui pendouille au bout du nerf, sur la joue j'imagine, ou plutôt dans un petit récipient, flottant dans un liquide jaunâtre, pour pas qu'il sèche, qui continue peut-être même à voir, bizarrement, le meulage de l'orbite, la poussière que ça doit faire, et l'odeur aussi... Un faux strabisme... Vers les dix onze ans, une orthophoniste m'avait dit que j'étais un faux bègue. Ça m'avait fait bien réfléchir. Et toujours. Et là, maintenant, un faux strabisme. Bien des disgrâces, mais pour de faux. Et incurable, donc. On s'y fait, à être faux. Un faussaire? Et incurable. Mais comme le monde est différent, maintenant, avec ces lunettes. Moi même, dans ce monde différent, je suis différent. Comment vous expliquer... J'ouvre soudain de grands yeux, ébahi, idiot, car il me faut un temps d'adaptation, accepter que ce monde soit le monde. Et c'est comme si j'en faisais partie tout aussi soudainement, du monde, ça peut surprendre. Tout ce monde qui se met alors à me regarder et même à s'intéresser à moi, et les filles alors, toutes ces histoires qui se présentent soudain... Je les enlève, je redeviens invisible, au moins flou, on me bouscule dans la rue, on m'ignore dans le meilleur des cas, je les remets, on me sourit, on vient même me flairer, c'est étonnant, on m'a même applaudi, hier soir, ovationné, une bonne trentaine de personnes, un héros, une idole, j'étais, quand sans lunettes, pour la même situation, les mêmes m'auraient sans doute hué, voire lynché... Alors, avant de sortir de chez moi je me demande toujours si je les mets ou pas... Quel genre de monde pour aujourd'hui? Je n'ai pas toujours la même envie. Si je les mets souvent, en ce moment, c'est parce que c'est nouveau, c'est que je n'avais jamais vu le monde comme ça auparavant, aussi net, en très très haute définition. Bientôt, je retournerai sans doute avec soulagement dans ma myopie, car tout ça, cette acuité, cette présence intense dans le monde, finira sans doute par me lasser. Et puis, quelque part, ça me semble faux. Je me sens comme au spectacle.

mercredi 3 avril 2013

Œil de très grand corbeau, œil de baleine, de bœuf ou de perdrix, je ne sais plus vraiment. L'animal me regardait, en tout cas, ça j'en suis sûr, et je me voyais dans son œil qui me regardait et je savais que j'allais disparaître, à un moment ou à un autre, soit qu'il ne me regarderait plus, soit que je cesserais de le voir et alors de me voir dans son œil me regardant, tout simplement peut-être parce que j'aurais cessé de voir, qu'un voile aurait peu à peu tout obscurci. Un voile sur mon œil, ou alors sur le sien. C'est là que je me suis dit que c'était peut-être moi, le Grand Corbeau, car c'était un grand corbeau, je ne vais pas continuer à me voiler l'œil en supputant un animal plus rassurant, oui, un grand, très grand corbeau, sur sa branche, qui me regardait et je me voyais dans son œil qui luisait comme une flaque de pétrole, parfaitement, dans mon rêve, et le matin, à l'aube, une corneille s'est posée sur une antenne télé et le grand corbeau m'est revenu : effroi. Mais c'était peut-être moi, le Grand Corbeau, juste moi, je me dis maintenant. Et le reflet dans son œil? Une projection, rien de plus, anthropomorphe. Ça aurait pu être n'importe quoi d'autre. Un humain, voilà, la projection, je serais un humain, comme on dit dans l'enfance quand on joue. Et j'ai fini par y croire, à cette projection. Un humain. Je serais un humain, on dirait. Alors que je suis le Grand Corbeau. J'aurais préféré éléphant, ou baleine, renard ou chat. Je n'ai pas choisi. Quel effroi, de se rencontrer. On se rejette alors très loin. Mais maintenant, je me dis que ce n'est pas si mal, grand corbeau.

mercredi 27 février 2013

Tu vois, je n'ai rien fait de ma vie. Je n'ai aucune descendance, aucune carrière, aucune œuvre non plus qui m'aurait accompli ni aucune œuvre, même en secret, à accomplir. Depuis 10 ans, je n'ai travaillé qu'à respirer. Car je ne savais pas respirer. Il a fallu que j'apprenne. Que je désapprenne, au début. Les 35 premières années de ma vie, je les ai vécues en apnée. Je ne suis pas encore très fin respirant mais je sens que j'ai évolué vers le mieux même si je n'en aurai jamais fini d'avancer vers le Souffle et fatalement le Dernier Souffle que de plus en plus je considère comme le seul accomplissement possible, pas trop le foirer si possible. Je m'étais dit à une époque je souffle mal, ça ne va pas. Comment accomplir quoi que ce soit en respirant si mal? Pendant ce temps, mes cheveux blanchissaient. Mais je respire mieux. Ou plutôt je respire, je commence enfin à respirer. Avant, je croyais respirer, mais je ne respirais pas. Maintenant, je respire, pas très bien encore mais au moins je le sais et aspire à mieux respirer. Car je suis un débutant. Le reste, n'est-ce pas, est bien secondaire, anecdotique. Que vais-je laisser? Qu'ai-je besoin de laisser quoi que ce soit? Je pourrais disparaître à l'instant sans le moindre regret ni la moindre amertume. À une époque je croyais avoir une œuvre à accomplir et j'avais même commencé à la tricoter tant bien que mal, langue sortie, une maille à l'endroit, une maille à l'envers... Mais il ne s'agissait que de ma place dans le Monde. Montrer au Monde ce que je valais. Et je valais beaucoup. J'étais même un génie, souvent. Mais je ne savais pas respirer. Et je ne savais pas encore que je ne savais pas respirer. J'étouffais, en permanence étouffais, dans le vide de mon importance. Maintenant que je sais un peu mieux respirer j'ai bien mieux conscience de ma petitesse, de mon insignifiance, de l'absurdité de toute œuvre passée, présente ou à venir. D'où ma joie profonde, parfois. Au moins, je ne m'épuiserai pas en vain. J'ai renoncé. Musicien, j'aurais aimé. Pour personne. Mais je ne savais pas respirer. J'aimais l'idée que la musique se jouât et se perdît dans l'instant. Je n'aurais pas accepté d'être enregistré. Qu'il n'y ait que l'instant... Qu'as-tu fait de ta vie? Mais rien du tout, ma jolie, que voulais-tu que j'en fasse? Fallait-il donc absolument que j'en fasse quelque chose? On m'aurait donné la vie et moi j'aurais dû en faire quelque chose? Et je devrais me sentir coupable de n'en rien avoir fait? Alors c'était plutôt un prêt, avec des intérêts? Il faut rembourser, au bout d'un moment, et même au centuple? On m'a donné une motte de terre. Plus tard, quelqu'un est venu et m'a regardé sévèrement : Qu'as-tu fait de ta motte de terre? Et moi : Je l'ai simplement regardée. Et encore, pas tout le temps...