C'est toujours bon, de se réveiller avec la trique. (Je me suis dit ça toute la journée.) Même si sur le coup j'aurais préféré ne pas me réveiller. Parce que j'étais bien. Parce que je rêvais. Quel besoin de se réveiller, quand on est si bien. (Si c'était ça, la mort, je signerais aussitôt.) Mais avec la trique, je me suis réveillé, ce qui m'a rendu la rupture supportable. Le réveil soudain hurle. M'arrache sans ménagement à mon monde bien plus bandant que l'autre. Le film casse net dans la machine. Mais des images et du son, hors de la machine, semblent lutter encore un moment dans le noir pour exister. Et avec la trique. Comme un lien entre le rêve et la fade réalité qui s'infiltre. Le trait d'union. Je rêve. Je bande. Je suis vivant. Ce n'est pas rien. Un rêve drôlement bien. Je le retiens un peu. J'étais fou. Rien de plus normal. On me prenait en charge, comme on m'avait pris en charge à chaque étape de ma vie, m'emmenait, avec d'autres fous, dans un wagon à bestiaux. Dans une maison de fous j'imagine. Mais c'était bien. C'était dans le cours des choses, normal, tranquille, je n'avais à m'inquiéter de rien. On était dans le wagon à bestiaux, dans le train tacatac... tacataquetant, en rase campagne, la porte coulissante ouverte, vautrés dans la paille, comme des trimardeurs pendant la Grande Dépression. À un moment, je ne sais pas pourquoi, une impulsion, je décidais de m'évader. Une jeune femme que je n'avais jusque là pas remarquée me regardait alors avec de grands yeux étonnés. (Elle n'était pas folle. Je me demandais ce qu'elle faisait là.) D'un coup, je devenais son héros. Je lui faisais mes adieux, un peu timidement au début, puis la serrant fort dans mes bras. En fait, on se connaissait depuis longtemps, il semblait. Mais elle découvrait seulement maintenant ma vraie nature. Ma vraie nature de héros, de héros même lyrique, le type qui se fait la belle, ne se laisse pas conduire n'importe où comme ça dans un wagon à bestiaux. Elle m'embrassait alors sur la bouche. Un baiser un peu dur cependant. Comme si ses lèvres ne suivaient pas complètement son élan. Je me disais alors que j'étais bien trop vieux pour elle. Puis je me disais que ça n'avait aucune importance, considérant tous ces jeunes avachis dans le wagon à bestiaux, déjà vaincus, déjà si vieux, presque morts. On se retrouvera! je lui criais, sautant lestement du wagon. Et je m'enfuyais, la poitrine gonflée de joie. À moi la Liberté!... avec en prime la perspective, la certitude de la revoir un jour, la jolie nénette, ça suffisait pour remplir mon cœur juvénile à ras bord de bonheur... Un cœur bien rempli, une vie alors bien remplie... même si j'étais sans doute un peu trop vieux pour elle, continuais-je toujours un peu à me dire, me trouvant ensuite vieux jeu... Après toutes sortes d'aventures, quittant une place pour une autre, parcourant le monde, libre comme le vent, sans cesse pourchassé par des infirmiers psychiatriques en civil pas très finauds et sans cesse les égarant, de quoi alimenter plusieurs saisons d'une série télé fameuse entre kung fu et le fugitif, je la retrouvais, ou plutôt, je crois, c'est elle qui me retrouvait, des mois voire des années plus tard. C'était encore un peu la nuit, peu avant l'aube, dans une ville quelconque, au bord d'un fleuve lent et lourd, des centaines de colombes sales ou juste des pigeons sur la rive se battaient férocement jusqu'au sang pour saluer le jour. On se retrouvait enfin, se serrait émus l'un contre l'autre, mais je savais déjà ce qu'elle me dirait bientôt, les yeux brouillés de larmes, qu'elle voulait laisser encore une chance à Machin, même si c'était un vrai abruti qui l'ennuyait à mourir, c'était une longue, très longue histoire, une grande partie de sa vie, ça ne pouvait pas se terminer comme ça, sa vie de couple... Ce n'est pas grave, je lui disais, je comprends. (Et c'était vrai, ce n'était pas grave, je comprenais.) Quelle jolie fille, je me disais, quelle fille magnifique, quelle fille... la regardant s'éloigner puis disparaître sans doute pour toujours dans les premières lueurs de l'aube.
Affichage des articles dont le libellé est folie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est folie. Afficher tous les articles
lundi 4 novembre 2013
samedi 5 octobre 2013
On ne tue finalement que ce qu'on aime... — Peut-être bien, oui... — Le reste, ça n'en vaut pas la peine... — Peut-être bien... La peine, ça se paye cher... — Tatsuya Nakadaï, dans le sabre du mal, il fout la trouille... — Oui, sacrément... Il pratique la garde silencieuse... — C'est vicieux, ça... — Oui, très vicieux, il s'ouvre, se met entièrement à la merci de l'adversaire... Il est alors sans forme, comme on dit chez les Chinois... Déjà en pensée exactement à l'endroit où sera l'adversaire, qui arrivera à bout de souffle, épuisé... Il n'aura plus qu'à l'achever... — C'est ce que tu apprends, aussi, en quelque sorte, la garde silencieuse, et aussi ce qu'il t'arrive d'enseigner... — Oui... La garde silencieuse... Le guerrier immobile... — Ça conduit à la démence... comme dans le film?... — Pas forcément... Âme perverse, sabre pervers, est-il dit dans le sabre du mal... — Et le tien, de sabre, alors, il est comment?... — Je n'en sais encore rien... Trop jeune encore dans l'art du sabre... On le sait vers la fin, peut-être, ou peut-être même pas... — C'est l'âme du samouraï, alors, le sabre?... — Oui, l'âme... Tu te rends compte, à certains moments cruciaux, que c'est le sabre qui décide... Toi, bien souvent, tu aurais pris un autre chemin... — Le sabre... Et quand tu n'as pas ton sabre alors?... — J'ai toujours mon sabre, même quand je n'ai pas mon sabre... — Et quand tu enseignes, tu as des élèves?... — Si on veut, quelques uns... — Tous?... — Non non, juste ceux que j'ai choisis... Un éternel adolescent qui ne lit que des bédés... Un pédopsychiatre renommé... Un type aussi qui a été longtemps aveugle et a retrouvé plus ou moins la vue après une greffe de cornées... Une jeune fille, dernièrement, gracieuse, souple, fraîche comme la rosée, au regard vif... — Et les autres?... — Je les regarde moins, je sens aussi qu'ils m'entendent moins, je perdrais mon temps et eux le leur... — Tu es un maître, alors... — Non non, juste un vieux croûton, un ancien, comme on dit, sempaï, un suppléant... — Et ils t'écoutent... — Oui, ils m'écoutent, je crois, parfois... — Et tu leur dis quoi?... — De se détendre... De rester droit... D'avoir le regard vague... De respirer... De sentir leur propre poids... D'anticiper leur propre chute... D'être sans force... De se déplacer le moins possible... D'être sans but prédéfini... De ne plus réfléchir... Des choses simples... — Et le sabre?... — Et le sabre saura où aller... — Et la garde silencieuse alors, être sans forme, se trouver en pensée à l'endroit où sera l'adversaire... — Au bord du gouffre... On s'y retrouve toujours, au bord du gouffre, fatalement, qu'on prenne n'importe quel chemin... L'attendre alors, l'adversaire, tranquillement, au bord du gouffre... — Juste en pensée?... — Totalement en pensée, c'est à dire entièrement car le corps suit son maître et donc pas juste en pensée, ce qui ne voudrait rien dire... Apprendre à lire les trajectoires, les cheminements, jusqu'à la chute... C'est toujours un peu la même histoire, la même histoire pathétique... Tu le vois soudain foncer tête baissée comme un petit taureau, il est déjà inerte dans la flaque de son sang, même s'il ne le sait pas encore... — Et c'est qui l'adversaire?... — Juste soi-même, au bout du compte, il semblerait... — D'un seul coup de sabre alors se pourfendre soi-même?... — Il y a un peu de ça... Soi-même ou alors son double... L'Autre... L'Adversaire... Le petit taureau... — Juste pour finir en beauté?... — Peut-être bien... — Et le chemin jonché de cadavres... — Les cadavres, c'est le Chemin, il faut passer par là...
lundi 30 septembre 2013
La laideur sauve. Se sauve elle-même. On ne l'avait montré à personne. Ça ne comptait pas. Un macule. Sur une grande feuille de papier blanc. Oublié dans une pochette. N'avait pas été digne d'être brûlé... Ça me rappelle une histoire de Tchouang Tseu, d'arbre... [Son feuillage était pauvre, peu accueillante alors son ombre. Il dégageait une forte puanteur. On s'en tenait à bonne distance. Son tronc et ses branches étaient noueux et on ne songea alors jamais à en faire des planches. Il ne donnait que des fruits rabougris et amers. Comme bois de chauffage, ça n'aurait produit qu'une fumée âcre. (Fumée sans feu...) Même les insectes le dédaignaient. Un arbre inutile. On le laissa tranquille. Et il est encore là...] Je le regarde, le macule, sur la grande feuille de papier blanc. Dans sa laideur, je le trouve digne. Il me rappelle un temps. Il est juste. C'était ça. Exactement ça... Je m'en suis détaché. J'ai trouvé la distance. Peut-être même qu'un jour je le mettrai dans un cadre, au dessus de mon lit, dans ma cuisine ou mon salon. Quelque chose de décoratif, c'est tout. J'y vois encore ce que j'y voyais. Mais j'ai trouvé la distance. C'est maintenant décoratif. Comme l'arbre de Tchouang Tseu. Un survivant. Dans sa laideur décorative. Le fruit plus du hasard que de ma main... C'était tragique, alors. Et stupéfiant. Ça ne l'est plus. Même si j'y vois encore ce que j'y voyais. (Car je me souviens de tout.) Quelque chose de terrible, d'implacable. Mais c'est décoratif... Tendre à être l'arbre de Tchouang Tseu, ce que je me dis. Dans toute sa laideur décorative. Tenir à distance les importuns. Ne donner que des fruits rabougris et amers. Être d'un bois dont on ne peut rien tirer. Indésirable. Inutile. Irrécupérable. Pour ne pas hâter sa fin... Ça revient souvent, chez les Chinois : Ne pas hâter sa fin. Tout le monde s'agite... et se hâte... Pourquoi ne pas hâter sa fin? Parce qu'on n'est pas pressé. Parce que c'est tellement bon de fumer. Parce que la musique de la pluie sur les toits. Parce que les nuages dans le ciel et la trouée, là, à l'instant. Parce que le goût du thé blanc. Parce que Mouchette, si elle était encore là. Parce que le parfum de la jeune fille en kimono. Parce que le sabre... (On a failli se tuer, ma Maîtresse et moi, l'autre jour, on a crié au même moment, son sabre a frôlé mon oreille et le vent du mien a fait remuer un peu ses cheveux... J'ai senti que quelque chose avait changé, dans notre relation...) Le temps passe. On passe, simple passant. Ne pas hâter sa fin... Plutôt même ralentir son souffle... On a assez couru. On a assez gueulé... frimé. On s'est assez fait exploser le cœur aussi et la cervelle. On a assez parcouru le monde et fait n'importe quoi... On a assez cru... On l'a assez raconté, là ou ailleurs, sous tous les angles, comme pour épuiser le sujet, en vain, pour finalement s'épuiser juste soi-même, en vain... Ne pas hâter sa fin... Il y a des trous? L'erreur serait de vouloir tous les combler. Une vie est faite de trous. C'est même ce qu'il y a de plus précieux, dans une vie, les trous...
dimanche 29 septembre 2013
Le soleil, aussi. J'étais toujours dehors. Je prenais le soleil. Je n'en avais jamais assez. J'avais toute une vie sans soleil à rattraper. Ma mère m'avait tondu, comme un mouton, dans le pré. Mon crâne alors aussi pourrait prendre le soleil. De l'aube au crépuscule, j'absorbais chaque rayon. Et la nuit, je prenais la lune. Je ne dormais plus. Je ne rêvais plus. Plus besoin, tout était remonté à la surface, à fleur de peau, et dans mes yeux. (Ce que j'ai dit à un psychiatre, plus tard, en buvant son café et en fumant ses cigarettes, lors de nos six ou sept séances : Le problème n'est peut-être, au fond, que de nature dermatologique... (Il faut dire qu'il avait son cabinet dans un appartement qu'il partageait avec une dermatologue...) Et vous alors? C'est plutôt Freud?... Jung?... (La synchronicité, vous y croyez?...) Lacan peut-être?... Vous me préférez assis? Sur le divan?... Un soliloque? Un dialogue?... Il ne voulait jamais me répondre... Il éludait... Parfois, je me taisais, longtemps, tellement je finissais aussi par me saouler, ou pour voir comment il s'en sortirait, lui, du silence... Au bout d'un moment, il répétait mon dernier mot, ou alors c'était moi, qui le répétais, pour lui épargner la corvée et parfois même on en rigolait, un peu... Pas un bavard, mais il m'était sympathique... Vous n'en avez pas marre, parfois, de tous ces œdipes?... Vous ne trouvez pas ça un peu trop banal, au bout d'un moment, toutes ces souffrances, toutes ces singeries?... Son œil fatigué me disait que oui... Alors, vous, j'imagine, vous allez me prescrire des pilules... N'est-ce pas?... Alors, je vous le dis tout de suite, je suis contre... Une pommade, à la rigueur, pour ma peau, je veux bien... et des gouttes, pour mes yeux... Puis, regardant sa montre — car moi je n'en avais plus — je me levais : Je crois que c'est l'heure, Docteur, que c'est fini pour aujourd'hui... Il acquiesçait, me raccompagnait jusqu'à la porte, on s'y serrait la main, bons camarades...) Je ne me reposais plus. Me reposer? J'étais chargé, comme une pile, au soleil. Et puis, dans le miroir, la fusion. Comme une bombe, j'ai fini par exploser. En même temps, je m'observais, comme un cas, un cas clinique... Je n'ai jamais su dessiner, heureusement. Sinon j'aurais des images bien plus pathétiques. La laideur m'a toujours sauvé. Car on finit toujours par rigoler. Heureusement... Je me souviens, quand j'étais étudiant en philosophie, j'avais pris dessin, en UV libre. Une très jolie fille était venue poser. On était une dizaine, derrière nos chevalets, à essayer d'en saisir l'essentiel, la ligne, peut-être l'âme. (Quel embarras, pour moi...) À la fin, on avait regroupé tous les dessins, pour les analyser... Quelques fous rires, bientôt, quand j'avais aligné mon dessin avec les autres... Le professeur, très grand, très fort et barbu comme Rodin, avait conclu que même un polio aurait fait mieux et même qu'un singe aurait fait mieux... Pas gentil pour les polios, ni pour les singes, je m'étais dit... Un handicapé, j'étais... un handicapé du dessin... Je m'étais défendu un peu en signalant que j'étais un gaucher contrarié, ce qui était vrai... Mais le rire m'avait sauvé, comme il m'avait déjà sauvé quelques fois et me sauverait encore... Ce n'était pas possible, tant de laideur, ce ne pouvait qu'être délibéré, le fruit donc d'un esprit et d'un talent hors du commun... Honnête, je disais non non... et alors en plus je devenais modeste... Je n'ai donc jamais su dessiner. Même en ayant pris des cours. Dessiner une oreille, par exemple, je n'ai jamais su... J'avais honte... Je lui avais fait un gros nez, à la fille magnifique qui était venue poser, un corps difforme, une mégère de cauchemar... Pourtant, je m'étais appliqué, suivant les instructions du professeur, un œil fermé mesurant de loin avec mon crayon la beauté... Que les autres voient mon dessin et rigolent, que le professeur me dise que j'étais incurable, que je n'avais même pas deux mains gauches, mais deux pieds gauches, ça ne me blessait pas du tout, surtout que j'étais gaucher du pied... Mais que la belle le voit, mon dessin, ça me gênait, me plongeait même dans la plus cuisante, la plus rouge des hontes, c'était un crime... un crime contre sa beauté... D'autant plus que, la dessinant, je m'étais mis à l'adorer... J'aurais voulu disparaître, ne jamais même avoir existé, quand elle s'est levée de son haut tabouret pour venir voir les dessins... Elle les a parcourus vaguement d'un air un peu blasé, feignant parfois l'intérêt car elle était gentille, avait le sens des convenances, puis, quand elle est arrivée vers le mien, une grande fille, brune, elle a soudain baissé un peu les yeux, troublée, les a ensuite timidement relevés, puis a légèrement souri, émue m'a regardé...
samedi 28 septembre 2013
Je croyais avoir tout brûlé. Mais je savais bien que je n'avais pas tout brûlé. Ce que j'ai dit au Singe, il n'y a pas longtemps : J'ai tout brûlé. À la décharge. Tout dans le coffre de la voiture et hop. Toute cette merde. Cette merde qui m'obsédait. Alors pourquoi lui avoir dit que j'avais tout brûlé si je n'avais pas tout brûlé? Parce que ça ne comptait pas, ça... Ça n'était même pas digne d'être brûlé. Et puis c'était dans un cahier de dessin, un croquis, il restait encore des feuilles vierges, je n'allais quand même pas brûler tout ce très bon papier. Parce que je respecte le papier. Arracher les pages souillées? Ça n'aurait plus été un cahier. (Je respecte les cahiers...) Après avoir (presque) tout brûlé et avoir brûlé peut-être aussi auparavant le seul livre qui comptait, une lettre, au début, à une inconnue, un livre fleuve, à la fin, un livre étang, où j'étais vraiment, un livre total, risible et grave, un livre debout, avec deux jambes, deux bras et une valise, plein de peine et de joie, après peut-être aussi avoir tué ma mère — je me souviens, c'était dans la cuisine, peu avant l'aube, d'un seul regard — je suis devenu fou. Quand j'étais fou... avais-je coutume de dire à une époque à mes amis, et ça les faisait toujours rire. Mon détachement... (Il faudrait toujours, pour certains, que tout soit dramatique...) Quand j'étais fou, en plus de compter systématiquement les pigeons sur le toit et même tous les oiseaux qui passaient dans le ciel, de léviter sur ma paillasse dans mon gourbi, d'être en société parmi les fantômes et les bêtes et bien d'autres (trop) passionnants dadas, je lisais (un peu) les cahiers d'Antonin Artaud et j'en pleurais. De pitié. Des grosses larmes brûlantes. Tout ce qu'il disait, tout ce qu'il voyait, je le voyais aussi. En pire. (Je n'avais jamais su les lire avant et je n'ai jamais su les lire après, ses cahiers.) J'ai alors eu aussi au bout d'un moment pitié de moi... Comme tout ça est pathétique... (En voilà un, Artaud, qui n'a pas su tenir ses chevaux... Quel gâchis...) Et moi j'avais tout brûlé, avant de devenir vraiment fou. Pour peut-être même devenir vraiment fou. Car j'avais besoin d'y aller, à la décharge et au delà. J'étais jeune, assoiffé d'Aventure... C'était toujours Tout ou Rien, le plus souvent rien... Je me souviens précisément de toutes les peintures — à l'huile — que j'ai brûlées. Toutes d'une très grande laideur mais qui me fascinaient. Peintes dans la pénombre. Un christ bleu... Ma version (jaune) du Cri de Munch... Je me levais la nuit pour me planter devant... En émanait une lumière glauque, malsaine... Je passais aussi des heures à me regarder dans les yeux, dans le miroir, intensément, jusqu'à la fusion... (Longtemps, après cette aventure, j'ai évité les miroirs...) Je me souviens quand j'ai balancé les toiles dans le feu. Je me souviens aussi quand les feuilles de mon livre se tordaient, dans la cheminée de la maison où mon père était mort. Je me souviens de tout. On ne brûle que ce qui compte vraiment. Le reste, ça ne compte pas vraiment. Je ne regrette pas. Je ne brûlerai sans doute plus jamais rien — pour dire l'opinion médiocre que j'ai de moi. Ce n'est pas le chaos, qui mène à la folie. C'est au contraire la vision un peu trop forte d'un cosmos. En tout cas en ce qui m'a concerné.
vendredi 1 juillet 2011
Je vois tout. Je sais qui vous êtes. Ce que vous êtes. Je sais ce que vous cherchez. Je sais ce que vous ne trouvez pas et ne trouverez pas, ni ici, ni ailleurs. Car ce n'est pas en cherchant qu'on trouve cela. Vous êtes en mon pouvoir. Là. Maintenant. Totalement. A une époque déjà lointaine, même si c'était hier, quand j'étais fou (ça a bien duré au moins six mois), je savais, en scrutant les yeux, s'il y avait une âme, derrière. Mon regard était parfois difficilement soutenable, je crois. (C'est en me scrutant dans un miroir, que je suis devenu fou. (Qui suis-je?) J'ai basculé, immobilement, sciemment. Seulement alors j'ai pu lire et même vivre Antonin Artaud. Pauvre homme. Moi, heureusement, j'étais bien plus puissant et résistant que lui. Et que Nietzsche, aussi, à la fin... pauvre homme...) Je parlais avec les bêtes et les bêtes me parlaient. Les arbres aussi me parlaient. Le vent. Le torrent. Les pierres. Tout me parlait. Un jour, passant à côté d'un chien méchant, un pitbull écumant de rage, je me suis arrêté, l'ai regardé droit dans les yeux, de tout mon être bestial, en poussant un sourd grognement que je ne me connaissais pas et qui m'a moi-même beaucoup impressionné : il s'est mis à pleurer. J'étais impitoyable, en ce temps-là. Un soir, dans un café, une femme s'est retournée en sursautant, tandis que je passais derrière elle, me faufilant entre deux chaises. J'ai cru que c'était un animal, a-t-elle dit, dans un souffle, visiblement très remuée... Je ressentais les choses un peu plus rapidement, avais même l'impression que je les pressentais exactement. Je me déplaçais comme un chat. La moindre sensation était décuplée, centuplée. Une fois, sous la douche, transpercé par toutes ces gouttes, j'ai cru m'évanouir. Un jour, j'ai mangé une rose, entièrement, dans un jardin public, mon seul repas de la journée, je n'avais plus rien, m'étais sauvagement délesté de tout, vraiment de tout, plus de famille, plus d'amis, plus de maison, plus de pays, plus d'argent, plus de papiers, plus de voiture, plus de veste, plus de couteau, plus de guitare, plus de stylo, plus de tabac, plus d'idées, plus d'images, plus de connaissances, plus d'ignorances, plus rien, j'ai mangé une rose entièrement dans un jardin public et ce fut peut-être le meilleur repas de toute ma vie. Je l'ai mâchée longtemps, très longtemps. J'en ai connu parfaitement la saveur, la substance. De ma bouche, elle s'est diffusée dans tout mon corps. J'ai su vraiment, alors, viscéralement, ce que c'était qu'une rose. J'étais couvert de boue, les bras griffés jusqu'au sang d'avoir dévalé un bois bien raide et plein de ronces, sur mes pieds, sur le ventre, sur le dos, parfois la tête la première. J'ai nagé alors au fond de l'eau, à l'aube, tout habillé, sous les coques des bateaux, escorté par des cygnes blafards qui rayonnaient parfois dans l'eau trouble un peu verte. Avez-vous déjà vu nager des cygnes sous l'eau? Avez-vous déjà nagé avec eux? Sacré spectacle. Sacré moment... En tout cas, en sortant de l'eau, j'étais propre... J'ai vu des fantômes. J'ai vu et entendu des bêtes qui n'étaient pas dans les livres. Mes cheveux se sont dressés sur ma tête, tous mes poils électrisés... J'ai vu mon propre corps, en bas, étendu sur le dos, comme endormi, j'étais sur le point de traverser le plafond, avant de redescendre dedans, dans mon corps qui semblait endormi, lentement... J'ai vu des yeux sans âme. D'une noirceur... Car tout le monde n'en avait pas, au fond des yeux, une âme. C'était même seulement une toute petite minorité qui en était dotée. Comme c'était émouvant, de rencontrer une âme, parfois, un frère, une sœur... On se reconnaissait, immédiatement, sans effusion... Mais c'était tellement rare... Les yeux sans âme étaient des gouffres noirs... Les rues en étaient bondées... Ma nature aurait été belliqueuse, je les aurais exterminés sans le moindre état d'âme... Mais ma nature était douce, au fond, même si elle était impitoyable... Les yeux sans âme comprenaient dans le miroir de mes yeux qu'ils n'étaient que des yeux sans âme. Ils ne pouvaient plus faire semblant, même à leurs propres yeux. Ils étaient alors dévoilés, s'assombrissaient encore plus, fuyaient avant de périr totalement devant moi. Comme des insectes. Des yeux d'insectes. (Parfois, c'était une vache, c'était déjà un peu plus supportable. Parfois même, la vache avait une âme.) La seule lumière qui les animait était celle du dehors. C'était terrible. Je révélais leur néant. J'étais impitoyable... Pendant six mois, ça a duré... Puis j'ai décidé de revenir, car ça avait un prix, d'être fou : je me consumais... Mon cœur n'aurait pas tenu bien longtemps encore comme ça, même si je sentais qu'il était fort... Il ne tenait plus qu'à un fil, à la fin... Je n'avais pas peur de la mort, mais je ne voulais pas mourir et les oiseaux non plus ne voulaient pas que je meure, ils venaient me le dire, sur mon rebord de fenêtre... J'ai senti que j'allais mourir, alors j'ai décidé de revenir. J'avais ce pouvoir. C'est dur, de revenir, douloureux, de perdre son pouvoir, sa puissance. Tout seul, je suis revenu, progressivement. J'ai laissé ma couronne sur un banc. Encore une fois, j'ai tout perdu. Je suis redevenu cet être aimable, gentil, doux, prévenant, le plus souvent, du moins je crois. Certains se rassurent avec l'idée du suicide, même s'il ne se suicident jamais, ça leur permet de vivre. Moi, je me dis que si un jour plus rien ne me retient ici, je pourrai redevenir fou, cette fois pour ne plus revenir. (Je sais comment on fait.)




