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jeudi 10 octobre 2013

Parce que la Mort rôde... — Verdâtre, avec sa faux... — On croit qu'elle vient d'un coup... Mais elle rôdait depuis un bon moment déjà... On croyait que ce n'était qu'une idée, qu'on pouvait la chasser comme une simple idée noire, ou plutôt une simple idée verdâtre... — La remplaçant par une autre idée?... — Peut-être... Mais elle était toujours là... Elle a d'ailleurs peut-être toujours été là, dès la naissance, assise dans un coin dans la salle d'accouchement, ou juste derrière soi, bientôt, à flairer vos cheveux... Alors on croit pouvoir la chasser comme une idée, la remplaçant par une autre idée, mais elle est toujours là... Elle fait partie de la famille, on ne la chasse pas comme ça... Même chassée, même reniée, refoulée, scotomisée, tout ce qu'on voudra, de toute façon, elle sera toujours là, dans un coin... — Tu pensais, à un moment, que c'était toi, peut-être, qui l'avais rendue malade à ce point, que c'était peut-être à cause de toi, que tu faisais se faner les jolies fleurs, que c'était peut-être même toi qui l'avais poussée au suicide, la jeune fille et la mort... Un soir de fin d'automne, en regardant ta fenêtre, tu avais senti la Mort près d'elle... Peut-être six mois plus tard, au printemps, elle t'avait dit qu'elle avait essayé de se suicider six mois auparavant... — Oui... Un appel au secours, elle avait dit, comme tout le monde dit, comme on dit à la télé, dans les magazines, dans les mauvais romans... Pas grand chose, elle avait dit, presque en riant, un acte désespéré, mais elle ne voulait pas vraiment en finir, elle avait dit... Qu'on la remarque, surtout, qu'on s'occupe d'elle, en baissant les yeux, elle avait dit... — Peut-être alors qu'elle t'appelait... — Peut-être... — Et quelque part, tu l'as entendue... — Peut-être... Ou alors c'était une coïncidence... J'ai pensé et même senti qu'elle se suicidait alors qu'elle se suicidait... — Et tu ne l'as pas rappelée... — Je n'avais plus son numéro... Elle m'avait une fois de plus banni de sa vie... — Tu as peut-être l'oreille, pour la Mort... — Peut-être... — C'est peut-être même toi, le Verdâtre... — On est peut-être tous le Verdâtre de quelqu'un... — Et toi, tu la chasses, la Mort, comme une idée?... — Non... Moi je l'attends, avec mon sabre... Je m'entraîne... Et puis ce n'est pas qu'une idée... Je la sens, parfois, dans la nuit... Je meurs un peu, dans la nuit, souvent, je frôle la Mort, ou alors c'est elle qui me frôle... Elle me serre le cœur, parfois, pour voir ce que ça fait, quel genre de client je suis... Elle s'entraîne, elle aussi, se prépare... Je suis même mort déjà tant de fois... Comme des répétitions, avant la première, ou plutôt avant la dernière... — Sabre contre faux... — Oui... On verra bien... — Tu te prépares... — Oui... Comme le père qui avait fait la vaisselle et ses besoins et sa toilette avant d'aller finalement se recoucher... Comme le pépé qui était remonté traviolant de l'hôpital avec un couteau dans son poing... — Parce que la Mort se précise... — Oui... Quelques mois... Quelques années... Je ne sais pas trop... — Voilà pourquoi tu es devenu tant bavard... — Oui, peut-être... À un moment, on se prépare vraiment... — Tu mets de l'ordre dans tes affaires... Tu t'entraînes aussi au sabre... — Oui, peut-être bien... — Depuis quand?... — Depuis toujours peut-être... Mais la mort de Mouchette peut-être a déclenché quelque chose... — Que de peut-être... — Je me souviens, elle s'est redressée brusquement sur ses pattes, quand on lui a fait la première piqûre... alors qu'elle était paralysée... — L'instinct de vie... — Oui... — Elle nous manque... — Oh oui... — Mais ne pas hâter sa fin... — Certainement pas... — Chaque souffle compte... — Oui... — Et tu crois que tu vas vaincre, avec ton sabre?... — Quelle importance... Seul le geste compte... Seul le geste comptera... Dégainer, couper, il n'y a que ça... Le son de lame qui fend l'air... le petit vent...

mercredi 2 octobre 2013

Ah... le pépé... le Père Blanc... — Oui... — Il nous regarde... — Oui... il nous regarde... — Et nous aussi on le regarde... — Oui... — On se regarde... — Oui... — Il se battait avec le Diable... et toi on t'appelait le Beloup... le Routou... parfois aussi le Bestian... ou la Bête... — Oui, c'était ma mère, qui m'appelait comme ça, la Bête... quand j'ai grandi... Au début, je n'étais qu'un tout petit animal... — Et elle, quand elle était petite, on l'appelait la Rouge... — Oui... parce qu'elle était rousse... — Comme le Diable... — Oui, comme le Diable... — Et le Père Blanc, là-dedans, dans toutes ces diableries... — Oui, le Père Blanc, le pépé... — Le Cavalier Blanc de 2ème classe... 5ème Bataillon de Dragons portés... — Il avait de l'allure, à Lyon, en 1930... — N'a pas fait la Grande Guerre, comme le Ness... — Il était bien plus jeune que le Ness... Lui il n'a connu que la Débâcle... Renvoyé dans ses foyers, le 30 juillet 40... — Ses foyers?... — St Étienne, la mine... au charbon... — Mais il avait de l'allure, comme dragon, le Père Blanc... — Il n'était pas encore le Père Blanc... Juste le Cavalier Blanc... Dommage qu'on ne le voie pas en costume de dragon, comme Destouches... Dragon, ça en imposait... — Destouches, il était cuirassier, un dragon lourd... En 1930, ils n'avaient plus le même costume, j'imagine... Les dragons avaient péri dans les bourbiers de la Somme, de la Meuse, dans leurs costumes... — Dommage... Ça donnait envie de partir à la guerre, quand on les voyait défiler, tout rutilants, cliquetants, à la parade, sur leurs bêtes piaffantes, fumantes, aux yeux terribles... — Oui, comme Bardamu... — Les dragons, c'est bien fini, cette époque... N'est resté que le nom... Mais les dragons... où sont passés les dragons?... — Et le Père Blanc alors?... — Et le Père Blanc, alors... C'était une époque, aussi, le Père Blanc... Ça ne se dit plus tellement... Comment ça va Père Blanc?... En remontant du jardin, dans l'allée des cabinets, avec sa balle... — Il avait reçu une balle à la guerre?... Il boitait? Ou au cerveau? Il en avait des visions d'Apocalypse?... Avec des cavaliers?... — Non non... sa balle de légumes, sous son bras... — C'était un paysan... — Oui... — Il ne savait pas écrire... — Juste son nom, d'une écriture tremblée : Blanc... — En remontant du jardin, avec sa balle... et avec toi, à l'autre main, son Fillou... — Oui, avec moi, à l'autre main, son Fillou... — C'est compliqué, tes histoires de famille... Le Père Blanc... le Diable...  et le Fillou... On n'y comprend plus rien... Et la Rouge... — Oui... et la Rouge... — Le fils de la Rouge... — Exactement... — Tu ne l'appelais plus maman... mais Mammon... quand tu l'as tuée, dans la cuisine... — C'est vrai... — C'était une autre époque... — Oui, c'était une autre époque... — Et l'autre rousse, celle du sang, tu y penses?... Il faudra bien que tu te décides à aller la voir... — Je m'y prépare, doucement... — Tu as peur... — Oui... — En fait, tout ça, c'est parce que tu as peur... — Évidemment... Quel besoin, sinon, de se raconter des histoires?

mercredi 25 septembre 2013

Dans la nuit, dans son lit, avec ses pieds, avec ses poings, le pépé se battait avec le Diable. Il voulait le prendre. Par les pieds, il essayait de l'emmener. Le pépé ne se laissait pas faire. C'est ce qu'il disait, après, quand on lui demandait la cause de ses hurlements, de ce pugilat infernal à vous glacer le sang. Une de ses belle-sœurs, une toute petite femme toujours souriante comme un masque, aux joues humides, toujours bien gentille, à toute petite voix de souris, toujours à la messe et aux vêpres, aux hôpitaux, aux chevets et aux cimetières, chuchotait qu'il était possédé, le pépé, comme d'ailleurs tous ses frères : le Diable les habitait, c'était même dans le sang. Il l'avait peut-être rencontré tout au fond de la mine, le Diable, je me disais, entre deux coups de grisou. (Une fois, au fond, un cheval l'a mordu, au bas des reins, il en a même gardé la marque.) Mais il se battait. C'était une force de la nature, le Père Blanc. Le Diable ne l'aurait pas comme ça. Et je crois qu'il ne l'a jamais eu et qu'à l'aube, c'était toujours le pépé, qui était victorieux. Il n'était pas homme de paroles même s'il était homme de parole,  mais plutôt d'action, et de silence. Comme le sigle Mercedes, son monde se découpait en trois. Il y avait le fond de la mine, où il arrachait le charbon, faisant souvent double journée. Il y avait son jardin : il s'asseyait sur son banc, fumait son Scaferlati Supérieur Caporal roulé dans son Job 38 bis non gommé, contemplant ses légumes qui poussaient — tout est dans l'art de bien répandre son fumier — dans la musique des insectes, le plus luxuriant des jardins, en haut les roses pour la mémé... et le thé rouge... Et il y avait la maison, où parfois, dans la nuit, il se battait avec le Diable. Il se battait aussi parfois avec la mémé, à une époque, quand il buvait. Et vers la fin, hospitalisé à Bellevue après une autre attaque, il s'était évadé et était remonté, hémiplégique, en liquette de malade, le cul à l'air, armé d'un couteau piqué dans les cuisines, à la maison, pour lui régler enfin son compte, à la mémé. Pour lui, alors, c'était peut-être aussi un peu le Diable, la mémé, je m'étais dit... Moi, le Diable, ça n'était pas mon affaire. Je ne l'avais jamais rencontré il faut dire. C'était l'affaire du pépé. Peut-être même l'affaire de toute sa vie. Moi c'était Dieu, qui venait dans la nuit et me faisait hurler, que je chassais. C'était un grand gaillard un peu vieux, tout en blanc — même si, dans la nuit, tous les dieux sont gris — avec une barbe blanche. Il venait s'asseoir au bord de mon lit. Je sentais même son poids. Il n'avait à priori rien d'effrayant. Un grand gaillard... Il ne disait jamais rien. Mais c'était dans les yeux. Ce que disaient ses yeux qui me fixaient. Rien de très chaleureux. Ni de très rigolo. Pas un dieu chaleureux, ni rigolo. Peut-être un peu celui de Job, de Jonas... Je me recroquevillais le plus possible sous mon drap pour ne plus le voir et ne plus sentir son poids. Ne surtout pas risquer de le toucher, physiquement ou autrement. J'hurlais, dans la nuit. Pendant des années, il est venu me voir et à chacune de ses visites j'ai fini par hurler. Pas toutes les nuits. De temps en temps. Quand je n'y pensais plus, il revenait. Puis il a dû se lasser, heureusement, a compris peut-être qu'on ne me prenait pas comme ça, moi non plus. Je me dis maintenant que c'était facile, pour Lui, avec un gamin de dix ans. Je craignais Dieu. Plus que la peste, le choléra, plus que toute maladie. (On verrait bien, aujourd'hui, s'il ferait encore le Malin...) Alors, on était assis, avec le pépé, sur le banc, au fond du jardin, on ne disait rien, cuisse contre cuisse, on n'avait rien besoin de dire, on était bien, vraiment bien, il n'y avait même que là qu'on était bien... Et quand on dormait, tous les deux, dans le cosy, ni Dieu ni le Diable n'auraient osé venir...

lundi 25 février 2013

Le pépé Ness. Entre 14 et 18. L'image s'efface. Il est mort quand j'avais 10 ans. Il ne regarde pas l'objectif. Il est ailleurs, le regard intensément dans le vague. Il sent à peine la main de son camarade de tranchée sur son épaule et que le foyer de sa pipe est tout froid. Il a dû en voir, le pépé Ness. Plus tard, il était assis bien droit dans son fauteuil, le même regard, sous le carillon Westminster. Cloc... Cloc... Cloc... Le temps s'écoule. Like as the wawes towards the pebbled shore, so do our minutes hasten to their end... Je ne me souviens pas du son de sa voix. Il ne parlait pas. Pas pour ne rien dire en tout cas. Pour moi, enfant, le pépé Ness était incorruptible, forcément. Et un mystère. Jamais une plainte. Jamais la moindre histoire. Toujours bien droit. Mort quand j'avais 10 ans. En soulevant sa casquette, qu'il n'enlevait jamais, on découvrit un cancer du cuir chevelu, souvenir de là-bas, d'un éclat d'obus, qu'il avait gardé tout ce temps juste pour lui. Il a dû en voir. Parfois il passait la main sous sa casquette et il grattait. On lui demandait ce qu'il grattait. Mais rien voyons... il répondait et personne de son vivant ne sut ce qu'il cachait sous sa casquette. Mon père aussi, parfois, se grattait la tête à un endroit précis. Et moi aussi, ça peut m'arriver, de temps en temps, car j'ai moi aussi une petite marque sur le sommet du crâne, une cicatrice ancienne que j'attribue à une chute dans la cour, je devais avoir 5 ou 6 ans, alors que ce n'est peut-être qu'atavique. Se gratter la tête serait alors comme la célébration de l'indicible. Le pépé Ness savait pourquoi il se grattait la tête. Mon père le savait déjà beaucoup moins. Et moi, j'ai peut-être seulement inventé une histoire. Je cours, trébuche sur un tuyau au ras du sol et tombe sur le crâne et même sur le sommet du crâne, j'entends encore le bruit sourd. On m'emmène d'urgence à la pharmacie. On me pèse sur une grande balance en métal. Je me demande : Pour savoir quel poids j'ai perdu dans la chute, combien de matière s'est échappée de ma tête? Une dame en blanc me prend dans ses bras. Ça sent l'éther. Je perds connaissance. Dans ses bras. 

samedi 31 mars 2012

Il y a quelques jours, j'ai dû me rendre à la mairie faire certifier conforme ma signature dans une sombre affaire de saucisson, pardon : de succession. (Le tonton Roger...) Après cette menue corvée, je comptais bien aller me réconforter amplement à une terrasse au soleil Place Carnot, regarder un peu les filles passer, flemmarder un peu avec un livre, à cet effet avais embarqué un fin ouvrage pris sans trop réfléchir traînant sur mon canapé : l'homme sans postérité. En chemin : Tiens, c'est quand même marrant, d'avoir pris ce bouquin-là... Alors, sur la table, devant la secrétaire de mairie, pendant les formalités, je l'ai posé... Je trouvais ça  tellement approprié... En sortant de la mairie, content de n'y être pas resté plus de cinq minutes, avec ma grosse enveloppe et mon bouquin, j'ai croisé un type qui y entrait et nous nous sommes salués. Ça roule?... il m'a lancé. (Drôlement!... j'ai répondu.) L'ancien directeur de mon premier cinéma, viré depuis et au chômage pour avoir traité devant la presse locale son patron de voyou, de scélérat, et caetera... ce qui n'était pas faux... C'est lui qui m'avait conseillé le bouquin en question, il y a quelques mois, au spleen, le café en bas de chez moi, où on avait taillé la bavette. (Le seul directeur de cinéma que j'ai croisé qui connaissait et aimait vraiment le cinéma, et je peux dire que j'en ai croisé un paquet, des marchands de pop corn totalement incultes aux regards bovins, le plus pénible aussi, dans son genre parfois hystérique.) J'ai trouvé ça décidément marrant, et approprié. Bref, je me suis retrouvé bientôt au soleil, comme je l'avais planifié, tranquille, j'ai levé ma tasse de café dégueulasse en l'honneur du tonton Roger... Je l'aimais bien, le tonton Roger, le dernier personnage majeur de mon enfance qui disparaît... Merci, Roger, pour le 1/10ème... Tu n'étais pas bien riche... Mais quand même, t'en avais mis de côté pas mal, j'aurais pas cru... C'est ça, souvent, les gens modestes... La peur d'être dans le besoin un jour, le bas de laine, au cas où... Moi je suis pareil... Lui en plus il avait connu la guerre, celle de 40, le rationnement, à 9 dans un deux pièces... Il était mineur, le tonton Roger, de fond même, c'était le grand copain de mon grand-père, du pépé qui était son voisin de palier ça circulait librement d'une turne l'autre c'est même comme ça que mes parents se sont connus, il le faisait parfois tourner en bourrique le pépé, il aimait bien lui faire des blagues, au fond comme en surface... Le pépé lui plutôt genre naïf... jamais rancunier... il rigolait y compris de lui-même, avec le Roger... Mon Roger, il disait... Des bons copains... Quand j'étais tout gamin, le tonton Roger me glissait une pièce et m'envoyait à l'épicerie acheter du passe-toi-z'en... J'y allais... Puis je revenais, lui rendais sa pièce : Y'en a plus, tonton... T'es sûr? Tu t'es pas trompé de nom? qu'il me demandait avec son accent stéphanois authentique et son fin sourire goguenard... Moi j'étais bien naïf, un peu comme le pépé, les chats font pas des chiens... Parfois même, j'y retournais... A l'épicier : Si si monsieur, c'est une poudre, dans un sachet... La fois d'après : Et en pommade, vous l'auriez pas?... Sacré tonton Roger... Il finissait par me laisser la pièce... J'en ai eu un peu la larme à l'œil, quand j'y ai repensé... Je me suis souvenu aussi de la dernière fois où je l'avais vu. Il était bien mal en point. Je m'étais dit en partant que c'était la dernière fois que je le voyais, le tonton Roger et je m'étais longtemps attardé sur le palier, la main sur son épaule, on avait parlé de nos bêtes, je venais de perdre Mouchette et lui sa chienne était toute mal fichue, on disait qu'on s'attachait, que ça faisait de la peine, quand elles mouraient, nos bêtes, mais que c'était la vie... Peut-être la conversation la plus intime, la plus émouvante qu'on ait jamais eue lui et moi, nos bêtes... Ma main sur son épaule toute décharnée, lui qui autrefois était si costaud, sacré gaillard, il n'était plus qu'os et peau... Il m'a regardé m'en aller... Je me suis retourné plein de fois pour lui faire signe de la main et je crois qu'on savait tous les deux que c'était la dernière fois qu'on se voyait... Puis j'ai fini, au soleil, l'homme sans postérité. [Même s'il a laissé après lui d'autres traces, celles-ci s'effaceront comme s'efface tout ce qui est terrestre, et quand enfin tout aura disparu dans l'océan des jours, les choses les plus grandes, les plus grandes allégresses, lui disparaîtra d'abord parce que tout en lui sombre déjà tandis qu'il respire, tandis qu'en lui persiste la vie.]

dimanche 8 janvier 2012




La photo était restée sur le frigo de ma grand-mère pendant au moins trente ans, dans un petit cadre doré. Les couleurs, peu à peu, s'étaient estompées. La photo était même devenue complètement rose. Un jour, peu avant que ma grand-mère parte à l'hospice, le cadre est tombé du frigo et s'est brisé. Quand j'allais voir ma grand-mère, il manquait maintenant quelque chose, sur le frigo. Je lui demandais où était la photo. Elle ne savait plus. Elle l'avait fait tomber, en faisant la poussière. Avait peut-être bien fini à la poubelle avec les éclats de verre. Plus tard, je l'ai retrouvée, dans sa boîte. Parce qu'elle avait une boîte, en bois, ovale, qui lui venait de son oncle, qu'il avait fabriquée lui-même, dans laquelle étaient rangés des vieux papiers, des vieilles lettres, des vieilles photos. Alors, quand ma grand-mère est morte, j'ai récupéré la boîte et j'ai alors retrouvé la photo, qui avait disparu depuis plusieurs années. J'ai essayé bien plus tard de retrouver les couleurs. Elles sommeillaient encore un peu dans le rose, n'étaient pas complètement éteintes, même si ça ne se voyait pas à l'œil nu. C'est peut-être ma grand-mère, qui a pris la photo. Je ne me souviens pas. Quand elle prenait des photos, il fallait toujours qu'il y ait des fleurs.

lundi 19 décembre 2011

Peut-être deux sœurs. Deux gamines qui ont l'air déjà de vieilles femmes. Elles ont la même robe. Le même collier. Les mêmes collants blancs. Le même menton peut-être. Mais la ressemblance s'arrête là. L'une est plus triste que l'autre, plus accablée par on ne sait quoi, la vie peut-être. L'autre est plus dure, semble avoir plus d'énergie, être moins accablée par la vie peut-être. Un jour particulier. Un dimanche, une fête à la campagne peut-être. Le même bouquet de je ne sais quoi, pas des fleurs, juste des feuilles. Difficile de dire qui est l'aînée, qui domine et qui est dominée. L'une nous regarde et l'autre regarde à côté, peut-être quelqu'un, ou quelque chose, ou alors dans le vide, dans ses pensées. La photo a été déchirée à deux endroits, peut-être dans un accès de rage, puis rafistolée. C'est peut-être ma grand-mère, à droite, qui s'appuie sur l'épaule de sa grande sœur, même si je ne la reconnais pas. C'est sans doute ma grand-mère qui a déchiré la photo. Elle s'était peut-être fâchée avec sa sœur. Ou bien elle n'était pas sur la photo et s'était fâchée avec les deux ou l'une des deux. Parce qu'elle se fâchait beaucoup, ma grand-mère, faisait souvent des histoires qui souvent dégénéraient. Ils en venaient aux mains même parfois. Des histoires de famille. Mais aussi de voisinage. Ça l'occupait. Ça l'occupait même beaucoup. C'était même toute sa vie, faire des histoires. Elle embrouillait la tête de mon pauvre grand-père pour qu'il aille corriger sa belle sœur soi-disant adultère et il y allait, rouge de colère et de vin, lui qui était un homme pourtant si tranquille. Elle l'énervait, le faisait sortir de ses gonds et alors c'était parfois elle qui ramassait, même si elle avait du répondant. Ce genre d'histoire. Même à plus de 90 ans, elle continuait de regarder les gens de travers avec son regard noir et maugréer des vacheries à la moindre occasion, mégère jamais apprivoisée. Elle avait peut-être ses raisons d'être aussi hargneuse, d'en vouloir au monde entier. Elle s'était mariée enceinte jusqu'aux yeux avec mon grand-père qui n'était peut-être pas responsable de la chose, on disait, tout bas. Le prince charmant l'avait peut-être engrossée, avant de disparaître, qui sait... Cette photo, en tout cas, m'a toujours fait un drôle d'effet, depuis tout gamin, quand je regardais les photos dans la boîte de ma grand-mère... Deux sœurs... pas jumelles... Il en émane une étrangeté, un mystère... La lumière, ou la tache, dans le coin gauche... Elles n'ont pas les mêmes chaussures... Des bouquets sans fleurs...

dimanche 18 décembre 2011

On se demande qui il est, ce qu'il fout là, avec sa moustache. Un copain de régiment, peut-être, on se dit. Ou bien un vague cousin. Il a l'air sympa en tout cas. Viens sur la photo! on a dû lui dire. Allez, viens!... Parce qu'il ne voulait peut-être pas, lui, être sur la photo. Il me semble l'avoir déjà vu, sur des photos de régiment peut-être. C'est peut-être lui qui a essayé de reprendre contact avec mon père, plus de dix ans après sa mort. Apprenant qu'il n'était plus de ce monde, il s'était mis à pleurer au téléphone, le copain de régiment, parlant de son Jeannot, comme ils étaient copains, dans le temps, comme il aurait aimé le revoir, il y pensait tellement souvent, depuis plus de quarante ans, à son Jeannot... Quand on traîne trop... Il a envoyé par la suite à ma mère tout un album où on les voit tous les deux, son Jeannot et lui, en Algérie, c'était la guerre, mais ils étaient dans les bureaux, c'était le bon temps, Philippeville, la jeunesse, la plage, le soleil... Ça me fait penser que moi je n'ai aucune photo de régiment et aucune nostalgie de ce temps... (Ma mère aurait tellement aimé avoir une photo de son fils en uniforme...) Et puis je vois mon grand-père, sa dégaine toujours impeccable... Comme il se tenait près de sa fille, comme il en était fier, de sa fille et comme il l'aimait bien lui aussi, son Jeannot... C'était dans l'allée, à côté du jardin...

jeudi 17 novembre 2011

Je ne sais pas où je vais. Mais je sais d'où je viens. Je me souviens du jour où mon grand-père est mort. Je revenais à mobylette de l'usine où je travaillais l'été pour gagner deux trois sous. C'était en juillet, à midi et quelques, j'avais donc fait quatre heures midi dans une usine de plastique où il faisait entre 40 et 50°c. Ma mère m'attendait dans la cour. Le pépé, ça y est... Bon, j'ai dit... Puis je suis allé pleurer un peu dans ma chambre. Juste un peu car en même temps ce n'était pas une si mauvaise nouvelle car il croupissait depuis des années dans un hospice sordide en Haute-Loire, c'était même à Riotord. Ça fait peur, Riotord. Le terminus. Rio, mais... tord... Si tu vas... à Riotord... On va à Riotord, on disait, quand on allait le voir, pas souvent. Il faisait froid, il y avait du brouillard, tout était moche et sentait mauvais. On l'avait mis là-bas, dans ce trou. Il était mineur de fond, avant, il s'y connaissait donc bien en trous, il était habitué. J'avais honte de l'avoir laissé là-bas, même s'il avait une chambre individuelle, car on avait visité bien pire, je me souviens d'un grand dortoir d'une trentaine de lits en fer, les murs tout jaunes et lézardés, des vieux en chemise de nuit le cul à l'air ça sentait l'urine et le caca et le hachis parmentier, un brouhaha de plaintes, de râles, de quintes de toux grasse, de vols de grosses mouches mordorées, déchiré parfois par un cri, on n'imagine pas ce genre d'endroit, il faut y entrer pour le croire. Lui, quand même, il avait sa chambre, on disait, individuelle, on avait tout bien fait comme il fallait, dignement, avec les moyens qu'on avait, n'empêche que j'avais honte à me cacher à étouffer même en dedans. Alors, quand il est mort, ce n'était pas si triste. Le pépé est mort. Comme il me manque encore, même si ça fait plus de vingt ans. C'était un farouche le pépé. Un gentil, mais farouche. Une fois, à Riotord, il a fait une attaque, a été alors hospitalisé à Saint-Etienne, à Bellevue. C'est la seule fois en peut-être dix ans qu'il est revenu dans sa ville. Alors, en pyjama, après avoir fauché un couteau en cuisines, la seule fois peut-être de sa vie où il a volé quelque chose, il est remonté hémiplégique à la maison, chez la mémé, au moins deux kilomètres à pieds avec une montée bien raide, se traînant, se tenant aux murs son couteau dans le poing pour lui faire son affaire à la mémé, même si finalement ça ne s'est pas fait car ils l'ont rattrapé juste avant, à la porte, ils je ne sais pas qui, des infirmiers peut-être, ou alors les gendarmes... Il s'était senti trahi, profondément, abandonné comme un chien, il faut se mettre à sa place, on l'avait envoyé à Riotord... Lui, ce qu'il voulait, ce n'était pas grand chose, avoir la paix, son bout de jardin, son caporal bleu, deux trois copains... On me disait, quand j'étais gamin, que j'étais mon grand-père tout craché. C'était vrai. On s'entendait tellement bien, sans rien dire. C'était mon seul modèle. Ça l'est toujours.

dimanche 20 février 2011

J'ai hésité quelques secondes entre Bach et Billie Holiday. Puis c'était évident qu'il fallait Billie Holiday. Tout doucement, pour accompagner. Il était autour de minuit. C'est tellement doucement déchirant, Billie Holiday. C'est ce qu'il fallait. Le silence n'était pas envisageable, à ce moment. J'avais ouvert un peu la fenêtre, pour qu'elle ait un peu d'air. Peu de temps avant, ses petites plaintes étaient devenues tellement déchirantes que je m'étais enfin décidé. J'ai commencé à composer le numéro des urgences bien trois ou quatre fois avant de pouvoir le terminer. C'est difficile. Mais ce n'était plus possible. Ses pattes étaient de plus en faibles. Plus rien ne fonctionnait. Rien ne rentrait. Rien ne sortait. Quand j'ai parlé au téléphone, il me semble qu'elle m'a compris, avec ses grands yeux qui ne me quittaient plus. Quelques minutes plus tard, elle a fait une autre tentative pour se lever, pour aller vers sa caisse, en zigzaguant, tellement volontaire, comme pour me prouver qu'elle pouvait y arriver, que ce n'était pas encore le moment de fermer le rideau. Elle a gratté sa litière énergiquement, frénétiquement... A fait un long miaou déchirant. Je suis vite arrivé. Évidemment, rien n'était sorti... En faisant un pas vers moi, ses pattes avant se sont dérobées. J'ai juste eu le temps de la rattraper, l'ai vite portée jusqu'à sa couverture près du poêle. A peine l'y avais-je déposée qu'elle faisait une crise énorme, avec des gros spasmes bruyants dans la poitrine, ses pattes se raidissant et frappant à toute volée la tôle du poêle, avant de se figer sur le flanc, les yeux grand ouverts. J'ai cru qu'elle était morte, foudroyée, après un tel choc. Mais non. Elle respirait encore. Elle était même consciente. Je lui ai doucement caressé la tête, en lui parlant, ne cessant plus de regarder ma montre. Il m'avait dit qu'il fallait compter une demi-heure, le type, au téléphone. C'est long, une demi-heure. Heureusement, il fut là en une vingtaine de minutes, donc à peu près dix minutes après la crise terrifiante. Tout se passa très gentiment. Ma voix tremblait parfois, en posant des questions au type. (Je suis curieux.) Souvent, les cœurs malades mettent beaucoup plus longtemps à s'arrêter que les autres. Parce qu'ils sont habitués à lutter? (Il dut lui faire une seconde injection.) Alors que le type remettait sa sacoche sur l'épaule, je me suis baissé, ai pris délicatement le sac avec dedans ma petite Mouche toute molle, l'ai remise au type. C'était mon rituel à moi. (Une urne pour les cendres? Ah non merci. Dispersion dans la fosse commune c'est très bien. C'est ce que je choisirais pour moi.) Quand il l'a prise, je lui ai dit : Attention... doucement... Il est parti. J'ai ouvert toutes les fenêtres en grand. Ai fait brûler du papier d'Arménie dans tous les coins. Ai jeté la couverture. Vidé, nettoyé et remisé toutes ses affaires. Dès que je m'arrêtais, je me mettais à pleurer bruyamment. Pendant peut-être deux heures, je me suis activé. Revenant sur mes pas pour une broutille. Ah, ses cachets... Dans mon sac. Je les ramènerai lundi chez le vétérinaire. Ça, poubelle... Le cyclamen aussi... Quand je me suis couché, il ne me restait plus que quelques heures avant de partir au boulot... La couette sentait la Mouchette... Je changerai la housse demain... En fermant mes yeux brûlants, j'ai eu une sorte de vision... C'était dans la cour, chez mes grands-parents, à côté des clapiers qui autrefois avaient été les cabinets, qu'on appelait toujours les cabinets. Vers les cabinets donc, il y avait mon grand-père, assis sur une chaise de camping en toile avec des accoudoirs, tranquille, avec sa casquette sur la tête, sa roulée à la bouche. Mon père aussi était là, debout, les mains sur les hanches, en short, avec ses genoux cagneux... Ils étaient cool, me souriaient tous les deux... Puis Mouchette arrivait, la queue en l'air, tournait un peu autour d'eux avant de s'arrêter et de me regarder elle aussi... Quelques heures auparavant, en début de soirée, elle avait tant bien que mal réussi à sauter sur le canapé et à venir se coucher sur moi. Elle m'avait même tendu la patte. Elle avait même ronronné tranquillement tandis que je la caressais et lui parlais. Un long moment, peut-être une heure. On avait alors un peu réussi à mettre de côté toutes nos misères. Un dernier moment parfait. Ça dure ce que ça dure, je lui avais murmuré, ce qui compte c'est le moment, c'est maintenant... Elle semblait d'accord avec moi... Juste pour ce moment, je n'en veux plus à mon vétérinaire de me l'avoir rafistolée sans m'avoir demandé mon avis et rendue toute moribonde, à l'essai... Même si ça m'a coûté deux nuits blanches et deux grises sur quatre... Elle a dormi, la plupart du temps, paisiblement, sur mon lit, ou sur sa couverture près du poêle... Et puis elle est morte à la maison, dans son environnement, pas dans une clinique qui ne sent pas bon, avec toutes ces bêtes malades... Et puis j'étais là, à chaque miaou... Avec des caresses, des paroles, j'arrivais à la soulager de sa détresse, je crois... Ça marche pas, qu'elle me disait... Ben oui, ma cocotte, je vois bien... Le lendemain, aujourd'hui, je suis parti bosser, dans mon cinéma, j'avais dans la tête my old flame, Billie Holiday, 1944, toute la journée. J'étais épuisé, toute la journée. J'ai marché, toute la journée, en zigzaguant, comme Mouchette hier. Dès que je m'arrêtais, me posais, les larmes me montaient. J'ai fait un décadrage sur Au delà, de Clint Eastwood, ce qui ne m'arrive jamais. On m'a prévenu au talkie. J'ai dû y retourner en vitesse, en zigzaguant. Enfin, la journée s'est terminée. Je suis rentré, en zigzaguant. Un moment d'absence : ah ben j'vais retrouver Mouchette... Ben non... Derrière ma porte verte, plus de miaou... Je suis arrivé, j'ai tout de suite changé la housse de couette, ai voulu ensuite passer l'aspirateur, mais mes jambes flageolaient... Alors, stop... Repos... Je me suis fait du thé... Dans la salle de bain, j'ai vu des empreintes de pas de Mouchette, allant vers où il y avait sa caisse... Non, un autre jour... Je me suis effondré dans mon canapé, ma théière à portée de main, emmitouflé dans ma vieille couverture pleine de trous, me suis mis Billie Holiday... My old flame... I can't even think of his name... But it's funny now and then... How my thougths go flashing back again... To my old flame...

vendredi 13 novembre 2009

Je ne sais pas grand chose de mon arrière-grand-père maternel. Juste qu'il avait une grosse ferme à la frontière de la Haute-Loire et de l'Ardèche. Pour dire si elle était grosse, il devait bien y avoir sept ou huit vaches, une paire de cochons et une douzaine de poules. Mais, là-bas, dans ce pays abrupt, qui s'appelait le travers et qui maintenant n'est plus que ruines au sol mangées par la nature, c'était une grosse ferme. Il eut de nombreux enfants, je ne sais pas précisément, une dizaine. La ferme, même si elle était conséquente, ne l'était pas suffisamment pour faire travailler et nourrir tout ce monde et c'est ainsi que mon grand-père, que j'ai fort bien connu, s'en est allé, vers l'âge de quatorze ans. D'abord, il a fait le tâcheron dans les fermes alentour. Plus tard, il a rencontré ma grand-mère, qui, d'après certaines rumeurs, était déjà enceinte quand il l'a épousée. (Ma mère pensait que son frère ainé, Maurice, n'était en fait que son demi-frère. Une façon, peut-être, de le refouler encore plus loin... Quel mépris elle eut pour lui, de son vivant et même après...) Au début des années 30, ils avaient 20 ans. Comme beaucoup d'enfants de ces campagnes ingrates, ils partirent, loin, pour la grande ville, St Etienne, où mon grand-père devint mineur de fond. Ce qui me frappe, dans cette photo, c'est la ressemblance avec mon grand-père, le même visage, le même regard, cette sorte de dignité rustique... C'étaient des costauds, des physiques de lutteurs. A la mine, mon grand-père était à la tâche, à prix fait on disait, faisait souvent double journée... (Il lui est arrivé ainsi de travailler plus de journées qu'il n'y en avait dans l'année...) Il avait le cœur sur la main, était l'homme le plus gentil et fiable du monde, toujours prêt à rendre service, mais il pouvait devenir violent, quand ça touchait son sens de la morale ou de la justice... ou quand tout simplement il n'en pouvait plus... Certains, parfois, profitaient de sa gentillesse et de sa naïveté... Il était honnête, droit, d'une grande simplicité, fidèle en tout... Je me souviens, on s'asseyait au fond du jardin, sur le banc, on ne disait rien, on était bien, le jardin était luxuriant, il fumait son caporal, c'était vraiment son domaine, son jardin, il était chez lui... Il me donnait sa grosse main calleuse, on allait se promener dans les allées... Quand quelqu'un disait : "C'est son pépé tout craché!..." on était fiers l'un et l'autre tout autant... Tranquillement, il tuait le lapin pour le civet, des gestes sûrs de paysan, il le clouait à la porte du clapier pour le dépecer, comme il aurait enlevé une chaussette... Le sang gouttait par un globe oculaire dans un bol... Il coupait l'herbe à la faux, sa roulée au coin de la bouche, c'était beau à regarder... Il parlait peu, mais il riait beaucoup... Il m'appelait son fillou... A la fin des vacances, quand je repartais, on avait tous les deux la larme à l'œil... Quand on se retrouvait, on avait aussi l'œil qui brillait... Comme il n'y avait pas beaucoup de lits, on dormait tous les deux dans le cosy, on était bien, on pétait un peu sous les draps pour faire râler la mémé qui dormait dans le lit à côté, on rigolait... Le cosy étant un peu en dévers, dans la nuit je roulais souvent contre le pépé... Les bois de lits sculptés semblaient avoir des yeux qui dans la pénombre me faisaient peur... Puis je sentais le pépé, à côté... Il a fini sa vie dans un hospice sordide dans des conditions misérables et j'ai toujours honte de l'y avoir abandonné, même si je n'y étais pas pour grand chose... Je me souviens de la dernière fois où je l'ai rasé... Il ne reconnaissait plus personne, à part moi... Mon fillou, il disait, quand j'arrivais et j'avais l'impression qu'il passait tout son temps à attendre son fillou et j'en ai les larmes aux yeux, là, maintenant, je me fais pleurer tout seul, plus de vingt ans après... J'avais tellement honte de ne pas y aller plus souvent... Ce n'était pas une corvée, c'était l'enfer... Ça me nouait tellement la gorge... Il était assis toute la journée dans un fauteuil, à côté d'une fenêtre sans vue, dans un pays tout triste et gris, loin de tout et de tous, attendant de mourir... Je l'ai pris en photo, là-bas... Il y avait son œil, qui luisait, dans la pénombre... Mais après, j'ai arrêté de prendre des photos, moi qui voulais devenir photographe, tellement j'avais honte d'avoir pris ces photos, comme si je n'étais venu que pour ça... La plus belle était ratée, mal cadrée, mal exposée, un pur accident... Il regardait en l'air, il semblait y avoir un halo de lumière, comme un oiseau qui s'envolait de sa tête...