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jeudi 20 février 2014

Tu entends? Il y a un merle, m'a dit tout à l'heure ma voisine, qui vient, tôt le matin, sur l'antenne télé, juste en face de chez vous. Un merle. Je ne l'ai jamais entendu. Il faut dire que je dors, le matin. Si je dors si bien, le matin, c'est peut-être bien parce qu'un merle vient se poser sur l'antenne télé juste en face de chez moi. Je n'entends que les pigeons, je lui ai dit, l'après-midi, ou les colombes, les tourterelles, souvent en couple, qui roucoulent, monotones, sans répertoire digne de ce nom. Les chauves-souris, aussi, un peu, la nuit, en meutes, qui tournoient, grinçant à vous glacer le sang, leurs ailes répugnantes qui parfois me frôlent quand je fume à la fenêtre, et pourtant si douces m'étais-je dit, ému, désolé, si gracieuses, ramassant la petite bête d'un noir luisant profond de velours qui avait envahi ma carrée — à l'époque où je vivais vraiment dans une carrée, ou plutôt un cube, pas très grand — soudain minuscule, fragile, elle qui semblait juste avant si grande, menaçante, déployée dans les airs, poussant ses petits cris, comme dans une nasse ne trouvant plus la sortie et que j'avais finalement dégommée au bokken, hiératique, d'un seul coup, net, fatal, sans haine, sous le regard fasciné, prédateur, tellement drôle, cruel et innocent de Mouchette, c'était ou elle ou moi... On était trop proches pour allonger le bras et se serrer la main, avec ma voisine, vers les boîtes à lettres, avec toutes ces poussettes de catholiques qui procréent à cœur joie saturant le passage — une même pour des triplés — alors je lui ai fait la bise, à ma voisine, pour une fois, qui est retraitée des postes, une gentille voisine, comme je les aime, qui se couche tôt, se lève tôt, ne fait chier personne. Son mari, aussi, moniteur d'auto école à la retraite, se couche tôt, se lève tôt, ne fait chier personne et je l'aime bien. Des êtres humains à mon goût... Un merle. Tôt le matin. Bon... Tu entends?... Pas le merle, non : ma voix... Elle se perd... Je sens qu'elle s'éloigne, ou qu'elle s'épuise... qu'à une époque on l'entendait encore clairement, distinctement mais que maintenant plus ça va plus elle s'éloigne, ou s'épuise... se perd... Tu ne trouves pas?... Je vais tirer des sous, voir où en est mon compte en banque, après toutes les factures... Ça va, je suis encore vivant... je peux alors me prendre une bouteille de whisky, un blended pas prétentieux, mais chaleureux, honnête, le même que boivent les deux copains anciens combattants de 14 dans this happy breed, de David Lean, et j'avais remarqué que l'officier japonais, dans le pont de la rivière Kwaï, partageait avec l'officier anglais le même whisky pas prétentieux que partageaient les deux copains anciens combattants de this happy breed et donc le même que parfois moi aussi je sirote, le soir, solitaire... du chocolat noir extra fondant, des dattes, en faisant mes courses, après être passé chez ma marchande de thé me réapprovisionner en Shui Xian, un wulong pas prétentieux, un peu rustique mais fin, honnête, chaleureux, un peu mystérieux aussi... évoquant un peu les sous-bois... les bords de l'eau... Fée des eaux, m'avait dit jadis ma marchande de thé, ma marchande de thé que j'avais une fois entendue parler de thé sur France Culture, pour dire, pas n'importe quelle marchande de thé, alors... et c'est même ma marchande de thé, qui n'était pas encore ma marchande de thé, seulement une marchande de thé, qui m'a donné le goût du thé, pas en l'écoutant à la radio, mais lors d'une conférence sur le thé avec dégustation où m'avait traîné une blonde... mais quelle blonde... radieuse... pas du tout une blonde ordinaire... sa petite culotte en dentelle, sur le tancarville, tellement émouvante, je m'en souviendrai toute ma vie... Thé de Narcisse, disent aussi quelques mauvaises langues, sauf que Narcisse il n'a jamais foutu les pieds en Chine... Sauf aussi que maintenant, elle n'y est plus, ma marchande de thé, dans la boutique de thé, même si je dis toujours que je vais chez ma marchande de thé... Maintenant, les marchandes de thé, elles n'y connaissent plus rien... Bref... Tu entends?... C'était ou ça ou souffler un moment dans mon saxophone... Je n'avais pas plus d'air que d'idées... comme d'habitude... ça vient ou ça ne vient pas... Juste fermer les yeux un moment... Le son détermine la phrase, comme disait Machin... J'ai hésité un moment entre les deux, paresseusement ai opté pour le moins fatigant...

lundi 2 janvier 2012

A une époque, j'ai beaucoup écouté Stan Getz. (Je devais aller le voir au festival de Vienne, au milieu des années 80, quand le concert a été annulé, à cause de son cancer du poumon, il s'est retrouvé ensuite le souffle un peu court, à souffler d'un seul poumon.) C'était un vrai connard, il paraît, Stan Getz, un vrai salaud, dans la vie, avec les femmes, les amis et aussi avec ses collègues musiciens, un tyran, un égocentrique très pervers. Mais ce n'était pas pour cette raison que je l'écoutais. C'était à cause d'une phrase, qu'il avait dite, que je l'écoutais, une simple phrase, entendue à la radio quand je suivais avec passion le jazz est un roman d'Alain Gerber : "Le son détermine la phrase." C'est resté gravé en moi, comme "le style contre les idées" de Céline. Alors je me suis mis à l'écouter vraiment, Stan Getz. A cause de cette phrase, au début. Puis je l'ai écouté parce qu'il me parlait. Avant d'entendre cette phrase, je n'aimais pas tellement Stan Getz, je trouvais son timbre un peu trop léché, ses phrases un peu trop sirupeuses. Il faut dire que je n'en connaissais pas grand chose. A l'époque, pour moi, il fallait déjà être noir, pour faire du jazz et les blancs n'avaient fait que récupérer et pervertir joliment, poliment, niaisement, l'Œuvre aux Noirs. Puis, à la radio, chez Gerber, j'ai entendu cette phrase : "Le son détermine la phrase." Et tout à changé. Je n'ai plus entendu le salaud sirupeux, mais un musicien très subtil, parfois déchirant, le fils spirituel de Lester Young. Et puis la phrase est restée. Le son détermine la phrase. Rien d'autre. C'était sa phrase. Il n'a pas pondu tout un traité ou des mémoires, il a simplement dit cette phrase, une phrase toute simple qui vaut tous les traités et il n'a pas dû la dire mille fois, cette phrase, peut-être même qu'il ne l'a dite qu'une fois, entre deux saloperies. C'est devenu aussi ma phrase, plus importante, cruciale, vivante, que "le style contre les idées" ou n'importe quoi d'autre. C'est même devenu mon seul idéal, ou plutôt ma seule ligne de conduite, ma devise, ma formule, ce qui valide ou invalide, et pas seulement quand je soufflais, laborieusement le plus souvent, dans mon vieux saxophone.

jeudi 28 avril 2011

Hideko Takamine est sublime, dans quand une femme monte l'escalier, de Mikio Naruse. Mizoguchi avait Kinuyo Tanaka. Ozu avait Setsuko Hara. Kurosawa, lui, avait Toshiro Mifune, c'était plus masculin, jusqu'à ce qu'ils rompent avec fracas. Naruse, peut-être moins possessif, partageait Hideko Takamine avec Keisuke Kinoshita. (La rivière Fuefuki, comme c'était beau, expérimental et classique à la fois... Et vingt-quatre prunelles alors... maîtresse petit caillou... comme j'ai pleuré, à la fin...) On l'a vue aussi chez Ozu. (Ah... les sœurs Munakata...) En fait, ils la voulaient tous, la belle Hideko... Dans quand une femme monte l'escalier, ils la veulent tous, aussi... Même si elle commence à vieillir, même si elle vomit du sang à cause de son ulcère... Son ulcère?... A cause de l'escalier, devoir le monter, tous les jours, quand on a horreur de ça... Naruse lui disait, à Hideko, avant de tourner : Vous n'êtes pas obligée de tout dire votre texte, si vous préférez l'exprimer autrement... Ils s'entendaient bien... Pas besoin de parler, souvent, on se comprend à demi-mot et même à pas de mot du tout... Le cinéma, ce n'est pas du blabla... Un visage, ce n'est pas qu'une bouche, c'est même souvent un paysage... Et celui d'Hideko alors, vous l'avez vu une fois, vous ne pouvez plus vous en détacher... Vous aussi, vous la voulez, Hideko!... Les paroles qui sortent de sa bouche sont plutôt une sorte de musique, un coup d'œil sur les sous-titres en anglais que vous comprenez à peu près vous apprennent que vous n'avez pas raté grand chose... Sa voix est une émanation de son corps, voilà, comme son parfum, le sens de ses paroles est finalement secondaire. (Le son détermine la phrase, disait Stan Getz...) C'est beau, le japonais, très expressif, musical, on saisit beaucoup de choses, de nuances, sans connaître la langue... Naruse est le dernier des quatre. Avant, ils n'étaient que trois, Ozu, Mizoguchi, Kurosawa, les trois piliers du cinéma classique japonais. Puis, sur le tard, à titre posthume, on a inclus Naruse. On n'arrivait pas à le situer, à le résumer, on ne le trouvait pas assez... japonais, zen... net... je ne sais pas quoi... On n'arrivait pas à l'adorer comme les trois autres... Il nous glissait entre les doigts, en somme... Il n'y a pas de héros, pas véritablement non plus de salauds... Tout le monde est sous la même lumière, disparaît dans la même obscurité... Les hommes, même si parfois ils sont veules comme chez Mizoguchi, ne sont pas que ça... Tout le monde a ses faiblesses... La femme n'a pas besoin d'être idéalisée pour être magnifique... (Même si, pour Naruse, La Femme, c'était Hideko Takamine...) [ Prononcer les "e" "é" et les "u" "ou"...]