Elle savait fumer, Tippi Hedren. Les femmes, aujourd'hui, ne savent plus fumer. C'est bien triste. Sur les paquets on nous dit maintenant qu'on ne bandera plus, qu'on attrapera un cancer du poumon ou de la gorge, dents et gencives, on va crever c'est certain et de façon affreuse. Mais en ce temps-là on s'en foutait, on ne savait pas que c'était mal. Car fumer c'était bien. Fumer c'était même beau. Un truc d'Indiens, au début. Tippi, forcément, avec un nom pareil, elle ne pouvait que faire la chose avec art. Et c'était donc de l'art. Sans aucun doute. Je vais faire un tour dans les galeries, à la biennale, je n'en vois point, de l'art. Mais là, je la regarde fumer et c'est une évidence. Elle me regarde elle aussi, d'ailleurs. Nous nous regardons, elle et moi, Tippi and I. Moi aussi alors j'en allume une. Avec art aussi je la fume. J'adore la regarder fumer. Je me repasse la scène en boucle. Ça me met comme en adoration. Je pourrais passer ma vie à la regarder fumer. C'est sa dernière cigarette. Après, il n'y aura plus que les oiseaux. Mais là elle est encore un peu tranquille. Assise, elle fume. Elle est pensive. Elle ne fait pas trop attention aux oiseaux perchés derrière elle. Elle est un peu vicieuse même si elle ne sait pas vraiment encore à quel point. Elle est tellement gracieuse, quand elle fume. Elle est venue avec des love birds, apparemment innocemment. Des love birds... Plus tard, on ne sait pas trop pourquoi, peut-être seulement guidée par son désir, elle montera dans la chambre. Des bruits d'ailes l'attirent. Elle sait qu'il ne faut pas. Mais elle monte. Comme envoûtée. Et là-haut, dans la chambre, elle obtient ce qu'elle désirait tant, tout au fond. Tous ces petits becs bien durs qui s'abattent sur elle et la piquent, la déchirent soudain. Elle est prisonnière de la chambre, là-haut, de son désir enfin qui s'assouvit, depuis le temps que ça la travaillait. Oh... Mitch... gémit-elle, proche de l'extase. Les becs du plaisir, après les ailes du désir... Mais Mitch est derrière la porte qu'elle bloque de son corps abandonné aux oiseaux. Il sera toujours derrière la porte, Mitch, il suffit de voir sa gueule. Il n'y comprend rien, Mitch. Il ne voit en elle que sa mère en plus jeune ou plutôt il n'a même pas conscience de voir en elle sa mère en plus jeune, comme il ne l'a jamais connue. Même taille, même maintien, même coupe de cheveux, grosso modo. Les cheveux sont devenus gris. Les vêtements aussi. Le regard est devenu sévère, amer. Sa mère, elle comprend tout, parce qu'elle a déjà vécu tout ça, au moins en rêves. Mais lui, il restera toujours derrière la porte.
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dimanche 4 novembre 2012
mercredi 7 mars 2012
The lady vanishes. Peut-être que ce n'est qu'un rêve. Dans un train. Ou alors même le train fait partie du rêve, le train est même le rêve et on est dans le rêve. Elle ferme les yeux. Quand elle les rouvre, tout a changé : Miss Froy a disparu. On veut maintenant lui faire croire qu'elle n'était que dans sa tête. Une hallucination. (Souvent, dans les rêves, je ferme les yeux, et alors je me réveille. C'est d'ailleurs un truc, pour moi, pour m'enfuir de rêves désagréables. Quand je sens que ça dégénère, je ferme les yeux très fort. Ou alors je passe à un autre rêve, si je les ferme moins fort, comme on change de diapo. Fermer les yeux revient à ouvrir les yeux.) Une nonne en talons hauts. C'est le genre de détail qui peut marquer, dans certains rêves, provoquer un rebondissement. Ça attire l'attention, soudain, ça focalise même toute l'attention et on glisse alors dans une autre réalité. Dans ce cas, association de contraires : la sainte et la putain. Ça donne le ton. Puis l'illusionniste italien, dont le spectacle s'intitule une femme disparaît... Peut-être que ce n'est qu'un rêve, me dis-je, un rêve de fille à la croisée des chemins, voyant Miss Froy s'enfuir par la fenêtre du train et s'égailler dans la nature hostile. On imagine que cette vieille dame gentille et peu sportive va rejoindre la frontière nazie toute barbelée on suppose avec des gardes armés jusqu'aux dents qui l'attendent fermement avec ordre de tirer à vue. Elle va tranquillement traverser, avec son petit chapeau, en faisant un grand sourire, tiendra peut-être même dans sa main un petit bouquet de fleurs des champs qu'elle aura cueillies en chemin. Puis, comme par enchantement, elle se retrouve en Angleterre à jouer du piano. Une rengaine, le genre d'air entêtant qu'on sifflote, qu'on oublie et qui revient, un genre de sérénade autrefois donnée sous la fenêtre, où le guitariste a fini étranglé. Est-ce un hasard si le d'abord détesté bientôt amoureux de la belle endormie est lui-même musicien? Et si c'était codé? Et si tout était codé? Il faut déjà connaître la musique... Elle, elle ne la connaît pas, la musique. Elle est dans le train. Elle rêve. Dans son rêve, elle va réaliser qu'elle est amoureuse, c'est tout, d'un type qu'elle tenait pour le dernier des goujats. Miss Froy, en fait, c'est Lui. La femme qui disparaît, c'est l'homme qui apparaît. C'est un transfert. Parce qu'elle a peur de son désir, elle transforme le jeune homme insolent en son antithèse : la vieille dame gentille, vraiment inoffensive, adorable, ignorant que, comme dans le conte, le loup se cache dans la grand-mère, comme la putain se cachait dans la sainte et aussi la sainte dans la putain. A la fin, Miss Froy leur tend, extatique, une main à chacun. C'est le trait d'union. On ne voit pas les mains se toucher mais on peut imaginer qu'alors Miss Froy va disparaître, cette fois pour de bon, au contact, et que les sens vont enfin s'embraser. Car elle n'est plus seulement Lui, mais Elle et Lui. On sent l'urgence, la pulsion, soudain, quand tout était si feutré, ce n'est plus la même Miss Froy, il y a un genre de lueur folle dans ses yeux, un si débordant enthousiasme, une flamme. Fusion annoncée. Explosion imminente. C'est souvent à ce moment-là, à un cheveu de la révélation, du contact, qu'on se réveille. The end... Si le film continuait, elle se réveillerait alors, la belle au train dormant, dans le train évidemment, avec un grand sourire bienheureux en même temps que bientôt une légère frustration. Tout s'étiolerait bien vite. Elle aurait quand même à un moment un genre d'impulsion, étincelle fugace de pur désir, aller retrouver le type insolent qui voyage en 3ème classe, avec sa clarinette insupportable... Puis, la réalité continuant de progresser telle la nappe de pétrole vers la plage immaculée avec pour seule mission de tout recouvrir... elle se souviendrait qu'elle va bientôt se marier, avec un très bon parti qui plus est... Elle aurait peut-être même bientôt un petit rire cruel en pensant au musicien qu'elle méprise, et peut-être aussi qu'elle déteste la musique, n'y entendant que du bruit lui donnant des migraines... Peut-être même que c'est elle, en pensées, qui a étranglé le guitariste, qui lui tapait sur les nerfs, parce qu'il lui rappelait, par sa sérénade, qu'elle allait épouser un homme qu'elle n'aimait pas... La musique dit des choses que la raison ignore et même parfois veut ignorer... Pas ce type, quand même... En même temps, elle serait troublée, se sentirait aussi quelque part un peu laide en riant de la sorte... Mais la raison l'emporterait... Et elle passerait le restant de sa vie à faire semblant de vivre, à s'emmerder terriblement sous son masque de femme épanouie qui finirait par craqueler... Parfois, elle se mettrait à chantonner vaguement un air, ne sachant plus trop d'où il vient, qui la rendrait d'abord heureuse, puis infiniment mélancolique...
samedi 3 mars 2012
Toujours empli de l'absence de Pearl White, mais équipé de mon brand's haide, j'ai caboté mollement jusqu'à la Place Carnot. Au moins en tant que plante y soigner un peu ma carence en vitamine D d'oiseau urbain de nuit. Un monde... dès qu'il fait beau, ils sortent tous de leurs terriers... Au pire, j'irai dans l'herbe... Gare aux crottes de chiens... Mais une place sur le trottoir plein soleil était libre... On aurait dit qu'elle m'attendait... Tout ce monde... et tous à chercher une table, glapir qu'il n'y en a plus... Ils ne la voyaient pas, celle-là, la mienne... Peut-être un trou dans l'espace-temps... Je m'y dirige, donc, sans crainte ni précipitation, m'y installe, remonte les manches de ma chemise jusqu'au milieu du biceps, plus la surface de peau est grande mieux c'est pour bien capter la D, presque envie de me mettre tout nu... C'est pour le cancer, la D, ça fortifie les cellules, plus vaillantes alors à reconvertir celles qui ont été séduites par le côté sombre de la Force... A la fois, n'en faut pas trop, sinon Mélanome s'invite, tout noir et puant dans son vêtement miteux resté trop longtemps au grenier... Toc toc... Faut ce qu'il faut, modérément... Gaston passe devant et s'arrête : on s'en sert cinq : Prenez le soleil? — Et comment!... Il a toujours sa casquette de pépé sur son crâne chauve, moustache, un peu Choron, veste d'hiver... Il repart, me rend le soleil qu'il avait éclipsé derrière sa tête de lune, deux doigts sur la visière... Deux Russes, à tribord... Qu'est-ce que ça cause les Russes et fort... Heureusement, ça cause en russe... Des costauds, mâchoires carrées, cheveux en brosse, blonds, bien slaves, comme sortis d'affiches de propagande d'URSS, habillés chic, un peu voyant à la fois... Peut-être bien des maquereaux... Parce que dans le secteur j'ai cru parfois repérer des prostituées d'Europe de l'Est, qui doivent opérer sous les voûtes de Perrache... Alors je ferme les yeux, telle la plante épanouit ses feuilles, c'est bon... Mais quand même, au bout d'un court moment : Pourraient pas la fermer ces Russes?... Sitôt pensé ils se lèvent et s'en vont... Au même moment, le soleil ardent commence à se glisser sournois derrière un panneau signalant que la place est réservée aux handicapés... Voilà peut-être pourquoi... Le café est dégueulasse mais l'eau du robinet se laisse boire... J'ouvre enfin mon brand's haide... Sur la terrasse en face j'ai cru reconnaître une jeune femme mais l'ai laissée, indifférent, se noyer dans ma myopie... Une plante, pas un lapin... [21.3.1946 : sur papier cul britannique. Jaune bouteille gisait la lune fêlée, j'eus un renvoi en bas dans la brume violette (plus tard encore).] Ça me ressuscite soudain Pearl White et qu'elle a disparu. Je me demande maintenant si ce n'était pas la lune, qu'elle regardait. C'était peut-être la nuit. J'avais cru que c'était le jour, dans un jardin j'imaginais, mais me trompais peut-être. Et puis, elle buvait, Pearl White. Peut-être qu'aussi elle a eu un renvoi, dans la brume violette, après avoir contemplé la lune fêlée jaune bouteille qui gisait... Ça me serre le cœur soudain, à moins que ce soit le café... Elle a disparu... The lady vanishes... Je me retrouve alors dans un train... Elle disparaît... J'en ai presque un peu les larmes aux yeux, parce que Pearl White a disparu, dans le train... Était-ce la lune qu'elle contemplait ainsi songeuse? Ou un oiseau bleu et jaune dont les trilles éclaboussaient les Grands Feuillages?... La question m'habitera longtemps... [Ça s'appelle comment : un divan sans appuie-tête ni ressorts et qui n'a plus de tissus?] C'est alors que deux Russes sont venus s'asseoir à la table à côté. Deux autres Russes. Pareils à la fois. Des Russes de propagande. Qu'est-ce que ça cause, les Russes, et fort. C'est donc la table des Russes, qui vont toujours par deux. Je referme mon brand's haide. Le soleil commence à rejaillir de derrière le panneau : un genre d'aube latérale et blanche : Pearl White... Avant de mettre les voiles allume une cigarette pour voir où va le vent. Étirement des bras, doigts écartés, poings fermés pouces dedans. Coup d'œil sur ma montre : batteries rechargées. Grattement subtil de tête d'un doigt comme pour stimuler l'aire de cervelle dessous. Que de questions, en ce moment... Un divan sans appuie-tête ni ressorts et qui n'a plus de tissus...mercredi 8 juin 2011
On y est presque. Le tsunami au Japon a un peu retardé l'échéance, rallongé le sursis. (Merci, Tsunami.) C'était prévu pour avril. Finalement, ce sera septembre. Les fournisseurs japonais pourront enfin honorer leurs commandes. Le tout numérique, on dit, dans le métier. C'est la mort du métier. C'est peut-être surtout la mort du cinématographe. Tout le monde se frotte les mains. Moi, je regarde, triste et amusé. J'étais un peu venu pour ça, dans ce métier de projectionniste, pour être là, pour assister de l'intérieur à la mort annoncée du cinématographe. Je ne parle pas des films, je parle de la technologie, du véhicule. Tout le monde se frotte les mains. Les exploitants n'auront plus d'ennuis avec les projectionnistes, puisqu'il n'y en aura plus. Les projections seront même toujours parfaites. Je connais un critique de cinéma, pourtant très cultivé et très fin, qui s'est même frotté les mains en public, sur son canard. Comme ça va être bien, enfin, parfait. Comme à la maison, j'allais ajouter... Bertrand Tavernier, pour le festival lumière, est venu l'an dernier présenter la 317ème section, un film qu'il adore. Tout le monde était bien content, copie numérique, nouveau master très haute définition, écran géant évidemment. J'ai appuyé sur le bouton de la souris, après son speech. J'ai regardé un peu, par le hublot, l'image. Parfaite. Puis je suis rentré chez moi. J'ai regardé, vautré dans mon canapé, la 317ème section, en dvd, sur ma télé full hd, c'était même drôlement bien. Quelques jours plus tard, on a passé psychose, de Hitchcock, en numérique. Les gens étaient ravis. Ils ne l'avaient jamais vu aussi beau, ce film, aussi parfait. Moi, je suis rentré chez moi, je me suis mis le dvd de psychose... Ce que je dis à ma directrice : comme c'est moche, votre numérique, ça me sèche les yeux... L'image est dure, froide, une image morte... Elle ne respire plus, l'image, on est devant les yeux écarquillés, on ne les cligne même plus... Pour moi, c'est du home cinéma géant, rien de plus... A la maison, c'est bien, en petit, car on n'est pas trop gêné par cette image qui ne respire pas, car c'est petit... En grand, ça vous submerge, instantanément, sorte de tsunami statique... Pourquoi alors abandonner une si belle technologie qui a tellement évolué en plus d'un siècle? L'argent. C'est une industrie, le cinéma. On a abandonné le 70 mm, alors que c'était ce qu'il y avait de mieux, technologiquement, comme véhicule, pour le très grand cinéma... Maintenant, c'est le 35 mm, qu'on fout à la poubelle... C'était mécanique, chimique, optique... Véhicule du rêve... On ne fera jamais mieux, même avec des milliards de pixels... On me dit que le spectateur ordinaire ne fait pas la différence. Je dis que si, il la fait, la différence, même si ce n'est peut-être pas conscient. Le cerveau, lui, fait la différence et même... toute la différence. Moi, je ne rêve plus, en numérique... Je suis quand même étonné de considérer que les professionnels du cinéma, les cinéastes, ceux qui sont censés avoir l'œil, comme on dit, ne réagissent pas, même si ce serait un peu tard, maintenant. Ils ne la voient pas, la différence, ils ne la sentent pas, eux? Mais peut-être que pour eux c'est mieux, aussi, le numérique. C'est le Progrès. Il n'y a donc rien à sauver. Alors, en silence, le cinématographe est mort.
jeudi 30 décembre 2010
Mis à part quelques films, je n'aime pas tellement Nicholas Ray. C'est un peu comme James Dean, on en a fait une icône. Le cinéaste rebelle, ça va bien quand on a 17 ans... Nicholas Ray, un nom de code, juste le prononcer est censé nous transporter dans les contrées sauvages du cinéma américain... Mais je trouve ses films parfois tellement... quelconques, parfois même mous, sans style, parfois même carrément fades, le brigand bien aimé par exemple. Rebel without cause est tellement surestimé... Même si j'aime beaucoup son premier film, plein de grâce, les amants de la nuit (they live by night), ainsi que la maison dans l'ombre (on dangerous ground)... Johnny Guitar évidemment... Le violent (in a lonely place), j'aime bien aussi... C'est qu'il y a Bogart... Et puis aussi Gloria Grahame... Mais je suis sûr que ç'aurait été beaucoup mieux, avec les mêmes acteurs, le même scénario, tourné par un autre, un Raoul Walsh par exemple, vous imaginez? ou un Robert Siodmak, un Jules Dassin... Même un Lewis Milestone j'aurais préféré, ou un Joseph H. Lewis... Et qu'en aurait fait Mankiewicz?... Voilà, on lui a donné un scénario pas trop mal, au Nicholas, des acteurs habités et il nous a cuisiné ce bon petit film, sans plus, service minimum... On vous donne des bons produits, même si vous n'êtes pas grand cuisinier, vous réussirez toujours à faire quelque chose de mangeable... Fallait le donner à Otto Preminger, ce film... Ou à Samuel Fuller... Et Hitchcock?... Il aurait été tenté de faire une variation de Soupçons... Bernard Herrmann à la baguette, même si, en 1950, ils ne travaillaient pas encore ensemble... Vachement plus captivant ç'aurait été, dans tous les cas...mercredi 16 décembre 2009
Quel bonheur de pouvoir voir et revoir encore la mort aux trousses... Autour de minuit, l'envie me prend... Et je peux... Je l'ai... Je peux le voir autant de fois que je veux... Si j'avais su, quand j'avais dix ans, que j'aurais ce privilège... C'était le film qui suspendait le temps... C'était même un trou dans l'espace-temps... La vie, ce qui m'attendait, ne me réjouissait pas beaucoup... L'angoisse me nouait... J'avais parfois des crises terribles et je me roulais par terre en me tenant le ventre... (Un boyau qui se tord, disait le médecin de famille, qui était très gentil...) Mais là, pendant la mort aux trousses, tout disparaissait, j'étais happé... J'aurais aimé que ça dure l'éternité... Magie du cinéma... De ce film, en particulier, pour le gamin de 10 ans que j'étais, de 43 ans que je suis... La nuit m'appartient... Je n'ai plus ces angoisses de quand j'avais 10 ans, mais j'ai conservé le goût immodéré pour ce film... Je suis émerveillé à chaque fois au moins autant que la fois précédente... Quelle splendeur... Quel rythme endiablé... Et puis je ris, même si je connais toutes les répliques par cœur... (La scène dans l'ascenseur avec sa mère et les deux tueurs... juste m'en souvenir me fait glousser...) Et puis je suis toujours autant ému quand je vois Eva Marie Saint... Quelle grâce... J'en ai les larmes aux yeux, quand je la vois... La petite musique mélancolique de Bernard Herrmann, pendant les scènes d'amour... Comme c'est douloureux, au fond, l'amour, mon amour, comme si sa jolie main vous étreignait le cœur à nu, à vif, tendrement... Comme le technicolor était beau... Comme toutes les choses étaient belles, les voitures, les architectures, les compartiments de train, les robes d'Eva Marie Saint... Eva, qui s'appelle Eve, dans le film... Comme Cary Grant était drôle... Comme James Mason était fin... Comme Hitchcock était grand... Quel curieux mélange...lundi 30 novembre 2009
Parfois (et même souvent) j'ai besoin de retourner à mes classiques. Dès les premières images de Saul Bass, dès les premières notes de Bernard Herrmann, je suis envoûté. Rarement l'alchimie entre l'image et le son a si bien fonctionné. (La petite chose que j'ai remarquée lors de ma dernière vision : à un moment, lorsque Stewart est en maison de repos, quelques subtiles notes de musique opèrent la transition avec le plan suivant, quelques mois plus tard. Je me suis passé plusieurs fois cet instant, entre deux plans, pour savourer ce motif délicat, ces quelques notes qui durent des mois... Ça ne m'avait pas marqué, les fois précédentes, et là, ces quelques notes ont provoqué en moi quelque chose de très étrange et j'ai eu besoin de retourner voir, ou plutôt de retourner entendre... J'ai été conscient d'être sensible à un effet, qui auparavant n'opérait qu'inconsciemment, dans un état proche de l'hypnose...) Quand j'étais gamin, je préférais la mort aux trousses. Il passait souvent le dimanche soir, à 20 heures 30. Le lendemain matin, je devais me lever très tôt pour partir à l'internat, où j'étais enfermé toute la semaine. Alors, je savourais. Le film était long. C'était un sursis, mieux valait qu'il soit long. Si j'avais pu, je serais resté l'éternité à regarder la mort aux trousses, la boule dans le ventre disparaissant le temps du film. C'est aussi un dimanche soir à la télé que j'ai dû voir pour la première fois vertigo. C'était beaucoup plus étrange, beaucoup plus complexe, pour un enfant de dix onze ans. (Ça l'est toujours, pour un homme de 43 ans.) Je suis toujours frappé par la splendeur de la chose, sans même parler des retentissements psychologiques. Tous ces talents réunis sous la baguette de Sir Alfred... D'un point de vue plastique, j'adore la période VistaVision et Technicolor d'Alfred Hitchcock... (Même si, en fait, Hitchcock, c'est toujours beau, la grande classe inoxydable...) Quand Kim Novak apparaît, dans sa robe verte, dans le restaurant rouge... La scène dans la forêt de sequoias... La Rolls verte... Le collier rouge de Carlotta...

