Trimbalant mes sacs pleins de cadavres tintinnabulants, j'aperçois, assise spectaculairement à la terrasse du café près du bureau de tabac, la Créature du Sang — souvenez-vous, la Rousse Sculpturale en Collants. Elle m'aperçoit elle aussi. S'arrête instantanément de papoter avec sa copine voisine de boutique la fleuriste, lui glisse ensuite — sans cesser de me regarder — un mot à l'oreille, qui la fait rire, la fleuriste — une brune quelconque, interchangeable, bobo — vêtements de lin on suppose équitable, longue chevelure d'ébène luisant cascadant sur ses épaules fines de miel sombre, dents comme les brebis au lavoir, langue délicate comme un pétale de rose, seins minuscules tout en tétons mais il faut voir, un joli rire cependant, limpide comme le ruisseau à la source, plus fin qu'un petit doigt, par en dessous ses cils noirs m'apinchant timidement. (Fleurs & Sang, me dis-je alors, pour me dire quelque chose...) Tous ces cadavres... Lui vient cette moue inquisitrice, à la Créature du Sang, et je baisse alors les yeux. Elle sait. Son œil me dit aussi que je suis en retard, pour notre rendez-vous annuel, qu'elle m'attend, de pied ferme, moulée dans son collant rouge, le talon claquant dans ses jambières de cuir luisant. J'ai honte. (Honte décuplée par la présence de la fleuriste quelconque, qui n'a rien à faire là et qui, dans ma paranoïa, sait désormais tout du feuilleton, peu glorieux pour moi, de la Créature du Sang et moi.) Je suis un lâche. Elle le sait. Ça saute aux yeux. Et tous ces cadavres... (Jamais je n'en ai transporté d'un coup autant en plein jour...) Pas comme ça que je vais améliorer mon sang, son œil me dit... J'ai envie de m'arrêter et de lui dire que ce sont les cadavres d'au moins tout l'été, voire même aussi du printemps. Mais j'aurais l'air de me justifier. D'être coupable, donc. (Et puis il y a la fleuriste quelconque et j'aurais l'air encore plus con...) Mais coupable je suis, de toutes façons, quand je la vois, la Créature du Sang. C'est elle, qui me lit le Rapport du Sang, après, derrière le bureau, froufroutant du collant, me dominant, sévèrement, intégralement : Ce n'est pas mieux... Non... non non... C'est même pire... (Suivi d'un bruit de bouche, en coin.) Elle grimace un peu, rajuste un peu ses obus qui me tiennent en respect pour que carrément ils me visent et que je ne bouge plus du tout... Je baisse les yeux. Elle me domine. Déjà, quand la pâle, fluette, mais gentille, douce Tireuse du Sang opère, elle, la Créature du Sang, la Rousse Sculpturale en Collants, passe et repasse, incendiant tout mon champ de vision. Et mes sens... Et elle le sait très bien... C'est son pouvoir... Vous vous trouvez soudain en vaste érection, tandis qu'on vous tire votre sang, même si elle n'est pas du tout votre genre, les préférant même peut-être à l'opposé fines à petits seins, tout devient alors très bizarre, cotonneux, tiède, moite, la sensation d'être de plus en plus dur tout en ramollissant globalement, tout votre sang restant refluant là, rien que là, ailleurs il n'y en a plus, vous êtes alors sa chose, son jouet, sa proie... et elle repasse, dans son collant, géante rouge, toute mamelles et fentes, étoile terminale consumant tout, et elle sait très bien ce qu'il se passe, tandis qu'on vous siphonne tout votre sang, flacon après flacon... et qu'au fond, il faut être honnête, ce n'est pas si déplaisant... (Je n'imagine pas plus belle mort... Les Romains avaient bien raison... Si on m'euthanasie un jour, c'est ce que je demanderai : chez la Créature du Sang — et même dans sa baignoire, pleine de pétales de fleurs : Fleurs & Sang... Et qu'on le grave sur ma pierre : Fleurs & Sang...) Elle est peut-être même de mèche, je me dis, avec la maigrichonne, anémique Tireuse du Sang... (Sa petite phrase, avant de me piquer : Vous allez avoir un peu chaud...) Sinon, elles fermeraient la porte... Des vampires... Il n'y aurait pas toute cette mise en scène technicolor sinon... Et là, je la croise, tout mal rasé en plus et bien froissé, pas à mon avantage, la clope au bec, un peu débraillé, en habits d'intérieur, ma panoplie de vagabond en chambre, en vieilles savates, comme sorti de ma cabane dans les bois, avec tous ces cadavres, discret comme un troupeau de chèvres dévalant les alpages... Son petit sourire... Je me sens alors tout penaud, tout nigaud, tout débile... D'autant plus que j'avais fait un rêve, la veille, qui me collait encore un peu, où j'avais appris qu'on m'avait trépané, nourrisson, parfaitement, trépané, on me montrait même l'instrument en acier qui avait servi jadis à l'opération, un genre de stylo, conservé comme une relique, dans une boîte bourrée de coton, peut-être même un vrai stylo, c'est ma mère et ma sœur qui me l'apprenaient, car il était temps que je sache la Vérité : trépané... Car j'avais un truc en trop, là-dedans, en tout cas un truc qui n'allait pas et qu'il avait fallu m'enlever au plus tôt, pour pas que ça grandisse, sinon j'aurais fini débile profond, ou Tyran... L'opération, une première, avait été plutôt un succès, j'avais pu vivre ensuite presque normalement, seulement débile léger... Ça expliquait ma petite cicatrice au sommet du crâne et surtout ma vie ratée, mon absence d'ambitions, mon désert amoureux... (Une première, mais aussi une dernière, cette trépanation expérimentale au stylo, ce qui, quand même, tendait à me faire penser que ce n'était peut-être pas une totale réussite... Mais tout ça importait peu, finalement, une réussite, ou un échec, tout était à relativiser et une réussite relative ou un échec relatif c'était peut-être bien alors la même chose — vue positivement ou bien négativement mais la même chose et ma vie alors aussi je pouvais la considérer comme relative, une vie relative étant peut-être alors la même chose qu'une mort relative, question d'humeur seulement, ce qui simplifiait au moins à y penser bien l'existence...) Mon père, lui, l'apprenait en même temps que moi, et en était abasourdi, le pauvre, atterré, à genoux, en larmes, qu'on lui ait tout charcuté, dénaturé, relativisé son fils... Et pourquoi ne lui avait-t-on jamais rien dit?... Tu es trop faible, trop sensible, tu ne l'aurais pas supporté, lui répondait gravement le chœur des femmes... Et moi, le Beloup, pareil, trop faible... Mais elles, les femmes, pas trop faibles, non... Elles nous dominent... On baisse la tête... Elles savent Tout... Nous autres, pauvres ignorants, juste bons pour la tétée... Trépané, nourrisson, au stylo, ce n'est pas rien, elles vous présentent ça comme une simple rougeole... Mais j'ai vite vu les avantages... Mes amoureuses, réelles ou fantasmées, me revenaient, conquises ou reconquises, me pardonnaient même toutes mes cochonneries, toutes mes aberrations, tout mon cynisme, toutes mes défaillances sexuelles et toute ma cruauté psychologique — ça va souvent ensemble — passés et à venir. Car on pardonne tout, à un débile léger... J'étais absous, totalement neuf, enfin Innocent... Mais bientôt il y en avait trop, qui commençaient même à se battre sauvagement pour m'avoir, ne serait-ce qu'en morceaux, pas loin de me déchirer, démembrer vif, des vraies furies et je m'arrachais alors comme je pouvais à leurs ongles et m'enfuyais ventre à terre déjà tout en lambeaux, loin... dans le désert... moi le Beloup solitaire...
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vendredi 20 septembre 2013
vendredi 11 novembre 2011
Elle croit ce qu'elle voit. Elle voit ce qu'elle croit voir. Avec ou sans longue vue, elle a d'abord la vue très courte. Parce qu'elle a tellement rêvé, elle a tellement souhaité depuis toujours voir ce qu'elle croit voir enfin. Seulement, voir n'est jamais objectif, même à travers un objectif. Longtemps, elle continuera de voir ce qu'elle veut voir. Parce que c'est toute sa vie, tout le rêve de sa vie, qui est en jeu. C'est même l'Amour, qui est en jeu. D'abord, elle croit. Puis elle veut croire. Ça devient de plus en plus difficile et même douteux quand ce n'est plus qu'une question de volonté parce que la foi s'en est allée. Parce que quelque chose s'est insinué dans sa vision. Ce n'est plus aussi net qu'au début. Comme une poussière dans l'œil. Elle va lutter longtemps pour conserver son rêve, continuer de le voir, parce qu'il était tellement beau son rêve, parce qu'elle aimait tellement l'aimer. Jusqu'au moment où elle verra autre chose. Quelque chose de même totalement différent. Tout son monde sera mis sens dessus dessous. Elle en sera déchirée. Mais par là même renaîtra. C'est l'histoire d'une tempête, reap the wild wind (les naufrageurs des mers du sud). D'une tempête intérieure. Une femme, deux hommes, le rêve et la réalité. Chacun dans son style est très noble, mais l'un des deux est un peu faux, ou plutôt le devient, par la force des choses mais c'est déjà une autre histoire, car il y en a tellement des histoires dans ce qui semble être une simple histoire. On peut se demander s'il ne devient pas faux juste du fait de son regard à elle, son regard qui, sans qu'elle le sache, s'est déjà mis à voir le monde autrement et donc à le voir lui autrement, le déformant, lui qui semblait si pur, si grand, si fort et beau et qui l'était, peut-être trop pour être vrai. C'est le rêve d'une jeune femme. Une jeune femme qui perd ses rêves de jeunesse. Il y a donc pas mal d'amertume... La foi s'en est allée... C'est le grand capital qui a gagné et on trouve ça même très bien... Parce qu'il est très charmant, le grand capital, très fin, très drôle, très noble et courageux même dans son genre... Mais le rêve est mort et bien mort et moi-même qui fus un peu jadis dans mon genre très discret naufrageur des mers du sud je me sens mourir à chaque fois que je vois ce film somptueux et funèbre, noyé dans un nuage d'encre de seiche... Moissonne le vent sauvage, le titre dit déjà tout. Qui sème le vent... Le technicolor, en ce temps-là, ne cherchait pas à copier les couleurs de la vraie vie. Parce que ce n'était pas la vie, le cinéma, en 1942, c'était autre chose, c'était du rêve et on y allait pour ça, au cinéma, il faut dire aussi qu'en ce temps-là la réalité c'était la Guerre. Les couleurs, en technicolor, étaient bien plus belles que les couleurs de la vie. (Parfois, dans ma vie, j'ai eu des visions fugitives belles comme en technicolor, mais tellement rarement.) Puis le cinéma s'est éloigné du rêve. On a voulu que les couleurs se rapprochent le plus possible des couleurs de la vraie vie. Parce qu'on a cru qu'ainsi l'image serait plus réelle et qu'on y croirait d'autant mieux. Parce qu'on ne voulait plus rêver. Ou qu'on ne savait plus rêver.
mercredi 16 décembre 2009
Quel bonheur de pouvoir voir et revoir encore la mort aux trousses... Autour de minuit, l'envie me prend... Et je peux... Je l'ai... Je peux le voir autant de fois que je veux... Si j'avais su, quand j'avais dix ans, que j'aurais ce privilège... C'était le film qui suspendait le temps... C'était même un trou dans l'espace-temps... La vie, ce qui m'attendait, ne me réjouissait pas beaucoup... L'angoisse me nouait... J'avais parfois des crises terribles et je me roulais par terre en me tenant le ventre... (Un boyau qui se tord, disait le médecin de famille, qui était très gentil...) Mais là, pendant la mort aux trousses, tout disparaissait, j'étais happé... J'aurais aimé que ça dure l'éternité... Magie du cinéma... De ce film, en particulier, pour le gamin de 10 ans que j'étais, de 43 ans que je suis... La nuit m'appartient... Je n'ai plus ces angoisses de quand j'avais 10 ans, mais j'ai conservé le goût immodéré pour ce film... Je suis émerveillé à chaque fois au moins autant que la fois précédente... Quelle splendeur... Quel rythme endiablé... Et puis je ris, même si je connais toutes les répliques par cœur... (La scène dans l'ascenseur avec sa mère et les deux tueurs... juste m'en souvenir me fait glousser...) Et puis je suis toujours autant ému quand je vois Eva Marie Saint... Quelle grâce... J'en ai les larmes aux yeux, quand je la vois... La petite musique mélancolique de Bernard Herrmann, pendant les scènes d'amour... Comme c'est douloureux, au fond, l'amour, mon amour, comme si sa jolie main vous étreignait le cœur à nu, à vif, tendrement... Comme le technicolor était beau... Comme toutes les choses étaient belles, les voitures, les architectures, les compartiments de train, les robes d'Eva Marie Saint... Eva, qui s'appelle Eve, dans le film... Comme Cary Grant était drôle... Comme James Mason était fin... Comme Hitchcock était grand... Quel curieux mélange...mardi 10 novembre 2009
L'hiver, souvent, je chôme. J'aime bien. Je suis un peu ours. J'hiverne. J'ai un bon et joli poêle Auer. (J'aime le ronflement paisible du poêle, l'hiver...) Les après-midis sombres et froids, sur mon canapé, je m'emmitoufle dans ma couverture écossaise un peu miteuse, ma théière à portée de main, Mouchette ronronnant sur mon ventre, je me tape un bon petit western. (Hier, c'était le formidable the texas rangers, du King Vidor, la veille c'était the man from Alamo, du Budd Boetticher... Que des pépites...) C'est chouette, Canyon Passage... Normal, c'est signé Jacques Tourneur... Jacques Tourneur, ça sonne en moi comme Otto Preminger, ou Robert Wise... Il va y avoir du cinéma, ça veut dire... De la belle ouvrage... Le technicolor automnal exalte la rousseur de Susan Hayward, tout autant sensuelle que dans Garden of Evil que j'ai revu aussi récemment, grand western du grand Hathaway. Le technicolor adorait les rouquines. (On a la chance, aujourd'hui, en dvd, d'avoir accès à de très belles copies. Je viens de m'offrir deux petits coffrets universal indispensables : classic western round-up, en zone 1, pour 3 francs 6 sous, sur amazon uk... Les copies sont toutes très belles, ce qui n'est pas toujours le cas des copies diffusées dans nos contrées...) J'aime le jeu toujours très sobre de Dana Andrews. C'est un film qui gagne à être revu, pas si simple qu'il en a l'air. Plusieurs triangles amoureux, notamment... Ward Bond, en brute épaisse, est fameux et sa fin pathétique. Les indiens massacrent abondamment, femmes et enfants inclus, mais on comprend bien pourquoi... Et puis, il y a un rythme... Ce n'est peut-être pas aussi mémorable que out of the past, ou cat people... On prend peut-être un peu plus son temps, ici, il y a une sorte de paresse que j'aime bien, un genre de ballade...mercredi 28 janvier 2009
Je ne me lasse pas de Colonel Blimp. De tous les films du merveilleux tandem Powell Pressburger, c'est de loin mon préféré. En plus d'être un monument de virtuosité poétique d'une plastique somptueuse, une charge pétillante d'humour contre la raideur et la bêtise militaires, une très lucide analyse de l'Histoire au moment même où elle se produisait, le tableau du crépuscule d'une certaine chevalerie bien plus fin à ce propos que la grande illusion, un réquisitoire anti-nazi mais ô combien germanophile, ce qui était fort culotté en 1943 et outra quelque peu Fat Winston himself qui voulut l'interdire, une magnifique histoire de vraie amitié par delà les nations ennemies, c'est aussi et peut-être surtout un grand film d'amour plein de pudeur, de délicatesse, d'onirisme, de mélancolique légèreté. A la fin, le général à la retraite "Sugar" Candy, regardant une feuille morte flottant dans un réservoir d'eau, répond à une voix en lui-même, surgie du passé, la voix de la femme de sa vie, en présence du sosie parfait de la femme de sa vie : "Now here is the lake... and I still haven't changed...". C'est bon comme une rondelle de Shakespeare arrosée d'un doigt de Yeats... A ce moment, il ne me reste plus qu'à m'essuyer les yeux et à me moucher discrètement en regardant le générique de fin. Je n'ai toujours pas changé... Il ne s'en est jamais remis, d'avoir perdu cette femme, parce qu'elle aimait son meilleur ami, avec qui il s'était battu en duel, histoire de faire connaissance... Si lui a vieilli, son amour au moins n'a pas vieilli, a même gardé le même visage... Ça me rappelle une autre histoire de sosie, il y a bien des années, c'est pour ça aussi... A la bibliothèque, je l'ai vue, de dos, et j'en ai eu le souffle coupé, car c'était... sa nuque... Oui, exactement, sa nuque... Je me suis approché... Elle s'est retournée... Pendant au moins dix secondes, je suis resté pétrifié devant elle, les yeux dans les yeux, les poils dressés, comme un animal... Plus tard j'ai appris qu'elle habitait la même rue que moi, au 30, moi qui étais au 32... Un jour, je l'ai vue au bras d'un type... qui me ressemblait plus qu'un peu... Ça m'a un peu troublé... Une autre fois, je me suis retrouvé en face d'elle dans le métro... Evidemment, à chaque fois qu'on se croisait et on s'est croisés, à intervalles parfois très grands, sur une durée peut-être de... 7 ou 8 ans... j'ose avouer, je sentais qu'elle me reconnaissait, moi le type un peu bizarre qui était resté planté devant elle les yeux écarquillés et il y avait donc toujours une sorte de tension, entre stupeur et attirance... Elle était avec une amie, ce qui semblait lui donner plus d'assurance... Elles étaient vendeuses dans une boutique de lingerie... C'est alors que j'ai entendu sa voix et le charme est tombé, d'un coup... Mais moi non plus, je n'ai pas changé, au fond, tu sais, le lac est toujours là... "Sir?" interroge interloqué le sosie de la femme de sa vie. Alors, il a ce petit sourire, Sugar Candy... Puis c'est le générique. The End.

