[Retour en Ozuie.] Dans sa poche, quand il était gamin, il avait une photo de Pearl White. (Je croyais être parti, mais j'étais encore là.) Elle jouait jusqu'au début des années 20 dans des serials très populaires, the perils of Pauline, the exploits of Elaine (les mystères de New York)... Actrice américaine de charme et cascadeuse (ça fait envie) qui entre autres disait : "En fait, j'ai réellement appris à aimer la peur." (Robert Desnos : "Pearl White fut le symbole des désirs sensuels de toute une génération que la guerre sevrait de joies légitimes et nécessaires, je parle de la génération de 1900... Pearl White multipliée à l'infini régnait sur le monde. Elle hantait toutes ces cervelles neuves, elle agitait ces sens en fusion.") Hélas, tout a disparu. On sait qu'elle était de santé fragile et arrêta le cinéma au début des années 20, en pleine gloire, se retira en France, où elle vécut jusqu'en 1938. (Peut-être qu'un jour Pathé aura la bonne idée de remonter tout ça de ses caves et de le restaurer, si ça existe encore.) De Pearl White, il ne reste que de rares photos. (Dans l'index de la parade est passée, de Kevin Brownlow, elle n'apparaît que brièvement, anecdotiquement, vaguement, dans deux chapitres consacrés aux décors et aux cascades.) C'est dommage. En même temps, ça fait rêver. L'aventurière. La femme moderne. Rayon Décors & Cascades. Une clarté, peut-être aussi, qui émanerait au moins de son nom. (Non?) J'aimerais tant la voir s'animer. En attendant, je vais retourner voir Musidora, née la même année, pour me consoler de la disparition de Pearl White. J'avais commencé à regarder les vampires, de Feuillade, il y a quelques années, mais à l'époque j'avais des voisins tellement bruyants que je n'avais pu goûter sereinement la chose, même au plus profond de la nuit. Quelque chose me dit que Pearl White était la face lumineuse, quand Musidora était l'obscure. Le soleil et la lune. Mais c'est peut-être bien n'importe quoi. En tout cas, quand il était gamin, dans sa poche, il n'avait pas une photo de Musidora, mais une photo de Pearl White.
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mercredi 29 février 2012
mardi 2 février 2010
La femme mystérieuse de Tokyo attire tous les regards, y compris et surtout ceux des masseurs aveugles. Toujours Hiroshi Shimizu. On reste dans la grâce, tant qu'on y est, avec les masseurs et une femme (anma to onna). Créature de rêve. On fantasme dru. Elle est un peu l'équivalent de l'oiseau migrateur dans le bus d'arigato-san, le mystère incarné, l'érotisme inaccessible, évanescent, comme ce rêve qui se dissipe au réveil inéluctablement. On la croit longtemps une sorte de transposition japonaise de l'Irma Vep des Vampires de Feuillade. C'est en tout cas ce que croit le jeune masseur aveugle envoûté par le parfum de la dame. Nous aussi, dans ce film, on est aveugles et envoûtés par le parfum de la dame, car c'est par les yeux du masseur qu'on la contemple. C'est une image mentale plus que réelle. Une sensation faite image. Fruit trouble et troublant de l'imagination, du désir. Ce plan magnifique en fondus où elle marche sur le pont étroit et fragile comme le fil du temps suspendu, disparaissant, réapparaissant un peu plus loin, redisparaissant, réapparaissant encore plus loin... (Comme chez Mizoguchi, il y a chez Shimizu ce truc du plan sublime, vraiment sublime, épiphanique, qui semble être le cœur de l'œuvre, où une sorte de beauté suffocante nous est révélée et palpite.) Elle nous échappe. On aimerait tant la retenir. Mais comment retenir un rêve? Peut-on, sait-on retenir un rêve? A la fin, on ne sait toujours pas qui est le mystérieux voleur. On s'en fiche. Ce qui semblait être un fil directeur n'a plus aucune importance, s'est même dissout dans l'air, comme dans un rêve. Les pistes, à peine foulées, s'effacent. Il ne s'est donc rien passé? On a seulement... rêvé? On sait juste qu'elle a disparu, cette fois pour de bon, qu'on ne le reverra plus. Déjà, le souvenir de son visage, de sa silhouette tellement gracieuse, s'éloignent. On a beau écarquiller nos yeux intérieurs de rêveurs ou d'aveugles, les contours deviennent flous. Comme si elle n'avait été qu'une impression fugace, une sensation étrange et pénétrante, quelque chose dans l'air qui est passé, comme un éther qui nous a emplis et rendus un peu ivres, ne nous a laissé ensuite que la nostalgie, le mal de la nuit... Qui? Elle, là, qu'on a rêvée. Ou bien était-elle réelle? Qu'est-ce que ça change... Elle a gardé tout son mystère. On trouve ça tellement beau, même si on est doucement déchiré, légèrement, infiniment inconsolable.
