S'il n'y avait que des humains de ma sorte, l'espèce s'éteindrait à coup sûr. En dormant. Et ce ne serait pas si mal, je me dis, ce serait même un grand soulagement pour tout le monde. Enfin... soupirerait l'humanité en exhalant sa dernière poumonée... Je comprends de moins en moins ce besoin de se reproduire, de continuer, de penser que ça sera mieux après, de se croire élus de l'Évolution ou d'un dieu alors qu'on n'est bons qu'à chier partout, à faire souffrir atrocement sous prétexte d'exister tout ce qui est, à tout saloper, vraiment tout saloper... Je ne sais même pas si c'est moi, sur la photo. Mais c'est le plus probable. Les autres, sur la photo, sont encore moins ressemblants, alors ça doit être moi. Moi. Oui. Je n'ai pas cette tête, normalement, je crois. Là, je me pinçais les lèvres. Mais c'est moi. Ma mère m'a longtemps reproché de ne pas avoir de photo de moi en uniforme. Les mères, souvent, aiment bien avoir une photo de leur fils en uniforme, on se demande bien pourquoi. J'avais vingt ans, un peu plus, vingt-trois, on m'avait tondu le crâne, donné un uniforme. Tout ça est tellement loin. J'avais péniblement joué le jeu pendant un an. Mon meilleur souvenir : un soir que j'étais garde-chiourme, car j'étais très souvent désigné volontaire pour ce genre de corvée quand les autres partaient en permission, surtout depuis qu'ils m'avaient mis sur la veste un petit grade, chef de poste alors j'étais, chef de poste pour ceci, chef de poste pour cela, planton à l'occasion, un capitaine était passé faire sa revue et n'avait pas trouvé la clé du cachot, merde... on avait cherché, longtemps, il s'était énervé... finalement avait trouvé la clé, qui était dans la serrure de la porte du cachot, pas verrouillée en plus... Car j'avais dîné avec le prisonnier dans sa cellule car malgré peut-être les apparences je suis quelqu'un de chaleureux et le prisonnier, qu'on avait attrapé avec une barrette de shit, pleurnichait dans sa cellule et je lui avais dit c'est pas si grave allez... qu'est-ce qu'on en a à foutre, un peu de shit, merde... c'est pas grand chose... et on avait fini par en rigoler, dans la cellule... Sauf que pour les autres, les militaires, c'était une grosse affaire, de la drogue, ce n'est pas rien et le type a ensuite été transféré dans une vraie prison militaire, pour y purger sa peine, bon... et moi je me suis fait salement engueuler parce que j'avais laissé la clé dans la serrure, pas verrouillée en plus, le capitaine m'a même déclaré passible du trou mais en fin de compte je n'y suis pas allé... J'ai pris tout ça très gravement même si j'avais furieusement en même temps envie de rigoler... D'ailleurs je pourrais dire ça d'à peu près tous les moments graves ou non de ma vie : j'ai pris ça très gravement même si j'avais en même temps furieusement envie de rigoler... Et je n'ai jamais su fermer une porte à clé... D'ailleurs, sur la photo, si je me pince les lèvres, c'est peut-être pour ne pas rigoler et maintenant je me reconnais parfaitement... Ça devait se voir un peu, mon côté narquois, si tu savais comme je t'emmerde, car j'ai toujours été privé de permissions, même si j'étais le meilleur troufion du régiment, celui qui avait fini premier au grand concours inter-bataillons, le soldat increvable, celui qui continuait de marcher même avec les pieds en sang juste pour emmerder le sergent instructeur qui pensait pouvoir me mater et que j'ai fini par semer, ce con, ce pauvre con, comme tous les autres, la nuit, dans l'est, il faisait froid, j'avais sommeil et j'étais pressé d'aller me recoucher... Celui qui tirait dans le mille même en étant myope, le truc zen de ne pas regarder la cible, avec ou sans lunettes, de l'œil gauche ou du droit je dégommais pareillement et c'était parfois un problème car je ne savais jamais de quel côté j'avais remonté la tête de mickey dans la culasse et de quel côté la douille alors jaillirait... Et super habile de mes mains quand il fallait manipuler les armes... Vif à distinguer les amis, les ennemis... Ami!... Ennemi!... L'autre meilleur souvenir c'est quand je suis parti, tout seul, un mois avant tout le monde, car on m'avait refusé pendant un an toute permission, évitant ainsi tous ces lourds rituels de fin de service militaire, la quille, les cuites, braillements, tout ça... de la même façon que j'étais arrivé tout seul, le premier jour, ignorant le camion militaire qui attendait à la sortie de la gare le train de garnison et y allant à pied, tranquillement, libre, avec tous mes cheveux, demandant parfois mon chemin, arrivant en retard et me faisant engueuler par un abruti très quelconque prenant tout ça très au sérieux... Le camion? Ah mais... je ne l'ai pas vu... J'en ai rêvé longtemps, après, de l'armée, ça m'a donc sans doute plus marqué que je le crois... C'est la guerre, on est au front, je suis brigadier-chef, comme autrefois, j'ai donc une poignée d'hommes sous mes ordres... En avant!... Sans doute à cause des films de guerre... J'ai toujours adoré les films de guerre... Ah... Samuel Fuller... La peur, la fatigue, les marches interminables, la fraternité, l'ennemi invisible, la mort qui frappe sans prévenir, tout ça... Et du camion, aussi, j'ai encore rêvé, il n'y a pas longtemps, celui qui attendait le train de garnison, de ce moment, quand j'ai décidé ne ne pas le voir, c'était un sacrément bon moment... Quelques rares fois dans ma vie, ainsi, je me suis senti vraiment libre... Ce camion, personne n'était obligé de le prendre, même si tout le monde ou presque s'y est pressé, comme pour hâter sa fin, un troupeau que j'ai vu se ruer en bêlant... Même si, au bout du compte, c'est vrai, on finit tous de la même façon, misérables, humiliés, tondus... Mais le chemin est différent, voilà...
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vendredi 7 novembre 2014
jeudi 26 septembre 2013
Tout finit par s'abîmer. On croyait l'âme capturée pour toujours et qu'on pourrait toujours la retrouver. Mais l'âme aussi s'abîme. (Se décolore même encore plus vite que la moquette du Waldorf Astoria.) Les fantômes de plus en plus pâlots avant de disparaître totalement dans l'Abîme. C'est ainsi. Les tout premiers cauchemars, l'Abîme. Peut-être aussi les tout derniers. Je me souviens que j'allais parfois le voir, quand il était planton, tout seul, l'après-midi, souvent le dimanche. Une toute petite gendarmerie. Il était détendu, quand il était tout seul, au bureau. Il tapait ses pévés, tranquillement, avec tous ses doigts, en fumant sa Gauloise fichée au coin des lèvres, s'arrêtait parfois pour faire tomber la cendre, boire une gorgée de café froid. (Qu'il fût savoureux ou infect, il avait toujours cette même grimace, quand il avalait son café.) On avait nettoyé au compresseur dans la cour sa première machine à écrire pour que je puisse m'en servir, il me montrait un peu. C'était tranquille. Pas d'accidents ces jours-là, ni de crimes, ni de suicides. Pas d'Horreur. J'allais fureter un peu dans les bureaux, regarder un peu ce qu'il y avait dans les tiroirs — j'ai toujours eu besoin de regarder dans les tiroirs — allais faire aussi mon tour vers les cachots. Il y en avait deux. La porte était toujours ouverte. Les pensionnaires étaient très rares il faut dire, un vagabond, parfois, ou un ivrogne en dégrisement... J'entrais. C'était tout blanc. Mais pas un blanc éclatant. Un blanc un peu cassé. Un wc à la turque. Propre. Un minuscule lavabo. Deux mètres sur deux mètres. Pas de fenêtre, mais un cafuron, en haut, bouché par un gros verre dépoli. Une lumière tamisée. Sol en ciment. Je déroulais la paillasse et m'asseyais dessus. Parfois même je refermais la porte derrière moi, après avoir fait coulisser plusieurs fois le judas avant d'entrer, pour le bruit, très particulier, du judas qui se ferme, comme un verdict, et le silence qui s'ensuit, je m'allongeais alors sur la paillasse, les mains derrière la nuque. C'était calme. Ça sentait le propre. C'était l'automne. Le soir tombait. J'aurais pu m'endormir.
lundi 23 septembre 2013
La parole, c'était celle des femmes. Les hommes étaient taiseux, baissaient un peu la tête, parfois riaient, grognaient, cognaient du poing la table ou poussaient un juron. Les femmes parlaient, racontaient, cancanaient, moi je les écoutais. Ma grand-mère a passé, comme Louise Brooks, l'essentiel de sa vie dans son lit. Elle n'était pas malade — est morte à 93 ans, tout simplement d'usure — c'est juste que c'était dans son lit qu'elle était le mieux. J'allais la voir, dans la pénombre et la tiédeur de la chambre où tout le monde dormait. Qu'est-ce que tu fais mémé? Je parle avec mes morts, me répondait-elle souvent, ses yeux noirs rivés au plafond. Elle finissait toujours par me raconter une histoire, pas une histoire qu'elle avait lue dans un livre, car elle n'en avait lu aucun, avait passé en tout et pour tout deux ou trois mois de sa vie sur les bancs de l'école, savait quand même écrire, pas si mal je trouve encore en relisant ses petits mots, mais une histoire qui lui sortait de la bouche, qui lui venait de je ne savais pas où et il y avait soudain des paysages qui se formaient dans la pénombre, sur le plafond lézardé, le vent se mettait même à souffler, à siffler, la burle, il faisait nuit, un froid comme des lames de couteaux, on emmenait là-haut au cimetière de St Clément un mort, empaqueté de linges sur un traineau... une épopée... des jours et des nuits à tirer et pousser le traineau... des congères hautes comme des immeubles de cinq étages... et les loups qui hurlaient... Je me blottissais contre la mémé, j'étais terrifié, merveilleusement terrifié, ne voulais surtout pas qu'elle s'arrête... car c'était le plus beau des cinémas, sur le plafond lézardé... et il y avait tant de films... je ne sais pas d'où elle sortait toutes ces bobines... Elle avait le regard noir, la mémé, ne racontait pas que des histoires, elle en faisait, aussi... La pire langue de vipère du quartier... Des hommes se sont battus au sang à cause de ses histoires... Elle haïssait ses voisins, elle haïssait peut-être même le monde, jusqu'à sa mort elle a haï le genre humain... Mais avec ses petits enfants, c'était bien différent, d'une tendresse, d'une générosité... Souvent aussi elle sortait la boîte de photos... ou alors c'était moi qui la sortais et allais vers son lit : Et lui, mémé, qui c'était?... Alors elle racontait... (Quand elle est morte, j'ai évidemment récupéré la boîte de photos...) Je n'étais encore jamais allé au cinéma. Il n'y avait pas non plus encore la télé... Mais la mémé, elle en savait, des histoires, et comme projectionniste et même comme cinéaste, elle se posait un peu là... Et puis il y avait ma mère, aussi, mais dans un genre bien différent... La mémé, c'était le cinéma classique, expressionniste, on était un peu chez Murnau... Ma mère c'était plus compliqué, plus avant-gardiste, il n'y avait pas que les histoires, il y avait aussi les mots, elle les triturait, les tronçonnait, les recomposait, réinventait, mélange d'argot stéphanois, de patois ardéchois qu'elle avait dû entendre toute petite fille et bon français populaire mêlé parfois à quelques mots plus savants... et tout ça sans effort, ça sortait de sa bouche, et des histoires énormes, souvent, qui auraient fait rougir Rabelais... (Quand il avait fallu récupérer l'arête de poisson coincée dans le rectum du pépé...) Je l'écoutais, je riais, je riais tellement... Et toujours... Quand je l'ai au téléphone, il est rare que je n'entende pas un mot nouveau, mais que je comprends aussitôt, j'ai l'oreille... Elle fait mine de se fâcher un peu, par coquetterie : Pfff... tu dis n'importe quoi, c'est un mot qui est dans le dictionnaire, allons... La dernière fois que je suis allé la voir, il y avait, posé à côté du téléphone, un bout de papier sur lequel était écrit en très gros caractères : NIETZSCHE... J'en ai fait des yeux tout ronds, il faut dire que je ne l'ai jamais vue lire autre chose que des romans de gare, et depuis un certain temps en très gros caractères, à cause de sa cataracte, ce qui limite bien ses choix... Oui, me dit-elle, ils en parlaient à la radio, ça m'a intriguée, alors je suis allée à la bibliothèque... Mais ils ne l'avaient qu'en petit... Alors je les écoutais, ma grand-mère et ma mère, depuis tout petit... et dès que la parole m'est venue, je me suis mis moi aussi à parler, pas du tout taiseux comme les hommes, mais alors comme une mitraillette, on ne pouvait plus m'arrêter, on me disait que j'allais finir... speakerine... et j'abordais tous les sujets, jusqu'à même parfois la réincarnation... Parfois, ma mère m'engueulait, parce que je parlais trop, quand il y avait des grands, comme quoi je faisais mon intéressant, il faut dire que je les trouvais un peu limités, les grands... Et puis, un certain jour, vers les sept ou huit ans, je fus frappé de bégaiement. C'est bien ça : frappé. Comme par la foudre. (J'ai lu, bien plus tard, dans l'Apocalypse de St Jean : "Les éloquents seront frappés de bégaiement.") Et alors je me suis tu, presque complètement. On m'a cru peut-être alors autiste, ou réservé, timide, idiot. Alors que j'étais bègue. Je me souviens d'un type, qui passait dans la rue, et les gamins se moquaient de lui, en imitant son bégaiement, comme quand on jette des pierres à un miséreux ou à un chien galeux, moi le premier, qui l'imitais peut-être même plus fort que les autres, plus méchamment, jusqu'au jour où... C'est ma genèse, peut-être inventée — mais peut-être pas — très tôt, pour qu'il y ait une raison... Mais quelle souffrance, quand vous ne pouvez plus rien dire, quand vous sentez en plus la parole qui bouillonne, fait pression, dans la poitrine, tension montante derrière le front, dans la mâchoire, c'est douloureux... C'est aussi une douleur morale, comparable à la douleur physique de celui qui ne peut plus pisser à cause de ses calculs... Je me sentais maudit... Dieu m'avait puni... (Un jour, en serrant la mâchoire, coincé par une syllabe dure comme la pierre, je me suis cassé une dent.) On n'imagine pas la souffrance que c'est. J'étais fier. Je n'aurais jamais bégayé en public. Alors en public je me taisais. Combien de fois j'aurais aimé prendre la parole... J'avais tellement à dire... Je bégayais surtout à la maison, en privé. Ça faisait rire un peu mon père et ma sœur. Ma mère, ça l'énervait, elle m'engueulait, comme si je faisais exprès. Une orthophoniste avait conclu que j'étais un faux bègue, parce que, malin, je réussissais tous les exercices. Il n'est pas bègue, avait-elle dit, il hésite. Parce que bègue, c'était infamant. Je trichais. J'émettais une voyelle muette pour laisser glisser dessus la consonne, j'avais toutes sortes de stratagèmes et de techniques que je m'étais inventées, je changeais l'ordre des mots, je connaissais bien les synonymes, même si ce n'était pas toujours le mot vraiment juste ça s'en approchait et ça sortait sans encombre, mais quand même c'était frustrant, d'avoir laissé tomber le mot juste parce qu'il était imprononçable... Être un peu chantant, un peu acteur, m'a aidé un peu aussi... Même si parfois toutes mes techniques me lâchaient... L'émotion... Voilà pourquoi aussi peut-être je pratique un art martial depuis tellement d'années : la maîtrise du souffle, de l'émotion... Quand j'ai su l'histoire de Louis Jouvet qui, rentré du théâtre, à la maison, ne pouvait plus aligner deux mots... Quel formidable phrasé il avait... On en parle souvent, avec mon copain O, un sacré bègue, lui. Quand je lui ai dit que je l'étais aussi, il ne m'a pas cru, au début. Alors, souvent, maintenant, quand on se voit, je me laisse un peu aller à bégayer avec lui, par fraternité. Lui, c'est un drôle de phénomène, d'un grand raffinement, fin calligraphe, inventeur d'écritures syllabiques étranges et belles, grand causeur si on veut bien, sait bien l'écouter, humoriste, conférencier hors pair, carreleur, peintre, plâtrier habité, comptable impeccable, ne voyageant que dans les Cyclades, humble, d'une élégance évidente... Il ne fait jamais rien à moitié. Ne bâcle jamais rien. Tout est prétexte à la finesse. Même couper une tranche de saucisson est un art... Et comme bègue aussi, pas à moitié, sans aucune honte, ouvertement, grandement, monstrueusement, magnifiquement, mon antithèse, moi qui me suis toujours caché. Le jour où j'ai pu dire sans honte : je suis bègue, j'en avais déjà contourné les principaux obstacles et plus personne ne me croyait. Par des ruses. Même si c'est toujours un peu là. Plus du tout comme à une époque une prison — je me tapais littéralement la tête contre les murs — une vraie souffrance, une réclusion, totale, à l'isolement, au Trou pendant peut-être douze... quinze ans... mais une petite chose, toujours, dans ma tête, qui sera toujours là, comme si, à certains moments, dans le cerveau, une connexion ne voulait plus se faire. Une chose est sûre, je ne m'y casserai plus les dents, contre ce mur. Mon expérience m'a montré aussi que les bègues étaient souvent des individus passionnants et de parole(s). Quand on se bat avec la langue, on devient alors une sorte de guerrier, même si moi c'était plutôt... prisonnier, puis évadé. On a souffert. Pas à moitié. Je me revois, vers mes sept huit ans, maudit, interpellant Dieu, dans ma tête : Mais qu'ai-je donc fait de si grave?... Je n'aurais pas dû me moquer?... C'est ça?!... Évidemment, il ne répondait jamais, ce Grand Con... Ou bien alors c'était à cause des femmes, je me disais, peut-être, la parole, c'était leur domaine, fallait pas y toucher...
lundi 22 avril 2013
samedi 20 avril 2013
J'imaginais que des foules d'anciens résidents viendraient voir le démembrement de la Bête. Au moins quelques uns, que je projetais en vieux bagnards, le crâne tondu strié de cicatrices, l'œil délavé, intense, la tête encore sonore d'échos de pas dans les couloirs, de clés dans les serrures. Mais personne n'est venu. Juste moi. Je me suis glissé derrière la palissade. Comme une carcasse de crabe gigantesque qu'on a vidé. Qu'on a vidé de tout. Le passé ne s'agrippera pas aux pierres. Ce qu'il en reste sera bientôt tout ravalé, tout propre. Un grand silence. Je n'ai pas eu l'audace de passer le muret pour aller voir de plus près. Ça m'a rappelé le muret de mon enfance, au fond de la cour. Il y avait, de l'autre côté, un terrible chien noir qui faisait traîner sa chaîne sur le goudron. La liberté était à ce prix, affronter le Grand Chien Noir, au moins traverser son territoire sans se faire dévorer. Mais là, pas de chien noir, juste des panneaux d'interdiction de pénétrer, les dangers habituels du chantier. Et le muret, qui autrefois était un mur avec des barbelés. Je suis reparti, me suis trouvé bien dressé, bien trouillard. L'excitation d'être passé en douce derrière la palissade, suivie de la honte d'être resté bloqué par un muret ridicule. Je reviendrai, je me suis dit, quitte à me prendre une poutre métallique sur la tête, au moins pour marcher tout droit en direction de la porte, me sentir avalé par l'architecture, le crabe, découvrir ce qu'il y a derrière, une cour, un mur, une fenêtre. Le chemin semble difficile : un trou, puis un grillage. Mais ça doit valoir la peine. Arrivé là-bas, dedans, peut-être au péril de ma vie, me faire la belle, enfin.
vendredi 23 novembre 2012
Tu reviens, alors. Parce qu'il y a toujours une forêt. Tout est à la surface. Il suffit de voir. De rester à la surface, c'est à dire déjà d'y entrer, car on ne peut pas y rester si d'abord on n'y est pas entré. La surface est profonde. On peut s'y enfoncer et même s'y perdre, c'est bien alors de semer des petits cailloux pour retrouver son chemin. Le monde est plat, à côté. Tu reviens, mais tu ne vois pas. Tu passes. Le temps presse, toujours. Tu n'as pas que ça à faire. Tu reviens parce que tu en as pris l'habitude, c'est tout. C'est comme aller au boulot, te brosser les dents, c'est même moins que ça, juste une petite chose que tu fais comme ça, tu ne sais pas trop pourquoi mais tu reviens, comme ça, parce que c'est comme ça, parce que tu es comme ça. Ça ne te prend pas beaucoup de temps, heureusement, tu te dis. Ce n'est peut-être pas par ennui, mais au contraire pour l'ennui, que tu reviens, parce que ça t'ennuie, une fois que tu te retrouves ici. Tu t'ennuies. C'est peut-être ça qui te manque, l'ennui, ça que tu as perdu et que tu viens retrouver un peu ici. Tu ne restes pas longtemps parce que peut-être tu pourrais y prendre goût et l'idée ne te plaît pas. Parce que tu vis dans un monde d'idées, un bien triste monde d'idées. Tu as quand même mieux à faire, tu te dis. Mais quand l'instant viendra, tu comprendras que tu n'avais rien de mieux à faire, que tout n'était que du vent, que le monde était plat, que ta vie aussi était plate, un ensemble de réflexes conditionnés, rien de plus, rien de mieux, que tu n'as agi au fond que par désespoir ou terreur. Pour meubler le vide. Pour chasser l'ennui. Tu n'étais qu'un pantin. Tu croyais être libre mais ce n'était qu'une idée. Tout ce que tu as accompli pour te libérer n'a fait que t'enchaîner un peu plus. Alors que tu aurais pu entrer, tu as passé ton chemin. Tu ne reviens même à chaque fois que pour passer ton chemin. Ensuite tu retournes à ta petite vie, à ton petit monde, ton rôle, ça te rassure, c'est du solide, tu te dis, tu as des rendez-vous, des connexions, de l'importance, tu as voulu le croire en tout cas et tu as même fini par le croire. Mais tu reviens. Que cherches-tu? Que cherches-tu vraiment? Tu ne vois pas la forêt mais tu reviens. Si tu prenais le temps, peut-être qu'au bout d'un moment tu me verrais, là-bas, pissant contre un arbre. Mais tu ne prends jamais le temps. Tu ne fais que passer.
mercredi 21 novembre 2012
Tu t'ennuies. Tu ne sais pas de quoi tu as envie. Tu ne sais même plus si tu as encore envie. Tu reviens, ici. Encore et encore. Tu ne sais pas pourquoi. Peut-être que tu te dis que tu trouveras quelque chose, ici. Ou quelqu'un. Ce n'est pas parce que tu n'as jamais rien trouvé ni personne que ça ne changera pas, tu te dis. Alors tu reviens. Tu te dis qu'il y a peut-être quelque chose ou quelqu'un, derrière le mur, derrière la fenêtre. Dedans. Tu sais qu'il n'y a rien ni personne mais pourtant tu reviens. Car peut-être qu'il y a quelque chose ou quelqu'un, tu te dis, même si tu sais qu'il n'y a rien ni personne. Que cherches-tu? Que désires-tu trouver? Peut-être seulement l'oubli. L'oubli de tu ne sais plus quoi, ou qui. L'oubli. Peut-être juste l'oubli de toi. Alors, tu reviens, même s'il n'y a rien ni personne. Tu reviens. Tu ne peux pas t'en empêcher. À chaque fois, une petite excitation naît de l'espoir qu'il pourrait y avoir quelque chose ou quelqu'un, enfin. Un petit déclic. Comme une petite faim. Un petit vide qui s'ouvre en toi. Alors tu reviens. Mais le tableau est toujours le même. Le mur toujours le même. Et ton petit vide se referme comme il se referme à chaque fois et tu oublies même alors qu'il y avait un petit vide, au début, une petite faim. Peut-être aussi que c'est rassurant, de constater qu'il n'y a toujours rien ni personne, que tout est toujours pareil. Peut-être que tu aurais très peur si, soudain... Non, ne crains rien... Rien ne change... Tout reste caché... Même s'il n'y a peut-être rien... Tout peut continuer alors... Tu peux revenir autant de fois que tu veux alors, encore et encore, sans crainte...
dimanche 11 novembre 2012
Je suis à l'extérieur. J'en fais le tour. En refais le tour. Regarde s'il n'y a pas moyen d'entrer. Ceux qui étaient à l'intérieur ne rêvaient que d'évasion, se retrouver enfin à l'extérieur, et moi maintenant j'aimerais tellement entrer, voir ce qu'il y a de l'autre côté. Je cherche une ouverture. N'en trouve pas. Je me contente alors d'en faire le tour. Bientôt, il n'y aura plus rien, à l'intérieur, c'est pour ça aussi que j'aimerais bien entrer, pour voir. Ce n'est pas seulement de la curiosité touristique. Je sens que de l'autre côté je trouverais quelque chose, je ne sais pas quoi. Je le sens. Ça m'attire. Ça me murmure. Il a dû s'en passer, des choses, là-dedans. Bientôt, il n'y en aura plus aucune trace. C'est pour ça que j'y viens souvent et que j'en fais le tour, cherchant un passage. J'aurais aimé pouvoir m'y promener, à l'intérieur, m'asseoir dans la cour, fumer une cigarette laissant pendre mon bras entre les barreaux d'une fenêtre, toucher les pierres, toucher les portes, le métal froid, de l'intérieur en faire le tour. L'horizon est-il tellement différent de l'intérieur? Ne sont-ce pas les mêmes pierres dans le mur? Les mêmes nuages dans le ciel? Je me fais quand même une raison. Me demande même au bout d'un moment si ce n'est pas seulement la surface qui m'attire et m'absorbe. Et la surface qui m'attirerait et m'absorberait si je me retrouvais à l'intérieur. Les lignes. Les formes. Sans doute. N'empêche que j'aimerais bien entrer. J'en suis parfois à dresser des plans d'invasion. C'est sans doute plus facile d'y entrer que d'en sortir. Le problème : Une fois à l'intérieur, comment ferais-je pour en sortir?
jeudi 1 novembre 2012
Il est peut-être... mort, il m'a dit. Et moi : Ou tout simplement il est parti, il a changé de quartier ou même de ville, depuis le temps qu'il était dans la rue aussi, dans cette rue, à la rue dans cette rue depuis au moins... huit... neuf ans... Ou alors peut-être en prison, on ne sait pas... Mais lui, mon voisin, journaliste sportif dans un torchon local qui m'avait hélé à la sortie du supermarché avec une seule question en tête, une question qui semblait même l'obséder : Le type, qui était toujours là, on ne le voit plus, tu ne sais pas où il serait passé?... Et moi : Patrick tu veux dire?... Parce qu'il ne connaissait pas son prénom, ne s'était même jamais arrêté pour causer un peu ou lui donner la pièce, parce qu'il lui fichait la trouille, il passait en regardant ailleurs, et puis il le dégoûtait un peu aussi, Patrick... Mais maintenant qu'il ne le voyait plus, il n'avait plus la trouille, il s'inquiétait, il manquait quelque chose ou plutôt quelqu'un dans la rue et, gravement, il redoutait qu'il fût... mort... Avec la mort viennent les regrets... On aurait dû ceci, on aurait dû cela... Là maintenant il voulait faire le tour des antiquaires de la rue, leur demander s'ils ne savaient pas, eux, parce que parfois il donnait un coup de main aux antiquaires, Patrick, alors ils devaient savoir, eux... Il était inquiet, mon voisin, quelle grande âme je me suis dit... Puis il m'a dit que c'était bien misérable de gâcher sa vie comme ça... Parce que mon voisin, lui, il devait estimer ne pas gâcher sa vie, bien au contraire, que sa vie valait la peine, et la mienne aussi je me suis rendu compte, il m'incluait dans son monde de vies réussies, nos vies n'étaient donc pas gâchées ni même gâchables, mais la vie de Patrick elle avait été gâchée et même énormément et même plus grave : Il avait lui-même, délibérément, gâché sa vie... La mienne, de vie, je lui ai dit, pour couper court, ne vaut sans doute pas mieux, même si j'ai un toit et de quoi bouffer... Et que savait-il de la vie de Patrick, Patrick la poisse pour les intimes, lui qui ne s'était jamais arrêté pour causer un peu?... Et que savait-il même de la vie?... J'ai lu dans son regard un peu terne tout ce que j'avais besoin d'en savoir...
jeudi 12 janvier 2012
A 10 ans, ma vie a changé. On m'a mis en pension, chez les curés. Avec un regard pareil, j'aurais pu devenir serial killer. Au moins tueur à gages. (On montrerait la photo : l'enfance de la Bête. Ça ferait froid dans le dos. Il avait déjà cette lueur homicide, à 10 ans... Bientôt, démembrer des insectes ne fut plus suffisant... Ce qui me fait penser que ma mère m'a longtemps appelé comme ça : la Bête...) Je n'étais pas bagarreur. C'était la jungle. Je voulais juste qu'on me foute la paix. Quand on me cherchait, je regardais comme ça. Ça marchait. Sans rien dire. J'attendais la nuit, que les lumières soient éteintes, pour pleurer silencieusement sous mon drap. Mais autrement, j'avais cette tête, ce regard droit. C'était ma défense. Ça a marché. Montrer qu'on n'a pas peur. Que les chiens qui aboient ne sont pas les plus méchants. Qu'on peut aller très loin. Je me suis mis à compter les années, comme les prisonniers. Surtout, il ne fallait pas redoubler. Tu veux ma photo? Je n'avais même pas besoin de demander. Je soutenais tous les regards. Je ne me suis jamais battu pour survivre. Tout au bluff. Les gamins sont parfois cruels, quand on les enferme à 10 ans. Il fallait toujours un souffre-douleur. En général, l'élu était tyrannisé toute l'année. Il n'y avait pas d'échappatoire. Ça pouvait aller jusqu'au viol. Pour dire, une fois, un gamin, une règle en fer, carrée, dans le cul... Forcé de se branler au centre d'un cercle de gamins hilares... Ceux qui faisaient les lumières, à la lampe de poche... Il s'endormait? Quelqu'un venait se masturber dans sa bouche... On le tapait, sur la tête souvent, avec le poing... On pissait dans son lit... C'était toujours le même, je ne me souviens pas de son nom, ni de son visage, le même qui peut-être n'a pas fini l'année, est parti en hôpital psychiatrique... Un faible, tout le monde était bien d'accord... Ce n'était pas tant ce qu'il avait subi, des jeux d'enfants, il n'était pas fait pour la vie en collectivité, il lui fallait un environnement... protégé... De toutes façons, personne ne l'aimait, pas même les curés, car il avait quelque chose de fuyant, de même sournois, un peu efféminé, peut-être même déjà un peu pédé, alors... Je ne participais pas. Mais j'étais là. Soulagé que ce ne soit pas moi. Et finalement, tant pis pour sa gueule. Chacun pour soi. On apprend à vivre, en pension. Tu seras un homme, c'est pour ton bien. Moi j'aurais préféré continuer à aller jouer dans les bois, après l'école. J'aurais préféré même devenir un homme des bois et vivre avec les bêtes. Mais j'ai quand même appris des tas de choses. Que l'humain, même à 10 ans, est vicieux, sale, cupide et méchant. Ou alors c'est un lâche. Moi, j'étais un lâche. Je regardais. Je laissais faire. Je craignais pour ma peau. Chacun pour soi. Être un peu stratégique, gagner le respect des plus vicieux, juste pour avoir la paix. Les curés aussi étaient vicieux. Il y en avait un qui nous regardait avec ses petits yeux de goret dans sa grosse figure couperosée nous savonner les parties sous la douche. Un autre aimait bien tirer fort les oreilles et les cheveux près des oreilles à parfois même nous décoller du sol, tordre les bras en enfonçant ses doigts dans la jeune chair avec un sourire sadique, j'ai encore aux narines son odeur un peu aigre . Un autre, qui avait pourtant bon fond et c'était peut-être bien le seul, ancien champion de catch, poids lourd, perdait vite son calme et pouvait tabasser un gamin très sérieusement, lui casser même un bras. C'était la jungle quoi. Et moi je n'étais pas le roi de la jungle. J'aurais préféré rester dans les bois. (Quelques années plus tard, dans la même institution catholique pour gosses de riches, j'ai appris qu'un gamin, un jour, était venu avec un flingue et en avait tué un autre. J'ai appris aussi qu'un de mes anciens congénères avait été condamné à perpétuité pour le viol et le meurtre d'une fille.)
mardi 5 avril 2011
Il y a toujours la même rampe d'escaliers. Derrière le bâtiment, dans un recoin, il y a toujours le mur aux fusillés. Il n'y avait pas de salle de bain. Les wc, à la turque, étaient au rez-de-chaussée, mais j'étais encore trop petit pour y aller et je faisais mes affaires dans un pot jaune qui sentait l'eau de javel. J'avais peur de descendre tout seul à la cave. Il fallait passer devant les cachots. Dedans, même si je ne voyais pas, il y avait parfois des gens qui hurlaient, ou qui geignaient, ou qui toussaient, ou qui étaient silencieux, ce qui était encore plus inquiétant. Un jour, dans la cour, j'ai vu les gendarmes passer au jet un clochard saoul qui s'était chié dessus. Il braillait. Ils rigolaient. Eux-aussi, les gendarmes, ils buvaient. Ils étaient souvent grands et gras, nez comme des fraises trop mûres. Mon père, lui, ne buvait pas. Il sentait le café au lait et le tabac brun. C'était réconfortant. Ma mère sentait le lait un peu suret et le parfum, car elle en vendait, du parfum, c'était parfois écœurant, le mélange des deux. Mais elle avait les mains douces. Il y avait des fantômes, la nuit, dans les rideaux en tulle, des longues femmes maigres et pâles, qui me guettaient, des bêtes tapies sous le lit, et des prisonniers dans les cachots, en bas. En haut comme en bas, c'était peu rassurant. Derrière, au fond de la cour, il y avait un muret, un peu plus haut que moi. Au delà, il y avait un passage, gardé par un grand chien noir, qui grognait dès qu'on approchait, babines toutes retroussées, bondissait à presque s'étrangler au bout de sa chaîne. Il avait le cou à vif. On disait qu'il était fou. Au delà, il y avait la voie de chemin de fer. Je me disais qu'un jour ou l'autre, il faudrait que je l'affronte, le grand chien noir, si je voulais m'en aller. J'en ai rêvé tellement souvent, de ce chien noir. Un bruit de chaîne sur le goudron. Un jour, bien plus tard, ailleurs, à l'autre bout du monde, dans les ruines d'un bagne où j'avais abouti je ne savais trop comment, je l'ai retrouvé, le grand chien noir. Bien des choses s'étaient passées entre temps. Il ne m'a pas dévoré. Il est juste venu vers moi, comme si on se connaissait depuis toujours. Il m'a d'abord remarqué, de loin, se figeant soudain, puis est venu en trottant, sans me quitter des yeux, puis m'a léché la main, mon grand chien noir.
dimanche 3 avril 2011
Leila 4, m'a offert (à moi, 44) ce très beau dessin, il y a peut-être deux mois. Je lui ai dit que je l'exposerais dans ma cuisine. Depuis, je me perds dans sa contemplation, à la fois ébahi et inquiet. (Son père est directeur de prison. Je ne le connais pas. Mais si un jour je vais en prison, sait-on jamais, connaître la mère de sa fille me sera peut-être utile, je me dis, toujours pragmatique. J'ai remarqué qu'il avait plein de disques de John Coltrane, dans ses étagères toutes bien étiquetées...) Sa mère, jolie, douce, cérébrale doctoresse es sciences sociales que je n'avais pas vue depuis bien dix ans, m'a le même jour vivement recommandé la lecture d'Edgar Hilsenrath. (Beaucoup aimé Fuck America, et encore plus le retour au pays de Jossel Wassermann.) Merci, les filles...samedi 31 octobre 2009
Un condamné à mort s'est échappé (ou le vent souffle où il veut) est le film de Robert Bresson qui me touche le plus. Finalement, ses meilleurs films sont des films d'action pure à la gloire de la Main et du travail manuel. (Pickpocket et un condamné à mort s'est échappé, mes deux préférés.) Toute l'attention est portée sur un seul objectif : s'évader. On ne s'évade pas n'importe comment. C'est une suite de petites choses qui s'imbriquent, de petits détails à régler. Ça prend du temps. Il faut être précis, habile, patient. C'est une œuvre à accomplir. Il y a des imprévus. Il faut savoir s'adapter. S'évader. C'est un travail perpétuel, acharné, méticuleux, sans lequel la vie n'a aucun sens, ou plutôt sans lequel on s'avoue vaincu. Il faut sortir. Peu importe ce qu'on fera dehors. L'essentiel c'est de ne plus être ici. Ailleurs, il y aura sans doute d'autres problèmes, ce sera peut-être même une autre prison, mais peu importe, on verra bien. Ce qui compte, c'est la main, c'est le travail de la main. C'est par la main, que le salut viendra et ça me rappelle ces grands peintres de la Renaissance qui peignaient si bien les mains. Dans le trou, de Jacques Becker, autre grand film d'évasion, c'était le corps, qui voulait s'évader. Là, c'est la Main. C'est un grand film mystique. Peindre le dôme de la chapelle Sixtine, ou s'évader, c'est à peu près la même chose. Dommage que Bresson n'ait pas réalisé plus de films d'action...dimanche 8 mars 2009
Parfois encore, dans mes pensées un peu vagues, je me retrouve là-bas. Avant d'aller là-bas, je croyais savoir ce qu'était la solitude. Mais je ne le savais pas vraiment. C'est là-bas, que j'ai vraiment su. Je ne savais plus où était le nord, où était le sud. Je ne savais plus vraiment qui j'étais, je crois... Peut-être que finalement je ne suis allé là-bas que pour le découvrir et que j'ai compris alors qu'il n'y avait rien, ni personne... J'allais m'asseoir, de temps en temps, de jour comme de nuit, sur un banc, au bout d'un ponton qui avançait dans le lagon. Je regardais devant moi. Mais il n'y avait rien, devant moi. Je semblais attendre. Personne ne venait jamais. J'essayais de faire le vide, pour ne plus sembler attendre, n'y parvenais pas souvent... De ma chambre d'hôtel, j'entendais la mer, d'un côté, de l'autre l'air qui sifflait sous la porte et la faisait parfois un peu cogner dans le chambranle. Il y avait une reproduction sinistre de Gauguin au mur. J'écoutais Billie Holiday, accompagnée par Lester Young, my first impression of you (was like the sight of flowers in spring...), il m'a fallu peut-être dix ans pour pouvoir réécouter ces enregistrements sans avoir envie de me jeter par la fenêtre. Je fumais énormément, quasiment sans arrêt, des gitanes sans filtre, j'avais toujours l'impression d'être en manque, et je l'étais. Je ne dormais plus mais parfois je m'effondrais, une heure ou deux dans une sorte de coma dont je sortais brusquement, blême et suant, par besoin de fumer. Je pleurais sur mon lit, parfois, en position fœtale. Puis je me trouvais idiot. Je trouvais ça très moche, puis je trouvais ça très beau et j'avais honte, parfois, de trouver ça très beau, d'être un tel idiot... Quelle vanité... J'avais le ventre creux. Une fois, de toute la journée, je n'ai mangé qu'un oignon, en riant et en pleurant. Une autre fois, pensivement, trois olives. Il n'y avait plus rien. J'étais presque tout seul, dans cet hôtel qui était bien au dessus de mes moyens... Je n'y ai engagé la conversation qu'une fois, avec un homme d'affaires australien, au bout du ponton. Hello... What are you watching?... Green lights... fishes... in the sea... Don't you see?... Oh yes... beautifull... Yes... Are you... english?... You're joking?... I speak so bad... I'm french... Holidays?... No... Affair?... No... So What?... Nothing at all... Greenlights maybe, who knows... Ah... french men... C'est peut-être la seule fois où j'ai ri de bon cœur, en presque un mois... Je n'ai jamais rien regretté, à part peut-être un certain manque d'élégance, même si je n'ai jamais autant souffert que là-bas... C'était nécessaire, vital, c'est peut-être même là-bas que je suis vraiment né... Autrement, je marchais, des kilomètres et des kilomètres en bord de mer, sans but, tournant en rond, dans l'île... Souvent, des chiens méchants se jetaient sauvagement sur moi derrière les portails des villas sans lesquels ils m'auraient égorgé et j'en tremblais encore longtemps après. Alors, je m'éloignais des zones résidentielles qui ne voulaient pas de moi. Je me sentais chassé, banni, totalement indésirable. J'avais un air de vagabond, un peu déguenillé mais propre. Je ne savais jamais où était le soleil, où il était censé se lever ou se coucher, j'étais perdu, je ne savais pas non plus où regarder pour savoir d'où je venais... Parfois, je m'arrêtais, je m'asseyais sur un rocher ou sur un bout de plage désert, je regardais la mer, devant moi, mais il n'y avait rien... En marchant, un jour, sans but, longtemps, jusqu'à m'oublier, ne plus être alors que la sensation de marcher, je suis arrivé dans les ruines de l'ancien bagne... (Ce qui peut vouloir dire qu'il y en avait un nouveau, quelque part...) Un grand chien noir est venu vers moi et m'a léché la main...jeudi 19 février 2009
Je suis assez soulagé de constater que personne ne vient sur mon blog. C'est drôle, cette idée que j'ai eue de faire ça, comme des millions de personnes, m'exposer ainsi, pour voir, mais comme tout le monde s'expose aux yeux de tout le monde, ça ne veut plus rien dire, ça revient même à cultiver l'anonymat, la solitude, dans cette formidable utopie du web où l'Être rejoint le Néant ou peut-être l'inverse. Je crois que je continue justement parce que personne ne vient, comme j'écrirais dans un carnet que je laisserais ensuite sur un banc public. Le jour où quelqu'un trouvera le carnet, je ne pourrai peut-être plus écrire dedans, si je ne le retrouve pas là où je l'ai laissé. En attendant, je trouve ça amusant et je viens, de temps en temps, m'asseoir sur mon banc. C'est un banc très en retrait du chemin. Il faut savoir qu'il existe pour pouvoir venir s'y asseoir. Ou bien alors en flânant, peut-être, on peut tomber dessus, même si le panorama, de mon banc, n'est peut-être pas extraordinaire. C'est mon banc, j'y ai mes habitudes, voilà tout. Il y en a plein d'autres, plus ou moins visibles du chemin. J'avoue qu'ils ne m'intéressent pas du tout, les autres bancs. A chacun son banc. Je n'ai pas le sentiment, ici, de faire partie d'une communauté. Ça me rappelle quand j'étais gamin, à l'internat, chez les curés. On avait tous un petit placard, à côté du lit en fer. On le fermait avec un cadenas, on y mettait des choses précieuses, des gâteaux, des bonbons, des illustrés, un Play-Boy ou un Lui, quelques sous. Certains même le personnalisaient, installaient une petite ampoule qui s'allumait quand on ouvrait la porte. C'était un petit coin à soi, intime, dans ce monde uniformisé, fermé, suffocant. On ne le faisait pas pour que les autres le voient, c'était caché, même si on aimait bien quand même que les autres le voient un peu et trouvent ça bien. Moi, je me suis vite lassé, de mon placard, car il m'a vite foutu le cafard, ce placard. L'odeur des chamonix orange que me donnait ma mère y régnait, mêlée à celle des vieilles chaussettes, et c'était l'odeur de la solitude, de l'abandon. Le soir, des nonnes jouaient de lugubres airs sur le carillon de la cathédrale de la visitation qui surplombait l'école. Je me sentais orphelin. J'avais dix ans, je sanglotais dans mon lit, la nuit, sous le drap, en grignotant mes gâteaux écœurants, en guise de réconfort, en cachette, honteusement, perdu dans ce long dortoir obscur d'une quarantaine de lits. (Puis
sont venues les caries, les rages de dents...) Aujourd'hui encore, l'odeur de ces gâteaux me noue la gorge et juste apercevoir l'emballage dans un rayon de supermarché me fait légèrement grimacer. Dans les prisons, ils font la même chose, avec leurs placards. Et sur internet, on peut créer son blog, son placard et internet alors est une sorte de grand dortoir plein d'enfants abandonnés, chacun caché sous son drap à se réconforter honteusement comme il peut. Il y a quelques mois, j'ai vu un film magnifique de Richard Fleischer, son premier il me semble : Child of divorce. A la fin, les deux petites filles, à l'internat, sont devant la fenêtre et le clocher tout proche se met à carillonner. Alors, sur mon canapé, tout m'est remonté et je me suis mis à sangloter.
sont venues les caries, les rages de dents...) Aujourd'hui encore, l'odeur de ces gâteaux me noue la gorge et juste apercevoir l'emballage dans un rayon de supermarché me fait légèrement grimacer. Dans les prisons, ils font la même chose, avec leurs placards. Et sur internet, on peut créer son blog, son placard et internet alors est une sorte de grand dortoir plein d'enfants abandonnés, chacun caché sous son drap à se réconforter honteusement comme il peut. Il y a quelques mois, j'ai vu un film magnifique de Richard Fleischer, son premier il me semble : Child of divorce. A la fin, les deux petites filles, à l'internat, sont devant la fenêtre et le clocher tout proche se met à carillonner. Alors, sur mon canapé, tout m'est remonté et je me suis mis à sangloter.lundi 3 novembre 2008
De quoi parler? Que dire? Je ne me pose même plus la question du qui lira, car je ne vois pas comment on pourrait tomber sur cette page, sinon par hasard. Et si j'écrivais mon nom, comme ces types qui gravent leur nom sur un mur de prison, ou sur un tronc? Comme ça, peut-être, si quelqu'un tape un jour mon nom dans un moteur de recherche, il tombera sur cette page, et alors ce ne sera pas par hasard. Jean-Charles Freycon, mon nom, oui, c'est ainsi, je n'ai pas choisi. Alors, je n'ai rien à dire, toi qui viens de taper mon nom dans un moteur de recherche, c'est juste comme ça... que je fais ça. Ça quoi? Je ne sais même pas. Peut-être qu'en secret je cherche à t'amuser, à te plaire.










