Puis ce fut la Guerre. Je ne saurais dire quand elle a commencé, ce qui l'a déclenchée. C'était peut-être juste les hormones. La nature. Ce qui a été si proche, mêlé, doit à un moment se déchirer, se séparer. Je ne sais pas qui des deux était le plus cruel, le plus vicieux. Je la traînais par les cheveux dans tout l'appartement. Elle me suppliait de la lâcher. Avec mon bon cœur, je me laissais attendrir. Puis c'était elle qui, sitôt libérée, m'empoignait et me traînait par les cheveux. Je la suppliais... Avec son bon cœur, elle se laissait attendrir... On traversait l'appartement, comme ça, dans un sens, puis dans l'autre. Des hurlements. Des claquements de portes, parfois même sur les doigts. Je la pinçais jusqu'au bleu. Elle me griffait jusqu'au rouge. Il y avait des trêves. Tout n'était pas perdu. Quand on se retrouvait seuls, le soir, les parents sortis, qu'on regardait le sixième sens à la télé, se blottissait l'un contre l'autre, deux petits animaux terrorisés par la Nuit. Je peux venir dans ton lit? La peur pouvait nous ressouder. Le désespoir, aussi, quand il fallait repartir, le lundi, elle chez les bonnes sœurs, moi chez les curés. On avait mal au ventre, la boule dans la gorge, quand il fallait y aller et même dès le dimanche. Elle pleurait, dans les couloirs sonores, et même hurlait, quand on la laissait là-bas, il fallait que les nonnes l'emmènent de force. Moi, j'étais un homme, me retenais jusqu'au soir, dans le dortoir, pour sangloter sous mon drap. On se sentait à ces moments un petit peu orphelins... Mais revenait vite l'envie de se faire mal, d'une façon ou d'une autre, quand on se retrouvait. Alors que depuis toujours elle sentait tellement bon, je ne pouvais soudain plus la sentir et c'était sans doute réciproque. Il y avait toujours cette envie de la toucher, d'être près d'elle, comme aimanté, mais qui était maintenant confuse, troublée par un je-ne-savais-quoi qui me poussait à un moment à vouloir la torturer d'une façon ou d'une autre. On s'éloignait. Elle était soigneuse, coquette, sa chambre bien proprette, quand moi j'étais négligé et ma chambre un foutoir. Elle lisait Fantômette, moi Pif gadget. Sa tirelire était en forme de ruche et la clé cachée quelque part, la mienne en forme de champignon toxique, la trappe sauvagement arrachée — j'étais un brise-fer, disait ma mère. Quand, un après-midi d'été, sur le lac d'Annecy, flottant les jambes écartées sur notre minuscule bateau pneumatique, rouge, qui autrefois nous avait paru si spacieux et ne pouvait maintenant plus nous contenir, celui qui était toujours percé et avait une boussole à la proue, je m'aperçus que des poils pubiens dépassaient de son maillot, un genre d'effroi inconnu me figea. La rupture était enfin consommée. La Guerre alors prit fin.
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vendredi 6 septembre 2013
jeudi 1 décembre 2011
Savoir qu'il y a James Cagney me suffit. Lady killer (le tombeur) est loin d'être un chef-d'œuvre, mais il y a de très bons moments, en gros dès qu'apparaît James Cagney, c'est à dire tout le temps. C'était un danseur. Voir un film de gangsters avec James Cagney c'est un peu comme voir une comédie musicale avec Fred Astaire. Les styles sont bien différents, mais on est toujours dans la grâce. Le film est un peu bancal, même s'il n'est pas non plus raté, mais en fait on s'en fiche, car on venait avant tout pour James Cagney. Si on tombe sur un chef-d'œuvre, tant mieux, mais si ce n'est pas le cas on se console bien vite car personne n'a jamais su si bien tirer les cheveux d'une fille que James Cagney. Il lui fait même traverser toute la pièce en la traînant par les cheveux, c'est magnifique. Faut pas l'emmerder, James Cagney, et il n'est pas du genre sexiste... Il faut le voir écraser un pamplemousse sur la figure de Mae Clarke dans the public enemy... (Déjà Mae Clarke, en traînée...) Bien vite, le code Hays interdira tout ça et d'autres choses encore... C'est rigolo à lire, le code Hays... (Et pisser contre un arbre, j'ai l'droit?...) A partir du 1er juillet 1934 (Dillinger sera refroidi quelques semaines plus tard en sortant d'un cinéma car il aimait beaucoup les films de gangsters) les films américains notamment de gangsters n'auront plus tout à fait la même saveur... Même si James Cagney, heureusement, sera toujours James Cagney... (1966 : abrogation du code Hays, je nais...)
dimanche 27 novembre 2011
Ma sœur, c'était mon ange gardien. Elle me protégeait, en permanence avait un œil sur moi. On se tenait souvent par la main. Elle m'a sauvé bien des fois. Elle arrivait toujours au bon moment. Elle ne s'en souvient peut-être pas, mais moi je m'en souviens très bien. Je me souviens même de l'odeur de sa robe de chambre, comme je me souviens de celle des coussins et de celle du divan. C'est là, imprimé en moi pour toujours. C'est sans doute l'époque de ma vie la plus heureuse, la plus parfaitement et simplement heureuse. Parce qu'il y avait ma sœur. Après, il y a eu l'adolescence, les choses ont changé. Puis on est devenus adultes et les choses ont encore changé. On a pris des chemins différents. N'empêche que c'est toujours ma sœur et que ce sera toujours ma sœur. On était bien. Elle était protectrice et moi protégé, ça a sans doute déterminé nos caractères. Même dans les situations les plus difficiles, plus tard, j'ai toujours eu l'impression d'avoir un ange gardien, que tout finirait ainsi par s'arranger. Cette sorte d'optimisme, de tranquillité, même si je suis parfois aussi pessimiste et intranquille, me vient d'elle je crois, de cette époque, de notre enfance. Je la trouve tellement émouvante, ma sœur, dans sa petite robe de chambre dont je connais encore l'odeur. J'ai aussi encore la sensation tactile du tissus de sa robe de chambre et de ma main sur son aine. Pour me redresser, je devais appuyer sur son aine avec ma main et même peut-être avec mon poing et elle me disait alors que je lui faisais mal, mais je faisais la même chose la fois suivante, même si je le savais bien que ça lui faisait mal. Du coup, ses souvenirs à elle sont sans doute moins agréables que les miens, elle qui me protégeait, moi qui avais tous les droits. C'est comme le souvenir d'une autre vie. Je lui faisais mal. Et je le savais. Je lui faisais mal, parce qu'on était tellement proches... Ce n'était pas méchant, mais il y avait déjà toute la cruauté qui couvait dans la tendresse... Ce besoin de faire mal, à un moment... Ce n'était pas intentionnel. Je n'appuyais pas sur son aine pour lui faire mal. Mais je savais que ça lui ferait mal... (Après cette époque bénie, est venue celle où on n'arrêtait plus de se chamailler, se traînant même parfois à tour de rôle par les cheveux à travers tout l'appartement, l'époque des cris et même des hurlements.)


