Je suis le Guerrier Immobile. Devant le Robinet du Temps. Ploc... Ploc... Ploc... Je suis le Guerrier Immobile. J'attends. Le Temps est une fuite, une simple fuite, la conséquence d'une avarie minuscule pour ainsi dire, d'une simple usure. Il suffira qu'une fois quelqu'un ou quelque chose ou rien du tout ni personne se décide enfin à changer un petit joint de rien du tout pour que le Temps soit aboli. Et ça arrivera forcément. Et c'est même déjà arrivé plein de fois. Ce sera peut-être moi, d'ailleurs, qui changerai le joint, ou alors le prochain locataire. Ou alors je suis le Gardien, le Guerrier Immobile, veillant sur le Robinet du Temps, prêt à pourfendre tout intrus, annihiler toute velléité plombière. Car l'avarie, la fuite, l'usure, c'est la Vie. Ou alors je suis les deux. L'Intrus et à la fois le Guerrier Immobile. Ne le regarde pas, il n'existe pas, m'a dit un jour mon Maître. Un souffle suffit pour l'effacer. Tout comme la cible, il faut l'oublier. La flèche sait où aller. Tu es la flèche. Je suis le Guerrier Immobile. Devant le Robinet du Temps. J'attends. Je sens la Guerre qui vient, repart, revient, c'est comme une pulsation. Elle se rapproche. La Grande. La Der des Ders. Je suis prêt. Je suis le Guerrier Immobile. Devant le Robinet du Temps. De temps en temps, je passe un coup d'éponge, dans le Grand Évier du Temps. Les guerriers, en temps de paix, ont ce genre d'activité, ils font de l'entretien, ou bien de l'exercice, quand ils ne s'ennuient pas à mourir. Mais je la sens qui vient, la Guerre, la Grande, la Der des Ders, la Vraie 14-18, qui sera bien plus brève et terrible que l'autre je pressens, du genre entre 14 et 18 heures, voire entre 14 et 18 minutes, secondes... On se rapproche, d'ailleurs... Le bubon a tellement gonflé il faut dire, la saloperie tellement proliféré, épaisse, jaunâtre, que ça ne peut qu'exploser. Les pommades, au bout d'un moment, sont sans effet, il faut que ça sorte, que les humeurs s'expriment enfin librement, explosent, s'épanchent, enfin, pour soulager le Corps. En attendant, je suis là, debout, bien droit, devant le Robinet du Temps. Je suis le Guerrier Immobile et j'attends. Je suis prêt.
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jeudi 28 février 2013
vendredi 16 janvier 2009
Mon père regardait l'objectif. Ma mère regardait ma sœur qui regardait les bougies qu'elle soufflait sur son gâteau d'anniversaire. Moi, je m'étais brûlé le bout du nez à une bougie, je n'avais pas un an et regardais ailleurs. La petite robe imprimée de ma mère, le marcel de mon père, la toile cirée avec des roses. Le globe de verre sur le frigo avec dedans les fleurs artificielles. Chez mes grands-parents. Je regarde dans la direction de la fenêtre, ou de l'évier, je ne sais plus très bien. J'ai toujours beaucoup aimé les fenêtres, ainsi que les éviers. Je n'ai jamais beaucoup aimé les anniversaires. Peut-être bien parce que je me suis brûlé le bout du nez ce jour-là. Composition en triangle, dominée par la mère. Tout semble tellement tranquille, serein, une jolie petite famille, heureuse, à la fin des années soixante, même si maintenant je distingue une légère mélancolie dans le regard de mon père. Ma mère est bien campée, regard couvant la petite, bras veillant le petit. Sa présence est indiscutable, c'est une madone. Mon père semble vouloir s'incruster dans la scène, un peu inconfortablement, une épaule rentrée, comme s'il désirait lui aussi faire partie de la couvée, au moins entrer dans le triangle. Il est le seul à poser vraiment pour la photo. Ils étaient beaux, en tout cas, mes parents. Je me souviens que j'étais fier, quand j'étais petit, d'avoir des parents aussi beaux. J'ai toujours trouvé cette photo très émouvante. Personne ne regarde dans la même direction. Les filles regardent ce qui est proche, dans le triangle, les garçons ce qui est loin, à l'extérieur... Il me semble que ma main droite est sur le gâteau...
