Mais où l'avais-je déjà vue, cette sacrément jolie nénette? Je débarque un soir à Toulouse chez mon copain A, avec tout mon barda d'aïkidoka d'occasion qui vient de se prendre une raclée par des cadors et même par des vieux arthrosés et même par des filles énervées, dans un stage international, encore tout transpireux, crevant de chaud, fumant comme le trotteur après la course sur la piste gelée, les pieds et les coudes en sang, mais bien, épuisé, vidé, bon à foutre à la poubelle, tout vilain mais tellement tranquille, au fond, vaincu, ruiné à tout point de vue mais heureux, humilié même en public par le Grand Chef en personne, Sensei, mon Maître, car à mon âge je ne sais même pas encore m'habiller et il m'a appris, le Grand Chef, Sensei, mon Maître international, dans le vestiaire, après m'avoir vertement et publiquement rabroué — quel exemple abominable j'étais pour la jeunesse... — à nouer ma jupette, à moi, la tache, la honte, l'indécrottable, le tout mal fagoté, le vite cramoisi, suant et même saignant, le fumeur ceinture noire, à la pause, aux doigts tout jaunes comme Gabin, la tumeur de l'aïkido international, mais badin, ne craignant plus ni Dieu ni Maître fussent-il internationaux et c'est là que je la vois : une grande fille, brune, élégante, ligne parfaite, comme rayonnant un charme, bien plus vivante que le commun, réduisant même instantanément tous les humains autour à zombies, comme une fleur qui ferait se faner alentour d'un coup toutes les autres, dans la rue, en bas de chez mon copain A, poussant la porte du 24, en compagnie d'un grand type maigre et d'une petite fille, sa petite fille, une jeune maman donc. Je leur dis bonsoir, en bas, dans le hall, car je suis poli et aussi parce que, du coin de l'œil, je la trouve quand même assez jolie, intéressante, intrigante, je ne sais pas quoi, trouve alors un peu dommage, presque même un peu déchirant, de m'éloigner déjà, si vite, à peine aperçue, d'une si rayonnante créature. Ils sont lents, piétinants, comme indécis... Un couple, souvent, c'est lent, quand l'individu lui est vif comme le vent... Je monte alors lestement, en tête, les marches jusqu'à chez A. Je suis tellement content de le revoir. Plus de deux ans qu'on ne s'étaient pas vus... Lui a l'air un peu moins enthousiaste. Il semble un peu fatigué, il faut dire, le boulot, la vie de famille, deux morveux un peu terribles, et puis l'âge, on se fait vieux, mine de rien — et de plus en plus cons, il me dit et je suis bien d'accord avec lui et alors, philosophes, vieux copains enfin retrouvés, on rigole... Il se sent alors peut-être un peu envahi... Surtout que les autres aussi débarquent, juste derrière moi, la jolie brune, le grand type maigre, la petite fille... Ses amis, je me dis... La fille, réservée, se tient debout dans la cuisine, tandis que le grand type maigre, un peu artiste, visiblement, parle de choses culturelles, d'un spectacle épatant qu'il a vu, un type à poil qui s'était peint tout en rouge — pour cacher sa confusion? ai-je demandé... Une belle fille, vraiment, racée, délicate à la fois, je la regarde, je ne peux pas m'empêcher de la regarder, ses yeux, ses mains, ses épaules, ses hanches, la chair que je pressens, chaude, qui palpite... j'aimerais tant voir ses pieds, sans même parler du reste... Au bout d'un moment, je lui demande si on ne s'est pas déjà rencontrés, un vieux truc de dragueur pas fin, sauf que c'est vrai, que j'ai vraiment le sentiment de l'avoir déjà rencontrée et même de la connaître... Ils ne sont là que pour récupérer pour la soirée un des deux gamins de mon copain A, qui d'ailleurs n'a jamais vu la fille avant, ne connaît que le grand type maigre. Mais elle accepte, finalement, comme sur un coup de tête, de boire un verre de vin au salon... Je la regarde... Sans m'en rendre compte, sans même le vouloir, par peut-être une sorte d'instinct de mâle dominant, je ne rate pas une occasion de ridiculiser ou d'amoindrir, l'air de rien, le grand type maigre qui l'accompagne et qui ne me regarde jamais dans les yeux... Elle me regarde, elle aussi, je la sens parfois un peu troublée... À un moment, elle avoue qu'elle aussi m'a déjà vu quelque part, elle croit bien, oui oui, c'est étrange, ça la travaille elle aussi... Mais où?... On cherche... Où on a vécu, de quand à quand... (On me dira plus tard qu'elle a rougi plusieurs fois...) Elle me captive... C'est bon... C'est tellement rare, pour moi, d'être captivé comme ça... Le grand type maigre, on me dira plus tard, est un grand séducteur, un tombeur, colle même les photos de ses conquêtes dans un album comme le botaniste les belles plantes dans son herbier... Moi pas, pas pour un sou grand séducteur ni botaniste... Mais je suis quelques fois, très rarement, captivé et j'en prends parfois alors pour dix... vingt... trente ans à me décaptiver tout en n'y parvenant jamais complètement, pour dire je pense encore à une fille en CM2 avec qui j'avais fait touche pipi sous le préau vers les cabinets et ça me trouble toujours autant, me demandant encore lequel des deux avait pris les devants et je crois bien que c'était elle, qui avait la première descendu ma culotte et touché mon petit robinet, je me souviens encore de son regard à ce moment, debout, sous le préau, vers les cabinets, on s'était un peu frottés en respirant vite, les jambes un peu en coton, un peu aussi fait pipi sur les doigts, et si son père, le directeur de l'école, de son bureau, là-haut, derrière le carreau, nous avait observés, parce que je m'étais senti observé et qu'il m'avait regardé de travers, les jours suivants, son père, le directeur de l'école... Les pères, il faut dire, ne m'ont jamais tellement apprécié... Et après, elles m'abandonnent, c'est comme ça, n'ont plus même un regard, soit que je suis trop vicieux, je me dis, soit que je ne le suis pas suffisamment... Et puis un type sans avenir, aussi, peut-être même surtout, et donc sans lendemains... Ou bien c'est à cause des pères, peut-être, qui sont toujours là d'une façon ou d'une autre dans un coin à lorgner... Mais quelle fille... Ce n'est pas seulement qu'elle est jolie, élancée, gracieuse, c'est qu'elle est intense, que j'ai l'impression de la voir tout entière, de la sentir tout entière et qu'elle n'est là alors que pour moi... Je finis même par oublier complètement le grand type maigre... Il n'existe plus... Il n'y a que la grande fille brune... Elle a un joli grain de beauté... Des yeux scintillants avec une âme dedans, c'est tellement rare... Je la regarde... Elle me regarde... Il n'y a plus que nous... Dans un rêve, peut-être, je me dis... Puis ils s'en vont... Je l'embrasse, sur les joues, lentement, posant doucement mes mains sur ses épaules, on se sourit, suis sur le point de lui dire ce que m'avait dit jadis une autre créature de rêve : Au revoir?... Ou adieu?... Mais m'abstiens... Ne pas rejouer à perpétuité la même pièce désastreuse quand même... Plus tard, me brossant les dents dans la salle de bain avec mon copain A, j'aperçois ma face dans le miroir, que j'avais oubliée : une gueule de vieux... Ah... si j'avais seulement dix ans de moins... et quelques illusions encore... Mais j'y ai pensé toute la semaine, à la jolie nénette, en pointillés, c'est déjà ça, je me suis senti renaître, un moment, vivre, capable soudain de franchir de nouveau déserts et océans d'un bond... Mais où l'avais-je donc déjà vue?... Mystère... Je lui ai dit qu'un jour je lui ferais peut-être savoir, si ça me revenait... Comme elle sentait bon... Dans un rêve, je me dis, peut-être... Ou dans une autre vie... Tout ça est bien étrange..
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jeudi 14 novembre 2013
dimanche 30 septembre 2012
Je suis mort, alors. Un des avantages, quand on est mort, c'est qu'on n'a plus peur de mourir. Ni même de rien. Il y en a d'autres, des avantages, plein d'autres. Par exemple, on se rend compte que ce qui est froid peut tout aussi bien être chaud au même moment. Sous le froid couve toujours le chaud et sous le chaud le froid. Rien n'est en soi chaud ni froid. C'est juste la sensation qu'on en a. C'est même parfois juste la sensation qu'on aimerait en avoir... Ce qui me manquait surtout, depuis que j'étais en ville, c'étaient les saisons. Voir l'automne arriver dans les feuillages. La mort est belle. Toutes ces couleurs... En ville, tout était toujours plus ou moins gris, il n'y avait plus que des platanes malades qu'on tronçonnait l'un après l'autre pour qu'ils n'infectent pas les de plus en plus rares platanes sains. La maladie du platane, on disait. Un champignon, qui avait élu domicile dedans, le grignotait de l'intérieur. Ça sentait la fin d'une époque et même la fin d'un monde. Les platanes n'auraient plus leur place, dans le nouveau monde. Et moi non plus. C'est peut-être d'ailleurs la maladie du platane qui m'a eu. J'avais donné un dernier cours d'aïkido, remplaçant comme je pouvais ma maîtresse qui était partie en Norvège j'ai oublié pourquoi. Mon bras était une branche. Je ne pensais pas à une branche de platane mais bien plutôt de saule. La branche n'avait aucune volonté, aucune force. Juste sa forme et sa souplesse, sa nature de branche. Il y avait un poids, sur la branche... C'est toujours un peu la même histoire... Celle de la chute des corps, de la gravité... Du poids qui vous écrase si vous luttez... Pour une fois, j'avais été plutôt content de moi, n'avais pas eu l'impression de tourner laborieusement les pages d'un catalogue de techniques... Tout me semblait tellement simple... Ce qui est délicat, ce n'est pas de se libérer d'un poids énorme, mais d'une simple goutte d'eau... la laisser aller jusqu'au bout de la branche, sans rien précipiter, sans vouloir rien précipiter... Elle prend de la vitesse, toute seule... Autrement dit, c'est bien plus délicat de laisser fuir la vie quand elle est si légère, quand on la sent à peine... On aimerait parfois la retenir... mais ce serait la figer et se figer alors soi-même... Personne n'avait rien compris peut-être... J'étais obscur?... Je n'en sais rien... Moi j'avais eu l'impression pour une fois d'être clair... On m'avait trouvé prétentieux peut-être, de laisser tomber le catalogue des techniques, de laisser tomber aussi le charabia yin et yang, de laisser peut-être aussi tomber l'aïkido... Le but n'était-il pas de laisser tomber?... Je n'étais pas un grand technicien il faut dire, me sentais plus à l'aise dans les images, que je ne savais pas forcément bien dessiner... Seules les images m'intéressaient... Je suis un arbre et mon bras est une branche... Tant qu'il y aura de la sève... Mais voilà, la maladie du platane m'a gagné, moi qui croyais être un saule...
dimanche 15 juillet 2012
J'ai fait un rêve perturbant. J'étais arrêté dans la rue par un type qui, sans préambule, voulait me faire nikyo, une torsion du poignet. Je voyais aussitôt qu'il s'y prenait mal et commençais alors gentiment à lui montrer comment briser proprement un poignet. Quelqu'un d'autre survenait, un type qui travaillait parfois avec moi, un collègue projectionniste du temps où j'étais projectionniste, un petit bonhomme timide, constamment mal à l'aise, suant, bourré de tics, qui me suivait comme mon ombre, comme si j'étais son modèle, moi qui donnais l'air de n'avoir peur de rien ni de personne. Je l'aimais bien. Il était gentil. Je le sentais seul et misérable. Il était faible et on profitait en général de sa faiblesse. Petit et grassouillet, ne prenait pas soin du tout de sa personne, sentait souvent un peu mauvais. Et il me suivait, partout où j'allais. Parfois, j'étais obligé de lui dire : là, je vais pisser... Mais je l'aimais bien... Même si parfois il m'agaçait... Je n'aimais pas qu'on le méprise... J'avais envie de le secouer, de lui dire de relever la tête, d'arrêter de se faire marcher sur les pieds, de trembler... Je le trouvais faible, tellement faible, et ça pouvait m'agacer... En même temps, je savais que les choses ne changeraient pas... Donc, dans mon rêve, le petit bonhomme en question survenait. Pour une fois, il se mettait même en avant. Me voyant expliquer comment briser proprement et sans effort un poignet, il s'approchait, voulait reprendre le fil de l'explication, car dans mon rêve il faisait aussi de l'aïkido, était même en quelques sortes mon élève, mon disciple, ce qui n'était pas le cas dans la vraie vie. (L'autre regardait.) Alors, il me saisissait le poignet et commençait sa technique. Moi, son maître, je lui faisais alors remarquer que ça n'était pas tout à fait ça et qu'il s'exposait dangereusement. Il ne réagissait pas. Pour mieux qu'il comprenne, je lui faisais une contre-technique qui lui faisait mordre la poussière, la tête la première. Un peu durement, peut-être. (On me reproche, parfois, d'être un peu dur, quand pourtant j'essaye d'être doux, sauf parfois quand je suis volontairement un peu dur, mais très modérément, pour des raisons pédagogiques : ça ne sert à rien de (me) résister...) En effet, une partie de son visage, tout le front et le nez et un œil, était restée collée au sol. Je comprenais alors que c'était une prothèse, comme celles des gueules cassées de la guerre de 14. Se relevant, courbé, humilié, il ramassait son visage et se le refixait tant bien que mal. J'étais soudain désolé et honteux. Je lui tapotais l'épaule pour le réconforter. Mais je savais bien qu'il avait perdu la face et qu'il aurait beaucoup de mal à s'en remettre. Pour une fois qu'il cherchait à s'affirmer... Je l'avais anéanti, moi, son maître... Avais-je donc quelque chose à prouver?... Que j'étais le plus fort?... J'avais peut-être eu besoin aussi qu'il n'ait plus cette confiance aveugle, totale, canine, en son maître, ce qui m'avait toujours agacé, moi qui n'avais jamais voulu être son maître...
mercredi 6 juin 2012
Je m'ennuie. Ma porte est sale. Des années que je trouve ma porte sale. C'est encore pire quand je l'ouvre. Le chambranle est tout noir. Des années que je me dis qu'il faudrait que je la nettoie. Un seau, une grosse éponge... Mais, ensuite, les murs paraîtraient sales à côté... Je m'ennuie... Pas toi?... Il fait tout gris, dehors... Des jeunes abrutis passent très fort de la techno à l'étage au dessous et gueulent hystériquement pour se faire entendre par dessus... Ça me rend agressif... Je m'imagine armé d'un sabre japonais débouler chez eux, étripant, démembrant, décapitant à tour de bras, impitoyable, le regard posé au loin... Souvent, je m'imagine avec un sabre japonais, quand je suis envahi... Je m'ennuie... Mais je préfèrerais m'ennuyer en silence... Ils me gâchent mon ennui... Je me suis brûlé un doigt dans le grille-pain... Tout à l'heure, je vais aller m'entraîner au sabre, en bois... J'aime bien... Je pousse des cris... En fait, je n'ai envie que de sabrer... Le reste du temps, je m'ennuie, ces derniers temps... Je m'occupe, je fais ceci, cela, ou alors rien... mais n'ai envie en fait que de sabrer, poussant des cris : Uh!... Iaï!... Chat!... Chat, c'est souvent... Je suis le seul, à pousser des cris... Ils n'osent pas, les autres... Moi : Uh!... Iaï!... Chhhhat!... Je m'imagine, débouler à l'étage au dessous... Uh!... Iaï!... Chhhhat!... Ça me soulagerait... Le guerrier parfait qui dort en moi s'étiole... Ce qu'il lui faudrait, c'est une bonne guerre, à l'ancienne, à l'arme blanche...
mercredi 25 avril 2012
Pas peu fier de moi, quand, il n'y a pas une heure, faisant mon marché, ayant doublé prestement une jeune femme poussant landau, j'ai glissé sur une feuille de salade, me suis alors envolé et même très haut... Pas la moindre surprise, comme sur le tatami, j'ai atterri sur le bout de l'autre pied et sur une main, mon sac plein de courses dans l'autre, me suis relevé en souriant, le cœur calme, la clope au bec, pas même eu besoin de m'épousseter le bas du pantalon ni de ramasser une pomme qui aurait bondi de mon sac car, dans les airs, j'avais aussi un œil sur mon sac ainsi que sur tout ce qui m'entourait... La fille, derrière, avec le landau, était estomaquée... Moi, tranquille... Dix ans d'aïkido, grosso modo... Tomber, je sais, grosso modo, mon corps a mémorisé, c'est comme marcher... Je dirais même que c'est ce que je préfère, la chute... Il faut s'envoler... Puis comme un chat, retomber sur ses pattes... La chute, c'est une esquive... pas un échec... C'est pour se sauver... La feuille de salade ne m'a pas eu, en tout cas... C'est bien traître, une feuille de salade, je m'en méfierai plus désormais... En rentrant, j'ai eu envie d'aller voir quelques vidéos de Morihiro Saito... C'était peut-être le disciple le plus humble de Ueshiba, un fils de paysan du village qui avait commencé l'aïkido à 18 ans... Toujours dans son ombre, on le voit, sur les photos, il le suivait, toujours à distance respectable, la tête un peu baissée, les mains sur son ventre, il le regardait faire ce qu'il faisait, d'ailleurs je pense qu'à la fin il ne faisait plus que regarder, c'était l'enseignement : Regarde... C'est lui, à la mort de Ueshiba, qui a repris le dojo d'Iwama, le village de Ueshiba et également le sien... Pas le grand dojo de Tokyo, non... le petit d'Iwama... le plus important donc... C'est Saito que je prends le plus de plaisir à regarder, que je comprends le mieux... Un gros, très gros chat... il bouge à peine... Un artiste du sabre aussi, et du bâton... Il vous prenait la tête et l'envoyait à l'autre bout de la pièce, très simplement, en poussant un cri magnifique... En même temps, il savait doser tout ça parfaitement, s'adapter au partenaire au premier coup d'œil, parce qu'au premier coup d'œil tu vois tout, de qui tu as en face de toi, comment il se tient, comment il bouge, son œil s'il est vif... Moi, il m'aurait pris la tête ainsi, il m'aurait tout simplement tué... Sauf qu'il ne m'aurait jamais pris la tête comme ça... C'est tellement facile, de tuer quelqu'un, que ça n'a vraiment aucun intérêt... Ce qui est intéressant, c'est les limites, les frontières, jusqu'où on peut aller... Alors, une feuille de salade, à côté, c'est quand même bien de la rigolade... En même temps, cette histoire de feuille de salade, je sens qu'elle va me trotter longtemps dans la tête... Être comme une feuille de salade... Être une feuille de salade... Traître?... De mon point de vue, quand j'ai glissé dessus... mais du point de vue de la feuille de salade, just'échouée là, certainement pas... Après, si un idiot qui n'a pas vu marche dessus et se brise les os, tant pis pour lui...
jeudi 1 décembre 2011
Apprenez à marcher et vous pourrez maîtriser l'aïkido, disait Morihei Ueshiba. Alors, au début, on rigole. Évidemment, que je sais marcher, allons... Et après, il dit qu'il faut aussi avoir l'habileté nécessaire pour ouvrir une porte... Il n'y a que ça... Fastoche... Apprendre à marcher, savoir ouvrir une porte, c'est tout... Les portes, c'est technique... Au Japon, on les fait glisser, le plus souvent, les portes, c'est latéral, mais il y a aussi le bouton de porte qu'on fait tourner, la porte de garage qu'on soulève, celle aussi, articulée, qui se plie, il y a toutes sortes de portes quand on y pense... Mais quand même, on se dit que c'est simple, s'il n'y a que ça... Puis, ouvrir une porte tout en marchant... Déjà, il faut savoir marcher... Ensuite il ne s'agit pas de marcher vers la porte, de s'arrêter, de l'ouvrir puis de repartir... Il s'agit de marcher et d'ouvrir le porte, dans le même temps... En fait, marcher et ouvrir la porte c'est la même chose, il faut que ce soit la même chose... C'est ça, la clé... Alors on en voit plein qui foncent comme des taureaux dans la porte... Ils sont contents, ils savent défoncer une porte... Ils pensent qu'ils sont forts, qu'ils sont bons... Parfois, ils ne voient même pas que la porte était déjà ouverte, ou bien que la porte était juste à côté et qu'en fait ils sont rentrés dans le mur... Ils n'ont pas compris non plus qu'il y a toutes sortes de portes et qu'il faut savoir les discerner, être même expert en portes, pour savoir les ouvrir tout en marchant, pour même que ce soit la même chose, la même action, marcher et ouvrir une porte... C'est drôle, en même temps, à observer... Souvent, les mêmes s'enorgueillissent de défoncer les portes souvent ouvertes ou bien le mur juste à côté... Ils ont réussi, ils sont contents... Après, ils rentrent chez eux, en se frottant un peu l'épaule, mais ils sont contents, ils ont réussi, ils savent faire... On les regarde, ils ne savent pas marcher, soit ils courent dans tous les sens, soit ils sont figés, dans une sorte de stupeur... Ne parlons même pas des portes, ils vont vouloir la tirer quand elle se pousse, la faire glisser quand il suffit de tourner le bouton... Ni de marcher sans bouger... (Parce que souvent, c'est le paysage, qui vient vers vous... Les portes alors vous foncent dessus...)
jeudi 24 novembre 2011
Alors je croyais que tout allait bien. Sauf que je n'avais pas retourné la feuille. Je me suis senti con. Parce qu'il y avait quelque chose derrière? Ben oui, le cholestérol, tu vois, là, ce qui est en gras... Alors le HDL, le bon, un poil bas, le LDL, le pas bon, un poil haut... Juste un poil, mais quand même, faut faire gaffe, qu'il me dit, avec nos antécédents familiaux... (En même temps, il me dit que son taux à lui est bien plus haut que le mien...) Ah... le saucisson... le fromage... T'en manges beaucoup?... Plutôt... Si tu voyais ma marchande de saucissons... Avant de la connaître, je n'en mangeais pas autant... Et puis le vin (parce qu'il y a aussi le VGM et les triglycérides qui sont un peu en gras...) c'était la semaine où j'en buvais pas mal tu comprends c'est une semaine sur deux, depuis que je suis passé au cubi en plus, avec le saucisson, le fromage, deux... trois verres... Et puis je devais aussi avoir une bonne bouteille de whisky, cette semaine-là... Alors, je lui ai cassé ses lunettes, une fois, à l'aïkido, je lui avais bien dit de les enlever... Je l'ai même mis presque KO, ce jour-là, en remuant à peine un doigt... Pourtant c'est un gaillard, un ancien rugbyman, bien plus costaud que moi... Mais là, c'est son domaine, le cholestérol, quand le mien c'est la guerre... Alors faut bouffer des sardines, comme j'ai compris... Moins de saucisson, plus de sardines... N'empêche que ça m'a foutu un petit coup, au début, cette histoire de cholestérol, même si je sors juste un peu des limites, moi qui croyais que tout allait bien, il va falloir que je me surveille, on n'est plus si jeunes qu'il me dit en me raccompagnant à la porte comme si j'étais un vieillard souffreteux... En rentrant, à l'heure du thé, je me suis enfilé une petite boîte de sardines en buvant du wulong... J'adore les sardines, heureusement... Je crois même que je vais en prendre au petit-déjeuner désormais... On peut en bouffer tant qu'on veut... Les sardines, ce sont les petits soldats qui vont livrer bataille aux vilains saucissons... Une page se tourne, donc, il fallait lire au verso... Putain, j'ai du cholestérol...
mercredi 23 novembre 2011
Il y avait cette dame. Je faisais la queue, au marché Place Carnot, devant la camionnette de ma (très jolie) marchande de saucissons. Alors vous n'avez plus de boudin... (Car elle ne vend pas que du saucisson...) Je la connaissais, je ne me souvenais plus d'où... Un visage familier, à la fois sévère et chaleureux... Heureusement, j'ai fait la queue longtemps... Ça m'est revenu enfin... Marie-Danielle? C'est bien vous?... Je lui ai dit alors que ce n'était plus pareil, depuis qu'elle était partie, qu'on y mangeait moins bien, en beaucoup plus maniéré, chez Marie-Danielle, que d'ailleurs je n'y allais plus depuis qu'ils faisaient des sauces allégées, que mon petit neveu gardait un souvenir extraordinaire de la fois où je l'y avais emmené avec ses parents... Si t'es pas sage, on te laisse chez Marie-Danielle... Ça lui faisait peur et en même temps drôlement envie... Elle savait y faire, avec les petits, m'a-t-elle dit... Pas qu'avec les petits, ai-je renchéri... Ça lui a fait plaisir, que je me souvienne d'elle, à la fin elle m'a caressé le bras affectueusement comme si on se connaissait depuis toujours... C'était drôlement bon, chez elle, la langue de bœuf sauce piquante, et pas cher, et accueillant, les meilleures quenelles de Lyon on disait, c'était pratique je n'avais qu'à traverser la rue... Un peu plus tard, je suis sorti de la boulangerie italienne, avec toutes mes courses du marché, j'étais sur le point de traverser la rue, sur le passage piéton, une voiture s'est arrêtée, inopinément j'ai préféré longer la voiture pour traverser derrière elle, en faisant un petit geste de la main pour lui dire d'y aller... En passant, un sourire éclatant et même éclaboussant de la jeune femme qui était au volant... Je me suis retourné, éclaboussé, soudain figé comme par un flash, elle était déjà loin, dans sa petite bmw immatriculée je n'ai pas su où... Ce sourire... De ma vie je n'ai rencontré qu'une fille qui avait ce sourire, un sourire vraiment éclatant, à se demander s'il était vrai, tellement il était éclatant... Je l'ai à peine aperçue, du coin de l'œil, en passant et j'ai été totalement éclaboussé... Évidemment, ce n'était pas elle, même si finalement je n'en sais rien et n'en saurai jamais rien... Mais c'était son sourire... Ce qui veut sans doute dire que ce n'était pas son sourire, puisqu'au moins une autre femme avait ce même sourire... Le soir, après mon cours d'aïkido, un débutant : C'est toi... le chaman?... Et moi : Parce que tu trouves que j'ai une gueule de chat-man?... Alors, soudain triste, je me suis mis à penser à Mouchette...
samedi 7 mai 2011
Je suis allé voir le Big Boss. C'est nécessaire, au bout d'un certain temps, quand on a un peu d'expérience, d'aller le voir, au moins de temps en temps. Ce que je fais. Il ne paye pas de mine, même s'il est bien balèze. Comme ça on dirait un peu un boucher, trapu, la bedaine, un visage sympathique, le bon boucher en somme, avenant, bon vivant, bon coup de fourchette, bonne descente, l'œil rieur, la poignée de main vaste et ferme de l'honnête homme, une certaine timidité parfois, une délicatesse... D'ailleurs, il n'est jamais avare de métaphores bouchères*. Il est très fin. Il a son franc-parler. Il est méchant, il veut te détruire, il vient vers toi, tu lui arraches un œil. Au plus simple, toujours. Comment? Avec le doigt... Tu veux que je te montre?... (On croit que l'aïkido est l'art martial le plus paisible, alors que c'est le plus radical. S'il y avait des compétitions, le spectacle ne durerait pas longtemps et il y aurait des morts.) On l'entend arriver de loin, car il traîne la savate comme personne d'autre. Comme le dojo est très spacieux, pour accueillir tous ceux qui viennent le voir de France et même d'ailleurs, il la traîne longtemps, la savate, pour faire le tour avant de se retrouver face à ses ouailles. C'est drôle. (Je l'entends venir de loin, de derrière, je dis alors à mon collègue à côté, sans même me retourner pour vérifier : v'là l'traîne-savates...) Mais là, une fois qu'il est sur le tatami, c'est le Big Boss. No comment. C'est lui l'patron. Si quelqu'un n'est pas d'accord, qu'il se présente, qu'il avance, on verra bien. Une fois, il m'a dit : Ton bras, c'est un bâton! Juste pour ça, pour cette image, ma visite fut extrêmement bénéfique. Ça a remis en question tout ce que je croyais savoir. Mon bras, désormais, est un bâton. Une autre fois, en me parlant de l'autre, de l'adversaire, il m'avait dit : il n'existe pas, tu t'en fous, oublie-le... Je finis toujours ses stages en rampant, cramoisi, la langue sortie, rêvant d'une bière bien fraîche et d'une bonne cigarette, dans un transat. Je n'ai plus de force, après m'être fait propulser tellement de fois dans les airs et m'être relevé bien trop vite. Je me dis à chaque fois que je devrais m'économiser, moins m'envoler, pour mieux tenir la distance, mais à chaque fois je me laisse prendre très tôt par l'ivresse de l'envol. Et puis parfois on n'a pas le choix, si on tient à son poignet, à son coude, à sa tête, il faut y aller, s'envoler d'une façon ou d'une autre. Comme je n'ai plus vingt ans, fumeur et pas sportif du tout, je suis vite épuisé. A force de tenir des postures martiales, basses, ancrées dans le sol, mes cuisses sont à la fin très douloureuses, ainsi que mes fesses. Ce matin, je me suis même demandé si je pourrais me lever. J'avais la sensation d'avoir des blocs de béton à la place de mes cuisses. C'est bon, d'être épuisé. Je vais me traîner pendant plusieurs jours, en boitillant, clopiner, monter ne serait-ce que quelques marches d'escalier me fera grimacer. Mais c'est tellement bon... A un moment, un type qui devait mesurer 1 mètre 90 et peser cent kilos, m'a regardé de loin droit dans les yeux. C'était une invitation, en quelques sortes. J'ai vite compris qu'il était très très fort, pas du tout dans la même catégorie branleur que moi. Il n'a pas dit un mot. Juste les yeux. C'était au bâton. Il me bouffait. Semblait essayer de me corriger, juste avec les yeux. Regards durs, toujours, un peu trop peut-être me suis-je dit au début : un pince-sans-rire? En fait, c'était un lieutenant du Big Boss, 4ème... 5ème... 6ème Dan... j'en sais rien... (Moi, je suis celui qui refuse de passer le premier (Dan), le dilettante mais qui s'assume, de l'école du hakama froissé je dis parfois, je trouve ça bien...) Alors, il me bouffait... Sur une technique où l'on est censé taper sur les doigts de l'autre pour au moins le perturber, lui, il me visait vraiment les doigts... Alors, j'esquivais, je tiens à mes doigts... Regard dur... (S'emparer de l'esprit de l'autre, c'est l'une des règles...) Quand c'était mon tour, je tapais à côté de ses doigts, sur le bâton, comme on fait d'habitude, pour qu'il n'y ait pas d'accident... il ne bougeait pas... je ne pouvais jamais terminer... Regard dur... Alors, à un moment, j'y suis allé franchement, j'ai même poussé un petit "uh!"... oh un tout petit, un timide "uh!"... et je lui ai visé les doigts, comme à la guerre... Ça a fait un bruit différent, son regard droit a un instant perdu sa trajectoire, il a aussi perdu sa posture le même instant et je l'ai transpercé alors de ma lance au niveau du plexus... Ce n'était pas un gros coup, sur les doigts, car je ne suis pas un violent... mais quand même... "uh!"... Légèrement confus, je me suis excusé, incliné même à la nipponne... Quelle erreur... Le truc à ne pas faire... C'est carrément l'insulte... (Un samouraï, à la grande époque, après une telle insulte, humilié par un manant, se serait ouvert le ventre, après peut-être, tout de même, avoir décapité le manant...) Je ne t'ai pas fait mal?... Les doigts... ça va?... Je l'ai dit sans la moindre ironie, qui aurait été très déplacée, juste parce que je n'aime pas du tout faire mal aux gens, alors après, si ça arrive, que je les aie blessés d'une façon ou d'une autre, je m'inquiète de leur état, qui qu'ils soient... Bref... regard encore plus dur... toujours sans un mot... N'empêche qu'à la guerre, il serait mort, à cause de son arrogance, de sa supériorité, bien réelle, écrasante même, indiscutable, évidente, trop évidente... A me fixer ainsi dans les yeux pour me faire la leçon... Moi, je regardais derrière ses yeux, vaguement (ça m'est facile car je suis myope) comme j'avais lu il me semble chez Musashi et le Big Boss, quelques années auparavant, m'avait dit : il n'existe pas, tu t'en fous, oublie-le... Je ne me souciais pas tellement de m'emparer de son esprit, qui était bien plus puissant que le mien, c'était perdu d'avance, j'évitais simplement de me faire taper sur les doigts... Sa leçon, je ne l'ai pas comprise, mais je sens que ça va me trotter longtemps dans la tête... Une montagne, le type, pas un mot, le regard droit, presque de tueur, la posture impeccable... Et moi, souriant, toujours le mot pour rire, parfois même à faire un peu le singe, ce sera peut-être ma leçon : on n'est pas là pour rigoler, ni pour sympathiser, ferme ton clapet, mon gars... C'est la guerre : une toute petite erreur et on est mort... Inutile de dire que j'ai évité de croiser son regard, ensuite, pendant les deux jours, car à mains nues il m'aurait désossé... D'autres l'ont fait à sa place... A la fin, je rampais, tout baveux, de la sueur qui me brûlait les yeux, je cherchais les filles surtout, pas trop costaudes si possible, les petites, les graciles, les légères... Je me suis trouvé une dame d'un certain âge, à un moment, un peu perdue, qui avait peur de tomber... On va y aller bien mollo, que je lui ai dit, on n'est même pas forcés de tomber... A la toute fin, j'ai repéré un petit vieux que je n'avais même pas remarqué en deux jours, bien plus petit que moi, tout sec, cheveux tout blancs, des lunettes à carreaux bien épais... Bien gentil, en plus, souriant, qui me dit que c'est la fin, qu'on va finir le truc bien tranquillement, ce serait pas l'moment de se faire mal... Parfait... On plaisante un peu... Dès que j'ai saisi son poignet, j'ai compris mon erreur... Il m'a ratatiné... Gentiment ratatiné... Merci, lui ai-je dit à la fin, en m'inclinant...
(* L'aïkido, c'est un couteau de boucher, un même très beau couteau de boucher, un bel outil, bien tranchant... Le bon boucher, avec, il taillera un beau steak...)
mercredi 24 février 2010
Parfois on croit être gentil, juste. Puis on se rend compte que l'effet est désastreux. N'était-on pas cruel, plutôt? (Il y a quelques années, j’ai reçu un coup de téléphone, dans l’après-midi, à l'heure du goûter. Une jeune femme dont je n’ai pas reconnu la voix disait, à toute allure, comme une phrase apprise par cœur, que même toute ma gentillesse lui avait fait très mal, avant de raccrocher, sans que j’aie pu dire un mot. Ça m'a hanté longtemps. Je n'ai jamais su qui c'était. Ai imaginé toutes sortes d'histoires. Peut-être seulement une erreur?) Je lui avais bien dit qu'un jour, peut-être, elle changerait de trottoir, en me voyant. Ça l'avait fait rigoler... Oh que non, ce n'était vraiment pas son genre, de changer de trottoir... Et puis, un homme comme moi, elle n'en trouverait pas d'autre, j'étais une sorte de rareté en somme... Ça n'a pas manqué. Pourtant je ne demandais rien, n'espérais même rien, n'étais animé d'aucun désir de revanche. C'était peut-être ça, le problème, pour elle, j'aurais peut-être dû vouloir me venger, ou la reconquérir. Mais j'étais juste inquiet pour elle, pour sa santé. Quelque part, maintenant, ça me rappelle l'histoire du rouge-gorge. Moi, l'oiseau, j'avais envie qu'il s'envole de mes mains, après l'avoir ranimé, même si j'aurais aimé aussi le garder dans mes mains... Mais je n'en avais pas le droit... Bref, une vieille histoire qui elle aussi m'en rappelait une autre. Oui, elle était très jolie, parfois... très jeune aussi... des yeux de chat... une voix très érotique... et puis des seins magnifiques... Ça me rend triste, quand j'y pense... Alors j'essaye de ne pas trop y penser... Elle m'a blessé?... Oui... Mais c'était très supportable... Je lui avais dit, tu sais mon cœur il est déjà brisé depuis longtemps... Moi et mes formules à la con... Mais c'était vrai... Et alors? Quel idiot... S'il n'y a plus de cœur à briser, ça ne vaut peut-être pas la peine... En fait si, ça peut toujours se briser encore un peu, en morceaux de plus en plus petits... Du sable, à la fin, de la poussière... Alors, à la caisse du supermarché, je me retrouve à faire la queue, juste derrière elle, je décide cette fois de ne pas être aimable comme la fois précédente... Je fais la queue à la caisse du supermarché, c'est tout, je n'ai pas fait exprès d'être juste derrière elle, je ne vais pas non plus me cacher, j'en ai marre d'être gentil... La caisse d'à côté se libère, j'y vais, comme je ferais avec n'importe qui devant moi, me retrouve cette fois face à elle... Pas un regard... Elle a sa tête des mauvais jours, peut-être bien celle de tous les jours... Alors on ne se connaît plus, c'est aussi simple que ça... Ce n'est pas la première fois... C'est tellement banal, triste... Ça doit venir de moi, forcément... Parfois, elle vient voir un film dans le cinéma où je travaille, je reconnais sa nuque par le hublot, car je suis physionuquonomiste... Alors j'ai un petit pincement... Ce n'est pas qu'elle me manque... Elle me fait juste souci... Je ne devrais pas... Ça ne me regarde pas après tout, si j'ai tout bien compris... Mais je ne peux pas m'en empêcher... Puis j'ai fait pleurer une fille, à l'aïkido, elle est tombée sur le dos et s'est cognée la tête... J'étais pourtant à genoux, et elle debout, je ne croyais pas qu'elle s'envolerait comme ça dans mon dos, je n'ai rien vu, l'ai à peine sentie s'envoler tellement elle était légère, j'ai juste entendu le bruit, sourd, quand elle est retombée... Toujours l'histoire du rouge-gorge... Elle est restée bien trois minutes sur le dos sans bouger, j'ai imaginé qu'elle était paralysée et qu'elle finirait en fauteuil... Puis, elle s'est mise un peu à remuer... Ensuite, je lui ai tenu la main, pendant qu'elle pleurait, assise sur le banc au bord du tatami, moi toujours à genoux... Elle venait pour voir ce que c'était, l'aïkido... Je me suis senti coupable... J'ai eu très peur qu'elle se soit fait vraiment mal... Elle m'a dit que c'était l'émotion... qu'elle avait trop l'habitude de l'enfouir en elle et qu'elle avait très honte... Non, c'est moi, qui suis honteux, je ne suis qu'une grosse brute... pardon... j'aurais dû... Et puis l'émotion, c'est bien, quand ça sort... Y'a pas à avoir honte... C'est bon, non?... Elle n'est pas revenue, cette jolie petite qui aurait pu être ma fille, avec son charmant accent d'Europe de l'est... Alors, je pensais avoir été doux, avoir fait le mouvement presque au ralenti... Marie, ma maîtresse d'aïkido, m'a un peu fait la leçon... Oui, je suis une brute... Même à genoux, je suis une brute... La nuit suivante, je rêvais que la petite que j'avais failli estropier mourait dans mes bras en pleurant... Mon côté romantique... C'était carrément déchirant... Je ne la connaissais pas... et voilà qu'elle mourait dans mes bras, le visage baigné de larmes... Et il n'y avait plus que ça... C'était le centre de l'Univers... Une sorte de piéta inversée... Tout le reste tournait vaguement autour... Des choses pas complètement affirmées gravitaient, des bouts de paysages, des fragments d'espace-temps, des filaments de mémoire, des objets, des animaux, des gens... dans tous les sens, sur les côtés, en haut comme en bas, à toutes les vitesses... Là était le cœur du Monde...lundi 25 janvier 2010
A 43 ans, je découvre Yasunari Kawabata. Juste ce que j'avais besoin de lire en ce moment. Dans un état proche de l'envoûtement, j'ai lu coup sur coup les belles endormies et nuée d'oiseaux blancs. Ça a créé en moi des résonances, comme si le roman se ramifiait en moi, se greffait même à mon roman personnel. J'aime le style limpide et précis, ce mélange de sensualité et d'onirisme, de cruauté et de tendresse. Cette sacralisation toute japonaise des choses. Le contenu est pauvre, sans le contenant qui lui convient. Cette quête permanente de l'instant parfait, qui est un art de chaque instant, forcément éphémère, forcément générateur de mélancolie et parfois même mortel, passée la floraison. (La pratique du go, puis et surtout celle de l'aïkido, m'ont appris l'importance primordiale de la forme. Quand la forme est belle, elle est juste. C'est même plutôt quand elle est juste, qu'elle devient belle. Il y a un équilibre, une harmonie, qui se voit, qui se sent. Quand la forme est laide, tout semble malade. La quête est celle de l'instant qui ne se répète jamais tout à fait, qu'on ne peut jamais figer. On ne le possède jamais totalement, même si on croit connaître le geste qui nous y a mené, le chemin. Sauf que ce n'est jamais tout à fait le même chemin. Car entre temps le monde a changé, les choses, nous-mêmes avons changé. On ne peut le reproduire à l'identique, l'instant. A cet instant, on fait vraiment partie du monde, comme une bête, ou mieux encore comme une plante, ou mieux encore comme un caillou, ou mieux encore comme un souffle. L'artiste est celui qui sait créer cet instant en le sachant éphémère. Tout est dans le geste, le mouvement, la respiration.) Je me suis souvenu de cette petite tasse qui appartenait à mon arrière-grand-mère Léontine. (Elle est morte quand j'étais tout petit, je ne me souviens plus, il faudra que je demande à ma mère.) Elle y buvait son café. Elle était très pauvre. Ne possédait que ça. Ma grand-mère la gardait dans le buffet comme une relique. Ça lui rappelait sa mère, assise penchée au dessus de la toile cirée à côté du fourneau, buvant silencieusement son café. (Elle en parlait avec tristesse, tendresse, la larme à l'œil, comme si ces moments du café avaient été les seuls moments heureux, même si, de son vivant, elle n'avait pas toujours été tendre avec la Léontine, qui était venue vivre un temps chez elle à la mort de son mari, un fardeau, on la mettait dans un coin, comme une vieille chose qu'on hésitait encore à jeter, encombrante, elle qui était si menue, discrète, on la regardait de travers... Quel réconfort ce devait être alors pour elle, de sentir la chaleur du café sur la terre cuite de sa tasse...) Il ne fallait surtout pas la toucher, sa tasse. On risquait de la faire tomber. C'était fragile, précieux. Elle avait déjà été rafistolée une fois. Quand ma grand-mère est morte, j'ai récupéré la petite tasse de la mémé Léontine. (Ainsi qu'un petit paquet de fines lettres soigneusement serrées par un très vieux lacet.) Elle aurait sinon fini à la poubelle, cette vieille tasse qui n'avait de valeur que pour ma grand-mère et pour moi aussi un petit peu qui en savais l'histoire. J'ai pris l'habitude alors d'y prendre mon café. C'était la tasse qui convenait. Mon café n'avait plus la même saveur. Le moment n'avait plus rien d'anodin. J'étais comblé, heureux. Désormais, je ne prendrais plus mon café que dans cette petite tasse... Jusqu'au jour où, sur la face externe de la tasse, le long de la fissure en Y qui avait été colmatée, j'ai vu se former une larme, épaisse, sombre... Je l'ai recueillie avec mon doigt... Elle était rouge foncé, poisseuse comme un sang bien épais... J'en ai eu un long frisson d'effroi, me souvenant que la mémé Léontine était très pieuse, j'étais comme une bernadette voyant une statue de la vierge pleurer des larmes de sang, moi qui suis un vrai mécréant, en tout cas pas du tout catholique, même si je me disais en même temps qu'il devait s'agir de la colle qui avait servi à rafistoler la tasse qui s'était liquéfiée à la chaleur du café. Quelques jours plus tard, au téléphone, j'en ai parlé à ma mère, qui s'appelle Yvette et qui raffole de ce genre d'anecdote familiale. Comment? La tasse de la mémé Léontine? Je ne vois pas... Mais si, tu sais, celle qui était dans le buffet et qu'il ne fallait surtout pas toucher!... Non, vraiment, je ne vois pas... Depuis, même si je l'ai conservée, je ne bois plus dans la petite tasse de la mémé Léontine. (J'ai même arrêté, quelques années plus tard, de boire du café.)vendredi 1 mai 2009
Cimino, reviens!... (Après avoir revu la porte du paradis...) A une époque pas si lointaine, je m'en souviens, on attendait avec ferveur le prochain film de Michael Cimino. Il y avait eu the deer hunter, puis la porte du paradis, deux films extraordinaires, des films monde, énormes, crépusculaires, fin des années 70, début des années 80... Fin d'une époque. The end. En 85, je suis donc allé voir l'année du dragon, qui ne pouvait qu'être un nouveau chef-d'œuvre. Grosse déception, quand même, car ce n'était qu'un très bon film, comparé aux deux précédents. Puis, peu à peu, Cimino s'est éteint. Qu'attend-on, aujourd'hui, du cinéma américain? Michael Mann nous a pondu le formidable collatéral, voilà, un des films les plus mémorables de ces dernières années, mais qui n'est peut-être pas plus finalement qu'un sommet de virtuosité sans doute très melvillien, et juste après il nous a pondu un gros navet boursouflé à peine regardable. Scorsese est parti depuis bien longtemps à la pêche à l'oscar... Coppola a pris un coup de vieux... Lynch fait de la méditation transcendantale, ne s'est toujours pas remis de la vision de Persona d'Ingmar Bergman... Les jeunes?... Tarantino nous amuse un moment, nous donne surtout envie de voir les films qu'il recycle, souvent bien plus intéressants... Lodge Kerrigan, oui, par exemple, c'est monstrueux, mais pas franchement dans le genre fresque épique... Beaucoup de choses autrement qui sont déjà périmées en quelques années voire même en quelques mois, comme les ordinateurs, qui fonctionnent sur le coup, par des sortes d'effets de mode, qui manquent très vite de mémoire vive. Je m'ennuie, moi, aujourd'hui, au cinéma, je m'endors, souvent, je sais de quoi je parle, je suis projectionniste... La dernière fois, c'était dans la brume électrique, que j'étais pourtant impatient de voir, alléché par des critiques enthousiastes, me disant que Tavernier, grand et passionnant amateur de cinéma américain, se réaliserait peut-être enfin là-bas, mais je n'ai pas trouvé la brume très électrique, hélas et je me suis littéralement endormi, il faut dire aussi que c'était juste après un stage de quatre jours d'aïkido et que j'étais très... très détendu... A un moment, un mouvement de caméra m'a semblé tellement gratuit et mal fichu, un simple effet, que je me suis dit : là, j'ai le droit de me rendormir... Voilà le genre de films qu'on attend, aujourd'hui... Alors, quand j'ai le cafard, je revois the deer hunter, parfois aussi la porte du paradis. Parce que c'est grand, on se perd dedans, ça remue, c'est beau. Et puis il avait sa façon de prendre son temps... On n'est pas pressé, quand même, d'arriver au bout d'un film... Ce n'est pas une corvée... Plus c'est long, plus c'est bon, quand c'est bon, non?... C'était le rêve de D. W. Griffith, le père de John Ford et Raoul Walsh, de faire des films de dix heures, vingt heures... Ça n'a pas suivi... Pas de temps à perdre... Pas assez rentable... (C'est peut-être la télé, finalement, qui a réalisé le rêve de Griffith, avec certaines séries...) Cimino, lui, il s'en foutait, du temps que ça durait, et que ça prendrait à faire, et combien ça coûterait, et il avait bien raison... Et puis l'histoire, celle de son pays, il la voyait à sa façon, et il avait bien raison, d'autant plus qu'elle était sacrément belle, son histoire, pleine de bruit et de fureur, de tendresse aussi... Voilà, c'était du cinéma, du grand cinéma, le Paradis quoi... Depuis, on dirait que la porte s'est refermée...mercredi 18 février 2009
Depuis que je fais de l'aïkido, j'aime encore plus les films de samouraïs. Toshiro Mifune était expert en kendo et en aïkido. Shintaro Katsu était aussi un magnifique sabreur, d'une autre école un peu bizarre. Juste les voir se déplacer est un régal. Leur rencontre dans Zatoïchi contre Yojimbo est pour moi très émouvante. Ce n'est pas le meilleur film de la série, mais on les voit s'affronter, enfin. Bien sûr il n'y a pas de vainqueur, entre deux icônes absolues du chambara. Zatoïchi est une série fabuleuse, le masseur aveugle un personnage entre Charlot et Dirty Harry. Les studios japonais produisaient, dans les années soixante et soixante-dix, des films populaires extrêmement racés. Kinji Misumi en a réalisé une tripotée, et tant d'autres "petits" maîtres comme Kihachi Okamoto, Hideo Gosha... Des films comme le sabre du mal, ou bien Hitokiri, ou encore le premier Zatoïchi de la série, sont pour moi des chefs-d'œuvre que je ne me lasse pas de revoir, qui m'émeuvent profondément à chaque fois par leur puissance dramatique, leur virtuosité dans l'action et leur splendeur artistique. (Les 7 samouraïs, mon Kurosawa préféré, avec chien enragé, je ne le range pas dans la même catégorie, même si c'est un de mes films de chevet, un monument de poésie épique, car c'est un jidai geki, antérieur au chambara. Ce n'est pas la même histoire. Le chambara, c'est le sabre, juste le sabre. C'est le jidai geki raclé jusqu'à l'os. Le sabre, c'est l'âme du samouraï. Ça en devient parfois très mystique.) Ma maîtresse d'aïkido a vite remarqué que j'aimais bien le boken, le sabre. Pas étonnant, avec tous ces films... Musashi lui aussi se battait avec un sabre en bois.







