Affichage des articles dont le libellé est café. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est café. Afficher tous les articles

vendredi 21 février 2014

À chaque instant je meurs. Ça ne se voit pas. Je suis discret. Je meurs alors discrètement. Surtout après une nuit blanche, je meurs. Les sauces étaient un peu lourdes et je n'aurais pas dû boire de café. Les convives toujours les mêmes à la même table rejouant la même scène où tout le monde semble faire partie du même monde mais n'écoute jamais personne vraiment. Alors du bruit... du bruit... on te pose une question et au début naïvement tu crois — mais non, tu ne le crois pas vraiment — qu'on attend une réponse et bientôt ta voix peu convaincue finit par se perdre dans le bruit... Rien ne se dit... Il ne s'agit que de reproduire le plus fidèlement qu'on peut un moment de convivialité... Chacun est venu avec son texte, toujours le même texte, paresseux, toujours la même figure, juste un peu plus fatiguée que la dernière fois et un jour, plus tôt qu'on le croit, il n'y aura plus que des squelettes à la table, qui finiront d'eux-mêmes par se disloquer — d'abord la tête, le crâne, qui tombera par terre ou dans l'assiette ensaucée — puis en poussière... De la tendresse pour une personne t'oblige à en supporter trois autres que tu décapiterais volontiers si tu avais ton sabre... Tu t'imagines alors te lever et dégainer, sobrement, sans haine, juste pour retrouver le silence, ce recueillement dans ta caverne dans la nuit juste avec le sifflement du vent... Mais tu finis par sourire, par regarder la scène de loin, comme toujours... Ce n'est pas que tu les hais... C'est juste qu'ils te dérangent dans ton agonie... Ah... s'ils étaient morts... Tu pourrais en parler bien mieux... s'ils étaient morts... Et tu n'aurais plus à les supporter... Mais quelle scène, tu te dis, même si tu la connais par cœur... Une cinquième convive est arrivée au dessert... Tout le monde ou presque, comme il se doit, en a dit des horreurs avant qu'elle n'apparaisse — cette vieille peau, dix fois liftée, figée dans un sourire monstrueux, chroniqueuse mondaine, élue au conseil municipal, ça fait toujours un peu d'argent, comme elle dit... Elle aurait été belle, dans sa jeunesse, aurait eu tous les hommes à ses pieds... Tu te dis que si tu étais écrivain tu en aurais des histoires à raconter et que tu serais bien cruel sans du tout l'intention d'être cruel car au fond tu es peut-être bien tout le contraire de cruel... Comment ne pas blesser les vivants?... Parce que la vie est cruelle, c'est comme ça... Parce que les humains sont pathétiques, toujours, et même de plus en plus se rapprochant du tombeau... Quand on te propose un café tu hésites un petit peu puis finalement acceptes, pour voir si ça t'empêchera toujours de dormir, le café du soir, un test, car parfois les choses peuvent changer... Le sommeil, plus tard, aurait pu te laver de tout ça... Mais le sommeil n'est pas venu... Ah... s'ils étaient morts... comme tu te sentirais plus libre d'en faire des personnages, s'ils étaient morts, des pantins dont tu remuerais les ficelles... Tes misérables amours, aussi, si de telles envolées ont eu lieu, si de telles créatures ont eu corps, il faudrait qu'elles soient mortes, définitivement... Alors, tu pourrais être juste, si tout le monde était mort, si tout ça était mort... Il n'y aurait alors plus que toi, agonisant, dans ce monde fané... Tu leur rendrais justice, en fin de compte, les vengerais même de la vie... Ce serait évidemment un vaste mensonge dit par un démiurge mourant, sans postérité, un piteux théâtre tout déglingué de marionnettes et de fantômes... Puis le monde avec toi s'éteindrait, enfin... À moins d'avoir pris un café, peut-être, qui te priverait alors du Grand Sommeil, celui de plomb, sans rêves, sans ors, sans rien, qui te condamnerait à une veille éternelle dans les décombres, assistant à ton propre délitement infini... Ta conscience, puis l'humanité en toi, puis toute vie en toi, comme en dehors de toi, épiphénomènes — effroi, joie, douleur...  peu à peu s'effaceraient... Matière... énergie... Chaos... Cosmos si on préfère... voilà...

vendredi 17 janvier 2014

Il est bossu. Difficile parfois de savoir s'il est de face ou bien de dos, son corps comme en permanence en quête d'une forme bien définie, tentant affolé toutes les combinaisons, toutes — sauf une, perdue à jamais — aberrantes. Parkinsonien et dyskinésique à un stade très avancé, me précise-t-il, son tronc, ses membres et sa tête se tordant violemment dans tous les sens, le visage un brouillon tout froissé de rictus remodelé en permanence, la bouche une plaie passant d'un spasme d'un côté l'autre, étrangement ne s'exprimant pas trop mal, ruisselante de bave, quand, un peu honteux sans le montrer, je lui présente mes vœux. — Et la santé, surtout, il avait d'abord enchaîné... Et toi?... Même pas une petite grippe?... Rien?... — Non... Rien... — Moi, je suis foutu, il conclut, grimaçant un sourire fataliste, exécutant malgré lui une danse très complexe, chaotique, improbable, grotesque, de tout son corps sans maître, exténuante même à regarder... Il y a cinq ans, il était projectionniste. Puis c'est arrivé. Une crise. Brutale. Irréversible. Puis d'autres. Maintenant il vient, le matin, faire quelques heures de ménage dans le même cinéma, son cinéma, je ne sais même pas s'il est payé. Pour conserver le lien social, il dit. Il se retrouve alors le matin tout seul dans ce cinéma fantôme à se débattre avec ce corps qui ne lui appartient presque plus. Une heure entière, aujourd'hui, à batailler, en vain, pour fixer le tuyau de l'aspirateur... C'est pas grave, je lui dis, tu le feras demain... rentre chez toi... tu en as bien assez fait... Quand il repart, c'est encore plus sale qu'avant. C'est même parfois le chaos... Souvent, il tombe, entraînant les choses avec lui. Mais il se relève. Toujours il se relève... Se cognant aux murs, aux portes, à tout, en permanence... Shootant, boxant en permanence dans les choses... Quand la substantia nigra, dite aussi locus niger, est atteinte, lis-je... Fumer et boire du café sont bénéfiques. Ça entretient la Substance Noire... le Lieu Noir... Hélas, il ne fumait pas, ne buvait pas de café, avant. Tandis que sa substance noire dégénérait, que la Place Noire se vidait comme après une exécution capitale, il s'était mis à croire beaucoup en Dieu, avant, dans le coin bureau de la cabine obscure de projection avait arrangé une sorte d'autel, avec des images pieuses, des photos de ses parents morts, une bougie, des objets douteux, des aliments périmés, chocolats moisis, petits animaux morts... offrandes en décomposition... suivait des messes à la radio... La mort de ses parents avait déclenché cette ferveur religieuse... Avant la mort de ses parents, longtemps, il avait voulu changer de sexe... Je suis une femme, disait-il, en ce temps-là... Il avait commencé alors à prendre des hormones, rêvait de castration, venait parfois faire le projectionniste en jupe, bas résilles, talons aiguilles, perruqué blonde platine... travesti peu engageant, pas du tout féminin, douteux et rendant douteux tout ce qu'il touchait, suant beaucoup, en permanence, le visage luisant de gras, malodorant — problèmes de glandes... se coinçait les talons dans les grilles de l'escalier métallique en colimaçon... de rage soudain hurlait et balançait les bobines contre les murs, tant et si fort que parfois des spectateurs terrorisés sortaient de la salle, croyant qu'un meurtre ou au moins quelque chose d'horrible avait lieu là, derrière le mur, derrière le hublot d'où jaillissait la lumière aveuglante... La mort de ses parents lui avait brusquement ôté tout fantasme d'inversion ainsi que toute colère... Au bout du chemin, jonché de pourriture, il n'y eut désormais plus que Dieu... Bientôt, son long... très long calvaire... D'où sa mine pas du tout misérable, fataliste et parfois même secrètement réjouie, peut-être même extatique... Quelle vie... quelle vie peu ordinaire... me dis-je, le regardant s'en aller...

dimanche 29 septembre 2013

Le soleil, aussi. J'étais toujours dehors. Je prenais le soleil. Je n'en avais jamais assez. J'avais toute une vie sans soleil à rattraper. Ma mère m'avait tondu, comme un mouton, dans le pré. Mon crâne alors aussi pourrait prendre le soleil. De l'aube au crépuscule, j'absorbais chaque rayon. Et la nuit, je prenais la lune. Je ne dormais plus. Je ne rêvais plus. Plus besoin, tout était remonté à la surface, à fleur de peau, et dans mes yeux. (Ce que j'ai dit à un psychiatre, plus tard, en buvant son café et en fumant ses cigarettes, lors de nos six ou sept séances : Le problème n'est peut-être, au fond, que de nature dermatologique... (Il faut dire qu'il avait son cabinet dans un appartement qu'il partageait avec une dermatologue...) Et vous alors? C'est plutôt Freud?... Jung?... (La synchronicité, vous y croyez?...) Lacan peut-être?... Vous me préférez assis? Sur le divan?... Un soliloque? Un dialogue?... Il ne voulait jamais me répondre... Il éludait... Parfois, je me taisais, longtemps, tellement je finissais aussi par me saouler, ou pour voir comment il s'en sortirait, lui, du silence... Au bout d'un moment, il répétait mon dernier mot, ou alors c'était moi, qui le répétais, pour lui épargner la corvée et parfois même on en rigolait, un peu... Pas un bavard, mais il m'était sympathique... Vous n'en avez pas marre, parfois, de tous ces œdipes?... Vous ne trouvez pas ça un peu trop banal, au bout d'un moment, toutes ces souffrances, toutes ces singeries?... Son œil fatigué me disait que oui... Alors, vous, j'imagine, vous allez me prescrire des pilules... N'est-ce pas?... Alors, je vous le dis tout de suite, je suis contre... Une pommade, à la rigueur, pour ma peau, je veux bien... et des gouttes, pour mes yeux... Puis, regardant sa montre — car moi je n'en avais plus — je me levais : Je crois que c'est l'heure, Docteur, que c'est fini pour aujourd'hui... Il acquiesçait, me raccompagnait jusqu'à la porte, on s'y serrait la main, bons camarades...) Je ne me reposais plus. Me reposer? J'étais chargé, comme une pile, au soleil. Et puis, dans le miroir, la fusion. Comme une bombe, j'ai fini par exploser. En même temps, je m'observais, comme un cas, un cas clinique... Je n'ai jamais su dessiner, heureusement. Sinon j'aurais des images bien plus pathétiques. La laideur m'a toujours sauvé. Car on finit toujours par rigoler. Heureusement... Je me souviens, quand j'étais étudiant en philosophie, j'avais pris dessin, en UV libre. Une très jolie fille était venue poser. On était une dizaine, derrière nos chevalets, à essayer d'en saisir l'essentiel, la ligne, peut-être l'âme. (Quel embarras, pour moi...) À la fin, on avait regroupé tous les dessins, pour les analyser... Quelques fous rires, bientôt, quand j'avais aligné mon dessin avec les autres... Le professeur, très grand, très fort et barbu comme Rodin, avait conclu que même un polio aurait fait mieux et même qu'un singe aurait fait mieux... Pas gentil pour les polios, ni pour les singes, je m'étais dit... Un handicapé, j'étais... un handicapé du dessin... Je m'étais défendu un peu en signalant que j'étais un gaucher contrarié, ce qui était vrai... Mais le rire m'avait sauvé, comme il m'avait déjà sauvé quelques fois et me sauverait encore... Ce n'était pas possible, tant de laideur, ce ne pouvait qu'être délibéré, le fruit donc d'un esprit et d'un talent hors du commun... Honnête, je disais non non... et alors en plus je devenais modeste... Je n'ai donc jamais su dessiner. Même en ayant pris des cours. Dessiner une oreille, par exemple, je n'ai jamais su... J'avais honte... Je lui avais fait un gros nez, à la fille magnifique qui était venue poser, un corps difforme, une mégère de cauchemar... Pourtant, je m'étais appliqué, suivant les instructions du professeur, un œil fermé mesurant de loin avec mon crayon la beauté... Que les autres voient mon dessin et rigolent, que le professeur me dise que j'étais incurable, que je n'avais même pas deux mains gauches, mais deux pieds gauches, ça ne me blessait pas du tout, surtout que j'étais gaucher du pied... Mais que la belle le voit, mon dessin, ça me gênait, me plongeait même dans la plus cuisante, la plus rouge des hontes, c'était un crime... un crime contre sa beauté... D'autant plus que, la dessinant, je m'étais mis à l'adorer... J'aurais voulu disparaître, ne jamais même avoir existé, quand elle s'est levée de son haut tabouret pour venir voir les dessins... Elle les a parcourus vaguement d'un air un peu blasé, feignant parfois l'intérêt car elle était gentille, avait le sens des convenances, puis, quand elle est arrivée vers le mien, une grande fille, brune, elle a soudain baissé un peu les yeux, troublée, les a ensuite timidement relevés, puis a légèrement souri, émue m'a regardé...

jeudi 26 septembre 2013

Tout finit par s'abîmer. On croyait l'âme capturée pour toujours et qu'on pourrait toujours la retrouver. Mais l'âme aussi s'abîme. (Se décolore même encore plus vite que la moquette du Waldorf Astoria.) Les fantômes de plus en plus pâlots avant de disparaître totalement dans l'Abîme. C'est ainsi. Les tout premiers cauchemars, l'Abîme. Peut-être aussi les tout derniers. Je me souviens que j'allais parfois le voir, quand il était planton, tout seul, l'après-midi, souvent le dimanche. Une toute petite gendarmerie. Il était détendu, quand il était tout seul, au bureau. Il tapait ses pévés, tranquillement, avec tous ses doigts, en fumant sa Gauloise fichée au coin des lèvres, s'arrêtait parfois pour faire tomber la cendre, boire une gorgée de café froid. (Qu'il fût savoureux ou infect, il avait toujours cette même grimace, quand il avalait son café.) On avait nettoyé au compresseur dans la cour sa première machine à écrire pour que je puisse m'en servir, il me montrait un peu. C'était tranquille. Pas d'accidents ces jours-là, ni de crimes, ni de suicides. Pas d'Horreur. J'allais fureter un peu dans les bureaux, regarder un peu ce qu'il y avait dans les tiroirs — j'ai toujours eu besoin de regarder dans les tiroirs — allais faire aussi mon tour vers les cachots. Il y en avait deux. La porte était toujours ouverte. Les pensionnaires étaient très rares il faut dire, un vagabond, parfois, ou un ivrogne en dégrisement... J'entrais. C'était tout blanc. Mais pas un blanc éclatant. Un blanc un peu cassé. Un wc à la turque. Propre. Un minuscule lavabo. Deux mètres sur deux mètres. Pas de fenêtre, mais un cafuron, en haut, bouché par un gros verre dépoli. Une lumière tamisée. Sol en ciment. Je déroulais la paillasse et m'asseyais dessus. Parfois même je refermais la porte derrière moi, après avoir fait coulisser plusieurs fois le judas avant d'entrer, pour le bruit, très particulier, du judas qui se ferme, comme un verdict, et le silence qui s'ensuit, je m'allongeais alors sur la paillasse, les mains derrière la nuque. C'était calme. Ça sentait le propre. C'était l'automne. Le soir tombait. J'aurais pu m'endormir.

mercredi 18 septembre 2013

Au moins, il est à l'abri, je dis au Singe. Mais le bruit, quand même, les trains, sur le pont, là-haut, les voitures en bas qui n'arrêtent pas de circuler. Et les gaz d'échappements... Et les piétons... Pas la plus tranquille villégiature... On regarde. C'est tout bien tenu. Il a même arrangé un petit bouquet, sur la table de nuit, coquet, à côté d'une petite pile de livres. Personne ne lui dérange jamais rien, me dit le Singe, qui passe souvent par là, lui, c'est son secteur. Il fait salon, on imagine. Peut-être même qu'il invite des copains. Même si on l'imagine mieux tout seul. Le soir, il rentre... Enfile peut-être même ses pantoufles et s'installe comme devant la télé... Et tous ces gens qui passent sans un regard. Ça doit être un sacré spectacle, quand on fait salon là, l'humanité. Ça le scandalise, le Singe, la misère. Moi, je suis plus résigné. C'est qu'il s'imagine, lui, le Singe, à la place. Moi, pas du tout. Trop bruyant, ce pont, trop de trafic, trop pollué, je m'en trouverais un plus en retrait, ou dans les bois. Je ferais mon deuil de l'humanité. N'en ferais en tout cas pas un spectacle permanent. On n'ose pas trop approcher. C'est privé. Quels livres lit-il? On ne le saura jamais. Et nous, on lirait quoi? Lirait-on encore?... On reprend notre virée. Pas une heure qu'on est dehors et déjà le Singe me dit qu'il a besoin de manger quelque chose. Il faut dire qu'il sort peu de sa ménagerie. C'est sa sortie hebdomadaire, aujourd'hui. Ébloui par toute cette lumière — pourtant basse — effaré par toutes ces sales gueules et ce bruit, il voit un peu des étoiles, a un peu les jambes en coton, grand singe tout traviolant, je le guette en permanence du coin de l'œil : si sa guibole lâchait, je ne sais pas si je pourrais rattraper un tel corpulent. (Tellement attentif à sa déambulation, qu'à un carrefour je ne vois pas un chauffard débouler et que c'est lui, le Singe, qui me tire par le bras et me sauve d'un probable emboutissement...) À l'heure du thé il lui faut alors son kebab. Pas qu'il ait vraiment faim. Mais ça le désangoisse, il me dit. On s'assied à une terrasse de fast food rue Chevreuil. Car ça se termine toujours rue Chevreuil. Il a toujours besoin qu'on s'échoue rue Chevreuil — c'est la Destination. Sitôt passée la place Jean Macé, invariablement : Tiens, on pourrait aller... rue Chevreuil?... Tu connais?... Et de manger. (Un chevreuil?) Il s'inquiète que je ne prenne qu'un café. Ma frêle humanité... Il me trouve à un moment à la fois zen et nerveux, ce qui me plonge dans une brève mais profonde réflexion. C'est une rue peu passante, la rue Chevreuil, plutôt résidentielle, un peu terne, un peu morne, chaque jour égale, sans soubresauts, comme hors du temps. Je regarde alternativement le Singe engloutir — délicatement — son kebab et le fond de ma tasse de café vide que je tourne entre mes doigts. Il parle... il parle... Manger le requinque... J'ai droit à tout son épisode suisse de faux musicologue et traducteur n'entendant rien à l'espagnol, avec dizaines de personnages colorés, une Argentine volcanique, hystérique, à un moment, mitraillant de jotas son mari baron de presse musicologique à gros cigare qui conclura plus tard à son propos, vous ensuquant dans son accent vaudois placide, mais sournois comme du papier tue mouche :  femme magnifique, mais caractère impossible... décors variés, action tourbillonnante, on se retrouve à un moment sur le tournage de Passion de Godard, Piccoli se met même soudain, sans raison, à gesticuler et à gueuler, on rencontre plus tard, dans un manoir lausannois, une actrice mystérieuse, œuvrant clandestinement entre deux films dans l'escroquerie musicologique orchestrée par le Singe, une imposture bien huilée et juteuse — pour se payer sa coke? — la porte, lourde et ouvragée, s'ouvre, lentement, fais comme si tu ne la reconnaissais pas lui avait recommandé son copain l'entremetteur, l'œil malin, dont c'était certainement la maîtresse : Dominique Sanda, ou alors son sosie, le voile ne sera jamais vraiment levé — impeccable, comme négresse, à chaque livraison, pas une virgule à changer, une Grande Dame, vraiment, de grande classe et de grande culture, incognito, c'est même elle qui se tapait tout le boulot... Les passages à la douane avec des liasses de biftons plein les chaussettes, le caleçon... L'argent coulait à flots... (Et qu'ai-je gagné au bout du compte? Une R5 neuve... marron...) J'ai froid... Il échappe une frite enduite de sauce au poivre sur sa manche de chemise — camoufle la médaille par un revers de plus, ni vu, ni connu, plutôt content du résultat... Quel cochon, je lui dis gentiment...

jeudi 29 août 2013

Ma mère a un gros bubon dans le cou. Gros comme une pièce d'un centime. Protubérant, gras, suintant un peu. Un peu comme un téton. Elle m'attire à elle et voudrait que je m'y frotte. Mais je ne me laisse pas faire. Je la vois bien venir : m'y frotter... et ce sera bientôt à pleine bouche que je pomperai avidement son ignoble machin... Mais c'est dégoûtant, tu devrais aller voir un médecin... je lui dis, la repoussant, écœuré. Toujours agrippée à moi, elle m'hurle : Mais c'est de l'or!... Heureusement, je parviens à me libérer tout à fait des serres de ma mère. Lui reconseille d'aller voir un médecin. De l'or!... De l'or!... elle continue d'hurler, vraiment effrayante. Du pus, oui... je me dis, mais ne lui dis surtout pas, qu'elle ne sache pas l'ampleur de mon dégoût, je ne voudrais pas non plus lui faire trop de peine — je la sais tellement généreuse, nourricière... Du pus, de l'or, c'est peut-être bien la même chose, c'est jaune, elle a donc peut-être bien raison, je finis par me dire, mais qu'elle ne compte pas sur moi pour venir la téter, m'accrochant à son cou pourrissant tel un vampire assoiffé de pus et non de sang. Qu'est-ce que j'en ai à faire, moi, de l'or... Il faut faire soigner ça, m'man, tu vas quand même pas garder ce truc... Elle rigole, me dit qu'elle se soigne au café, qu'elle en boit des pleines cafetières, qu'elle est même devenue caféinomane... Ma mère qui ne boit jamais de café, ou alors largement coupé avec de l'eau, ça m'inquiète... Elle est complètement hystérique... Et ce bubon est vraiment pas joli, semble même toujours croître, plutôt une pièce d'un euro maintenant... Survient ma sœur, complètement hystérique elle aussi, ne pouvant plus s'arrêter de rigoler et de bondir dans tous les sens, talonnée par je suppose son nouveau compagnon, un grand échalas chauve, ravi, aux airs d'idiot du village... Une maison de fous, je me dis en me dirigeant vers l'évier de la cuisine. Au dessus duquel je me racle la gorge : en sort de la cendre... To smoke... or not to smoke... me vient à l'esprit, me réveillant un peu pâteux, mais reposé... Plus tard, en fin de matinée, je me retrouve au pôle emploi. On m'y apprend que je ne suis plus chômeur de longue durée, mais de très longue durée, une toute nouvelle catégorie qui existe depuis ce printemps et que j'aurai ainsi droit à un accompagnement renforcé. Même si en ce moment je travaille dans un cinéma? (Oui.) Je souris à la conseillère un peu revêche, à lunettes à grosses montures en plastique, la quarantaine, beige. Et puis ensuite, ce sera chômeur de très très longue durée? je lui demande, mais ça ne la fait pas sourire du tout. On va vous orienter prochainement sur des secteurs porteurs, elle m'annonce, très sérieusement. Porteurs de quoi? je m'enquis, le sourcil soudain grave quand juste avant il était plutôt circonflexe, même si je connais bien la réponse, que je garde pour moi : de toutes sortes de tracasseries et même des pires misères. Ça ne l'amuse pas. Comme c'est encore une nouvelle conseillère, qui m'annonce aussi que la prochaine fois c'en sera encore une autre, je lui ressers mon habituel baratin, concluant comme toujours sur mon absence totale d'ambition, mon peu d'entrain. Ce que je veux?... Mais être tranquille, madame... Bon, me voilà maintenant enchaîné à la photocopieuse, à constituer l'énième dossier. Vous voulez que je vous fournisse des papiers alors que vous avez déjà dans votre ordinateur les mêmes informations mais sous une autre forme? Oui, elle me fait, c'est comme ça. Bien, ça m'occupera un moment, je conclus, sans la moindre ironie, ni le moindre agacement, radieux, qu'elle comprenne bien ma position. Une heure trente grosso modo, pas moins de 300 photocopies, une par une, patiemment, méticuleusement, industrieusement, et avec le sourire, j'entends encore le bruit... Enfin dehors, je m'arrête sur le chemin du retour Place Carnot à une terrasse de café, plus pour goûter le doux soleil qu'autre chose. Enfin, je soupire. J'ai mes lunettes de soleil sur mon nez. Le soleil me chauffe agréablement les os. Un petit nuage paresseux débouche d'un toit et s'avance, sans hâte, tranquille, dans le ciel tout bleu : le salue d'un plissement d'yeux. On m'amène mon café verre d'eau. J'ai posé un livre sur la table mais je ne l'ouvre pas. Je regarde autour de moi. Bientôt, une abeille se retrouve à zzzzzzayer autour de mon café. Lui abandonne la soucoupe avec le reste de ma dosette de sucre que je saupoudre dessus. L'observe fasciné s'affairer. De très près. Longtemps. Me revient Schopenhauer, que j'ai un peu lu dans ma jeunesse, la Volonté qui anime l'abeille affairée, inlassablement. Mais aussi les personnes autour de moi. Qui anime tout être, toute chose peut-être aussi. Le petit nuage paresseux alors aussi. Un lycéen attablé avec une jolie fille pourvue de jolis pieds me demande l'heure. Presqu'une heure vingt. La serveuse, mais peut-être la patronne car les autres sont en noir, la cinquantaine, souriante, toute bronzée, jolie robe imprimée, butine de table en table, vieille abeille déjà... La Volonté qui nous gouverne. Même moi, qui en suis tant dépourvu. La volonté de ne pas en avoir procède de la même Volonté. On n'y coupe pas. Dans tous les cas, futur cadavre, on est fichu. Je repense à l'abeille, qui fait son miel, son or. Je repense à ma mère, dans mon rêve, son bubon purulent dans le cou : Mais c'est de l'or!... Me revient alors Lao Tseu : Pourquoi si singulier?... Je sais téter ma mère...

lundi 17 décembre 2012

J'ai quand même eu l'énergie et juste avant l'envie ou alors l'idée de lever un bras. Depuis le temps que j'étais là sans bouger et parfois même sans respirer. Égal à une chaise. Égal plutôt à un canapé dans ce cas à mémoire de forme. À mémoire de forme. J'avais fini par ne faire plus qu'un avec lui, lui prêtant ma forme, me lovant dans sa mémoire infinie. Hybridation plus ou moins réussie. Parfois quand même une partie de moi s'échappait. Une partie informe. Une partie rebelle à toute absorption car rebelle à toute mise en forme et donc à toute mémoire de forme. Non! Je ne suis pas un canapé! Mais quoi, alors?... Un ermite, peut-être, je me suis dit, considérant mes ongles de pieds et de mains qui avaient tant poussé en mon absence, mes cheveux en broussaille, ma barbe collante, le fumet capiteux qui émanait de moi. J'ai regardé ma montre. Oui, mais quel jour? je me suis demandé. Et quel mois? Quand j'ai su, j'ai fait les yeux tout ronds. J'ai alors allumé la radio. Savoir ou en était un peu le monde. Pas grands changements. Ai consulté mes différentes messageries. Personne n'avait cherché à me joindre. Ouf. J'ai mis du temps à me redresser, tant mon corps était solidaire du canapé. Avant d'atteindre la station debout j'ai dû longuement me masser les jambes dont les muscles semblaient avoir fondu. Sous la douche brûlante, j'ai dû m'asseoir, car la tête me tournait et mes cannes flageolaient. Me lavant les cheveux, je me suis souvenu que je n'avais plus de coiffeuse, partie à la retraite, qu'il faudrait que je m'en trouve une autre et ça m'a plongé dans une terreur abyssale, comme si le monde que je retrouvais n'était plus du tout le même monde et qu'il fallait que je reprenne tout du début, que je réapprenne à vivre. Ça m'avait pris tellement de temps pour en arriver là, pour avoir quelques repères plus ou moins fiables, rassurants et là soudain je me retrouvais dans un monde étranger, sans mémoire de forme, de moi. Tous mes itinéraires avaient disparu. Le labyrinthe avait changé de forme. Comment allais-je faire? Les salons de coiffure ne manquaient pas. Il y en avait même tellement. Mais lequel choisir? Oserai-je pousser la porte? Comment sera la shampouineuse? Autrefois, elle était blonde, douce et pulpeuse, sentait un peu comme l'herbe fraichement coupée et le lait, j'aurais passé ma vie la tête renversée dans la cuvette. Si le paradis existe, ça doit ressembler à ça, abandonné aux doigts experts d'une shampouineuse. Mais pas n'importe laquelle. Partir, au petit bonheur, redécouvrir le monde, je me suis dit alors en me rasant le nez collé au petit miroir pendu au dessus de l'évier, car il ne s'agissait pas seulement de retrouver une coiffeuse et une shampouineuse mais de retrouver le monde, au moins un monde, un petit monde déjà. Ma tête s'est remise à tourner, envahie par l'excitation mêlée à la peur de l'Inconnu. Un tel projet, soudain. J'ai dû m'asseoir. Pas trop vite, je me suis dit. Le monde est-il à mémoire de forme? je me suis demandé. La question m'a occupé longtemps en me coupant les ongles, dans la cuisine, les pieds sur une chaise. Je suis repassé dans le salon, ai regardé longuement le canapé qui avait repris sa forme de canapé, impersonnel, sans moi dedans, ai été tenté d'y retourner pour de nouveau m'y perdre. Mais j'ai résisté. J'ai résisté aussi à la tentation de sortir aussitôt dans le monde et le parcourir en courant et riant comme un gamin récemment bipède au printemps. Ne pas se précipiter. On n'était pas au printemps. L'ivresse pourrait m'être fatale. Je suis retourné dans la cuisine, me suis fait un petit café, l'ai bu tranquillement, puis un deuxième, en écoutant la radio, des voix, assis sur une chaise en paille qui grinçait au moindre de mes mouvements, me disant qu'elle n'était pas à mémoire de forme, la chaise, seulement une station temporaire, que le monde non plus n'était sans doute pas à mémoire de forme même si la question continuait quand même de se poser et que tout même était tellement douteux, sujet à questionnements sans fin, sans issue, le coude sur la table, me massant le menton, jetant parfois un œil par la fenêtre, les toits de tuiles orangées, les cheminées, le ciel tout gris.

lundi 1 octobre 2012

Une seule chose me manque vraiment, depuis que je suis mort. C'est fumer. S'il y a une chose que j'ai aimée, dans cette vie, c'est bien ça. J'essaye de ne pas trop y penser, sinon je vais finir par regretter d'être mort. Ça va même devenir l'enfer. Je m'en grillerais bien une, quand même... Avec un petit café. Je mettrais un disque de Thelonious Monk... J'écoutais souvent Solo Monk... En boucle... Sphère, ses parents l'avaient aussi prénommé... Souvent, dans les gares, les aéroports, il se mettait à tourner sur lui-même comme un dervish... Sphère... Mes orteils en éventail de paresseux se mettraient alors doucement à remuer... Sphère... La vie, quand même, parfois et même souvent, c'était pas mal. Il y avait comme ça des petits moments parfaits... Je venais de m'offrir une nouvelle cafetière expresso, calandre chromée, 19 bars sous le capot, ça dépotait... Quelques jours avant de trépasser, j'étais allé voir mon médecin, pour des histoires de cholestérol... Tes taux ne sont pas non plus énormes, qu'il m'avait dit... On avait comparé avec les siens... Il m'enterrait... Et puis ta tension est bonne... Un an auparavant, alors que je dépassais à peine, ç'avait été le branle-bas de combat, il avait froncé les sourcils gravement, me faisant des petits dessins avec du gras qui souriait et du gras qui faisait la grimace, que je comprenne bien, moi à qui il faut toujours faire un dessin, que l'heure était grave, que la guerre était à nos portes, réunion d'état-major et tout, les cartes et la boussole, on va les attaquer par là, par surprise, réglons nos montres, tenue de camouflage, percer leur flanc gauche puis les prendre à revers, baïonnette au canon, la passion guerrière nous avait submergés... Moi, bon petit soldat et même héros dans l'âme, garde-à-vous!... repos!... revue de paquetage, démontant remontant même mon arme les yeux bandés les mains derrière le dos, l'œil vif, ami!... ennemi!... ami!... Et maintenant, alors qu'il me semblait avoir crevé le mur du gras, envahi par l'ennemi, il me disait que finalement... il n'y en avait pas tant que ça... De toutes façons, j'avais tiré avant de venir mes propres conclusions, m'étais même remis à bouffer modérément du saucisson et à boire du vin rouge... Si le bon gras dans mon sang se transformait en mauvais, passait en masse à l'ennemi, autant alors bouffer directement du mauvais, qui était tellement bon... Méfie-toi de tes amis, choie tes ennemis, je retournais ainsi à mon Sun Tzu... Tout n'était plus question désormais pour moi que de gras global... Et ceux qui crèvent de faim alors, ils en ont du cholestérol, hein?... Je lui avais parlé aussi de mes crottes... Comme elles avaient changé, depuis un an, avec toutes ces sardines... Il m'avait alors parlé de Gandhi, qui lui aussi était coprologue du dimanche... Et puis peut-être aussi que tu fumes un peu trop, m'étais-je dit... Dans ce brouillard épais, on ne distinguait même plus les amis des ennemis... Et il m'avait dit la même chose, quelques jours plus tard, quand je m'étais déjà résolu à fumer moins... Que chaque cigarette soit comme la dernière... parfaite... une brume légère, un petit nuage paresseux dans le ciel tout bleu, le signal d'un Indien... Bon, c'est ma pause, on va s'en griller une? qu'il m'avait dit. Et on était sortis, mon médecin et moi, on s'était un peu éloignés de son cabinet, que des patients ne risquent pas de nous voir, il pleuvait, on s'était abrités sous l'auvent d'un fleuriste et on s'en était grillé une, continuant à parler avec passion de Gandhi et de ses crottes...

samedi 31 mars 2012

Il y a quelques jours, j'ai dû me rendre à la mairie faire certifier conforme ma signature dans une sombre affaire de saucisson, pardon : de succession. (Le tonton Roger...) Après cette menue corvée, je comptais bien aller me réconforter amplement à une terrasse au soleil Place Carnot, regarder un peu les filles passer, flemmarder un peu avec un livre, à cet effet avais embarqué un fin ouvrage pris sans trop réfléchir traînant sur mon canapé : l'homme sans postérité. En chemin : Tiens, c'est quand même marrant, d'avoir pris ce bouquin-là... Alors, sur la table, devant la secrétaire de mairie, pendant les formalités, je l'ai posé... Je trouvais ça  tellement approprié... En sortant de la mairie, content de n'y être pas resté plus de cinq minutes, avec ma grosse enveloppe et mon bouquin, j'ai croisé un type qui y entrait et nous nous sommes salués. Ça roule?... il m'a lancé. (Drôlement!... j'ai répondu.) L'ancien directeur de mon premier cinéma, viré depuis et au chômage pour avoir traité devant la presse locale son patron de voyou, de scélérat, et caetera... ce qui n'était pas faux... C'est lui qui m'avait conseillé le bouquin en question, il y a quelques mois, au spleen, le café en bas de chez moi, où on avait taillé la bavette. (Le seul directeur de cinéma que j'ai croisé qui connaissait et aimait vraiment le cinéma, et je peux dire que j'en ai croisé un paquet, des marchands de pop corn totalement incultes aux regards bovins, le plus pénible aussi, dans son genre parfois hystérique.) J'ai trouvé ça décidément marrant, et approprié. Bref, je me suis retrouvé bientôt au soleil, comme je l'avais planifié, tranquille, j'ai levé ma tasse de café dégueulasse en l'honneur du tonton Roger... Je l'aimais bien, le tonton Roger, le dernier personnage majeur de mon enfance qui disparaît... Merci, Roger, pour le 1/10ème... Tu n'étais pas bien riche... Mais quand même, t'en avais mis de côté pas mal, j'aurais pas cru... C'est ça, souvent, les gens modestes... La peur d'être dans le besoin un jour, le bas de laine, au cas où... Moi je suis pareil... Lui en plus il avait connu la guerre, celle de 40, le rationnement, à 9 dans un deux pièces... Il était mineur, le tonton Roger, de fond même, c'était le grand copain de mon grand-père, du pépé qui était son voisin de palier ça circulait librement d'une turne l'autre c'est même comme ça que mes parents se sont connus, il le faisait parfois tourner en bourrique le pépé, il aimait bien lui faire des blagues, au fond comme en surface... Le pépé lui plutôt genre naïf... jamais rancunier... il rigolait y compris de lui-même, avec le Roger... Mon Roger, il disait... Des bons copains... Quand j'étais tout gamin, le tonton Roger me glissait une pièce et m'envoyait à l'épicerie acheter du passe-toi-z'en... J'y allais... Puis je revenais, lui rendais sa pièce : Y'en a plus, tonton... T'es sûr? Tu t'es pas trompé de nom? qu'il me demandait avec son accent stéphanois authentique et son fin sourire goguenard... Moi j'étais bien naïf, un peu comme le pépé, les chats font pas des chiens... Parfois même, j'y retournais... A l'épicier : Si si monsieur, c'est une poudre, dans un sachet... La fois d'après : Et en pommade, vous l'auriez pas?... Sacré tonton Roger... Il finissait par me laisser la pièce... J'en ai eu un peu la larme à l'œil, quand j'y ai repensé... Je me suis souvenu aussi de la dernière fois où je l'avais vu. Il était bien mal en point. Je m'étais dit en partant que c'était la dernière fois que je le voyais, le tonton Roger et je m'étais longtemps attardé sur le palier, la main sur son épaule, on avait parlé de nos bêtes, je venais de perdre Mouchette et lui sa chienne était toute mal fichue, on disait qu'on s'attachait, que ça faisait de la peine, quand elles mouraient, nos bêtes, mais que c'était la vie... Peut-être la conversation la plus intime, la plus émouvante qu'on ait jamais eue lui et moi, nos bêtes... Ma main sur son épaule toute décharnée, lui qui autrefois était si costaud, sacré gaillard, il n'était plus qu'os et peau... Il m'a regardé m'en aller... Je me suis retourné plein de fois pour lui faire signe de la main et je crois qu'on savait tous les deux que c'était la dernière fois qu'on se voyait... Puis j'ai fini, au soleil, l'homme sans postérité. [Même s'il a laissé après lui d'autres traces, celles-ci s'effaceront comme s'efface tout ce qui est terrestre, et quand enfin tout aura disparu dans l'océan des jours, les choses les plus grandes, les plus grandes allégresses, lui disparaîtra d'abord parce que tout en lui sombre déjà tandis qu'il respire, tandis qu'en lui persiste la vie.]

mardi 13 mars 2012

Levant le nez de mon brand's haide : Quand même, il exagère... avec un petit ricanement — uh uh uh — intérieur... Le salaud, il m'a tout pris... me malaxant le lobe de l'oreille droite... Un cas de plagiat à rebours... Oui oui, tout, le scélérat, sans même me laisser le temps d'en placer une. J'étais autrefois sur le point de me lancer, quand... Je vois alors, à bâbord, se profiler la petite vieille qui démégote le trottoir. Elle est courbée, son regard perçant d'échassier scannant le bitume, grommelant, lèvres minces et sèches comme un coup de crayon, ses pattes d'échassier également. Alors je la regarde arriver. Lentement. Du pied droit elle expédie chaque mégot haineusement dans le caniveau. J'allume une cigarette, ingurgite le fond de mon café infect et froid en grimaçant, puis : Ah... le soleil... en fermant les yeux et m'étirant les bras... Une fille saoule à côté n'a pu retenir sa tête qui a cogné lourdement la table et ça m'a fait sursauter... Plus de peur que de mal, heureusement, ça a semblé la tirer de sa torpeur, elle s'est frotté un peu le front rougi avec un sourire gêné idiot de tous côtés... J'ai fait celui qui n'avait pas vu, pas entendu... Pas la gêner plus... (Plus tard, elle s'est endormie...) Ah!... elle en a oublié un!... mais qui était un peu en retrait... revenant à ma petite vieille démégoteuse... Ah!... Pfffff... Ah!... Chhhh... Qu'elle fait, en passant, genre de locomotive à vapeur au ralenti... shootant dans les mégots... Un sport, je me dis... Ça la maintient... Tout du pied droit... Et elle a disparu. Je la vois souvent. C'est son quartier, son trottoir et elle abomine les mégots. Des années que je la vois, courbée, sifflant entre ses lèvres serrées des horreurs pas même articulées et le bruit de son soulier... Tac... Tac... Fffff... Tac... Ffff... Ils ne mettent pas de cendriers sur les tables, à cette terrasse... Il y a de quoi faire... Elle ne lève jamais le nez... Plus tard, je la vois qui revient, à tribord, avec son pain... Cette fois, tout du pied gauche... C'est bien, elle muscle les deux côtés... Je me souviens alors du mégot que j'ai pichenetté devant moi sur le trottoir... J'ai presque honte, soudain, pas loin d'aller ramasser l'infâme subrepticement et l'enfouir dans ma poche comme on faisait à l'armée... (Ma poche puait le tabac froid...) Mais bien trop engourdi dans ma flemme solaire pour agir... Ce n'est qu'un mégot, une roulée c'est plus discret, si ça se trouve elle ne le verra même pas... Tac... Tac... Fffff... le mégot s'envole superbement et va percuter une jante de voiture avant de mourir dans le caniveau... Elle est forte des deux pieds... Je la regarde qui s'éloigne en maugréant... M'étire une fois encore en me frottant les bras et en bâillant... (Entre temps, le soleil s'était empêtré dans les branchages encore nus...)

samedi 3 mars 2012

Toujours empli de l'absence de Pearl White, mais équipé de mon brand's haide, j'ai caboté mollement jusqu'à la Place Carnot. Au moins en tant que plante y soigner un peu ma carence en vitamine D d'oiseau urbain de nuit. Un monde... dès qu'il fait beau, ils sortent tous de leurs terriers... Au pire, j'irai dans l'herbe... Gare aux crottes de chiens... Mais une place sur le trottoir plein soleil était libre... On aurait dit qu'elle m'attendait... Tout ce monde... et tous à chercher une table, glapir qu'il n'y en a plus... Ils ne la voyaient pas, celle-là, la mienne... Peut-être un trou dans l'espace-temps... Je m'y dirige, donc, sans crainte ni précipitation, m'y installe, remonte les manches de ma chemise jusqu'au milieu du biceps, plus la surface de peau est grande mieux c'est pour bien capter la D, presque envie de me mettre tout nu... C'est pour le cancer, la D, ça fortifie les cellules, plus vaillantes alors à reconvertir celles qui ont été séduites par le côté sombre de la Force... A la fois, n'en faut pas trop, sinon Mélanome s'invite, tout noir et puant dans son vêtement miteux resté trop longtemps au grenier... Toc toc... Faut ce qu'il faut, modérément... Gaston passe devant et s'arrête : on s'en sert cinq : Prenez le soleil? — Et comment!... Il a toujours sa casquette de pépé sur son crâne chauve, moustache, un peu Choron, veste d'hiver... Il repart, me rend le soleil qu'il avait éclipsé derrière sa tête de lune, deux doigts sur la visière... Deux Russes, à tribord... Qu'est-ce que ça cause les Russes et fort... Heureusement, ça cause en russe... Des costauds, mâchoires carrées, cheveux en brosse, blonds, bien slaves, comme sortis d'affiches de propagande d'URSS, habillés chic, un peu voyant à la fois... Peut-être bien des maquereaux... Parce que dans le secteur j'ai cru parfois repérer des prostituées d'Europe de l'Est, qui doivent opérer sous les voûtes de Perrache... Alors je ferme les yeux, telle la plante épanouit ses feuilles, c'est bon... Mais quand même, au bout d'un court moment : Pourraient pas la fermer ces Russes?... Sitôt pensé ils se lèvent et s'en vont... Au même moment, le soleil ardent commence à se glisser sournois derrière un panneau signalant que la place est réservée aux handicapés... Voilà peut-être pourquoi... Le café est dégueulasse mais l'eau du robinet se laisse boire... J'ouvre enfin mon brand's haide... Sur la terrasse en face j'ai cru reconnaître une jeune femme mais l'ai laissée, indifférent, se noyer dans ma myopie... Une plante, pas un lapin... [21.3.1946 : sur papier cul britannique. Jaune bouteille gisait la lune fêlée, j'eus un renvoi en bas dans la brume violette (plus tard encore).] Ça me ressuscite soudain Pearl White et qu'elle a disparu. Je me demande maintenant si ce n'était pas la lune, qu'elle regardait. C'était peut-être la nuit. J'avais cru que c'était le jour, dans un jardin j'imaginais, mais me trompais peut-être. Et puis, elle buvait, Pearl White. Peut-être qu'aussi elle a eu un renvoi, dans la brume violette, après avoir contemplé la lune fêlée jaune bouteille qui gisait... Ça me serre le cœur soudain, à moins que ce soit le café... Elle a disparu... The lady vanishes... Je me retrouve alors dans un train... Elle disparaît... J'en ai presque un peu les larmes aux yeux, parce que Pearl White a disparu, dans le train... Était-ce la lune qu'elle contemplait ainsi songeuse? Ou un oiseau bleu et jaune dont les trilles éclaboussaient les Grands Feuillages?... La question m'habitera longtemps... [Ça s'appelle comment : un divan sans appuie-tête ni ressorts et qui n'a plus de tissus?] C'est alors que deux Russes sont venus s'asseoir à la table à côté. Deux autres Russes. Pareils à la fois. Des Russes de propagande. Qu'est-ce que ça cause, les Russes, et fort. C'est donc la table des Russes, qui vont toujours par deux. Je referme mon brand's haide. Le soleil commence à rejaillir de derrière le panneau : un genre d'aube latérale et blanche : Pearl White... Avant de mettre les voiles allume une cigarette pour voir où va le vent. Étirement des bras, doigts écartés, poings fermés pouces dedans. Coup d'œil sur ma montre : batteries rechargées. Grattement subtil de tête d'un doigt comme pour stimuler l'aire de cervelle dessous. Que de questions, en ce moment... Un divan sans appuie-tête ni ressorts et qui n'a plus de tissus...

mercredi 25 janvier 2012

Il faisait froid, à St Étienne, ce jour-là, le café était dégueulasse, j'avais une heure à tuer avant un rendez-vous bien plus chiant que la mort, à supposer que la mort soit chiante ce qui n'a jamais été prouvé et je crois bien que ça n'avait aucune importance, tout ça, que j'aurais pu me trouver n'importe où, n'importe quand, avec n'importe qui, le café aurait même pu être délicieux et ç'aurait pu être au printemps ça n'aurait rien changé. Alors que ma mère était aux toilettes, parce que j'étais avec ma mère ce jour-là et on avait rendez-vous chez un notaire, je me suis entraîné à sourire avec les dents. Je n'ai jamais su sourire avec les dents. Le genre de sourire pour tromper son monde. Ça demande de l'entraînement. Il y en a qui le font naturellement. Moi pas. Il s'agit aussi de montrer ses dents. C'est un truc animal. J'ai connu une fille qui était très fière de ses dents et souriait parfois à presque se déchirer les lèvres pour qu'on voit bien que ses gencives étaient saines et ses dents d'une blancheur éclatante. Comme l'examen d'une bête, ou d'un esclave. C'était parfois gênant. C'est bon, tu peux refermer un peu, avais-je parfois envie de lui dire, j'ai vu, ce n'est pas la peine d'écarter à ce point, c'est carrément obscène... Ça faisait faux... Heureusement, elle avait aussi un sourire naturel, quand elle ne posait pas... Moi, je n'aime pas tellement montrer mes dents... (Elles ne sont pas terribles il faut dire et les gencives non plus, même si j'ai un dentiste qui me rafistole un peu tout ça de temps en temps... Pour lui seul j'ouvre la bouche en grand... Je ferme les yeux, pour ne pas croiser son regard et risquer d'y lire du dégoût... Et s'il me trouvait un cancer... Si j'étais une fille, je fermerais les yeux ainsi chez le gynécologue...) Mais parfois, je m'entraîne, comme ça, je teste toutes sortes de grimaces, toutes sortes de masques pour toutes sortes de situations... Là, tu es triste... Là, tu es joyeux... Jean qui rit, Jean qui pleure, comme on me disait quand j'étais petit... parce que déjà tout petit je m'entraînais... Pensif... Abruti... Libidineux... Pervers... Angélique... Tu m'intéresses... Et là, je t'emmerde, qui que tu sois... Je sais aussi faire Delon, dans le samouraï... Et caetera... Je pose... J'aime bien faire la gueule sur les photos de mariage et sourire sur celles d'enterrement même si on n'en prend pas, en général, pendant les enterrements, c'est bien dommage... Tu y crois, toi? ai-je demandé à ma mère en lui souriant de toutes mes dents puis en lui montrant la photo que j'avais prise en attendant qu'elle remonte des toilettes. Ça l'a fait rire, c'était au moins ça, je me suis dit que je n'étais pas un si mauvais fils puisque j'arrivais encore à faire rire ma mère de temps en temps. Je l'ai prise en photo. Je lui ai même demandé de sourire avec les dents. Pas voulu. Pourtant, sur d'autres photos, elle souriait avec les dents, je lui ai dit... Après, elle m'a raconté en détail son expédition aux toilettes, comment elle avait pissé debout, sa technique dans pareille situation... T'as bien fait m'man... En même temps, si tout le monde fait comme toi... De toutes façons, les chiottes, dans les cafés, c'est comme le café, c'est souvent dégueulasse, je lui ai dit... On a bien rigolé...

samedi 21 janvier 2012

Il faisait froid, lundi, à St Étienne. J'avais une heure à tuer avant un rendez-vous. Le café n'était pas bon. Il faut dire que le café est rarement bon, dans les cafés. On a beau le savoir, on reprend toujours un café. Il en va de même pour beaucoup de choses de la vie. Un bon café, je l'aime bien fort, je le bois sans sucre. Dans les cafés, le plus souvent, je sucre abondamment le café, pour masquer le goût infect. Ça a plus un goût de sucre que de café. Même l'arrière-goût n'est pas de café. C'est quelque chose d'infect. Je grimace toujours un peu quand je le bois. Il en va de même pour beaucoup de choses de la vie. On a beau le savoir, on prend toujours un café. (Pareil pour les autres choses de la vie.) Parce qu'on est dans un café. A moins de se saouler de bon matin, dans un café, on prend un café. Votre café, c'est de la merde, je n'ose jamais dire. En fait, ça ne me viendrait même jamais à l'esprit tellement ça me semble normal que le café soit infect, dans les cafés. Évidemment, qu'il est dégueulasse. Tout le monde le sait. Et tout le monde prend un café. Je prends toujours un verre d'eau, pour me rincer la bouche et les tuyaux, après. Je me suis réchauffé un moment le bout des doigts à la tasse, c'est déjà ça. Je me suis photographié, pour immortaliser ce moment. J'ai repensé à une vieille histoire. Ou plutôt j'ai voulu me rappeler une vieille histoire. Il ne m'en restait plus grand chose, juste un nom, le protagoniste peut-être : N'a-qu'un-œil. Impossible de retrouver le fil. Je ne me suis pas non plus torturé la mémoire pour retrouver l'histoire. Je me suis dit que j'avais vieilli, que j'étais plein d'histoires, que ça devenait de plus en plus difficile de les retrouver à partir d'un si ténu élément : un nom : N'a-qu'un-œil. Ce n'était pas une simple histoire. C'était crucial. Ça m'a occupé longtemps. Il y a peut-être quinze ou vingt ans. N'a-qu'un-œil. Il ne reste que ça. Je me suis dit qu'en l'écrivant ça pourrait revenir, que de fil en aiguille... J'ai tout essayé. Faire le vide. Méditatif. Figé dans une sorte de stupeur. N'a-qu'un-œil... C'était je crois lié au goût infect du café... En tout cas, c'est en buvant ce café infect que ça m'est revenu, le nom, N'a-qu'un-œil... Étrange... Mais peut-être que ça n'aurait rien d'étrange si je me rappelais l'histoire... Ça m'a occupé un moment... Qu'en reste-t-il?... N'a-qu'un-œil... J'aurais pu inventer une histoire, pour remplacer l'histoire qui avait disparu... Mais j'ai préféré le silence, être coincé, impuissant, me dire que tout en moi finirait par disparaître, que je ne pourrais jamais inventorier et ressortir de mes petits tiroirs obscurs toutes les histoires que j'avais vécues ou bien rêvées... Ça m'a apaisé, au bout d'un moment, j'ai accepté l'oubli, j'ai accepté moi-même d'être oublié, de mon vivant et même après... N'a-qu'un-œil... J'ai accepté la mort, finalement, de disparaître entièrement, de mon vivant et même après, paisiblement... Au moins, j'oublierai le goût infect du café, dans les cafés et que je prenais toujours un café, dans les cafés et un verre d'eau pour me rincer de cette nausée et qu'il en allait de même pour beaucoup de choses de la vie... Mais N'a-qu'un-œil, quand même, c'est toujours là, ça ne veut pas s'en aller, ça résiste à l'oubli, un résidu dans une région de ma mémoire qui clignote faiblement, mais qui clignote, un genre de signal et quelque chose me dit qu'à une époque c'était important et même crucial... Peut-être quelqu'un pourrait m'aider? J'en doute. Ça ne concerne personne d'autre que moi. Même si à une époque ça a peut-être concerné quelqu'un d'autre, ça ne concerne plus personne. Même moi, finalement, ça ne me concerne plus. C'est juste un signal, un clignotement, comme d'une batterie épuisée et le signal finira par s'éteindre quand il n'y aura plus du tout de batterie, comme tout finira par s'éteindre.

mardi 30 août 2011













Ce que me dit mon café 8.

vendredi 26 août 2011

Ma lectrice voit des seins partout. Moi, le plus souvent, c'est des crânes, que je vois, de l'os, quand pour elle c'est de la chair. Mais là, pour une fois, aujourd'hui, sans me forcer et même immédiatement, je vois un sein bien rond, avec un gros téton, dans mon café. Parce qu'il faut dire que depuis le début, j'espérais tellement voir des trucs sexuels, dans mon café, des culs, des vulves, des seins. J'en avais marre des crânes, des os, de Thanatos. Je me suis même demandé si je n'allais pas, une fois encore, arrêter le café. En même temps, ce téton, il me semble bien malade, comme s'il avait une tumeur (à midi) et alors ce téton devient une tête un peu grotesque et la tumeur est un œil. Ça se passe dans une caverne, obscure, humide. La lumière, on ne sait jamais si elle vient du dehors ou du dedans. Y a-t-il quelque chose à voir, dehors? (Ce que me dit mon café 7.)

samedi 20 août 2011













Ce que me dit mon café 6.

lundi 15 août 2011













Ce que me dit mon café 5.

dimanche 14 août 2011

Parfois, dans la nuit, je me noie. Au début, je pensais que j'étouffais. Mais, en fait, je me noie. Je ne manque pas d'air, c'est plutôt la nuit qui m'a empli. J'ai bu la tasse de nuit bien noire, bien épaisse. J'ai dû aller trop profond, je me dis, là où il n'y a vraiment plus rien. Au début, je croyais que je manquais d'air. Brusquement je m'éveillais, cherchais en vain de l'air, me précipitant même parfois vers la fenêtre. C'était douloureux. Sensation d'être à un instant d'imploser. Big Crunch. Bien des fois je me suis cru mourir, essayant dans la panique d'inspirer alors que j'aurais dû expirer. Maintenant que je sais qu'en fait c'est un trop-plein et non un manque, que j'en ai trop avalé de la nuit et que donc je me noie, je cherche plutôt à l'expulser, la nuit. Alors, soudain assis, conscient de me noyer, moi qui me suis noyé tant de fois, qui suis peut-être même un éternel noyé, plutôt calmement vu la situation, je la vomis, la nuit. (Ce que me dit mon café 4.)

samedi 13 août 2011













Ce que me dit mon café 3.

vendredi 12 août 2011













Ce que me dit mon café 2.