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dimanche 26 février 2012

[Retour en Ozuie.] C'est peut-être le bon moment pour m'en aller, je me dis. C'est juste un tout petit peu déchirant. Je repartirai avec l'image d'un train qui passe, d'une fille qui court dans la même direction que le train sur la plage. Ce n'est pas si terrible. Le bruit du train, le bruit des vagues. Et le vent qui soulève brusquement les cheveux, quand le train passe, la brise qui les soulève plus légèrement, continûment, au bord de l'eau. Le train passe puis disparaît. La fille court sur la plage puis disparaît. Mais il fait bon. C'est comme ça, dans été précoce. C'est juste un tout petit peu déchirant. A un moment, se succèdent deux travellings très courts, sans rien dedans, vides. On cherche le sens. Il n'y en a peut-être pas. Ou bien : Regardez, ça ne sert à rien, ça ne veut rien dire du tout, c'est un effet de style, un truc pour réveiller le spectateur qui s'endort. Il se fout de notre gueule, peut-être seulement, gentiment. Il y en a aussi quelques autres, qui font un drôle d'effet. Mais les deux qui se succèdent, vides, sont vraiment très bizarres. On s'en souvient longtemps. Même s'ils ne contiennent rien. Bientôt, il n'y en aura plus du tout, des travellings. Pour quoi faire? Pour quoi dire? Pour aller où? On s'en fout. Il fait bon. L'histoire, c'est toujours la même, finalement. Sauf que parfois, elle est un peu plus douce, juste un tout petit peu déchirante. C'est une question de saison, peut-être seulement. Il fait bon. Les insectes stridulent. Les oiseaux chantent ce qu'ils ont à chanter. Ça adoucit la peine, quand elle survient. On a du temps encore avant l'automne. C'est tout. En Ozuie, quand on y fait attention, il y a quatre saisons. Il y a printemps tardif, été précoce, printemps précoce, puis fin d'automne. Et l'hiver alors? on se demande. L'hiver, c'est la mort, c'est rien du tout, on n'a donc rien à en dire ni rien à en montrer. Et là, on est en été et même plutôt à la fin du printemps, puisque l'été est précoce. Ce n'est pas encore la canicule, même si, à la fin, quand même, on la sent un petit peu, comme légèrement assommés. Mais presque tout du long on est bien. Parce qu'il fait bon. Il y a même parfois pas mal d'insouciance. On rigole, aussi. Faire caca! répond le gamin quand on lui demande où il va. C'est le bon moment pour s'en aller. Je resterais bien encore un peu, mais quelque chose me dit que j'aurai plus de mal à repartir si je tarde trop. Là, c'est juste un tout petit peu déchirant. Parce qu'il fait bon. Parce qu'on est bien, mine de rien, même si à la fin on est un petit peu assommés. Ce serait dommage d'attendre trop et de repartir avec des images bien plus sombres. Et où vais-je aller maintenant?... Faire caca!

mardi 21 février 2012

[Retour en Ozuie.] Dernier film en noir et blanc. Dernier film. (Après, Ozu renaîtra, en couleurs.) Peut-être le plus complexe, le plus sombre, le plus dur de tous ses films. Plastiquement, une merveille. Dans crépuscule à Tokyo, à la fin, la mère indigne quitte Tokyo pour toujours. Elle n'en peut plus, de Tokyo. Trop de peine, beaucoup trop de peine accumulée. Tokyo, c'est la ville de sa peine. Si elle restait, elle mourrait à petit feu, à l'étouffée. Il faut savoir s'éloigner de sa peine, quand elle est trop grande. Elle ne reviendra plus, cette fois. Car elle était revenue, une fois, après être partie longtemps, se disant que peut-être la peine se serait dissipée comme la brume du matin, au moins adoucie, que la vie pourrait reprendre gentiment, au crépuscule de sa vie. Mais elle était toujours là, à peine assoupie et elle est même revenue bientôt en force, la peine, plus brutale que jamais, comme si ça n'avait pas suffi, comme si elle n'en avait pas eu assez de peine, de trop avoir aimé l'amour et la vie... Son train va partir. Elle se penche par la fenêtre. Elle aimerait tellement que quelqu'un vienne lui dire au revoir, que tout ne soit pas mort. Elle espère. Peut-être que quelqu'un va surgir, sur le quai... En même temps, elle sait bien que personne ne va surgir, sur le quai... Mais elle aimerait tellement... Ça lui ferait tellement du bien... Il n'y a même que ça qui pourrait lui faire du bien... Jusqu'au dernier moment, elle guette... Et puis le train s'en va... Je me revois alors, indigne moi aussi, fuyant ma peine moi aussi, guetter ainsi par le hublot d'un avion avant le décollage... Longtemps... Jusqu'au dernier moment... J'aurais tellement aimé que quelqu'un surgisse sur le tarmac pour me dire au revoir, que tout n'était pas mort, ou au loin agite un mouchoir... J'espérais tellement, tout en sachant que personne ne surgirait pour moi, tellement indigne, ni agiterait de mouchoir... Mais je ne pouvais m'empêcher de guetter... Jusqu'au dernier moment... Et puis l'avion a décollé... Et j'ai guetté encore, au décollage, et encore après, longtemps, au dessus des nuages...

lundi 20 février 2012

 [Retour en Ozuie.] Le grand mystère du changement imperceptible de cadre dans la même scène. Un objet, à droite, apparaît. Entre les deux plans, il y a eu des gros plans du père et de la fille. On est revenu au cadre du début, croit-on. Sauf qu'on ne peut pas revenir au cadre du début, car imperceptiblement le monde a changé. Ça ne se voit pas à l'œil nu, à moins d'avoir un œil photographique. On pourrait dire que c'est le même cadre, grosso modo. Sauf que ce n'est pas le même cadre. Parce que grosso modo, pour Ozu, ça ne se peut pas. Le monde a changé, c'est tout, même si on ne le voit pas. Le cadre a glissé très légèrement sur la droite tout en contre-plongeant encore plus légèrement. Sensation infime d'éloignement. On ne retrouvera jamais le cadre, ni le moment, il faut en faire le deuil. On croit que tout est figé, quand tout se déplace imperceptiblement. Dans printemps tardif, le père et la fille sont partis en voyage à Kyoto. Ce sera leur dernier voyage tous les deux. Ils le savent. C'est donc un voyage d'adieu. Ils regrettent de ne pas avoir voyagé plus souvent ensemble. Ils s'entendent tellement bien. Le père est malin. Il a fait croire à la fille qu'il se remarierait bientôt et qu'il n'aurait donc plus besoin d'elle. Il veut qu'elle se marie, qu'elle fasse sa vie. Elle a passé trop d'années à s'occuper de lui. Il a été égoïste. Il se fait vieux. Elle a toute la vie devant elle. Elle lui dit qu'elle l'aime. C'est peut-être la première fois de sa vie qu'elle lui dit qu'elle l'aime, car elle est très pudique, tout comme son père est très pudique. Ne pourrait-elle pas rester même s'il se remarie? Elle se ferait toute petite dans un coin. Elle ne demande pas grand chose. Juste être avec lui. Assise, comme maintenant.  Ça lui suffit. Ça comble même sa vie. Elle n'aspire à rien d'autre, n'imagine pas bonheur plus grand. Et qui lui repassera ses chemises quand elle ne sera plus là? Qui lui préparera à manger? Pensera-t-il encore à se raser?... Alors, le père hausse un peu le ton. Il entend bien lui faire un peu la leçon. Il est temps pour toi, ma fille, de te marier. Tu as déjà vingt-sept ans. Bientôt, tu seras trop vieille et il sera trop tard. C'est dans le cours des choses. C'est ainsi que les hommes vivent. Tu ne peux pas rester avec moi. Le mariage, au début, ce n'est pas toujours rigolo. Ta mère, pendant des années, a pleuré tous les soirs. Et puis, peu à peu... L'amour, ça se construit, tu comprends... Tu vas alors te marier... Sois heureuse... Tout en disant ça, il se dit que son plus grand bonheur a sans doute toujours été d'être avec sa fille, que même avec sa femme il n'était pas si parfaitement heureux... Et puis, de toutes façons, lui rappelle-t-il, il va lui-même bientôt se remarier, il n'y aura alors plus de place pour elle... Ils rentrent bientôt à Tokyo. Elle se marie. (Les mariages, chez Ozu, sont bien souvent plus funèbres que les enterrements.) Lui, évidemment, ne se remariera pas. Parce que l'idée choquait sa fille. Parce qu'aussi il n'en avait pas envie. Parce qu'être avec sa fille était son plus grand bonheur, tout comme être avec le père était le plus grand bonheur de la fille. Parce qu'aussi il se trouve déjà bien trop vieux. Après le mariage il se saoule un peu au saké avec une amie de sa fille qui le trouve formidable de ne pas se remarier, car ç'aurait choqué sa fille. Elle lui promet qu'elle viendra le voir souvent. Puis il rentre chez lui, tout seul, vacillant. Maintenant, c'est juste chez lui. Une grande maison vide. C'est comme après un enterrement. Un grand silence. Il s'assoit, dans la pénombre, se met à peler une pomme, lentement, consciencieusement, une seule longue épluchure, qui finit par tomber par terre. On entend presque l'épluchure tomber par terre. Lui, en tout cas, il l'entend, l'épluchure qui tombe par terre, il est arrivé au bout de l'épluchure et se courbe alors un peu plus sur sa chaise.

dimanche 19 février 2012

[Retour en Ozuie.] Dans récit d'un propriétaire, une dame au seuil de la vieillesse recueille un gamin égaré. Au début, elle n'est pas trop contente, on lui a forcé un peu la main, elle était bien tranquille toute seule, son petit train-train, sa vieille copine, ses réunions de voisins, pas besoin d'un morveux plein de puces. En plus, il pisse au lit et même abondamment, comme un cheval. Elle voudrait s'en débarrasser. Elle le houspille sans arrêt. Lui fait les gros yeux, comme pour éloigner un chien errant qui lui renifle les mollets. Puis, peu à peu... Il s'est mis à l'appeler tata... (Mémé, elle voulait pas... Pas si vieille, tout de même...) Là, ils sont chez le photographe. Elle lui maintient par derrière sur la tête sa casquette un peu trop grande. Parce qu'elle s'est dit que sa tête allait grossir et que c'était mieux alors de lui acheter en prévision une casquette un peu plus grande. Ils se sont faits beaux, pour l'occasion. Alors, d'un coup, ils se retrouvent la tête en bas. On dirait des chauve-souris. Ça dure un certain temps. Le temps pour le photographe de cadrer, dans le miroir. Il faut ce qu'il faut. Le photographe demande à la dame de fermer la bouche... Elle n'arrêtait pas de rectifier des détails sur le gamin quand en fait c'était elle qui se tenait mal... Maintenant, ne plus bouger, surtout... Alors, il y a un long plan noir. Le miroir s'est escamoté. Ça dure un certain temps. Il faut ce qu'il faut. Le temps d'impressionner la plaque. On se demande si les chauve-souris se sont envolées. On entend bientôt des voix, dans le noir. On a le temps de penser. On se dit que ce n'est pas seulement le temps d'impression de la plaque. Ce n'est pas la nuit. Il n'y a vraiment plus rien. La lumière a disparu quand le miroir s'est escamoté pour impressionner la plaque. On est comme piégés dans un espace privé totalement de lumière, hermétique. Puis la lumière revient, enfin. (Ça ne durera pas longtemps, le bonheur... Le père du gamin, depuis une semaine, était à sa recherche et finira par le retrouver...)

jeudi 16 février 2012

Où sont les rêves de jeunesse? Je reviens toujours chez Ozu, un jour ou l'autre. Je m'y sens entièrement chez moi. Je suis parti longtemps. Ça fait bien plaisir de revenir, de retrouver tout ça. Je suis allé ailleurs, longtemps, même si ça en valait rarement vraiment la peine. Et je le savais. Des années sans revenir chez Ozu tout en y pensant sans arrêt. J'ai comme voyagé partout dans le monde, dans l'espace et le temps, tout en me disant souvent que j'étais bien mieux chez moi. Parce que je m'y sens chez moi, chez Ozu. En même temps, si je n'allais pas voir ailleurs, explorer un petit peu le monde, je ne saurais peut-être pas aussi nettement que c'est chez moi. Alors, je reviens, un jour ou l'autre. C'est bon, de revenir. Même si personne ne m'attend, ne m'accueille à la porte. Les choses sont là, c'est tout, à leur place. Et je repartirai. Et j'aurai encore souvent le mal du pays, quand je serai loin du pays. Ozu, c'est le pays, le Style. C'est tellement émouvant de voir que tout était là déjà au début, au temps du muet. Tout était là mais il restait encore à gommer. Ensuite, il a gommé, Ozu. Jusqu'à la fin, il a gommé. Les effets, il a gommé, les artifices, les intentions. Il n'a gardé que l'essentiel. Le temps qui goutte. Les petites joies. La peine, qui est toujours la même. Les liens qui finissent par se rompre, ce qu'on a de plus précieux, c'est dans le cours des choses et on se retrouve bientôt tout seul avec soi-même à peler sa pomme dans une grande maison vide. Jusqu'à la fin. Et à la fin, il n'y a rien, plus rien que le rien, un rien qu'on aura déjà goûté souvent plus ou moins consciemment car il était déjà partout. Plus on avance, plus son espace s'agrandit. Il était dans les interstices. Un plan vide. Une absence tellement familière. Savoir se détacher, à un moment, s'effacer, glisser sans bruit dedans. Où sont les rêves de jeunesse? (C'est tellement émouvant aussi de voir Kinuyo Tanaka très jeune, avant de devenir la grande héroïne des plus beaux films de Mizoguchi.)

jeudi 3 juin 2010











Chishu Ryu
Mouchette
& moi

vendredi 20 février 2009

Je viens de revoir voyage à Tokyo. Le cinéma d'Ozu m'est devenu tellement familier que je n'ai plus grand chose à en dire. Tout a été dit. (Kiju Yoshida est peut-être celui qui en a parlé le mieux. Ou pas.) Je ne revois pas souvent voyage à Tokyo. Je viens plus souvent vers crépuscule à Tokyo, printemps tardif, fin d'automne ou le goût du saké, même si, finalement, c'est toujours le même film, très légèrement décalé d'un film à l'autre, allant de plus en plus vers l'épure, le plan vide, l'infime, le Temps, le Rien. Un simple mouvement de glotte. Un geste d'éventail. Un plissement des yeux de Chishu Ryu. Sa façon inimitable de faire hum... Le premier film d'Ozu que j'ai vu était les sœurs Munakata. C'était l'après-midi, au printemps, j'étais oisif, déjà très amateur de thé et m'étais préparé du thé vert, du bi-luo-chun. Alors, le temps s'est arrêté. Ou plutôt, mon temps s'est arrêté et je suis entré dans le temps d'Ozu. Ou plutôt mon temps s'est mêlé au temps d'Ozu. L'après-midi, en buvant du thé vert. (Dans le goût du saké, le deuxième que j'ai vu, dans un plan vide, j'ai remarqué exactement le même modèle de théière que la mienne, une petite, arrondie, en fonte, avec les mêmes petits motifs autour.) C'est devenu un rituel. Je n'apprécie pas autant un film d'Ozu le soir en sirotant un whisky. (J'ai essayé.) Ça ne marche vraiment bien que l'après-midi, surtout avec du thé vert. Le thé blanc passe bien aussi. Le wulong, ça dépend lequel. Le noir, à la rigueur, en hiver, si on n'a rien d'autre. L'après-midi, il faut avoir tout son temps, couper le téléphone. C'est bien quand la fin du film correspond au crépuscule. Là, on est vraiment dedans. Dans voyage à Tokyo, au début, un petit bateau à moteur passe tranquillement de la gauche vers la droite de l'image. Dans voyage à Tokyo, à la fin, un petit bateau à moteur passe tranquillement de la gauche vers la droite de l'image. Une façon de boucler l'histoire? Un éternel retour? Bien sûr que non. Si le petit bateau à moteur, à la fin, était passé de la droite vers la gauche, on aurait pu, peut-être, à la rigueur, spéculer un peu. Mais là, sûrement pas. Le bateau va dans le même sens. Il n'y a qu'un sens, de la gauche vers la droite. On ne revient pas en arrière. Il faut s'y résigner. Avec le sourire, si on peut. On entre toujours du pied gauche, sur un tatami. Quand on se masse les poignets ou les pieds, on commence toujours par le gauche. C'est le sens de circulation des énergies, en médecines chinoise et japonaise. Si on commençait par le droit, tout serait à rebrousse-poil, à contre-courant. Voilà, ce que j'ai vu, aujourd'hui, en revoyant voyage à Tokyo et je trouve ça bouleversant, sans même parler du reste. Un petit bateau à moteur, qui passe, tranquillement, de gauche à droite. Il ne s'est peut-être rien passé d'autre. Ou bien il aurait pu se passer autre chose et ç'aurait été égal. Ou bien il s'est passé autre chose mais on n'était pas là. (Peut-être aussi qu'un train est passé, au début, de gauche à droite, et, à la fin, de droite à gauche, mais je n'en suis pas très sûr et c'est une autre histoire, le progrès, la vitesse, le voyage... pour aller où?) Il faut avoir le temps, pour apprécier Ozu. Alors, quand on est dedans, on a souvent un fin sourire avec les yeux comme Chishu Ryu et parfois même on rit, et puis l'émotion qui paressait dans la région du sternum comme un chat de gouttière se met doucement sur ses pattes et s'étire comme seul un chat le peut et on a alors des frissons et les yeux tout brillants et brûlants. Ça se consomme tranquillement, un Ozu. Il faut un peu être soi-même le petit bateau à moteur, qui passe, tranquillement, au fil de l'eau.

mardi 25 novembre 2008

Dès que j'ai vu Mariko Okada, je l'ai aimée. C'était dans un film d'Ozu je crois, le goût du saké je crois. Elle y avait un petit rôle mais elle crevait l'écran. Dans l'ultime mélodrame immobile d'Ozu, je me souviens du sourire triste de Chishu Ryu, à la toute fin du film, seul, voûté, qui pêle sa pomme, à moins que je ne confonde avec printemps tardif, ou un autre, car il a toujours fait le même film, Ozu. Je me souviens aussi de ma première rencontre avec Mariko Okada, dans ce film, un petit rayon de soleil. Les deux images se mêlent, le sacrifice ordinaire de Chishu Ryu, la joie de vivre de la pimpante Mariko, qui joue le rôle de la bonne copine un peu espiègle. Dès que l'ai vue, j'ai eu envie de l'embrasser dans le cou, comme ça, une pulsion, j'ai aimé ses regards, sa bouche, ses joues, mais plus encore son cou. Ah... son cou... Comme elle devait sentir bon, Mariko... Puis je l'ai retrouvée dans Nuages flottants, très beau film de Naruse, où elle a un rôle plus franchement sensuel, ce qui n'est pas étonnant. Dernièrement, je l'ai revue dans la source thermale d'Akitsu, de Kiju Yoshida, qui devint son mari, le veinard. Dès son premier film, il avait voulu la faire jouer, il devait déjà en être amoureux, quelque part, mais la divine n'était pas disponible et il dut attendre un peu. Enfin, il y eut ce film, son premier avec Yoshida, qui est peut-être son plus beau, selon moi, mes critères étant émotionnels, les frissons qui m'ont parcouru, les larmes qui on coulé sur mes joues. Il faut dire aussi que c'est Mariko Okada qui a amené l'idée du film et qui l'a même produit, ayant toujours voulu jouer ce rôle, tiré d'un roman qui l'avait bouleversée et que c'est elle qui a choisi Yoshida, et non l'inverse, pour son centième film il me semble, se souvenant d'un script qu'un jeune metteur en scène lui avait envoyé, quelques années auparavant. C'est peut-être tout autant un film de Mariko Okada que de Kiju Yoshida. A la fin, phénomène étrange, je me suis exclamé, en moi-même : "Je suis Mariko Okada!" Oui, inquiétant... Risible? Peut-être aussi... Bref... Je la revois ôter ses socques et se mettre à courir dans la neige en tenant le bas de son kimono... Je la revois sous les cerisiers en fleur... Elle allume une cigarette... Elle marche à petits pas... Elle étreint le tronc d'un arbre... Elle regarde un train qui s'en va... Elle se retrouve souvent seule, comme Chishu Ryu à la fin du dernier film d'Ozu, comme moi... Après, je l'ai vue dans tous les films de Yoshida que j'ai pu voir, car elle est devenue son égérie... Mais ce n'était plus pareil... Le petit rayon de soleil était plutôt maintenant petit rayon de lune... une sorte de gravité qui plus jamais ne l'a quittée... une tristesse vague, lancinante... L'amour?