Tu entends? Il y a un merle, m'a dit tout à l'heure ma voisine, qui vient, tôt le matin, sur l'antenne télé, juste en face de chez vous. Un merle. Je ne l'ai jamais entendu. Il faut dire que je dors, le matin. Si je dors si bien, le matin, c'est peut-être bien parce qu'un merle vient se poser sur l'antenne télé juste en face de chez moi. Je n'entends que les pigeons, je lui ai dit, l'après-midi, ou les colombes, les tourterelles, souvent en couple, qui roucoulent, monotones, sans répertoire digne de ce nom. Les chauves-souris, aussi, un peu, la nuit, en meutes, qui tournoient, grinçant à vous glacer le sang, leurs ailes répugnantes qui parfois me frôlent quand je fume à la fenêtre, et pourtant si douces m'étais-je dit, ému, désolé, si gracieuses, ramassant la petite bête d'un noir luisant profond de velours qui avait envahi ma carrée — à l'époque où je vivais vraiment dans une carrée, ou plutôt un cube, pas très grand — soudain minuscule, fragile, elle qui semblait juste avant si grande, menaçante, déployée dans les airs, poussant ses petits cris, comme dans une nasse ne trouvant plus la sortie et que j'avais finalement dégommée au bokken, hiératique, d'un seul coup, net, fatal, sans haine, sous le regard fasciné, prédateur, tellement drôle, cruel et innocent de Mouchette, c'était ou elle ou moi... On était trop proches pour allonger le bras et se serrer la main, avec ma voisine, vers les boîtes à lettres, avec toutes ces poussettes de catholiques qui procréent à cœur joie saturant le passage — une même pour des triplés — alors je lui ai fait la bise, à ma voisine, pour une fois, qui est retraitée des postes, une gentille voisine, comme je les aime, qui se couche tôt, se lève tôt, ne fait chier personne. Son mari, aussi, moniteur d'auto école à la retraite, se couche tôt, se lève tôt, ne fait chier personne et je l'aime bien. Des êtres humains à mon goût... Un merle. Tôt le matin. Bon... Tu entends?... Pas le merle, non : ma voix... Elle se perd... Je sens qu'elle s'éloigne, ou qu'elle s'épuise... qu'à une époque on l'entendait encore clairement, distinctement mais que maintenant plus ça va plus elle s'éloigne, ou s'épuise... se perd... Tu ne trouves pas?... Je vais tirer des sous, voir où en est mon compte en banque, après toutes les factures... Ça va, je suis encore vivant... je peux alors me prendre une bouteille de whisky, un blended pas prétentieux, mais chaleureux, honnête, le même que boivent les deux copains anciens combattants de 14 dans this happy breed, de David Lean, et j'avais remarqué que l'officier japonais, dans le pont de la rivière Kwaï, partageait avec l'officier anglais le même whisky pas prétentieux que partageaient les deux copains anciens combattants de this happy breed et donc le même que parfois moi aussi je sirote, le soir, solitaire... du chocolat noir extra fondant, des dattes, en faisant mes courses, après être passé chez ma marchande de thé me réapprovisionner en Shui Xian, un wulong pas prétentieux, un peu rustique mais fin, honnête, chaleureux, un peu mystérieux aussi... évoquant un peu les sous-bois... les bords de l'eau... Fée des eaux, m'avait dit jadis ma marchande de thé, ma marchande de thé que j'avais une fois entendue parler de thé sur France Culture, pour dire, pas n'importe quelle marchande de thé, alors... et c'est même ma marchande de thé, qui n'était pas encore ma marchande de thé, seulement une marchande de thé, qui m'a donné le goût du thé, pas en l'écoutant à la radio, mais lors d'une conférence sur le thé avec dégustation où m'avait traîné une blonde... mais quelle blonde... radieuse... pas du tout une blonde ordinaire... sa petite culotte en dentelle, sur le tancarville, tellement émouvante, je m'en souviendrai toute ma vie... Thé de Narcisse, disent aussi quelques mauvaises langues, sauf que Narcisse il n'a jamais foutu les pieds en Chine... Sauf aussi que maintenant, elle n'y est plus, ma marchande de thé, dans la boutique de thé, même si je dis toujours que je vais chez ma marchande de thé... Maintenant, les marchandes de thé, elles n'y connaissent plus rien... Bref... Tu entends?... C'était ou ça ou souffler un moment dans mon saxophone... Je n'avais pas plus d'air que d'idées... comme d'habitude... ça vient ou ça ne vient pas... Juste fermer les yeux un moment... Le son détermine la phrase, comme disait Machin... J'ai hésité un moment entre les deux, paresseusement ai opté pour le moins fatigant...
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jeudi 20 février 2014
samedi 28 septembre 2013
Je croyais avoir tout brûlé. Mais je savais bien que je n'avais pas tout brûlé. Ce que j'ai dit au Singe, il n'y a pas longtemps : J'ai tout brûlé. À la décharge. Tout dans le coffre de la voiture et hop. Toute cette merde. Cette merde qui m'obsédait. Alors pourquoi lui avoir dit que j'avais tout brûlé si je n'avais pas tout brûlé? Parce que ça ne comptait pas, ça... Ça n'était même pas digne d'être brûlé. Et puis c'était dans un cahier de dessin, un croquis, il restait encore des feuilles vierges, je n'allais quand même pas brûler tout ce très bon papier. Parce que je respecte le papier. Arracher les pages souillées? Ça n'aurait plus été un cahier. (Je respecte les cahiers...) Après avoir (presque) tout brûlé et avoir brûlé peut-être aussi auparavant le seul livre qui comptait, une lettre, au début, à une inconnue, un livre fleuve, à la fin, un livre étang, où j'étais vraiment, un livre total, risible et grave, un livre debout, avec deux jambes, deux bras et une valise, plein de peine et de joie, après peut-être aussi avoir tué ma mère — je me souviens, c'était dans la cuisine, peu avant l'aube, d'un seul regard — je suis devenu fou. Quand j'étais fou... avais-je coutume de dire à une époque à mes amis, et ça les faisait toujours rire. Mon détachement... (Il faudrait toujours, pour certains, que tout soit dramatique...) Quand j'étais fou, en plus de compter systématiquement les pigeons sur le toit et même tous les oiseaux qui passaient dans le ciel, de léviter sur ma paillasse dans mon gourbi, d'être en société parmi les fantômes et les bêtes et bien d'autres (trop) passionnants dadas, je lisais (un peu) les cahiers d'Antonin Artaud et j'en pleurais. De pitié. Des grosses larmes brûlantes. Tout ce qu'il disait, tout ce qu'il voyait, je le voyais aussi. En pire. (Je n'avais jamais su les lire avant et je n'ai jamais su les lire après, ses cahiers.) J'ai alors eu aussi au bout d'un moment pitié de moi... Comme tout ça est pathétique... (En voilà un, Artaud, qui n'a pas su tenir ses chevaux... Quel gâchis...) Et moi j'avais tout brûlé, avant de devenir vraiment fou. Pour peut-être même devenir vraiment fou. Car j'avais besoin d'y aller, à la décharge et au delà. J'étais jeune, assoiffé d'Aventure... C'était toujours Tout ou Rien, le plus souvent rien... Je me souviens précisément de toutes les peintures — à l'huile — que j'ai brûlées. Toutes d'une très grande laideur mais qui me fascinaient. Peintes dans la pénombre. Un christ bleu... Ma version (jaune) du Cri de Munch... Je me levais la nuit pour me planter devant... En émanait une lumière glauque, malsaine... Je passais aussi des heures à me regarder dans les yeux, dans le miroir, intensément, jusqu'à la fusion... (Longtemps, après cette aventure, j'ai évité les miroirs...) Je me souviens quand j'ai balancé les toiles dans le feu. Je me souviens aussi quand les feuilles de mon livre se tordaient, dans la cheminée de la maison où mon père était mort. Je me souviens de tout. On ne brûle que ce qui compte vraiment. Le reste, ça ne compte pas vraiment. Je ne regrette pas. Je ne brûlerai sans doute plus jamais rien — pour dire l'opinion médiocre que j'ai de moi. Ce n'est pas le chaos, qui mène à la folie. C'est au contraire la vision un peu trop forte d'un cosmos. En tout cas en ce qui m'a concerné.
dimanche 4 novembre 2012
Elle savait fumer, Tippi Hedren. Les femmes, aujourd'hui, ne savent plus fumer. C'est bien triste. Sur les paquets on nous dit maintenant qu'on ne bandera plus, qu'on attrapera un cancer du poumon ou de la gorge, dents et gencives, on va crever c'est certain et de façon affreuse. Mais en ce temps-là on s'en foutait, on ne savait pas que c'était mal. Car fumer c'était bien. Fumer c'était même beau. Un truc d'Indiens, au début. Tippi, forcément, avec un nom pareil, elle ne pouvait que faire la chose avec art. Et c'était donc de l'art. Sans aucun doute. Je vais faire un tour dans les galeries, à la biennale, je n'en vois point, de l'art. Mais là, je la regarde fumer et c'est une évidence. Elle me regarde elle aussi, d'ailleurs. Nous nous regardons, elle et moi, Tippi and I. Moi aussi alors j'en allume une. Avec art aussi je la fume. J'adore la regarder fumer. Je me repasse la scène en boucle. Ça me met comme en adoration. Je pourrais passer ma vie à la regarder fumer. C'est sa dernière cigarette. Après, il n'y aura plus que les oiseaux. Mais là elle est encore un peu tranquille. Assise, elle fume. Elle est pensive. Elle ne fait pas trop attention aux oiseaux perchés derrière elle. Elle est un peu vicieuse même si elle ne sait pas vraiment encore à quel point. Elle est tellement gracieuse, quand elle fume. Elle est venue avec des love birds, apparemment innocemment. Des love birds... Plus tard, on ne sait pas trop pourquoi, peut-être seulement guidée par son désir, elle montera dans la chambre. Des bruits d'ailes l'attirent. Elle sait qu'il ne faut pas. Mais elle monte. Comme envoûtée. Et là-haut, dans la chambre, elle obtient ce qu'elle désirait tant, tout au fond. Tous ces petits becs bien durs qui s'abattent sur elle et la piquent, la déchirent soudain. Elle est prisonnière de la chambre, là-haut, de son désir enfin qui s'assouvit, depuis le temps que ça la travaillait. Oh... Mitch... gémit-elle, proche de l'extase. Les becs du plaisir, après les ailes du désir... Mais Mitch est derrière la porte qu'elle bloque de son corps abandonné aux oiseaux. Il sera toujours derrière la porte, Mitch, il suffit de voir sa gueule. Il n'y comprend rien, Mitch. Il ne voit en elle que sa mère en plus jeune ou plutôt il n'a même pas conscience de voir en elle sa mère en plus jeune, comme il ne l'a jamais connue. Même taille, même maintien, même coupe de cheveux, grosso modo. Les cheveux sont devenus gris. Les vêtements aussi. Le regard est devenu sévère, amer. Sa mère, elle comprend tout, parce qu'elle a déjà vécu tout ça, au moins en rêves. Mais lui, il restera toujours derrière la porte.
mardi 13 mars 2012
Levant le nez de mon brand's haide : Quand même, il exagère... avec un petit ricanement — uh uh uh — intérieur... Le salaud, il m'a tout pris... me malaxant le lobe de l'oreille droite... Un cas de plagiat à rebours... Oui oui, tout, le scélérat, sans même me laisser le temps d'en placer une. J'étais autrefois sur le point de me lancer, quand... Je vois alors, à bâbord, se profiler la petite vieille qui démégote le trottoir. Elle est courbée, son regard perçant d'échassier scannant le bitume, grommelant, lèvres minces et sèches comme un coup de crayon, ses pattes d'échassier également. Alors je la regarde arriver. Lentement. Du pied droit elle expédie chaque mégot haineusement dans le caniveau. J'allume une cigarette, ingurgite le fond de mon café infect et froid en grimaçant, puis : Ah... le soleil... en fermant les yeux et m'étirant les bras... Une fille saoule à côté n'a pu retenir sa tête qui a cogné lourdement la table et ça m'a fait sursauter... Plus de peur que de mal, heureusement, ça a semblé la tirer de sa torpeur, elle s'est frotté un peu le front rougi avec un sourire gêné idiot de tous côtés... J'ai fait celui qui n'avait pas vu, pas entendu... Pas la gêner plus... (Plus tard, elle s'est endormie...) Ah!... elle en a oublié un!... mais qui était un peu en retrait... revenant à ma petite vieille démégoteuse... Ah!... Pfffff... Ah!... Chhhh... Qu'elle fait, en passant, genre de locomotive à vapeur au ralenti... shootant dans les mégots... Un sport, je me dis... Ça la maintient... Tout du pied droit... Et elle a disparu. Je la vois souvent. C'est son quartier, son trottoir et elle abomine les mégots. Des années que je la vois, courbée, sifflant entre ses lèvres serrées des horreurs pas même articulées et le bruit de son soulier... Tac... Tac... Fffff... Tac... Ffff... Ils ne mettent pas de cendriers sur les tables, à cette terrasse... Il y a de quoi faire... Elle ne lève jamais le nez... Plus tard, je la vois qui revient, à tribord, avec son pain... Cette fois, tout du pied gauche... C'est bien, elle muscle les deux côtés... Je me souviens alors du mégot que j'ai pichenetté devant moi sur le trottoir... J'ai presque honte, soudain, pas loin d'aller ramasser l'infâme subrepticement et l'enfouir dans ma poche comme on faisait à l'armée... (Ma poche puait le tabac froid...) Mais bien trop engourdi dans ma flemme solaire pour agir... Ce n'est qu'un mégot, une roulée c'est plus discret, si ça se trouve elle ne le verra même pas... Tac... Tac... Fffff... le mégot s'envole superbement et va percuter une jante de voiture avant de mourir dans le caniveau... Elle est forte des deux pieds... Je la regarde qui s'éloigne en maugréant... M'étire une fois encore en me frottant les bras et en bâillant... (Entre temps, le soleil s'était empêtré dans les branchages encore nus...)
samedi 3 mars 2012
Toujours empli de l'absence de Pearl White, mais équipé de mon brand's haide, j'ai caboté mollement jusqu'à la Place Carnot. Au moins en tant que plante y soigner un peu ma carence en vitamine D d'oiseau urbain de nuit. Un monde... dès qu'il fait beau, ils sortent tous de leurs terriers... Au pire, j'irai dans l'herbe... Gare aux crottes de chiens... Mais une place sur le trottoir plein soleil était libre... On aurait dit qu'elle m'attendait... Tout ce monde... et tous à chercher une table, glapir qu'il n'y en a plus... Ils ne la voyaient pas, celle-là, la mienne... Peut-être un trou dans l'espace-temps... Je m'y dirige, donc, sans crainte ni précipitation, m'y installe, remonte les manches de ma chemise jusqu'au milieu du biceps, plus la surface de peau est grande mieux c'est pour bien capter la D, presque envie de me mettre tout nu... C'est pour le cancer, la D, ça fortifie les cellules, plus vaillantes alors à reconvertir celles qui ont été séduites par le côté sombre de la Force... A la fois, n'en faut pas trop, sinon Mélanome s'invite, tout noir et puant dans son vêtement miteux resté trop longtemps au grenier... Toc toc... Faut ce qu'il faut, modérément... Gaston passe devant et s'arrête : on s'en sert cinq : Prenez le soleil? — Et comment!... Il a toujours sa casquette de pépé sur son crâne chauve, moustache, un peu Choron, veste d'hiver... Il repart, me rend le soleil qu'il avait éclipsé derrière sa tête de lune, deux doigts sur la visière... Deux Russes, à tribord... Qu'est-ce que ça cause les Russes et fort... Heureusement, ça cause en russe... Des costauds, mâchoires carrées, cheveux en brosse, blonds, bien slaves, comme sortis d'affiches de propagande d'URSS, habillés chic, un peu voyant à la fois... Peut-être bien des maquereaux... Parce que dans le secteur j'ai cru parfois repérer des prostituées d'Europe de l'Est, qui doivent opérer sous les voûtes de Perrache... Alors je ferme les yeux, telle la plante épanouit ses feuilles, c'est bon... Mais quand même, au bout d'un court moment : Pourraient pas la fermer ces Russes?... Sitôt pensé ils se lèvent et s'en vont... Au même moment, le soleil ardent commence à se glisser sournois derrière un panneau signalant que la place est réservée aux handicapés... Voilà peut-être pourquoi... Le café est dégueulasse mais l'eau du robinet se laisse boire... J'ouvre enfin mon brand's haide... Sur la terrasse en face j'ai cru reconnaître une jeune femme mais l'ai laissée, indifférent, se noyer dans ma myopie... Une plante, pas un lapin... [21.3.1946 : sur papier cul britannique. Jaune bouteille gisait la lune fêlée, j'eus un renvoi en bas dans la brume violette (plus tard encore).] Ça me ressuscite soudain Pearl White et qu'elle a disparu. Je me demande maintenant si ce n'était pas la lune, qu'elle regardait. C'était peut-être la nuit. J'avais cru que c'était le jour, dans un jardin j'imaginais, mais me trompais peut-être. Et puis, elle buvait, Pearl White. Peut-être qu'aussi elle a eu un renvoi, dans la brume violette, après avoir contemplé la lune fêlée jaune bouteille qui gisait... Ça me serre le cœur soudain, à moins que ce soit le café... Elle a disparu... The lady vanishes... Je me retrouve alors dans un train... Elle disparaît... J'en ai presque un peu les larmes aux yeux, parce que Pearl White a disparu, dans le train... Était-ce la lune qu'elle contemplait ainsi songeuse? Ou un oiseau bleu et jaune dont les trilles éclaboussaient les Grands Feuillages?... La question m'habitera longtemps... [Ça s'appelle comment : un divan sans appuie-tête ni ressorts et qui n'a plus de tissus?] C'est alors que deux Russes sont venus s'asseoir à la table à côté. Deux autres Russes. Pareils à la fois. Des Russes de propagande. Qu'est-ce que ça cause, les Russes, et fort. C'est donc la table des Russes, qui vont toujours par deux. Je referme mon brand's haide. Le soleil commence à rejaillir de derrière le panneau : un genre d'aube latérale et blanche : Pearl White... Avant de mettre les voiles allume une cigarette pour voir où va le vent. Étirement des bras, doigts écartés, poings fermés pouces dedans. Coup d'œil sur ma montre : batteries rechargées. Grattement subtil de tête d'un doigt comme pour stimuler l'aire de cervelle dessous. Que de questions, en ce moment... Un divan sans appuie-tête ni ressorts et qui n'a plus de tissus...jeudi 5 janvier 2012
L'œil de Laura La Plante (belle plante) dans le chat et le canari, de Paul Leni. Un docteur y cherche des signes de démence. En fait, c'est plutôt le docteur, qui nous inquiète beaucoup. Le livreur de lait aussi, il fait peur, au clair de lune. (Il n'a pas de menton.) Un livreur de lait, en pleine nuit, en uniforme rayé, c'est tout de même étrange. Un grand échalas demeuré, sans menton. Et puis il y aurait un maniaque, échappé d'un asile, qui se prendrait pour un chat, adorerait donc jouer avec les petits animaux sans défense, notamment les canaris. Il jouerait très longtemps, cruellement avec et les déchiquetterait même à la fin. Bref, un chat. Une main griffue, parfois, sort de la nuit épaisse... En fait, il ne ressemble pas vraiment à un chat, mais plutôt à un sanglier... (Il fait bien moins peur que le laitier...) Sa main nous inquiète, mais quand on le voit tout entier, à la fin, on ne voit plus qu'un pauvre sanglier... Pas un chat, en tout cas... Ça fout quand même la trouille, un sanglier... Mais un chat aurait été plus vif, on se dit... Et le livreur de lait?... Il a disparu. On ne sait plus où il est. Qui allait-il livrer dans la nuit? Ou quoi?... Une écuelle de lait pour le chat?... On s'en souviendra longtemps, du livreur de lait qui était sur la route cette nuit-là... On se souviendra longtemps aussi de l'œil de Laura La Plante... Peut-être que Buñuel aussi s'en souviendra, un an plus tard, quand il fera un chien andalou...
vendredi 1 juillet 2011
Je vois tout. Je sais qui vous êtes. Ce que vous êtes. Je sais ce que vous cherchez. Je sais ce que vous ne trouvez pas et ne trouverez pas, ni ici, ni ailleurs. Car ce n'est pas en cherchant qu'on trouve cela. Vous êtes en mon pouvoir. Là. Maintenant. Totalement. A une époque déjà lointaine, même si c'était hier, quand j'étais fou (ça a bien duré au moins six mois), je savais, en scrutant les yeux, s'il y avait une âme, derrière. Mon regard était parfois difficilement soutenable, je crois. (C'est en me scrutant dans un miroir, que je suis devenu fou. (Qui suis-je?) J'ai basculé, immobilement, sciemment. Seulement alors j'ai pu lire et même vivre Antonin Artaud. Pauvre homme. Moi, heureusement, j'étais bien plus puissant et résistant que lui. Et que Nietzsche, aussi, à la fin... pauvre homme...) Je parlais avec les bêtes et les bêtes me parlaient. Les arbres aussi me parlaient. Le vent. Le torrent. Les pierres. Tout me parlait. Un jour, passant à côté d'un chien méchant, un pitbull écumant de rage, je me suis arrêté, l'ai regardé droit dans les yeux, de tout mon être bestial, en poussant un sourd grognement que je ne me connaissais pas et qui m'a moi-même beaucoup impressionné : il s'est mis à pleurer. J'étais impitoyable, en ce temps-là. Un soir, dans un café, une femme s'est retournée en sursautant, tandis que je passais derrière elle, me faufilant entre deux chaises. J'ai cru que c'était un animal, a-t-elle dit, dans un souffle, visiblement très remuée... Je ressentais les choses un peu plus rapidement, avais même l'impression que je les pressentais exactement. Je me déplaçais comme un chat. La moindre sensation était décuplée, centuplée. Une fois, sous la douche, transpercé par toutes ces gouttes, j'ai cru m'évanouir. Un jour, j'ai mangé une rose, entièrement, dans un jardin public, mon seul repas de la journée, je n'avais plus rien, m'étais sauvagement délesté de tout, vraiment de tout, plus de famille, plus d'amis, plus de maison, plus de pays, plus d'argent, plus de papiers, plus de voiture, plus de veste, plus de couteau, plus de guitare, plus de stylo, plus de tabac, plus d'idées, plus d'images, plus de connaissances, plus d'ignorances, plus rien, j'ai mangé une rose entièrement dans un jardin public et ce fut peut-être le meilleur repas de toute ma vie. Je l'ai mâchée longtemps, très longtemps. J'en ai connu parfaitement la saveur, la substance. De ma bouche, elle s'est diffusée dans tout mon corps. J'ai su vraiment, alors, viscéralement, ce que c'était qu'une rose. J'étais couvert de boue, les bras griffés jusqu'au sang d'avoir dévalé un bois bien raide et plein de ronces, sur mes pieds, sur le ventre, sur le dos, parfois la tête la première. J'ai nagé alors au fond de l'eau, à l'aube, tout habillé, sous les coques des bateaux, escorté par des cygnes blafards qui rayonnaient parfois dans l'eau trouble un peu verte. Avez-vous déjà vu nager des cygnes sous l'eau? Avez-vous déjà nagé avec eux? Sacré spectacle. Sacré moment... En tout cas, en sortant de l'eau, j'étais propre... J'ai vu des fantômes. J'ai vu et entendu des bêtes qui n'étaient pas dans les livres. Mes cheveux se sont dressés sur ma tête, tous mes poils électrisés... J'ai vu mon propre corps, en bas, étendu sur le dos, comme endormi, j'étais sur le point de traverser le plafond, avant de redescendre dedans, dans mon corps qui semblait endormi, lentement... J'ai vu des yeux sans âme. D'une noirceur... Car tout le monde n'en avait pas, au fond des yeux, une âme. C'était même seulement une toute petite minorité qui en était dotée. Comme c'était émouvant, de rencontrer une âme, parfois, un frère, une sœur... On se reconnaissait, immédiatement, sans effusion... Mais c'était tellement rare... Les yeux sans âme étaient des gouffres noirs... Les rues en étaient bondées... Ma nature aurait été belliqueuse, je les aurais exterminés sans le moindre état d'âme... Mais ma nature était douce, au fond, même si elle était impitoyable... Les yeux sans âme comprenaient dans le miroir de mes yeux qu'ils n'étaient que des yeux sans âme. Ils ne pouvaient plus faire semblant, même à leurs propres yeux. Ils étaient alors dévoilés, s'assombrissaient encore plus, fuyaient avant de périr totalement devant moi. Comme des insectes. Des yeux d'insectes. (Parfois, c'était une vache, c'était déjà un peu plus supportable. Parfois même, la vache avait une âme.) La seule lumière qui les animait était celle du dehors. C'était terrible. Je révélais leur néant. J'étais impitoyable... Pendant six mois, ça a duré... Puis j'ai décidé de revenir, car ça avait un prix, d'être fou : je me consumais... Mon cœur n'aurait pas tenu bien longtemps encore comme ça, même si je sentais qu'il était fort... Il ne tenait plus qu'à un fil, à la fin... Je n'avais pas peur de la mort, mais je ne voulais pas mourir et les oiseaux non plus ne voulaient pas que je meure, ils venaient me le dire, sur mon rebord de fenêtre... J'ai senti que j'allais mourir, alors j'ai décidé de revenir. J'avais ce pouvoir. C'est dur, de revenir, douloureux, de perdre son pouvoir, sa puissance. Tout seul, je suis revenu, progressivement. J'ai laissé ma couronne sur un banc. Encore une fois, j'ai tout perdu. Je suis redevenu cet être aimable, gentil, doux, prévenant, le plus souvent, du moins je crois. Certains se rassurent avec l'idée du suicide, même s'il ne se suicident jamais, ça leur permet de vivre. Moi, je me dis que si un jour plus rien ne me retient ici, je pourrai redevenir fou, cette fois pour ne plus revenir. (Je sais comment on fait.)
vendredi 22 avril 2011
Là, il n'y a plus rien à dire. Du tout. Dire quoi? Tout a été dit. Ou alors rien. Faire du bruit avec la bouche. Croire que les mots ont du sens. Que les phrases, esquifs pleins de trous, ont du sens et nous emmènent dans ce sens, par là-bas, on ne sait pas trop où, sur des océans d'ignorance. De toutes façons, personne n'écoute. Mieux vaut siffler. Un air. Juste pour soi. Quelque chose qui passe par la tête. Plutôt que parler. Les oiseaux parlent-ils? Pour dire quoi? Salut, ça va?... il fait bien beau... j'ai mal au bec à cause que je suis rentré dans un carreau... et puis j'ai chié en vol sur la tête de deux tourtereaux, sur un banc, du travail de précision, si t'avais vu leur figure... Pas si bêtes, les oiseaux... Alors nous, à côté, ou plutôt en dessous, pleins d'idées, le prix du pain et puis le Verbe qui était là soi-disant au début. Pourquoi pas plutôt le si bémol?... Et à la fin, il y sera aussi, le Verbe? Et pendant tout ce temps, il était passé où?... Non, mieux vaut encore siffler... A Paris, il y a bien longtemps, une vieille dame tout émue dans une cage d'escalier m'a dit : Autrefois, quand j'étais jeune, les hommes sifflaient... vous m'avez rappelé ce temps-là... Le plus beau compliment qu'on m'ait fait... Des siffleurs, il n'y en a plus tant que ça...
dimanche 20 février 2011
J'ai hésité quelques secondes entre Bach et Billie Holiday. Puis c'était évident qu'il fallait Billie Holiday. Tout doucement, pour accompagner. Il était autour de minuit. C'est tellement doucement déchirant, Billie Holiday. C'est ce qu'il fallait. Le silence n'était pas envisageable, à ce moment. J'avais ouvert un peu la fenêtre, pour qu'elle ait un peu d'air. Peu de temps avant, ses petites plaintes étaient devenues tellement déchirantes que je m'étais enfin décidé. J'ai commencé à composer le numéro des urgences bien trois ou quatre fois avant de pouvoir le terminer. C'est difficile. Mais ce n'était plus possible. Ses pattes étaient de plus en faibles. Plus rien ne fonctionnait. Rien ne rentrait. Rien ne sortait. Quand j'ai parlé au téléphone, il me semble qu'elle m'a compris, avec ses grands yeux qui ne me quittaient plus. Quelques minutes plus tard, elle a fait une autre tentative pour se lever, pour aller vers sa caisse, en zigzaguant, tellement volontaire, comme pour me prouver qu'elle pouvait y arriver, que ce n'était pas encore le moment de fermer le rideau. Elle a gratté sa litière énergiquement, frénétiquement... A fait un long miaou déchirant. Je suis vite arrivé. Évidemment, rien n'était sorti... En faisant un pas vers moi, ses pattes avant se sont dérobées. J'ai juste eu le temps de la rattraper, l'ai vite portée jusqu'à sa couverture près du poêle. A peine l'y avais-je déposée qu'elle faisait une crise énorme, avec des gros spasmes bruyants dans la poitrine, ses pattes se raidissant et frappant à toute volée la tôle du poêle, avant de se figer sur le flanc, les yeux grand ouverts. J'ai cru qu'elle était morte, foudroyée, après un tel choc. Mais non. Elle respirait encore. Elle était même consciente. Je lui ai doucement caressé la tête, en lui parlant, ne cessant plus de regarder ma montre. Il m'avait dit qu'il fallait compter une demi-heure, le type, au téléphone. C'est long, une demi-heure. Heureusement, il fut là en une vingtaine de minutes, donc à peu près dix minutes après la crise terrifiante. Tout se passa très gentiment. Ma voix tremblait parfois, en posant des questions au type. (Je suis curieux.) Souvent, les cœurs malades mettent beaucoup plus longtemps à s'arrêter que les autres. Parce qu'ils sont habitués à lutter? (Il dut lui faire une seconde injection.) Alors que le type remettait sa sacoche sur l'épaule, je me suis baissé, ai pris délicatement le sac avec dedans ma petite Mouche toute molle, l'ai remise au type. C'était mon rituel à moi. (Une urne pour les cendres? Ah non merci. Dispersion dans la fosse commune c'est très bien. C'est ce que je choisirais pour moi.) Quand il l'a prise, je lui ai dit : Attention... doucement... Il est parti. J'ai ouvert toutes les fenêtres en grand. Ai fait brûler du papier d'Arménie dans tous les coins. Ai jeté la couverture. Vidé, nettoyé et remisé toutes ses affaires. Dès que je m'arrêtais, je me mettais à pleurer bruyamment. Pendant peut-être deux heures, je me suis activé. Revenant sur mes pas pour une broutille. Ah, ses cachets... Dans mon sac. Je les ramènerai lundi chez le vétérinaire. Ça, poubelle... Le cyclamen aussi... Quand je me suis couché, il ne me restait plus que quelques heures avant de partir au boulot... La couette sentait la Mouchette... Je changerai la housse demain... En fermant mes yeux brûlants, j'ai eu une sorte de vision... C'était dans la cour, chez mes grands-parents, à côté des clapiers qui autrefois avaient été les cabinets, qu'on appelait toujours les cabinets. Vers les cabinets donc, il y avait mon grand-père, assis sur une chaise de camping en toile avec des accoudoirs, tranquille, avec sa casquette sur la tête, sa roulée à la bouche. Mon père aussi était là, debout, les mains sur les hanches, en short, avec ses genoux cagneux... Ils étaient cool, me souriaient tous les deux... Puis Mouchette arrivait, la queue en l'air, tournait un peu autour d'eux avant de s'arrêter et de me regarder elle aussi... Quelques heures auparavant, en début de soirée, elle avait tant bien que mal réussi à sauter sur le canapé et à venir se coucher sur moi. Elle m'avait même tendu la patte. Elle avait même ronronné tranquillement tandis que je la caressais et lui parlais. Un long moment, peut-être une heure. On avait alors un peu réussi à mettre de côté toutes nos misères. Un dernier moment parfait. Ça dure ce que ça dure, je lui avais murmuré, ce qui compte c'est le moment, c'est maintenant... Elle semblait d'accord avec moi... Juste pour ce moment, je n'en veux plus à mon vétérinaire de me l'avoir rafistolée sans m'avoir demandé mon avis et rendue toute moribonde, à l'essai... Même si ça m'a coûté deux nuits blanches et deux grises sur quatre... Elle a dormi, la plupart du temps, paisiblement, sur mon lit, ou sur sa couverture près du poêle... Et puis elle est morte à la maison, dans son environnement, pas dans une clinique qui ne sent pas bon, avec toutes ces bêtes malades... Et puis j'étais là, à chaque miaou... Avec des caresses, des paroles, j'arrivais à la soulager de sa détresse, je crois... Ça marche pas, qu'elle me disait... Ben oui, ma cocotte, je vois bien... Le lendemain, aujourd'hui, je suis parti bosser, dans mon cinéma, j'avais dans la tête my old flame, Billie Holiday, 1944, toute la journée. J'étais épuisé, toute la journée. J'ai marché, toute la journée, en zigzaguant, comme Mouchette hier. Dès que je m'arrêtais, me posais, les larmes me montaient. J'ai fait un décadrage sur Au delà, de Clint Eastwood, ce qui ne m'arrive jamais. On m'a prévenu au talkie. J'ai dû y retourner en vitesse, en zigzaguant. Enfin, la journée s'est terminée. Je suis rentré, en zigzaguant. Un moment d'absence : ah ben j'vais retrouver Mouchette... Ben non... Derrière ma porte verte, plus de miaou... Je suis arrivé, j'ai tout de suite changé la housse de couette, ai voulu ensuite passer l'aspirateur, mais mes jambes flageolaient... Alors, stop... Repos... Je me suis fait du thé... Dans la salle de bain, j'ai vu des empreintes de pas de Mouchette, allant vers où il y avait sa caisse... Non, un autre jour... Je me suis effondré dans mon canapé, ma théière à portée de main, emmitouflé dans ma vieille couverture pleine de trous, me suis mis Billie Holiday... My old flame... I can't even think of his name... But it's funny now and then... How my thougths go flashing back again... To my old flame...
vendredi 26 novembre 2010
C'est à croire parfois qu'il n'y a plus rien à espérer, de rien. On a tout vu, tout entendu, tout vécu. Ou alors rien. Les rêves ne surprennent plus, comme si on les avait rêvés déjà mille fois, tout comme les jours qui sont toujours les mêmes, tout comme les nuits, toujours ce même coup d'œil par la fenêtre avant d'aller se coucher, pour voir où est la lune, comme un réflexe, en se brossant les dents. Car on se brosse les dents, avant d'aller se coucher. la vie est faite de petites choses qui se succèdent. Il y a un ordre. On ne se torche pas le cul avant d'avoir chié. Ce genre de chose. On est esclave de cet ordre. On est là, c'est tout. Il n'y a rien de glorieux. Quand on se regarde dans le miroir, on se trouve une figure triste, encore plus quand on esquisse un sourire. Le temps a passé. Il n'y a pas si longtemps, on était encore un enfant, on jouait dans la cour, les rêves étaient encore neufs, le merveilleux, courir était une joie dans l'espace des possibles, l'air vibrait des rumeurs infinies de l'instant. Maintenant, on est presque un vieillard. Déjà. Que s'est-il passé entre temps? Ne restent que des mondes perdus dans la brume. Pas toujours beaux. Et ceux qui sont beaux, si rares, il ne faut plus trop les évoquer, car c'est tellement douloureux de les savoir disparus. On a mal aux dents. Elles sont un peu branlantes. On a un creux dans le ventre, un vide, même après avoir mangé. La peau flasque. Et depuis quand porte-t-on cette moustache? Existerait-on encore sans cette moustache? Non, l'aube ne sera pas radieuse... Les lendemains ne chanteront pas... Mais prendre quand même tout ça, là, maintenant, ce fardeau de néant et le laisser s'échapper dans un souffle... Il n'y a plus que le son, avec cet énorme vibrato, cette tendresse infinie... Le son, c'est tout... Tout est dans le son... Il fait comme des volutes... Et le son console, le son emporte loin de tout ça, d'un coup il s'élève et ça nous serre la gorge on ne sait pas trop pourquoi... Ça s'adresse à une part de nous-mêmes que l'on ne contrôle pas, que l'on ne connaît pas... On se sent autre, plus léger, peut-être seulement enfin soi-même... Quand ça s'arrête, le silence, pour un temps, n'est plus le même...vendredi 28 mai 2010
Je me souviens, mon père était dans le coma depuis le matin, j'étais resté jusqu'au soir à lui tenir la main. Quand il respirait, ça gargouillait comme un tuyau d'évier encrassé. Je lui parlais, lui caressais le front. Le soir, à un moment, j'ai eu besoin de changer d'air, ma mère a pris la relève, je suis allé dans le salon, j'ai commencé à regarder freaks, de Tod Browning. Quelle idée... freaks... Mon père était en train de mourir et moi je regardais freaks... Même si je ne le regardais pas vraiment... C'était une sorte de parenthèse, je me disais que dans cette parenthèse il ne pourrait rien arriver... Au milieu du film, vers les onze heures du soir, ma mère m'a appelé, j'ai mis le film sur pause : ton père est mort. (J'ai menti, parfois, après, en disant que j'avais été là, à son dernier souffle. J'ai même dû décrire l'instant avec beaucoup de précision, de réalisme.) J'aurais dû être là. Mais j'étais à côté. Je regardais freaks. Je suis entré dans la chambre. Y régnait un silence inhabituel, lourd. Tous les oiseaux qui, les derniers jours et même les nuits avaient piaillé parfois insupportablement, entassés dans les épais, sombres feuillages des vieux chênes, jamais il n'y en avait eu autant, des centaines, des milliers, on se demandait même si ce n'était pas seulement dans notre tête, s'étaient soudain tus. Il était tout figé comme une chose. Ses yeux étaient mi-clos, éteints. Je les ai fermés, comme j'avais vu faire dans les films. (Le lendemain, je les ai rouverts, pour voir... Ça ne se fait pas, je sais... Mais il le fallait... Quel effroi, sur le coup... En même temps, c'est la vie, la mort, l'œil qui s'est éteint... Animé de la même curiosité, mais aussi avec tendresse, j'ai touché le cadavre de mon père, tout mou quand on l'a lavé puis habillé, avec ma mère, puis comme une bête empaillée...) Ensuite, j'ai dû pleurer comme un nourrisson, en hurlant, vraiment, je me revois me revoir hurler comme si j'étais spectateur de moi-même et même doublement spectateur de moi-même, remontant dans ma chambre pour me jeter sur mon lit. Puis je suis redescendu, j'ai vu la fin de freaks, même si je ne l'ai pas vraiment vue. Il le fallait. Je ne saurais dire pourquoi. Mon père est mort en plein milieu de freaks, de Tod Browning. (Quel nom... Tod Browning...) La dernière chose que mon père a faite, avant de mourir? Il a fait la vaisselle. (Ma chambre était au dessus de la cuisine. Je l'ai entendu faire la vaisselle, tôt le matin, avant de me rendormir.) Comme tous les matins. Puis il a fait un brin de toilette, car c'était un homme très propre. Puis est allé se recoucher. J'ai souvent revu freaks. Le film où mon père est mort. Parfois même je l'ai revu un 15 juin, autour de 23 heures.mercredi 7 avril 2010
J'aime Blossom Dearie d'un amour tendre. Elle me console de bien des choses. C'est surtout au printemps que j'ai envie de l'entendre, sa petite voix sucrée et malicieuse. J'aime sa simplicité, sa pureté, tout est dans la mélodie et le timbre. Elle ne faisait pas dans le choubidouwa, Blossom. C'est un rayon de soleil filtré par les stores. Je suis alors comme un chat vautré dans une flaque de lumière. Elle me rappelle encore un peu quelqu'un qui portait presque le même prénom et avait aussi une voix qui sortait de l'ordinaire. Elle apparaissait souvent au printemps. Parfois, même, j'étais en train d'écouter Blossom Dearie, quand elle apparaissait. Ça ne durait pas longtemps. Elle était douce, au début. Mais ça ne durait pas longtemps. Alors, elle disparaissait. Le printemps suivant, la voilà qui réapparaissait, comme ça, surgie de nulle part (je faisais un moment la sourde oreille à ses messages avant de me décider à lui répondre) avec parfois de vagues excuses pour son comportement passé, ou alors c'était l'amnésie, feinte ou réelle, elle avait même oublié mon digicode, mon étage, mon adresse... Et puis l'histoire se répétait... Elle redisparaissait bientôt... Ça a duré des années... Un jour, je lui ai dit pourquoi Blossom Dearie était devenue pour moi tellement particulière... Elle n'a pas aimé mon histoire, qui était pourtant jolie... (Être associée à une chanteuse aussi pimpante n'avait rien de dégradant, selon moi...) Mais j'écoute toujours Blossom Dearie, quand arrive le printemps... (Elle est morte en 2009, Blossom, sans faire de bruit.)mercredi 24 février 2010
Parfois on croit être gentil, juste. Puis on se rend compte que l'effet est désastreux. N'était-on pas cruel, plutôt? (Il y a quelques années, j’ai reçu un coup de téléphone, dans l’après-midi, à l'heure du goûter. Une jeune femme dont je n’ai pas reconnu la voix disait, à toute allure, comme une phrase apprise par cœur, que même toute ma gentillesse lui avait fait très mal, avant de raccrocher, sans que j’aie pu dire un mot. Ça m'a hanté longtemps. Je n'ai jamais su qui c'était. Ai imaginé toutes sortes d'histoires. Peut-être seulement une erreur?) Je lui avais bien dit qu'un jour, peut-être, elle changerait de trottoir, en me voyant. Ça l'avait fait rigoler... Oh que non, ce n'était vraiment pas son genre, de changer de trottoir... Et puis, un homme comme moi, elle n'en trouverait pas d'autre, j'étais une sorte de rareté en somme... Ça n'a pas manqué. Pourtant je ne demandais rien, n'espérais même rien, n'étais animé d'aucun désir de revanche. C'était peut-être ça, le problème, pour elle, j'aurais peut-être dû vouloir me venger, ou la reconquérir. Mais j'étais juste inquiet pour elle, pour sa santé. Quelque part, maintenant, ça me rappelle l'histoire du rouge-gorge. Moi, l'oiseau, j'avais envie qu'il s'envole de mes mains, après l'avoir ranimé, même si j'aurais aimé aussi le garder dans mes mains... Mais je n'en avais pas le droit... Bref, une vieille histoire qui elle aussi m'en rappelait une autre. Oui, elle était très jolie, parfois... très jeune aussi... des yeux de chat... une voix très érotique... et puis des seins magnifiques... Ça me rend triste, quand j'y pense... Alors j'essaye de ne pas trop y penser... Elle m'a blessé?... Oui... Mais c'était très supportable... Je lui avais dit, tu sais mon cœur il est déjà brisé depuis longtemps... Moi et mes formules à la con... Mais c'était vrai... Et alors? Quel idiot... S'il n'y a plus de cœur à briser, ça ne vaut peut-être pas la peine... En fait si, ça peut toujours se briser encore un peu, en morceaux de plus en plus petits... Du sable, à la fin, de la poussière... Alors, à la caisse du supermarché, je me retrouve à faire la queue, juste derrière elle, je décide cette fois de ne pas être aimable comme la fois précédente... Je fais la queue à la caisse du supermarché, c'est tout, je n'ai pas fait exprès d'être juste derrière elle, je ne vais pas non plus me cacher, j'en ai marre d'être gentil... La caisse d'à côté se libère, j'y vais, comme je ferais avec n'importe qui devant moi, me retrouve cette fois face à elle... Pas un regard... Elle a sa tête des mauvais jours, peut-être bien celle de tous les jours... Alors on ne se connaît plus, c'est aussi simple que ça... Ce n'est pas la première fois... C'est tellement banal, triste... Ça doit venir de moi, forcément... Parfois, elle vient voir un film dans le cinéma où je travaille, je reconnais sa nuque par le hublot, car je suis physionuquonomiste... Alors j'ai un petit pincement... Ce n'est pas qu'elle me manque... Elle me fait juste souci... Je ne devrais pas... Ça ne me regarde pas après tout, si j'ai tout bien compris... Mais je ne peux pas m'en empêcher... Puis j'ai fait pleurer une fille, à l'aïkido, elle est tombée sur le dos et s'est cognée la tête... J'étais pourtant à genoux, et elle debout, je ne croyais pas qu'elle s'envolerait comme ça dans mon dos, je n'ai rien vu, l'ai à peine sentie s'envoler tellement elle était légère, j'ai juste entendu le bruit, sourd, quand elle est retombée... Toujours l'histoire du rouge-gorge... Elle est restée bien trois minutes sur le dos sans bouger, j'ai imaginé qu'elle était paralysée et qu'elle finirait en fauteuil... Puis, elle s'est mise un peu à remuer... Ensuite, je lui ai tenu la main, pendant qu'elle pleurait, assise sur le banc au bord du tatami, moi toujours à genoux... Elle venait pour voir ce que c'était, l'aïkido... Je me suis senti coupable... J'ai eu très peur qu'elle se soit fait vraiment mal... Elle m'a dit que c'était l'émotion... qu'elle avait trop l'habitude de l'enfouir en elle et qu'elle avait très honte... Non, c'est moi, qui suis honteux, je ne suis qu'une grosse brute... pardon... j'aurais dû... Et puis l'émotion, c'est bien, quand ça sort... Y'a pas à avoir honte... C'est bon, non?... Elle n'est pas revenue, cette jolie petite qui aurait pu être ma fille, avec son charmant accent d'Europe de l'est... Alors, je pensais avoir été doux, avoir fait le mouvement presque au ralenti... Marie, ma maîtresse d'aïkido, m'a un peu fait la leçon... Oui, je suis une brute... Même à genoux, je suis une brute... La nuit suivante, je rêvais que la petite que j'avais failli estropier mourait dans mes bras en pleurant... Mon côté romantique... C'était carrément déchirant... Je ne la connaissais pas... et voilà qu'elle mourait dans mes bras, le visage baigné de larmes... Et il n'y avait plus que ça... C'était le centre de l'Univers... Une sorte de piéta inversée... Tout le reste tournait vaguement autour... Des choses pas complètement affirmées gravitaient, des bouts de paysages, des fragments d'espace-temps, des filaments de mémoire, des objets, des animaux, des gens... dans tous les sens, sur les côtés, en haut comme en bas, à toutes les vitesses... Là était le cœur du Monde...vendredi 13 novembre 2009
Je ne sais pas grand chose de mon arrière-grand-père maternel. Juste qu'il avait une grosse ferme à la frontière de la Haute-Loire et de l'Ardèche. Pour dire si elle était grosse, il devait bien y avoir sept ou huit vaches, une paire de cochons et une douzaine de poules. Mais, là-bas, dans ce pays abrupt, qui s'appelait le travers et qui maintenant n'est plus que ruines au sol mangées par la nature, c'était une grosse ferme. Il eut de nombreux enfants, je ne sais pas précisément, une dizaine. La ferme, même si elle était conséquente, ne l'était pas suffisamment pour faire travailler et nourrir tout ce monde et c'est ainsi que mon grand-père, que j'ai fort bien connu, s'en est allé, vers l'âge de quatorze ans. D'abord, il a fait le tâcheron dans les fermes alentour. Plus tard, il a rencontré ma grand-mère, qui, d'après certaines rumeurs, était déjà enceinte quand il l'a épousée. (Ma mère pensait que son frère ainé, Maurice, n'était en fait que son demi-frère. Une façon, peut-être, de le refouler encore plus loin... Quel mépris elle eut pour lui, de son vivant et même après...) Au début des années 30, ils avaient 20 ans. Comme beaucoup d'enfants de ces campagnes ingrates, ils partirent, loin, pour la grande ville, St Etienne, où mon grand-père devint mineur de fond. Ce qui me frappe, dans cette photo, c'est la ressemblance avec mon grand-père, le même visage, le même regard, cette sorte de dignité rustique... C'étaient des costauds, des physiques de lutteurs. A la mine, mon grand-père était à la tâche, à prix fait on disait, faisait souvent double journée... (Il lui est arrivé ainsi de travailler plus de journées qu'il n'y en avait dans l'année...) Il avait le cœur sur la main, était l'homme le plus gentil et fiable du monde, toujours prêt à rendre service, mais il pouvait devenir violent, quand ça touchait son sens de la morale ou de la justice... ou quand tout simplement il n'en pouvait plus... Certains, parfois, profitaient de sa gentillesse et de sa naïveté... Il était honnête, droit, d'une grande simplicité, fidèle en tout... Je me souviens, on s'asseyait au fond du jardin, sur le banc, on ne disait rien, on était bien, le jardin était luxuriant, il fumait son caporal, c'était vraiment son domaine, son jardin, il était chez lui... Il me donnait sa grosse main calleuse, on allait se promener dans les allées... Quand quelqu'un disait : "C'est son pépé tout craché!..." on était fiers l'un et l'autre tout autant... Tranquillement, il tuait le lapin pour le civet, des gestes sûrs de paysan, il le clouait à la porte du clapier pour le dépecer, comme il aurait enlevé une chaussette... Le sang gouttait par un globe oculaire dans un bol... Il coupait l'herbe à la faux, sa roulée au coin de la bouche, c'était beau à regarder... Il parlait peu, mais il riait beaucoup... Il m'appelait son fillou... A la fin des vacances, quand je repartais, on avait tous les deux la larme à l'œil... Quand on se retrouvait, on avait aussi l'œil qui brillait... Comme il n'y avait pas beaucoup de lits, on dormait tous les deux dans le cosy, on était bien, on pétait un peu sous les draps pour faire râler la mémé qui dormait dans le lit à côté, on rigolait... Le cosy étant un peu en dévers, dans la nuit je roulais souvent contre le pépé... Les bois de lits sculptés semblaient avoir des yeux qui dans la pénombre me faisaient peur... Puis je sentais le pépé, à côté... Il a fini sa vie dans un hospice sordide dans des conditions misérables et j'ai toujours honte de l'y avoir abandonné, même si je n'y étais pas pour grand chose... Je me souviens de la dernière fois où je l'ai rasé... Il ne reconnaissait plus personne, à part moi... Mon fillou, il disait, quand j'arrivais et j'avais l'impression qu'il passait tout son temps à attendre son fillou et j'en ai les larmes aux yeux, là, maintenant, je me fais pleurer tout seul, plus de vingt ans après... J'avais tellement honte de ne pas y aller plus souvent... Ce n'était pas une corvée, c'était l'enfer... Ça me nouait tellement la gorge... Il était assis toute la journée dans un fauteuil, à côté d'une fenêtre sans vue, dans un pays tout triste et gris, loin de tout et de tous, attendant de mourir... Je l'ai pris en photo, là-bas... Il y avait son œil, qui luisait, dans la pénombre... Mais après, j'ai arrêté de prendre des photos, moi qui voulais devenir photographe, tellement j'avais honte d'avoir pris ces photos, comme si je n'étais venu que pour ça... La plus belle était ratée, mal cadrée, mal exposée, un pur accident... Il regardait en l'air, il semblait y avoir un halo de lumière, comme un oiseau qui s'envolait de sa tête...samedi 31 janvier 2009

J'ai toujours trouvé étrange que le Samouraï, de Jean-Pierre Melville, et la marque du tueur, de Seijun Suzuki, soient sortis la même année, en 1967. (L'année de la mort de John Coltrane, entre parenthèses, une année bien sombre, donc, même si ça n'a aucun rapport, j'avais un an et ne le connaissais pas encore... Ça me fait penser qu'il y a quelques jours, j'ai parlé d'une photo qui a été prise en 67 et tout cela me semble de plus en plus étrange...) Quand j'ai vu le deuxième, j'ai pensé aussitôt que c'était un hommage au premier, même si les styles étaient très différents. Il y avait le motif de l'oiseau, dans les deux films, des petites choses comme ça... Une sorte de parenté... Deux grands stylistes... Une histoire de tueurs solitaires... Il y avait une évidence, pour moi, que Seijun Suzuki était un admirateur de Melville et avait cité le Samouraï, pas le contraire car les films de Suzuki n'étaient à l'époque sans doute pas distribués en France, alors qu'Alain Delon était une énorme star au Japon. J'ai donc été grandement étonné d'apprendre que les deux films étaient sortis simultanémént et y ai vu un bel exemple de synchronicité jungienne (deux évènements qui ne présentent pas de rapports de causalité, mais dont l'association prend un sens pour la personne qui les perçoit), comme si les deux cinéastes avaient été traversés, ou visités, au même moment, par la même "idée". Un petit oiseau dans une cage, en France, se retrouve pendu à un rétroviseur, au Japon.lundi 15 décembre 2008
J'ai aimé, 20 ans plus tard, revoir let's get lost. Il y a 20 ans, je n'avais vu que le délabrement, Chet Baker en phase terminale, je l'avais trouvé sordide, pathétique, peur constante que son dentier se décolle au milieu d'une chanson, j'étais ressorti du cinéma tout poisseux, misérable. Aujourd'hui, plus du tout. Un film sans fard, riche de points de vue, tendre. Chet Baker magnifique du début à la fin, égoïste, doux, malheureux, manipulateur, à bout de souffle, un attachant salopard tout écorché, un type qui au début avait une tête de cow boy et d'indien à la fin, un vrai rebelle sans cause mais avec trompette qui était un peu aussi sa canne. Toutes ces femmes magnifiques dans sa vie, toutes très différentes, la douce, la chienne, la maman et la putain... J'ai toujours aimé Chet Baker, profondément. C'est un peu Billie Holiday en garçon, quand il chante. Parfois, même, si on ferme les yeux, on dirait une femme. Chet Baker était trompettiste et chanteuse de jazz. Et puis il n'était pas plus délabré à la fin qu'au début. Il était comme ça. S'il n'avait pas existé, Miles Davis n'aurait peut-être pas joué comme il a joué. Si Miles Davis n'avait pas existé, ça n'aurait absolument rien changé, pour Chet Baker. Dès qu'il l'a entendu, Charlie Parker a voulu jouer avec ce petit blanc édenté. Les princes de la défonce. Sa drogue préférée? Celle qui fait peur à tout le monde, le speedball, un mélange d'héroïne et de cocaïne. Il dit ça comme il dirait qu'il aime la glace à la pistache. Il n'a pas appris à jouer. On lui a mis dans les mains une trompette, il a trouvé ça chouette, rien de plus, rien de moins, il a soufflé dedans. Il est mort en tombant du balcon d'une chambre d'hôtel à Amsterdam. Ça lui va bien, finalement. Il est tombé, c'est tout... dans un moment d'égarement, une absence... Il n'a peut-être même jamais eu conscience qu'il tombait tellement tomber lui était naturel. Je l'imagine mal se mettre à battre des bras et des jambes dans le vide en hurlant comme un indien qui tombe d'une falaise dans un western... Non, il devait être assis sur la rambarde, pensif, on dira... et il a basculé, doucement, presque au ralenti, avec cette même expression que sur la photo, qu'il a gardée tout du long, une cigarette continuant de se consumer entre le majeur et l'index jusqu'au moment peut-être où la brûlure le fera sursauter, se tenant à sa trompette avec l'air de se masturber, juste un peu décoiffé peut-être, la mèche au vent... Have a good trip Lady!samedi 29 novembre 2008
J'ai passé des années à ruminer un projet qui aurait dû s'appeler l'histoire du rouge gorge. J'étais prêt à consacrer toute ma vie à ce que je considérais, secrètement, comme mon Petit Œuvre, qui n'aurait pas excédé les 15 ou 20 pages. Pour dire que j'étais ambitieux... J'ai noirci des pages et des pages, en vain, retombant toujours dans mes vieux travers, mes vieilles manies, des digressions à l'infini, des phrases qui se perdaient en elles-mêmes, pour finalement toujours revenir à la même histoire, ma pauvre histoire à moi, perdant de vue l'histoire du rouge-gorge pourtant ô combien plus édifiante et poétique. Le projet était pourtant excitant, ne plus se consacrer qu'à cette petite histoire. Comme je n'arrivais pas à l'écrire, par manque d'humilité, de simplicité, de détachement et de style, je la racontais oralement quand j'en avais l'occasion. J'aimais beaucoup raconter l'histoire du rouge-gorge. Ce n'était jamais tout à fait la même histoire. Je prenais mon temps, pour la raconter, au risque d'ennuyer l'auditoire, ce qui fut souvent le cas je crois. Un jour, lors d'un mariage, je l'ai racontée à une jeune femme rousse, élancée, qui avait un petit air de Sondra Locke. J'étais très en forme, un peu ivre, je maîtrisais chaque intonation, je m'aidais de mes mains, mon visage et même mon corps tout entier au service du récit. A la fin, ses yeux étaient tout embués… J'appris un peu plus tard qu'elle était très sensible, qu'elle pouvait pleurer devant un reportage animalier quand la gazelle se faisait attraper par le lion, des choses comme ça, mais quand même, je n'étais pas peu fier... (D'ailleurs, moi aussi il m'arrive de pleurer, quand la gazelle se fait attraper par le lion...) L'histoire du rouge-gorge avait fait mouche... Alors, estimant que tout était dit, j'ai abandonné mon grand petit projet. Peut-être deux ans plus tard, j'ai peint cette petite aquarelle, pour me souvenir du décor de l'histoire du rouge-gorge.jeudi 27 novembre 2008
Lester Young sera toujours dans mon cœur. Il m'arrive encore de siffloter Stardust, du début à la fin, 3'32'', la version de 1959, que j'avais apprise par cœur sur mon vieux saxophone, note après note et qui est restée gravée là, qui fait maintenant partie de moi. J'ai mis du temps, à vraiment aimer Lester Young, à vraiment l'entendre. Je ne le trouvais peut-être pas assez brillant, pas assez spectaculaire. Il ne crie pas, ne parle jamais pour ne rien dire, il murmure, le plus souvent, n'a pas peur du silence, il faut tendre l'oreille. Au début, je l'écoutais surtout quand il jouait avec Billie Holiday, il n'existait d'ailleurs pour moi que dans son ombre. Puis je me suis mis à l'entendre et jamais peut-être un musicien ne m'a touché autant. Les personnes qu'il appréciait, hommes ou femmes, il les appelait Lady. C'était la distinction suprême, Lady. Il n'attaquait pas les notes comme la plupart des autres saxophonistes. D'ailleurs, il ne les attaquait pas vraiment, les notes, il les libérait, plutôt. Il était tout autant habité à la clarinette et c'est bien dommage qu'il n'ait pas enregistré plus avec cet instrument, dont il est l'une des plus belles voix, sinon la plus belle. (Je pense aussi à Pee Wee Russell, à Jimmy Giuffre...) Je n'ai jamais entendu une seule note gratuite de Lester Young... Chacune était vivante... Même ses couacs étaient essentiels, poétiques... Charlie Parker, Lady Bird, dont je suis un fan absolu, s'est parfois singé, il faut être juste... John Coltrane, mon idole, s'est parfois perdu dans ses propres méandres... C'est aussi ce qui faisait leur splendeur... Ces deux-là étaient des extrémistes, des dangereux pyromanes, des aspirants icares. Pas Lester Young, peut-être déjà consumé, qui n'était que lui-même. Finalement, souffler dans son saxophone (Lady Violet) ce n'était pas plus important que fumer une cigarette, c'était même pareil, finalement, fumer une cigarette et souffler dans son saxophone, hautement spirituel. Parfois même, une cigarette, en se consumant, fait plus de bruit. C'est également ma philosophie, à moi qui ne suis hélas pas musicien, quand il me prend l'envie de souffler dans ma clarinette. Au moins, mes voisins ne se mettent pas à hurler à la fenêtre, quand je joue à deux heures du matin. D'ailleurs, parfois, après avoir longuement, pensivement mâchouillé mon anche parfois un peu dentelée, amoureusement caressé l'ébène de ma vieille et noble clarinette fêlée du bocal que j'ai moi-même restauré à la pâte à bois, promené mes doigts sur les élégantes, sensuelles mécaniques, je repose Lady Clarinette sur mes genoux, car la lune vient d'apparaître au coin de ma fenêtre, j'ai déjà eu mon moment de pure émotion musicale, j'estime même que pour une fois j'ai magnifiquement joué. Tant pis s'il n'y avait personne pour entendre.





