Ah... John Wayne... Gail Russell... Le réveil de la sorcière rouge... Ça, c'était beau... — Oui... Sacrément... — Ceux qui méprisent John Wayne sont vraiment des cons... — Bien d'accord... — Les pires, ceux qui se proclament cinéphiles... — Les cinéphiles, de toutes façons, sont des cons... — Tous?... — La plupart... — Tu ne les aimes pas... — Sale engeance... Sérieux comme des papes... Ennuyeux à mourir... N'ont jamais compris que c'est du rêve, rien que du rêve, le cinéma... C'est comme la vie, de la fumée... Sinon ça ne vaut rien... Ils en tirent des idées, des conclusions, des minables petites fiches... N'ont jamais rien ressenti, ni rien vécu, ni même rien dit... Ce ne sont même pas leurs idées, en plus, la plupart du temps... Ces cons... Des charognards péteux... Ils veulent juste faire partie d'un club, d'un ciné-club... Ils prennent des airs inspirés... Moi je les mettrais tous dans une grande salle de cinéma et j'y foutrais le feu... — Comme au Bazar de la Charité... — Parfaitement... — Mais on s'en fout, des cinéphiles... — C'est vrai, on s'en fout... — John Wayne... Gail Russell... Le réveil de la sorcière rouge... Ça me rappelle toujours un peu reap the wild wind... — À moi aussi... Moissonne le vent sauvage... C'était sacrément beau, aussi... — C'était une autre époque... L'époque où on rêvait... Et puis l'Amour... — Oui, l'Amour... l'Aventure... les mers du Sud... — Je te sens tout chagrin, subitement... — Juste ça, m'a-t-elle dit, quand je l'ai serrée pour la dernière fois dans mes bras... — Et tu devais avoir alors la même gueule que John Wayne dans le réveil de la sorcière rouge... — Ça se pourrait bien... — C'était dans les mers du Sud aussi?... — Oui, parfaitement, dans les mers du Sud... — Il y avait un bateau aussi?... — Oui, il y avait un bateau, aussi... — Et elle avait la même gueule que Gail Russell dans le réveil de la sorcière rouge quand tu l'as serrée pour la dernière fois dans tes bras?... — J'en sais rien... Je me suis toujours demandé... Je me demande encore... Je me demanderai sans doute encore demain... — Elle était sacrément belle, Gail Russell... — Oui... Sacrément triste aussi... — L'Amour, ça rend triste... — Oui... Elle était malheureuse... John Wayne a bien essayé de la sauver, plusieurs fois... Angel and the badman, c'était sacrément beau ça aussi... Mais il n'a rien pu... contre la mélancolie... Elle s'était mise à boire beaucoup, Gail... Elle a dû aussi lui dire, à un moment : Juste ça... — C'est triste... Mais c'était un sacré bonhomme, ce John Wayne... On n'en fait plus, des comme ça... — C'est vrai... — Et pas que chez Ford... — Pas que chez Ford, non... — Et la sorcière rouge, alors, c'était Gail Russell?... Un peu façon Sorcière à l'Océan Dormant?... — Pas du tout, c'est le bateau, la Sorcière Rouge, un fier trois mâts... — Et alors?... — Et alors il le saborde... — Son bateau?... — Oui oui... Et pourtant il y tenait tellement... Sa maison, son univers, sa liberté, il dit, à un moment... C'était toute sa vie... Les cales étaient pleines d'or... — Mammon... Pour l'argent alors... Il est cupide... — Pas exactement... À cause de l'Amour surtout... Il devient alors un genre de tyran, un peu comme dans le loup des mers... Celui qui n'a jamais osé aimer, quand il se met enfin à oser, c'est avec une majuscule... — On ne devrait jamais mettre de majuscule... — Bien d'accord avec toi... — Il se fait crucifier, aussi, à un moment... — Oui oui... dans l'eau... avec tout autour des requins... — Et ils se rencontrent comment avec la fille?... — C'est la fille du gouverneur d'une île du Pacifique... Il l'entend jouer une nocturne de Chopin, il voit dans ses yeux, sa mélancolie, il plonge tout entier dans ses yeux... et vice versa... — Ça fait les meilleures amoureuses et les meilleurs amoureux, la mélancolie... — C'est vrai... Et les pires... Elle sera toujours pour lui une nocturne de Chopin... — Mais il y a son père... — Oui, son père... — Il ne veut pas d'un aventurier pour sa fille... — Non, il n'en veut pas... Il lui réserve un homme riche et puissant... — Il devient fou, alors... — Oui, de douleur... — L'épousera-t-elle, l'homme riche et puissant?... — Oui... — Il est comment?... — Toujours un peu le même, riche et puissant, tu vois bien, pas très intéressant, banal, plutôt laid, un notable sans la moindre fantaisie, mais riche et puissant, il lui fera même un lardon... Elle acceptera son destin, celui que lui a dicté son père, même s'il est mort... — Pas drôle... — Non, ça ne le fait pas rire du tout, John Wayne... Il faut dire que c'est lui, qui a tué le père, en légitime défense, mais quand même... — Alors, elle le maudit et épouse le notable... — Oui... mais elle ne peut pas le maudire complètement... — Il lui a quand même tué son père... — Oui, un vieux salaud, son père... mais elle l'aimait, comme une fille aime son père... — Et dans l'île alors?... — Dans l'île, il est le fils de Taro Tato, pour les indigènes, le fils des dieux, celui qui a défié la Pieuvre, dans la Grotte Sacrée... Ça se finit dans un grand nuage d'encre... — L'encre, toujours... — Oui... — Et ils se retrouvent, à la fin?... — Si on veut... Mais non, ils ne se retrouvent pas... Lui, il reste coincé dans l'épave de la Sorcière Rouge, qui l'entraîne dans l'Abîme... Un marin dit alors : Elle s'est vengée... — La fille?... — Non non... La Sorcière Rouge... — De quoi?... — Tu deviens pénible, avec tes questions... Elle s'est vengée... de tout... D'avoir été sabordée. D'avoir été délaissée. Qu'on l'ait sacrifiée à l'Amour, avec un grand A... Jalouse, comme une mère tyrannique, la liberté... Elle se réveille pour se venger, la Sorcière Rouge, pour l'emporter dans ses entrailles, dans le Néant... — Et elle?... La fille?... — Elle, elle était déjà morte depuis un bon moment, d'une maladie quelconque, j'ai oublié... — De mélancolie?... — Peut-être bien... — Et toi, ton bateau, tu l'avais sabordé, aussi?... — Évidemment... — Et la fille, c'était aussi la fille du gouverneur de l'île?... — En quelque sorte...
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jeudi 3 octobre 2013
lundi 23 septembre 2013
La parole, c'était celle des femmes. Les hommes étaient taiseux, baissaient un peu la tête, parfois riaient, grognaient, cognaient du poing la table ou poussaient un juron. Les femmes parlaient, racontaient, cancanaient, moi je les écoutais. Ma grand-mère a passé, comme Louise Brooks, l'essentiel de sa vie dans son lit. Elle n'était pas malade — est morte à 93 ans, tout simplement d'usure — c'est juste que c'était dans son lit qu'elle était le mieux. J'allais la voir, dans la pénombre et la tiédeur de la chambre où tout le monde dormait. Qu'est-ce que tu fais mémé? Je parle avec mes morts, me répondait-elle souvent, ses yeux noirs rivés au plafond. Elle finissait toujours par me raconter une histoire, pas une histoire qu'elle avait lue dans un livre, car elle n'en avait lu aucun, avait passé en tout et pour tout deux ou trois mois de sa vie sur les bancs de l'école, savait quand même écrire, pas si mal je trouve encore en relisant ses petits mots, mais une histoire qui lui sortait de la bouche, qui lui venait de je ne savais pas où et il y avait soudain des paysages qui se formaient dans la pénombre, sur le plafond lézardé, le vent se mettait même à souffler, à siffler, la burle, il faisait nuit, un froid comme des lames de couteaux, on emmenait là-haut au cimetière de St Clément un mort, empaqueté de linges sur un traineau... une épopée... des jours et des nuits à tirer et pousser le traineau... des congères hautes comme des immeubles de cinq étages... et les loups qui hurlaient... Je me blottissais contre la mémé, j'étais terrifié, merveilleusement terrifié, ne voulais surtout pas qu'elle s'arrête... car c'était le plus beau des cinémas, sur le plafond lézardé... et il y avait tant de films... je ne sais pas d'où elle sortait toutes ces bobines... Elle avait le regard noir, la mémé, ne racontait pas que des histoires, elle en faisait, aussi... La pire langue de vipère du quartier... Des hommes se sont battus au sang à cause de ses histoires... Elle haïssait ses voisins, elle haïssait peut-être même le monde, jusqu'à sa mort elle a haï le genre humain... Mais avec ses petits enfants, c'était bien différent, d'une tendresse, d'une générosité... Souvent aussi elle sortait la boîte de photos... ou alors c'était moi qui la sortais et allais vers son lit : Et lui, mémé, qui c'était?... Alors elle racontait... (Quand elle est morte, j'ai évidemment récupéré la boîte de photos...) Je n'étais encore jamais allé au cinéma. Il n'y avait pas non plus encore la télé... Mais la mémé, elle en savait, des histoires, et comme projectionniste et même comme cinéaste, elle se posait un peu là... Et puis il y avait ma mère, aussi, mais dans un genre bien différent... La mémé, c'était le cinéma classique, expressionniste, on était un peu chez Murnau... Ma mère c'était plus compliqué, plus avant-gardiste, il n'y avait pas que les histoires, il y avait aussi les mots, elle les triturait, les tronçonnait, les recomposait, réinventait, mélange d'argot stéphanois, de patois ardéchois qu'elle avait dû entendre toute petite fille et bon français populaire mêlé parfois à quelques mots plus savants... et tout ça sans effort, ça sortait de sa bouche, et des histoires énormes, souvent, qui auraient fait rougir Rabelais... (Quand il avait fallu récupérer l'arête de poisson coincée dans le rectum du pépé...) Je l'écoutais, je riais, je riais tellement... Et toujours... Quand je l'ai au téléphone, il est rare que je n'entende pas un mot nouveau, mais que je comprends aussitôt, j'ai l'oreille... Elle fait mine de se fâcher un peu, par coquetterie : Pfff... tu dis n'importe quoi, c'est un mot qui est dans le dictionnaire, allons... La dernière fois que je suis allé la voir, il y avait, posé à côté du téléphone, un bout de papier sur lequel était écrit en très gros caractères : NIETZSCHE... J'en ai fait des yeux tout ronds, il faut dire que je ne l'ai jamais vue lire autre chose que des romans de gare, et depuis un certain temps en très gros caractères, à cause de sa cataracte, ce qui limite bien ses choix... Oui, me dit-elle, ils en parlaient à la radio, ça m'a intriguée, alors je suis allée à la bibliothèque... Mais ils ne l'avaient qu'en petit... Alors je les écoutais, ma grand-mère et ma mère, depuis tout petit... et dès que la parole m'est venue, je me suis mis moi aussi à parler, pas du tout taiseux comme les hommes, mais alors comme une mitraillette, on ne pouvait plus m'arrêter, on me disait que j'allais finir... speakerine... et j'abordais tous les sujets, jusqu'à même parfois la réincarnation... Parfois, ma mère m'engueulait, parce que je parlais trop, quand il y avait des grands, comme quoi je faisais mon intéressant, il faut dire que je les trouvais un peu limités, les grands... Et puis, un certain jour, vers les sept ou huit ans, je fus frappé de bégaiement. C'est bien ça : frappé. Comme par la foudre. (J'ai lu, bien plus tard, dans l'Apocalypse de St Jean : "Les éloquents seront frappés de bégaiement.") Et alors je me suis tu, presque complètement. On m'a cru peut-être alors autiste, ou réservé, timide, idiot. Alors que j'étais bègue. Je me souviens d'un type, qui passait dans la rue, et les gamins se moquaient de lui, en imitant son bégaiement, comme quand on jette des pierres à un miséreux ou à un chien galeux, moi le premier, qui l'imitais peut-être même plus fort que les autres, plus méchamment, jusqu'au jour où... C'est ma genèse, peut-être inventée — mais peut-être pas — très tôt, pour qu'il y ait une raison... Mais quelle souffrance, quand vous ne pouvez plus rien dire, quand vous sentez en plus la parole qui bouillonne, fait pression, dans la poitrine, tension montante derrière le front, dans la mâchoire, c'est douloureux... C'est aussi une douleur morale, comparable à la douleur physique de celui qui ne peut plus pisser à cause de ses calculs... Je me sentais maudit... Dieu m'avait puni... (Un jour, en serrant la mâchoire, coincé par une syllabe dure comme la pierre, je me suis cassé une dent.) On n'imagine pas la souffrance que c'est. J'étais fier. Je n'aurais jamais bégayé en public. Alors en public je me taisais. Combien de fois j'aurais aimé prendre la parole... J'avais tellement à dire... Je bégayais surtout à la maison, en privé. Ça faisait rire un peu mon père et ma sœur. Ma mère, ça l'énervait, elle m'engueulait, comme si je faisais exprès. Une orthophoniste avait conclu que j'étais un faux bègue, parce que, malin, je réussissais tous les exercices. Il n'est pas bègue, avait-elle dit, il hésite. Parce que bègue, c'était infamant. Je trichais. J'émettais une voyelle muette pour laisser glisser dessus la consonne, j'avais toutes sortes de stratagèmes et de techniques que je m'étais inventées, je changeais l'ordre des mots, je connaissais bien les synonymes, même si ce n'était pas toujours le mot vraiment juste ça s'en approchait et ça sortait sans encombre, mais quand même c'était frustrant, d'avoir laissé tomber le mot juste parce qu'il était imprononçable... Être un peu chantant, un peu acteur, m'a aidé un peu aussi... Même si parfois toutes mes techniques me lâchaient... L'émotion... Voilà pourquoi aussi peut-être je pratique un art martial depuis tellement d'années : la maîtrise du souffle, de l'émotion... Quand j'ai su l'histoire de Louis Jouvet qui, rentré du théâtre, à la maison, ne pouvait plus aligner deux mots... Quel formidable phrasé il avait... On en parle souvent, avec mon copain O, un sacré bègue, lui. Quand je lui ai dit que je l'étais aussi, il ne m'a pas cru, au début. Alors, souvent, maintenant, quand on se voit, je me laisse un peu aller à bégayer avec lui, par fraternité. Lui, c'est un drôle de phénomène, d'un grand raffinement, fin calligraphe, inventeur d'écritures syllabiques étranges et belles, grand causeur si on veut bien, sait bien l'écouter, humoriste, conférencier hors pair, carreleur, peintre, plâtrier habité, comptable impeccable, ne voyageant que dans les Cyclades, humble, d'une élégance évidente... Il ne fait jamais rien à moitié. Ne bâcle jamais rien. Tout est prétexte à la finesse. Même couper une tranche de saucisson est un art... Et comme bègue aussi, pas à moitié, sans aucune honte, ouvertement, grandement, monstrueusement, magnifiquement, mon antithèse, moi qui me suis toujours caché. Le jour où j'ai pu dire sans honte : je suis bègue, j'en avais déjà contourné les principaux obstacles et plus personne ne me croyait. Par des ruses. Même si c'est toujours un peu là. Plus du tout comme à une époque une prison — je me tapais littéralement la tête contre les murs — une vraie souffrance, une réclusion, totale, à l'isolement, au Trou pendant peut-être douze... quinze ans... mais une petite chose, toujours, dans ma tête, qui sera toujours là, comme si, à certains moments, dans le cerveau, une connexion ne voulait plus se faire. Une chose est sûre, je ne m'y casserai plus les dents, contre ce mur. Mon expérience m'a montré aussi que les bègues étaient souvent des individus passionnants et de parole(s). Quand on se bat avec la langue, on devient alors une sorte de guerrier, même si moi c'était plutôt... prisonnier, puis évadé. On a souffert. Pas à moitié. Je me revois, vers mes sept huit ans, maudit, interpellant Dieu, dans ma tête : Mais qu'ai-je donc fait de si grave?... Je n'aurais pas dû me moquer?... C'est ça?!... Évidemment, il ne répondait jamais, ce Grand Con... Ou bien alors c'était à cause des femmes, je me disais, peut-être, la parole, c'était leur domaine, fallait pas y toucher...
dimanche 22 septembre 2013
Sans même m'en rendre compte, j'ai écrit un livre — voilà pourquoi peut-être je me sens aujourd'hui à ce point épuisé, vidé — un petit, tout petit livre. (Il compte douze brefs chapitres, a même un titre.) Il est là, quelque part, tout petit, je le sens qui palpite, dans les herbes, tout chaud, un petit animal, au petit cœur qui bat très vite. Un sentiment de paix m'envahit doucement. Moi qui ne voulais plus en écrire. Je comprends que c'est en ne voulant plus, justement, que ça s'est fait. Après tout ce temps, presqu'une vie. Ça s'est fait. Je n'étais que l'instrument, le passant, le passager. Et moi seul désormais ai la clé. Il est caché dans les herbes. Il suffit de le remettre à l'endroit. (Écrit dans un miroir, tout est à l'envers.) Juste avant, encore hier, une grande agitation, une nervosité sans objet, j'étais un fauve en cage, fumant comme un crassier. Puis j'ai compris. Qu'il s'était écrit, le petit livre caché dans les herbes, tout seul, s'était joué de moi et que c'était terminé, plus même une virgule à déplacer : plus besoin alors de s'agiter. Je l'ai vu. Ça m'a calmé aussitôt. Un genre d'autoportrait, où je disparais. Tout petit. Mais définitif. Si j'étais écrivain et l'écrivain d'un seul livre, ce serait celui-ci, le petit, tout petit livre caché dans les herbes, que je voudrais montrer au Monde. Si j'avais voulu l'écrire, je n'aurais jamais pu, jamais su. Il s'est écrit tout seul. La Volonté n'était pas la mienne. Ma volonté était même depuis longtemps de ne plus jamais en écrire. Je sentais qu'il se passait quelque chose d'inhabituel, mais ne savais pas quoi. Le livre se faisait, tout seul, me travaillait, comme une poussée de fièvre. Je n'en ai eu conscience que quand il a été terminé. (L'auteur, je n'y crois plus, il devrait disparaître, une fois pour toutes.) Je me sens comme guéri de tout ce qui me rongeait. (Je sais que c'est momentané, mais savoure amplement le moment.) De cette maladie. Cette maladie des livres. Je suis heureux. Libéré. Mon livre est là, caché dans les herbes, je viens de le relire, tranquillement, en buvant mon wulong, sans aucune fierté, détaché, j'ai souri, j'ai ri et j'ai pleuré, un peu. Et j'ai la clé. Ça me suffit. (Peut-être vais-je la perdre, comme j'ai perdu autrefois la clé de quatrains écrits dans une langue oubliée de cannibales d'autrefois, tendre, musicale, mais cruelle, définitivement morte, heureusement — je ne sais plus du tout ce que ça disait, il n'y a plus que la musique : berceuses tendres et cruelles des îles au Temps Jadis...) Il n'est pas caché parce que j'aurais peur de le montrer. Il n'est caché que parce que c'est dans sa nature, qu'il s'est fait sans ma volonté et que ce n'est pas du tout dans son intérêt de se montrer. Il n'est pas brillant du tout, ce petit livre, il faut dire, il n'en a pas besoin. Un si petit animal, de toutes façons, ne survivrait pas longtemps.
jeudi 5 septembre 2013
Le Paradis, c'était peut-être ça. Une fille — je n'ose pas dire une femme car pour moi, preuve de mon incurable immaturité, toutes les femmes, même centenaires, sont encore et avant tout des filles et il me semble qu'il y a toujours quelque chose de faux, de fabriqué, dans cette image de la femme qui me vient quand je prononce le mot — une fille, disais-je, autrefois, s'est crue et même peut-être déclarée, au moins sur le papier et pour ses proches, mon âme sœur. (Elle était magnifique, étincelante, d'une beauté sauvage, à couper le souffle, le mien en tout cas, je l'adorais, j'ai traversé le monde pour la revoir et pour la perdre, ça a failli m'anéantir et j'en suis quelque part aujourd'hui très heureux.) Mais pas du tout, avais-je rétorqué à son ami, le terne peintre homosexuel venu gauguiniser au Paradis des cannibales en compagnie duquel on était allés mastiquer d'insipides sushis dans une gargote sans âme et hors de prix, j'ai déjà une sœur, et donc déjà une âme sœur... Elle avait fait la grimace, d'autant plus que non... non... je ne suis pas du tout un artiste... et pas non plus un écrivain... n'en ai d'ailleurs pas la prétention, ni même l'ambition... Quel ennui, les artistes, les écrivains surtout... Quoi, alors?... Un chômeur radié, un paresseux, un promeneur, pour ne pas dire un vagabond, le plus souvent autour de ma chambre, ou juste dans ma tête... Toutes ses médiocres illusions sur moi de midinette ultramarine sophistiquée, déjà bien entamées, ont fini de se dissiper dans les vapeurs écœurantes des gyosas... Le soir même, dans la chambre d'hôtel avec vue sur la mer — les pieds dans l'eau, disait le prospectus — elle se refusait à moi pour la dernière fois... Évidemment, j'aurais dû dire oui, mon âme sœur, évidemment, enfin trouvée!... Mon goût, très douteux, pas toujours consciemment, pour le sabordage, surtout quand le navire est somptueux, les cales pansues de merveilles, les voiles gonflées voluptueusement… Mais je n'ai jamais eu qu'une sœur... N'en ai jamais voulu d'autre... Elle était là, ma sœur, sur le petit banc en pierre, c'était déjà l'automne, j'allais vers elle, j'allais toujours vers elle. Il n'y avait qu'elle. Mon âme sœur. Qui sentait tellement bon. Elle lisait. (Je l'ai toujours vue lire. Pas comme moi, qui m'y suis mis sur le très tard, et avec parcimonie, la plupart des livres me tombant vite des mains.) C'était peut-être ça, le Paradis. Le battement de mon cœur en retrouvant ma sœur. Je venais un peu l'embêter, tirer un peu sur sa jupe, sur son livre, qu'elle en sorte, de son livre, de sa rêverie, pour s'occuper de moi.
mercredi 7 août 2013
Et tu mets plus rien sur Mouchette écho? (Qu'il me demande, mon neveu.) Parce que maman, elle aime bien, Mouchette écho... Ah, je fais. Je le savais bien, que ma sœur venait voir. Mais j'imaginais que c'était en secret. Maintenant je réalise que c'est une histoire de famille. Je me sens observé. Le petit aussi, il sait. Et sa grand-mère, ma mère, doit aussi savoir, si ça se trouve, même si, à cause de ses yeux usés, elle ne peut plus lire que LES GROS CARACTÈRES. Tout le monde sait. Mais lui, le petit, il me surveille. J'étais dans la cuisine, chez ma mère, j'écrivais un petit mail au Singe, lui disant que j'étais dans SA Michaille et qu'on ne pourrait donc pas se voir pour l'apéro, le petit se pointe, se met à lire derrière mon épaule : Tu écris un article pour Mouchette écho?... Mais... mais... Ouste!... C'est personnel!... (Du coup, tout mal torché, mon mail au Singe...) Merde, je me sens observé, maintenant. Ça fait se poiler ma mère, c'est déjà ça. Et lui, le petit, alors, il attend le prochain article de Mouchette écho? Et Mouchette écho par ci, et Mouchette écho par là... Merde... Et sa mère lui a dit que quand on était petits, elle et moi, elle me protégeait?... Ah bon?... Oui oui, il fait... (Même qu'elle l'a lu dans Mouchette écho...) En effet, j'admets, une fois ou deux... Je lui raconte l'histoire en colonie de vacances, je devais avoir sept ans, quand les monos m'avaient sorti manu militari (c'était une colonie de vacances pour gosses de militaires) de la douche (collective, comme dans les camps) parce que je prenais trop mon temps, les yeux fermés, n'avais pas vu que les autres étaient déjà sortis depuis un bon moment et m'avaient balancé tout nu dans la cour. Comment ma grande sœur m'avait sauvé de ce péril. Tout nu, par terre, un cercle hilare autour de moi. Voilà, d'où je viens, peut-être, qui je suis dans ce monde. Bien des années plus tard, je n'ai eu besoin de personne pour me dépouiller totalement et me retrouver à terre. ELLE viendrait me sauver, m'enroulerait dans une couverture comme un accidenté de la Route, m'apaiserait, me laverait, m'emmènerait... En attendant, couvert de boue et de sang, prophète aigu, j'errais sauvage et presque nu parmi les bêtes... Bien trop occupée, sur son île, à réussir sa vie, ELLE ne vint pas me sauver... Et c'est encore une fois ma sœur qui me sauva... Sans elle, j'aurais sans doute fini à l'asile, hurlant, camisolé, ou gentiment bavant... Leur faire comprendre que ce n'est pas la Vérité, leur Mouchette écho, que c'est même tout le contraire. Je ne suis pas le gardien de la mémoire familiale. Ni même d'aucune mémoire. Ne suis gardien que de mon phare éteint, sur mon île (confetti dérisoire d'un empire très ancien mais non moins dérisoire) dans ma nuit. D'ailleurs, ce n'est pas Mouchette écho... Mais il attend, le petit, le prochain article de Mouchette écho... Moi qui envisageais d'écrire des trucs un peu pornos... Moi, à ton âge, je lisais Pif Gadget!... Tous les mercredis je me ruais dès l'ouverture à la maison de la presse!... Pour avoir le couteau de Rahan!... Et puis j'allais en colo!...
mardi 17 juillet 2012
Ma lectrice est en vacances. Loin. Me voilà donc tout seul. Plus personne pour me lire... Je regarde le calendrier : elle sera encore absente trois semaines. Que vais-je bien pouvoir faire tout ce temps? Parce que moi je m'étais habitué, à avoir une lectrice. Au début, je l'ai chassée, et même plusieurs fois parce qu'elle revenait toujours. (En même temps, je la chassais aussi pour voir si elle reviendrait...) Parce que je n'en voulais pas, au début, je préférais me savoir seul. J'aimais l'idée qu'il n'y avait personne, que tout ça se perdait dans le Néant. Je me suis senti alors envahi, moi qui me croyais seul sur mon île. Puis, peu à peu je me suis habitué à sa présence. Elle est même devenue essentielle, ma lectrice. Et maintenant qu'elle est en vacances, elle me manque, même si ce n'est que pour trois semaines. Je ne sais toujours pas ce qu'elle me trouve. Il y a tellement de choses bien à lire et il a fallu qu'elle jette son dévolu sur ça, ces vagues rots. C'est un mystère, pour moi. L'été dernier aussi, elle était partie en vacances, mais elle était restée connectée, comme on dit aujourd'hui. Cette année, elle a voulu des vraies vacances. Je comprends. N'empêche que moi, je n'ai plus rien à dire, maintenant que je n'ai plus de lectrice. Quand je n'avais pas de lectrice, je m'en fichais, je n'avais pas besoin d'avoir quelque chose à dire. J'étais peinard, sur mon île, je sifflotais quand j'avais envie de siffloter et peu m'importait d'être dans le ton et parfois même je me mettais à gueuler voire lâchais un vent monstrueux qui faisait s'envoler d'un coup tous les oiseaux et se figer le sang des bêtes. Mais maintenant que j'ai une lectrice, tout est bien différent, je suis devenu quand même beaucoup plus délicat. Et comme elle est en vacances, moi, je me retrouve tout seul comme autrefois quand je n'avais pas de lectrice et que d'ailleurs je n'en voulais surtout pas. C'est comme une séparation alors. Tout est tellement vide, soudain. Trois semaines, ça fait long. Si c'est comme ça, je vais peut-être bien redevenir sauvage, me laisser pousser la barbe et les ongles, plus me laver. Et puis peut-être aussi me mettre à dérailler vraiment, maintenant que plus personne ne regarde. Elle verra bien, quand elle rentrera... Peut-être même que je la rechasserai, comme autrefois... Allez tirez-vous... vous m'emmerdez à être toujours là à lire par dessus mon épaule... et puis tellement gentille, généreuse... ça m'énerve, les filles gentilles... (je préfère les salopes...) Parce que je me serai réhabitué à ne plus en avoir, de lectrice... Trois semaines, ça fait long... (Jusque là, elle n'a jamais été absente plus de deux jours...) Ou alors peut-être qu'une autre va prendre la place... Ah... désolé... fallait pas partir en vacances... la place n'est pas restée vacante longtemps vous voyez... Qu'est-ce que vous croyez? Qu'un type comme moi, aussi flamboyant, peut rester tout ce temps sans lectrice?... Vous êtes bien naïve décidément... Et j'en prends, moi, des vacances?... Dire que je vous ai eue comme lectrice pendant tout ce temps... On n'avait pas les mêmes goûts, de toutes façons... Alors évidemment, s'il y a des candidates, qu'elles m'envoient leur cv, avec photos, mensurations, motivations et tout, je ferai un casting, ça m'occupera... (Il ne peut y en avoir qu'une...) Ça lui apprendra, à partir en vacances...
mercredi 18 avril 2012
Prisonnier de la mer. Celle de Kellermann, Bernhardt, 1910. Ça fait un moment. J'arrive plus à en sortir. Je le finis, je le reprends, boucle vicieuse, venteuse, qui me ramène au point de départ inexorablement, moi, âme si légère, si finement nervurée, feuille morte tournoyant, jouet du Vent. Nous avions tout ce que le cœur peut désirer. Nous avions des femmes à foison, nous avions à boire, nous avions des tempêtes qui tourbillonnaient à une vitesse de quatre-vingt nœuds. Nous n'avions besoin de rien : merci, passez votre chemin... Ça commence comme ça. Adieu, mes amours, dis-je, l'oreille tendue aux voix, adieu, je reviendrai! Ça finit comme ça. Et alors, je reviens, au début, pas le temps de dire adieu ni ouf! que je suis déjà de retour. Ça ne finit pas. Il est toujours sur la chaise en paille près de mon lit. J'arrive pas à le ranger dans la bibliothèque. C'est un chant. Comme on disait avant. Dante, ses chants... Ça chante... Mais attention, là c'est pas l'sirop à Voulzy avec guitares hawaïennes et dents du bonheur... Là, c'est l'Ouessant mugissant, terrible et magnifique, mythologique!... Alors Ouessant, je connais bien, maintenant, et même intimement, j'y ai glissé au moins un doigt, comme on dit, même si je n'y ai jamais foutu les pieds... Ça souffle, ça tempête même énormément, là-bas, sur l'île... Et puis Roseher... Ah... Roseher... Et le phare... Ouessant, j'irai, un jour, mais peut-être pas car je connais tellement déjà intimement... J'y suis, à Ouessant, en boucle, dans la mer, depuis un bon moment, alors... qu'y trouverais-je si je m'y rendais chair et os?... J'ai vu un téléfilm, il n'y a pas longtemps, qui se passait à Ouessant... c'était quand même bien moins surprenant, stupéfiant, sauvage et décoiffant... Joli, c'était, à peine ça remuait un ou deux cheveux sur le front... Quand même bien moins remuant... Mais j'irai, quand même, un jour, à Ouessant, voir au moins s'il y a encore Roseher... et Creac'h, le phare, s'il est toujours debout... en espérant qu'il y aura une tempête monstrueuse et que j'entendrai aussi l'homme que la mer rejette... En attendant, je suis prisonnier de la mer, du Chant... J'apprends aussi qu'à l'automne des films bretons de Jean Epstein seront enfin de nouveau visibles... Vivement!... En attendant, je lis la mer... Parce que je suis marin, moi, au fond, même si ça ne se voit pas... Et pas qu'un peu...
mercredi 14 mars 2012
Venise était assiégée par les cygnes. (Quelques mots pleins de trous griffonnés au milieu de la nuit sur le carnet posé sur la chaise en paille près de mon lit.) Une mer blanche de cygnes et le peuple s'inquiétait. La reine, pleine de sagesse, écoutait ses conseillers. La rumeur principale : les cygnes étaient des extraterrestres venus nous envahir. Allait-on devoir leur faire la guerre? On n'avait encore jamais fait la guerre à des cygnes. On ne savait pas trop comment s'y prendre. Il y en avait peut-être des millions. Ils étaient là, ne bougeaient pas, flottaient silencieusement autour de l'île coupée du monde. Des envahisseurs extraterrestres alors, peut-être, qui avaient pris cette forme comme Zeus en d'autres temps. Même si on ne savait pas vraiment. On attendait un émissaire car peut-être qu'ils parlaient, eux qui avaient su prendre l'apparence du cygne et qu'alors ils nous diraient pourquoi ils étaient là, silencieux, en si grand nombre. Mais aucun émissaire ne se montra. Un peu plus tard on apprit qu'ils étaient là pour escorter un mort. Alors, la reine se retrouva dans une grande barque, en pleine mer, escortée par les cygnes et moi aussi j'étais dans la barque, cheveux au vent, ne savais pas si j'étais témoin seulement ou si le mort c'était moi... Ça me rappelle qu'une autre fois, j'ai été escorté par des cygnes. Sauf que c'était une escorte sous-marine ou plutôt sous-lacustre. A l'aube, tout habillé et égratigné de partout, je nageais sous les quilles des bateaux, escorté par des cygnes qui autour de moi faisaient des arabesques, émettaient parfois des éclats blafards dans l'eau trouble et verte, agiles comme des poissons, longs cous ondulant, me frôlant de leurs ailes nageoires et j'en avais des frissons. Puis j'étais sorti de l'eau, façon étrange créature du lagon noir...
vendredi 24 février 2012
lundi 21 novembre 2011
Je ne sais pas où je vais. Rien n'a changé finalement. Le langage en plus, mais rien de plus. Car là c'était encore l'époque du muet, des sensations pures. Je marchais. J'ai mis du temps à m'y mettre, tellement sans doute j'étais déjà très paresseux, partisan du moindre effort comme me disait ma mère et c'était la vérité et c'est toujours la vérité car je n'ai jamais trouvé plus grand, plus simple, plus agréable, confortable et noble parti, voilà pourquoi entre autres je n'ai jamais voté. (S'il y avait un Parti du Moindre Effort, là oui, sûr, je voterais...) Puis j'ai marché. Pour aller où? devais-je déjà me demander même si je n'avais pas encore de mots pour me le demander. Là-bas. Il y a quoi derrière le muret? Le Rhône, il y avait. Il était large, vert, opaque. Il n'a pas changé, le Rhône, quand je reviens à l'endroit de cette photo. Et moi? Pas tellement non plus je crois. Finalement il ne s'est pas passé grand chose depuis. J'ai fait quelques pas dans le monde. Suis allé voir ce qu'il y avait, derrière le muret : le Rhône, large, vert, opaque. Plus tard je suis même allé bien plus loin. J'ai pris le train. J'ai vu la mer. L'océan. J'ai pris l'avion, pour aller voir de l'autre côté, là où il y avait les îles dont parlaient Stevenson, Jack London, là où il y avait les bagnes aussi, là où il y avait les cannibales aussi, qui mangeaient les missionnaires, parce qu'il y avait des missionnaires, qui avaient donc une mission, car ils savaient où ils allaient et même pourquoi ils y allaient, et puis des cannibales, qui les mangeaient, car il faut bien manger et là-bas, m'a-t-on dit là-bas, parole d'autochtone cultivé, il n'y avait pas beaucoup de viande, alors un bon steak, quand il se présentait, ça ne se refusait pas, pour les protéines avant tout, accompagner l'igname, le taro ou la patate douce dont à force sans rien d'autre on pouvait se lasser, mais maintenant il n'y en avait plus, des cannibales, parce qu'on était venus, nous, les civilisés, pour les civiliser et que maintenant les steaks on les trouvait en barquettes, au supermarché, l'équilibre alimentaire, tout simplement, le manque de protéines évidemment comment n'y avais-je pas pensé je me suis senti con, mettez-leur un bout de barbaque dans l'assiette et vous verrez qu'ils ne sont pas plus cannibales que vous et moi, j'ai mis ainsi à la poubelle tous mes anthropologues, ainsi que ma licence de sociologie, méfiez-vous de ce qu'on raconte dans les livres, si ça se trouve ils n'y ont même jamais foutu les pieds, chez les anthropophages... Alors je suis allé aussi loin qu'on peut aller, en marchant, ou autrement, me demandant ce qu'il y avait derrière le muret. Le Rhône, il y a, large, vert, opaque. Plein de gens s'y sont noyés, à cet endroit, car il y a beaucoup de remous, de courants, de tourbillons, il faut le savoir. Je croyais, au début, que j'aurais pu être emporté et englouti en y trempant seulement un doigt ou un orteil, soudain aspiré, avalé par le fleuve. (D'ailleurs je me demande si j'ai même une seule fois dans ma vie trempé un doigt ou un orteil dans le Rhône, qui est peut-être bien alors tabou.) Au bord, en contre-bas, il y avait une fabrique de papier. On faisait descendre le bois sur le Rhône. Maintenant il n'y a plus qu'un écriteau en fer qui dit qu'il y avait là une fabrique de papier, quelques murs en pierre sans toit comme des ruines antiques. Sans trop savoir où j'allais, j'ai moi aussi un peu descendu le Rhône, comme un tronc dont on faisait du papier. Mais rien n'a vraiment changé. J'en ai vu, depuis, des murets, mais toujours un peu le même muret finalement et toujours au delà du muret finalement le même Rhône. (Large, vert, opaque...)
jeudi 19 mai 2011
Une inconnue venait me voir, anonyme, me disait des choses très gentilles, très tendres. Je l'ai bannie. Quand elle venait me voir, mon compteur s'affolait. Elle est là, je me disais alors... J'allais donc la retrouver, quelque part dans mon labyrinthe, là où on s'entretenait... Mais je me suis bientôt moqué d'elle, de sa candeur, de sa gentillesse. J'ai horreur qu'on m'admire, qu'on me flatte. Je flaire toujours la tromperie, derrière les mots trop gentils. Je la soupçonnais en plus de ne pas être tout à fait inconnue. Elle me faisait penser à quelqu'une. Puis même à deux. Puis, après l'avoir bannie, à dix... cent... Juste au boulot, dans mon cinéma... Tiens, celle-là, la petite très jolie, elle est encore plus timide qu'avant... Elle baisse les yeux, maintenant, quand elle me parle... Et puis l'autre, là, elle m'a dit un truc bizarre, hier... C'est qu'il y en a des filles, dans mon cinéma... Et ailleurs... Ma voisine?... Et puis le passé, évidemment... Je l'ai bannie... C'était sans doute ma seule visiteuse assidue depuis un certain temps... Elle a fait exploser mes statistiques du mois d'avril... Du coup, ça faussait mes statistiques, ça ne voulait plus rien dire... Parce que ça me plaît bien, d'étudier mes statistiques, savoir d'où ils viennent, tous ces pèlerins... Une fois, quelqu'un a atterri chez moi en cherchant à savoir combien il fallait de temps pour mourir crucifié... Quelqu'un d'autre a tapé dans google : "j'ai menti mon père est mort"... Fascinant... En général, c'est très calme, il ne vient pas grand monde, c'est apaisant, je me sens un peu gardien de phare éteint, avec mes jumelles, sur une île improbable, ou même pas une île, un récif quelconque bien à l'écart des routes commerciales, touristiques, bien à l'écart de toutes les routes... Parfois, j'ai plein d'Américains, qui viennent, d'un coup... (Quand je dis plein, c'est une dizaine...) Que viennent-ils faire?... Après le tsunami, j'ai eu une vaguelette de Japonais... Puis il y a eu ma visiteuse anonyme, mon inconnue que je soupçonnais de ne pas l'être tant que ça, à cause de mes statistiques, parce que je faisais des recoupements, c'était fortement improbable qu'elle fût venue par hasard, comme elle l'affirmait, pas impossible, mais improbable... Une chance sur mille?... Grosso modo... Bref, je l'ai bannie... Je l'ai chassée une première fois, en prenant ma grosse voix, sachant qu'elle reviendrait (mon instinct), puis la deuxième fois je l'ai carrément bannie, mon inconnue... Gentiment, mais tout de même assez cruellement je me suis dit ensuite... Elle semblait dans tous ses états, avant que je la bannisse, émue, blessée, je me suis dit alors qu'il valait mieux la bannir, pour ne pas la blesser davantage, mon inconnue, par précaution, ça dégénérait scène de ménage très houleuse et même tempête conjugale, me suis-je dit, du haut de mon phare éteint... Elle est revenue encore un peu, après, je l'observais, elle se rendait toujours au même endroit, dans le labyrinthe, là où nous avions rendez-vous, autrefois, sauf qu'elle ne rentrait plus par la même porte, comme pour se dissimuler encore plus, même si elle ne pouvait plus s'exprimer comme avant, puisque j'avais effacé toutes les traces de son passage (sauf une) et ainsi de son existence et donc de notre relation si je peux dire... Elle venait un moment, hésitait, repartait, revenait un moment plus tard, hésitait encore... Moi, silencieusement, je l'observais... Puis tout est redevenu bien calme, sur mon bout de rocher isolé... Plus personne ne vient m'emmerder... Tranquille... La vie sauvage quoi... En même temps, elle me manque, mon inconnue, maintenant qu'elle n'est plus là... Qui qu'elle soit, elle était tout de même ma seule lectrice avérée, ma mystérieuse intruse... Si ça se trouve même elle était très jolie et très fine, ma groupie, comme elle disait... Elle me trouvait tellement sensible et plein de charme... Ça peut agacer...mercredi 2 février 2011
Il était bien tranquille sur son île (du crâne). Il n'emmerdait personne et personne ne l'emmerdait. Roi solitaire d'un monde bien plus ancien que le nôtre, on ne lui connaissait pas de parents. De qui était-il le fils? Ou bien de quoi? On l'a capturé en l'appâtant avec une jolie blonde. Ensuite, on a voulu le donner en spectacle. On l'a même crucifié. (C'est la honte, la crucifixion...) Mais il ne s'est pas laissé faire. S'il n'y avait pas eu la blonde, il se serait peut-être laissé faire, serait devenu neurasthénique comme la plupart des grands singes en captivité. Il aurait peut-être même levé les yeux au ciel en disant : Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font... Mais il y avait la blonde. C'était la première fois qu'il en voyait une. En plus, on la lui avait offerte. Un cadeau, ça ne se refuse pas. Ça ne se reprend pas non plus. Il avait à peine commencé à jouer un peu avec, à lui enlever délicatement ses vêtements, qu'on lui a repris sa blonde. Ça ne lui a pas plu. Il était le Roi, sur son île. Maintenant, il n'est plus qu'un grand singe crucifié. King Kong, c'est le Christ qui se serait révolté. On imagine quel christianisme on aurait eu si Jésus était descendu de la croix de son vivant et avait foutu une sévère dérouillée aux romains avant de succomber sous le nombre et la puissance de feu de l'adversaire, Christ Kong. Mais il n'avait pas de blonde à protéger et effeuiller, hélas, Jésus.
lundi 26 octobre 2009
De tous les films d'Ishiro Honda que j'ai pu voir, Matango est le plus beau, le plus rigolo, le plus subtilement érotique, le plus intelligent et peut-être aussi le plus subversif. La seule question est peut-être : manger des champignons ou pas. Le héros, à la fin, le seul qui a résisté à la tentation d'en prendre, se transforme quand même en monstre mycomorphe. Sauf que maintenant, de retour dans la civilisation, il est tout seul, le seul de son espèce. Mais pourquoi donc n'est-il pas resté sur l'île des champignons hallucinants? Ils semblaient bien rigoler, là-bas, les champignons. Sa condition humaine valait-elle un tel sacrifice? S'il avait su, avant de fuir l'île, qu'il était contaminé lui aussi... La femme qu'il aimait s'est transformée en champignon... N'aurait-il pas pu continuer à l'aimer?... Il lui avait pourtant dit qu'il ne pourrait pas vivre sans elle... Même si, quand on devient champignon, les choses doivent bien changer, quand on y songe... L'amour, par exemple, est-ce que ça tient encore, quand on est devenu champignon?... Et le désir?... Mais est-ce tellement important?... Maintenant, il est tout seul, en phase de transformation, un peu lépreux, encore un peu humain... Des scientifiques l'observent, de loin, derrière des barreaux... Il est trop tard... Il aurait pu en prendre... Ça avait l'air très bon... Il aurait pu passer toute sa vie à rigoler, au moins...dimanche 8 mars 2009
Parfois encore, dans mes pensées un peu vagues, je me retrouve là-bas. Avant d'aller là-bas, je croyais savoir ce qu'était la solitude. Mais je ne le savais pas vraiment. C'est là-bas, que j'ai vraiment su. Je ne savais plus où était le nord, où était le sud. Je ne savais plus vraiment qui j'étais, je crois... Peut-être que finalement je ne suis allé là-bas que pour le découvrir et que j'ai compris alors qu'il n'y avait rien, ni personne... J'allais m'asseoir, de temps en temps, de jour comme de nuit, sur un banc, au bout d'un ponton qui avançait dans le lagon. Je regardais devant moi. Mais il n'y avait rien, devant moi. Je semblais attendre. Personne ne venait jamais. J'essayais de faire le vide, pour ne plus sembler attendre, n'y parvenais pas souvent... De ma chambre d'hôtel, j'entendais la mer, d'un côté, de l'autre l'air qui sifflait sous la porte et la faisait parfois un peu cogner dans le chambranle. Il y avait une reproduction sinistre de Gauguin au mur. J'écoutais Billie Holiday, accompagnée par Lester Young, my first impression of you (was like the sight of flowers in spring...), il m'a fallu peut-être dix ans pour pouvoir réécouter ces enregistrements sans avoir envie de me jeter par la fenêtre. Je fumais énormément, quasiment sans arrêt, des gitanes sans filtre, j'avais toujours l'impression d'être en manque, et je l'étais. Je ne dormais plus mais parfois je m'effondrais, une heure ou deux dans une sorte de coma dont je sortais brusquement, blême et suant, par besoin de fumer. Je pleurais sur mon lit, parfois, en position fœtale. Puis je me trouvais idiot. Je trouvais ça très moche, puis je trouvais ça très beau et j'avais honte, parfois, de trouver ça très beau, d'être un tel idiot... Quelle vanité... J'avais le ventre creux. Une fois, de toute la journée, je n'ai mangé qu'un oignon, en riant et en pleurant. Une autre fois, pensivement, trois olives. Il n'y avait plus rien. J'étais presque tout seul, dans cet hôtel qui était bien au dessus de mes moyens... Je n'y ai engagé la conversation qu'une fois, avec un homme d'affaires australien, au bout du ponton. Hello... What are you watching?... Green lights... fishes... in the sea... Don't you see?... Oh yes... beautifull... Yes... Are you... english?... You're joking?... I speak so bad... I'm french... Holidays?... No... Affair?... No... So What?... Nothing at all... Greenlights maybe, who knows... Ah... french men... C'est peut-être la seule fois où j'ai ri de bon cœur, en presque un mois... Je n'ai jamais rien regretté, à part peut-être un certain manque d'élégance, même si je n'ai jamais autant souffert que là-bas... C'était nécessaire, vital, c'est peut-être même là-bas que je suis vraiment né... Autrement, je marchais, des kilomètres et des kilomètres en bord de mer, sans but, tournant en rond, dans l'île... Souvent, des chiens méchants se jetaient sauvagement sur moi derrière les portails des villas sans lesquels ils m'auraient égorgé et j'en tremblais encore longtemps après. Alors, je m'éloignais des zones résidentielles qui ne voulaient pas de moi. Je me sentais chassé, banni, totalement indésirable. J'avais un air de vagabond, un peu déguenillé mais propre. Je ne savais jamais où était le soleil, où il était censé se lever ou se coucher, j'étais perdu, je ne savais pas non plus où regarder pour savoir d'où je venais... Parfois, je m'arrêtais, je m'asseyais sur un rocher ou sur un bout de plage désert, je regardais la mer, devant moi, mais il n'y avait rien... En marchant, un jour, sans but, longtemps, jusqu'à m'oublier, ne plus être alors que la sensation de marcher, je suis arrivé dans les ruines de l'ancien bagne... (Ce qui peut vouloir dire qu'il y en avait un nouveau, quelque part...) Un grand chien noir est venu vers moi et m'a léché la main...









