Elle attend. Devant le cinéma. (Le cinéma miteux.) Se demande peut-être si elle fait bien d'attendre. Si elle ne serait pas mieux ailleurs. Ou alors à attendre quelqu'un d'autre. Ou alors personne. À une époque, peut-être, c'était encore romantique, d'attendre devant ce cinéma, mais maintenant : un trou à rats... Je lis : We are such stuff / As dream are made on, and our little life / Is round with a sleep. [Dit Shakespeare.] Ces lignes de Shakespeare ont fait jaillir de moi des livres entiers. [Dit Jean-Paul.] Et moi aussi. De moi aussi. Tous ces livres. Jaillis. Quand même. Mine de rien... Il y a des mites, vraiment. Qui se laissent massacrer dans des claquements de mains à s'arracher les jointures. (Applaudissements assassins.) C'est répugnant, les mites, laissent une poudre grasse dans les mains, dorée. Pas ou peu d'instinct de survie. On les extermine avec dégoût. Elles se laissent faire. Aucun plaisir alors dans le meurtre, pas comme quand on tue un moustique. Que du dégoût. Et une sorte de colère face à si peu de combativité. Et des rats. Et moi, là-dedans. Comme échoué. (Mât fracassé, voile déchirée — chiffon pendouillant — pas une pique d'air sans même parler de vent, mer de vieille huile de friture là-bas.) Je guette. D'un œil. Le Bon. Rêvasse. De l'autre, le Mauvais. Ou le contraire?... We are such stuff... Parfaitement... Chez moi aussi, pas qu'au cinéma, il y a des mites. Et des rats. (Ce n'est pas moi, flûtant, qui les ai ramenés du cinéma ou de chez moi au cinéma : la ville entière, pourrie, en est infestée.) J'entends, au plafond, que ça gratte, parfois même furieusement, un jour je me dis ils vont crever le plafond et tomber chez moi par grappes affamées. Et les mites. Bien grasses. Jusque dans mes rêves. Des rêves miteux. Mites géantes même parfois. Pas toujours. Il y a des périodes où elles reviennent, me bouffent un manteau, se remettent à grignoter le tapis. Je les avais oubliées, puis elles reviennent. Je les extermine. Les yeux furieux quand j'en choppe une. L'écrase alors lentement — masque haineux — entre deux doigts jusqu'à ce qu'il n'en reste rien, qu'une pellicule grasse, sale, sur mes doigts, ce qui était une vie, quand même... une vie... Les phéromones. Des plaques de glu. Elles viennent s'y coller. Le sexe. L'appel du sexe. Il n'y a que ça. Instinct de survie : zéro — tout pour le sexe. Elles ne pensent qu'à ça, si elles pensent. Et la fille, devant le cinéma, peut-être aussi, si elle pense. Pense-t-elle?... Ne plus acheter de vêtements en laine... Ne plus rien avoir en laine... N'avoir plus que des meubles en cèdre rouge... (Et puis c'est beau, le cèdre rouge, tu ne trouves pas?...) Reprendre un chat, un jour... Les rats grattaient moins, quand il y avait un chat... Printemps précoce : la ville sent des pieds... Les gens sourient, ils sont heureux, agglutinés, bourdonnant sous cette cloche empoisonnée, les gens... Et le soir, une fille attend, devant le cinéma miteux, dans son manteau en laine...
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samedi 15 mars 2014
lundi 25 février 2013
Le pépé Ness. Entre 14 et 18. L'image s'efface. Il est mort quand j'avais 10 ans. Il ne regarde pas l'objectif. Il est ailleurs, le regard intensément dans le vague. Il sent à peine la main de son camarade de tranchée sur son épaule et que le foyer de sa pipe est tout froid. Il a dû en voir, le pépé Ness. Plus tard, il était assis bien droit dans son fauteuil, le même regard, sous le carillon Westminster. Cloc... Cloc... Cloc... Le temps s'écoule. Like as the wawes towards the pebbled shore, so do our minutes hasten to their end... Je ne me souviens pas du son de sa voix. Il ne parlait pas. Pas pour ne rien dire en tout cas. Pour moi, enfant, le pépé Ness était incorruptible, forcément. Et un mystère. Jamais une plainte. Jamais la moindre histoire. Toujours bien droit. Mort quand j'avais 10 ans. En soulevant sa casquette, qu'il n'enlevait jamais, on découvrit un cancer du cuir chevelu, souvenir de là-bas, d'un éclat d'obus, qu'il avait gardé tout ce temps juste pour lui. Il a dû en voir. Parfois il passait la main sous sa casquette et il grattait. On lui demandait ce qu'il grattait. Mais rien voyons... il répondait et personne de son vivant ne sut ce qu'il cachait sous sa casquette. Mon père aussi, parfois, se grattait la tête à un endroit précis. Et moi aussi, ça peut m'arriver, de temps en temps, car j'ai moi aussi une petite marque sur le sommet du crâne, une cicatrice ancienne que j'attribue à une chute dans la cour, je devais avoir 5 ou 6 ans, alors que ce n'est peut-être qu'atavique. Se gratter la tête serait alors comme la célébration de l'indicible. Le pépé Ness savait pourquoi il se grattait la tête. Mon père le savait déjà beaucoup moins. Et moi, j'ai peut-être seulement inventé une histoire. Je cours, trébuche sur un tuyau au ras du sol et tombe sur le crâne et même sur le sommet du crâne, j'entends encore le bruit sourd. On m'emmène d'urgence à la pharmacie. On me pèse sur une grande balance en métal. Je me demande : Pour savoir quel poids j'ai perdu dans la chute, combien de matière s'est échappée de ma tête? Une dame en blanc me prend dans ses bras. Ça sent l'éther. Je perds connaissance. Dans ses bras.
mercredi 20 février 2013
He is always here with me. Inside me. I can hear him. He was a child. With half a white beard. The same eyes. He was already old. Or he stayed the same child. The Terminator was a child. Without age. He drawned himself mysteriously in East River in 1970, he was 34 years old. November, water was so cold and they never found his saxophone. He was a very strange fellow. He said that Coltrane was the Father, Pharoah Sanders the Son and himself the Holly Spirit. (No less, no more...) Holly Spirit drawned in East River, what a sad story... Water was so cold... I remember the first time I heared Albert Ayler, in the night, at St Jean, to the radio, it was Summertime... It changed my life... Chaos and Cosmos are the same... Chaosmos, if you want, or cosmhaos if you prefer... I don't find the words to describe this... Words... words... words... would say William Shakespeare... Or : Like as the wawes towards the pebbled shore, so do our minutes hasten to their end... Yes, Bill, you are true, you are always true... I would'nt say better... You are the greatest, even greater than Mohammed Ali... and of course than me, when I write in english, because in french, my little fellow, in my land, hum... (Come on Bill... Make my day...) So, Albert Ayler didn't graw old, just became taller, and his saxophone too, and he never died because Holly Spirit can't die... I suppose... So What?... So nothing... I was just trying to write three little words in this curious barbarian dialect... Time on my hands... You see?... It's always the same song... You in my arms... Et caetera...
mardi 12 juin 2012
J'ai blanchi. J'ai demandé à ma coiffeuse une enveloppe pour mettre dedans mes cadavres. On s'est même dit qu'à chaque coupe dorénavant on en mettrait un peu dans une enveloppe, avec la date : 12.06.12, pour suivre l'évolution. Alors elle me sort l'horoscope, elle, tout de suite, les astres, les conjonctions, tout le tremblement... A chaque fois, il y a un gros tas, par terre, de cadavres... Toutes ces doubles spirales d'ADN dedans... On pourrait en faire une perruque, à chaque fois, tellement le tas est gros, ou des moustaches, boucs postiches, ou rembourrer un coussin... ou me cloner des millions, des milliards de fois... Quel gâchis... La bourgeoise à côté sous son casque écoute, les yeux tout ronds, feuilletant son magazine... Elle n'ose pas rigoler... Personne n'ose rigoler... C'est qui ce dingo en tongs et chemise militaire british bien usée qui contemple ses cheveux morts dans sa paume et leur parle tel Hamlet à son crâne?... Mais certaines sont curieuses, viennent même me renifler, me regardent avec de grands yeux de vieilles biches, osent un sourire... Une, même, aujourd'hui, la soixantaine, est venue sentir ma bouche de si près que j'ai cru qu'elle allait m'embrasser, car je venais de fumer une cigarette dehors... Hum... Ça sent bon... Vingt ans qu'elle a arrêté, elle y pense toujours, elle m'explique qu'elle fumait même au dessus de sa baignoire en se lavant les cheveux... Je l'imagine, au dessus de la baignoire, avec sa cigarette, se lavant les cheveux, vingt ans plus tôt, pas mal... vraiment pas mal... elle devait avoir de l'allure... Et, soudain, la mélancolie se diffuse en moi comme un nuage d'encre de seiche, car c'est peut-être ma dernière coupe de cheveux dans le salon de ma coiffeuse... Peut-être douze ans que j'y venais et jamais je n'ai réussi à payer un centime à ma coiffeuse, pas du tout une coiffeuse à 2 balles il faut dire, disciple de Vidal Sassoon, le mec qui a coiffé Mia Farrow dans Rosemary's baby, dont la philosophie était : on n'est pas pressés, c'est de l'Art... On sait quand ça commence, jamais quand ce sera terminé... Et oui, à London, elle y est allée, toute seule perdue dans London, le voir, apprendre, dans sa jeunesse, blonde genre Kim Novak, ne parlant même pas le dialecte, sa petite robe imprimée, son petit sac avec dedans ses ciseaux... C'était son Dieu, le Vidal, son gourou, le Grand Amour pédé, impossible de sa vie et la coiffure était un Art, sinon elle n'aurait été qu'une coiffeuse blonde à deux balles... Quand il est mort, il y a un mois, à Bel Air, Los Angeles, elle en a pleuré à chaudes larmes... Moi je n'en demandais pas tant... l'Art, n'est-ce pas... juste qu'elle me coupe... Fais ce que tu veux, mais coupe, bien court... Avant, j'allais chez l'Arabe, rue de Marseille, sourates à la radio et que des mecs en djellabas, j'aimais l'ambiance, petit coiffeur maigre moustachu aux avant-bras très poilus, shampoing à la brosse métallique, coupe au rasoir, je ressortais la nuque bien rouge, le cuir presqu'en sang, ça durait dix minutes un quart d'heure, c'était une autre histoire... Là, j'avais changé d'environnement, que des bourgeoises d'Ainay, une heure trente en moyenne sur le siège, le moindre cheveu ayant son importance, sa raison d'être, son énergie, comme un trait de Dürer ou un jet de Pollock... Et le salon va fermer... Elle m'a dit qu'elle continuerait de me couper, chez elle, comme autrefois, mais ça ne sera plus jamais pareil... Une petite dame bien propre en tailleur gris est passée et lui a offert une rose jaune, pour la remercier de l'avoir coiffée entre midi et deux... Elle avait un peu la larme à l'œil, ma coiffeuse... Ça va me manquer, tout ça, elle m'a dit... Y-a pas qu'à toi, je lui ai dit...
mercredi 2 juin 2010
Comme il était bon, ce John Mills... J'adore Hobson's choice... Peut-être le film de Lean que je préfère... Une variation ébouriffante, irrésistiblement drôle du roi Lear... Il y avait de sacrés acteurs, en Angleterre... Ce John Mills, quand même... Quand on pense à David Lean, on pense évidemment et à juste titre à Alec Guinness... Un peu moins à John Mills... Alors qu'il est extraordinaire dans trois de ses films qui sont peut-être les meilleurs : great expectations, Hobson's choice and Ryan's daughter... Sacrés films... (Dire que j'ai longtemps snobé David Lean, que je jugeais habile et insipide, ne sauvant guère que Lawrence d'Arabie... Je suis en train de me faire l'intégrale, découvrant notamment toute sa période anglaise, formidable... Quel style, ce David Lean...) Oui, c'est le même John Mills qui fera l'idiot dans la fille de Ryan... Il est... Autant Alec Guinness jouait et il pouvait tout jouer, à la limite parfois du cabotinage, même si j'aime beaucoup, autant John Mills était... Il est l'idiot dans la fille de Ryan... Il est le cordonnier d'Hobson's choice... Il est Pip dans great expectations... On ne le voit jamais jouer... Il incarne... Il est... Il ne se glisse pas dans la peau du personnage... C'est le personnage qui se glisse dans sa peau et l'habite...mercredi 28 janvier 2009
Je ne me lasse pas de Colonel Blimp. De tous les films du merveilleux tandem Powell Pressburger, c'est de loin mon préféré. En plus d'être un monument de virtuosité poétique d'une plastique somptueuse, une charge pétillante d'humour contre la raideur et la bêtise militaires, une très lucide analyse de l'Histoire au moment même où elle se produisait, le tableau du crépuscule d'une certaine chevalerie bien plus fin à ce propos que la grande illusion, un réquisitoire anti-nazi mais ô combien germanophile, ce qui était fort culotté en 1943 et outra quelque peu Fat Winston himself qui voulut l'interdire, une magnifique histoire de vraie amitié par delà les nations ennemies, c'est aussi et peut-être surtout un grand film d'amour plein de pudeur, de délicatesse, d'onirisme, de mélancolique légèreté. A la fin, le général à la retraite "Sugar" Candy, regardant une feuille morte flottant dans un réservoir d'eau, répond à une voix en lui-même, surgie du passé, la voix de la femme de sa vie, en présence du sosie parfait de la femme de sa vie : "Now here is the lake... and I still haven't changed...". C'est bon comme une rondelle de Shakespeare arrosée d'un doigt de Yeats... A ce moment, il ne me reste plus qu'à m'essuyer les yeux et à me moucher discrètement en regardant le générique de fin. Je n'ai toujours pas changé... Il ne s'en est jamais remis, d'avoir perdu cette femme, parce qu'elle aimait son meilleur ami, avec qui il s'était battu en duel, histoire de faire connaissance... Si lui a vieilli, son amour au moins n'a pas vieilli, a même gardé le même visage... Ça me rappelle une autre histoire de sosie, il y a bien des années, c'est pour ça aussi... A la bibliothèque, je l'ai vue, de dos, et j'en ai eu le souffle coupé, car c'était... sa nuque... Oui, exactement, sa nuque... Je me suis approché... Elle s'est retournée... Pendant au moins dix secondes, je suis resté pétrifié devant elle, les yeux dans les yeux, les poils dressés, comme un animal... Plus tard j'ai appris qu'elle habitait la même rue que moi, au 30, moi qui étais au 32... Un jour, je l'ai vue au bras d'un type... qui me ressemblait plus qu'un peu... Ça m'a un peu troublé... Une autre fois, je me suis retrouvé en face d'elle dans le métro... Evidemment, à chaque fois qu'on se croisait et on s'est croisés, à intervalles parfois très grands, sur une durée peut-être de... 7 ou 8 ans... j'ose avouer, je sentais qu'elle me reconnaissait, moi le type un peu bizarre qui était resté planté devant elle les yeux écarquillés et il y avait donc toujours une sorte de tension, entre stupeur et attirance... Elle était avec une amie, ce qui semblait lui donner plus d'assurance... Elles étaient vendeuses dans une boutique de lingerie... C'est alors que j'ai entendu sa voix et le charme est tombé, d'un coup... Mais moi non plus, je n'ai pas changé, au fond, tu sais, le lac est toujours là... "Sir?" interroge interloqué le sosie de la femme de sa vie. Alors, il a ce petit sourire, Sugar Candy... Puis c'est le générique. The End.mercredi 14 janvier 2009
Ran n'est pas mon Kurosawa préféré. Mais c'est par ce film que j'ai vraiment réalisé à quel point Kurosawa était grand. Des cavaliers, immobiles, perdus dans le paysage. Des nuages, pas n'importe quels nuages, passent. On en oublie la tragédie qui se trame. Ça n'a même plus aucune importance. Les nuages comptent bien plus, les éléments. Les cavaliers ne sont guère plus que des fourmis. Ils sont disposés là , comme une rose des vents, chacun dans la direction d'un point cardinal. J'ai senti que Kurosawa avait attendu ces nuages-là, pour tourner la scène, pas seulement des nuages, mais précisément ceux-là. J'imagine... des heures et des heures, peut-être des jours d'attente, pour avoir ça, que tous les éléments soient réunis, une seule prise je présume, car le nuage n'est pas un acteur qui accepte facilement de rejouer la scène. C'est pour ça aussi que les cavaliers sont statiques. Les vrais acteurs, à ce moment, sont les nuages. Tout ce qui a lieu sous ce ciel, finalement, est dérisoire, c'est ce que j'ai ressenti à ce moment-là. Regarder passer les nuages est bien plus intéressant. Bientôt il y aura beaucoup d'agitation, trahisons, guerre, folie, mais je n'oublierai jamais que tout est dérisoire, que rien ne sera changé fondamentalement. Alors pourquoi une tragédie? Parce qu'il faut bien s'occuper, arriver à croire et à faire croire que ces occupations, quelles qu'elles soient, ont de l'importance. Quoi de mieux alors qu'une tragédie pour nous redonner un rôle capable de nous faire oublier qu'on n'est pas grand chose, sous ces nuages, se prouver qu'on n'est pas seulement vivant mais qu'on existe et même intensément? Sinon, on ne ferait rien, on resterait couché dans l'herbe à contempler le ciel, on en deviendrait peut-être soi-même brin d'herbe, ou bien nuage, ou mieux encore rien du tout, ce qui n'est peut-être pas à la portée de tout le monde.



