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vendredi 15 février 2013

Dans la forêt de bambous de Kuroneko. (le chat noir, de Kaneto Shindō.) Une nuit pleine de rêves, après l'avoir vu. Dans la forêt de bambous. Toujours la même forêt. Le paysan malgré lui devenu samouraï suit la femme dans la nuit. Elle lui rappelle sa femme. Comme deux gouttes d'eau. Et l'autre femme, plus âgée, lui rappellera sa mère, comme deux gouttes d'eau. Un démon, dans la forêt, s'attaque aux samouraïs et s'abreuve de leur sang. Lui, c'est le Héros, celui qu'on a chargé de trouver et tuer le démon. Sauf que ce n'est pas un démon, mais deux démones, sa femme et sa mère. Dans la forêt de bambous, la nuit tombée et jusqu'à l'aube. J'ai pensé au Mizoguchi des contes de la lune vague après la pluie. Pas étonnant, car Shindō en fut l'assistant. Les démons nous captivent. En l'occurrence, ici, les démones. Sa mère, sa femme, toutes deux violées et tuées par une bande de samouraïs errants en temps de guerre, revenues en démones pour se venger. Et lui, le petit paysan enrôlé de force devenu samouraï, Héros malgré lui. Ils se retrouvent alors, dans la forêt de bambous. Les ruines sont un palais. Il retrouve sa femme. Ça dure 7 nuits. Ils s'aiment. Puis elle disparaît. Elle a rompu son pacte avec les ténèbres. N'a pu tuer le samouraï. Ne reste que la mère. Elle est moins tendre, la mère, pas disposée à se sacrifier comme sa femme, bien plus profondément démone, bien plus dangereuse. Il sort son sabre. Plus que jamais, le sabre est l'âme (malade) du samouraï. Tuer la mère, la démone. Il en devient complètement fou. Peut-être qu'il était tout seul, je me dis, à la fin, dans sa forêt de bambous, avec ses démones et quand il ne les a plus, il n'a plus rien du tout, même plus la forêt de bambous. Il s'effondre. Ça finit dans les ruines, dans la cendre. Si ça me touche autant, c'est que j'ai exactement déjà vécu tout ça.

jeudi 12 avril 2012

Ce soir, je revois la vie d'O'haru femme galante. Rendez-vous est pris. Je m'y prépare. C'est comme une éclipse totale de soleil annoncée. C'est rare. Il faut que ce soit rare. (Plutôt de lune, je me dis, car autant chez Ozu j'y vais en fin d'après-midi, pour en finir au crépuscule, autant chez Mizoguchi j'y viens la nuit.) L'envie doit mûrir, jusqu'au moment qui est le moment, où on est enfin prêt à le revivre. Il ne s'agit pas seulement de passer un moment, d'occuper son temps et on ne retrouvera jamais l'émotion par une simple réaction de cause à effet du genre je possède le film il me suffit de le remettre dans la machine pour le revivre à l'identique sinon on le passerait en boucle, on vivrait même dedans à perpétuité, on finirait aussi sans doute par l'user, le vider de sa substance qui est à la fois en dedans et en dehors de lui. Il faut prendre rendez-vous, que le moment soit le moment. Le rendez-vous est parfois pris longtemps à l'avance, parfois quelques minutes seulement avant. C'est le film de Mizoguchi que j'ai le plus vu, que j'ai eu le plus souvent envie de revoir et auquel je pense toujours en me disant : Quand reverrai-je enfin O'Haru? (Car je sais que je la reverrai encore, encore et encore, jusqu'à ma mort...) Aucune vision n'est anodine et toujours je m'y prépare, parfois même longtemps à l'avance. Ce soir sera parfait. Je le sens. Je le connais par cœur, ce film. Mais je le revois toujours d'un œil neuf. Ou plutôt il me rénove l'œil, si j'ose dire, à chaque fois c'est la renaissance à la fois du film et de mon œil. Parce que je le connais par cœur, que j'en sais la pulsation intime. La dernière fois que je l'ai vu, j'en avais parlé des heures juste avant à des amis en visite dans ma tanière, j'en avais parlé je crois le temps du film juste pour évoquer un travelling sublime vers la fin que je voulais leur montrer (oh... juste quelques minutes...) mais je pouvais difficilement leur montrer sans l'introduire, dire ce qui l'amenait le travelling, car il n'était rien, le travelling, sans tout ce qu'il y avait autour. J'avais dû bien les saouler, je m'étais dit, après... Quand, enfin, je leur ai montré le travelling en question, je me suis aperçu qu'en fait ce n'était pas un travelling, mais un enchaînement de travellings et alors tout mon discours préliminaire tombait à l'eau... Le film, une fois de plus, s'était joué de moi... Je ne vous ai pas trop saoulés avec mon bavardage?... Ils sont polis, gentils, n'auraient jamais osé dire qu'oui, forcément, énormément, tout ce temps, pour voir ce travelling qui était en fait un enchaînement de travellings, et moi, gesticulant, dans ma passion... Alors, là! vous voyez... Alors, ils ont enfin vu l'extrait, poliment... Ah oui, c'est un vieux film... Moi, regardant ma montre : Retiré du contexte, ça ne veut plus dire grand chose... C'est con, les extraits... Finalement, peut-être que ça aurait été mieux qu'on le regarde entièrement, au lieu que je vous en parle interminablement et que j'en dise en plus n'importe quoi... Vous voulez que je vous le prête?... Oh... une autre fois peut-être... (Parce que mon désir de leur donner envie m'avait seulement donné envie à moi...) Bon... Et autrement, ça va?... Ton dos, ça s'arrange?... Et toi, tes rayures, ça avance?... Un verre de thé?... Je remets d'l'eau... Oui, c'est vrai, on est bien, chez moi... (Parce que Corinne me dit toujours qu'on est bien, chez moi...) En tout cas, moi, j'y suis bien... Adapté à ma flemme, chez moi, oui, parfaitement... Z'entendez l'oiseau, là?... Et Mouchette, ma jolie chasseuse de piafs, vive, arrêtant soudain de se lécher langoureusement, impudiquement devant tout le monde, vautrée tout son long sur le tapis, avait tourné la tête au même moment que moi...

jeudi 16 février 2012

Où sont les rêves de jeunesse? Je reviens toujours chez Ozu, un jour ou l'autre. Je m'y sens entièrement chez moi. Je suis parti longtemps. Ça fait bien plaisir de revenir, de retrouver tout ça. Je suis allé ailleurs, longtemps, même si ça en valait rarement vraiment la peine. Et je le savais. Des années sans revenir chez Ozu tout en y pensant sans arrêt. J'ai comme voyagé partout dans le monde, dans l'espace et le temps, tout en me disant souvent que j'étais bien mieux chez moi. Parce que je m'y sens chez moi, chez Ozu. En même temps, si je n'allais pas voir ailleurs, explorer un petit peu le monde, je ne saurais peut-être pas aussi nettement que c'est chez moi. Alors, je reviens, un jour ou l'autre. C'est bon, de revenir. Même si personne ne m'attend, ne m'accueille à la porte. Les choses sont là, c'est tout, à leur place. Et je repartirai. Et j'aurai encore souvent le mal du pays, quand je serai loin du pays. Ozu, c'est le pays, le Style. C'est tellement émouvant de voir que tout était là déjà au début, au temps du muet. Tout était là mais il restait encore à gommer. Ensuite, il a gommé, Ozu. Jusqu'à la fin, il a gommé. Les effets, il a gommé, les artifices, les intentions. Il n'a gardé que l'essentiel. Le temps qui goutte. Les petites joies. La peine, qui est toujours la même. Les liens qui finissent par se rompre, ce qu'on a de plus précieux, c'est dans le cours des choses et on se retrouve bientôt tout seul avec soi-même à peler sa pomme dans une grande maison vide. Jusqu'à la fin. Et à la fin, il n'y a rien, plus rien que le rien, un rien qu'on aura déjà goûté souvent plus ou moins consciemment car il était déjà partout. Plus on avance, plus son espace s'agrandit. Il était dans les interstices. Un plan vide. Une absence tellement familière. Savoir se détacher, à un moment, s'effacer, glisser sans bruit dedans. Où sont les rêves de jeunesse? (C'est tellement émouvant aussi de voir Kinuyo Tanaka très jeune, avant de devenir la grande héroïne des plus beaux films de Mizoguchi.)

jeudi 28 avril 2011

Hideko Takamine est sublime, dans quand une femme monte l'escalier, de Mikio Naruse. Mizoguchi avait Kinuyo Tanaka. Ozu avait Setsuko Hara. Kurosawa, lui, avait Toshiro Mifune, c'était plus masculin, jusqu'à ce qu'ils rompent avec fracas. Naruse, peut-être moins possessif, partageait Hideko Takamine avec Keisuke Kinoshita. (La rivière Fuefuki, comme c'était beau, expérimental et classique à la fois... Et vingt-quatre prunelles alors... maîtresse petit caillou... comme j'ai pleuré, à la fin...) On l'a vue aussi chez Ozu. (Ah... les sœurs Munakata...) En fait, ils la voulaient tous, la belle Hideko... Dans quand une femme monte l'escalier, ils la veulent tous, aussi... Même si elle commence à vieillir, même si elle vomit du sang à cause de son ulcère... Son ulcère?... A cause de l'escalier, devoir le monter, tous les jours, quand on a horreur de ça... Naruse lui disait, à Hideko, avant de tourner : Vous n'êtes pas obligée de tout dire votre texte, si vous préférez l'exprimer autrement... Ils s'entendaient bien... Pas besoin de parler, souvent, on se comprend à demi-mot et même à pas de mot du tout... Le cinéma, ce n'est pas du blabla... Un visage, ce n'est pas qu'une bouche, c'est même souvent un paysage... Et celui d'Hideko alors, vous l'avez vu une fois, vous ne pouvez plus vous en détacher... Vous aussi, vous la voulez, Hideko!... Les paroles qui sortent de sa bouche sont plutôt une sorte de musique, un coup d'œil sur les sous-titres en anglais que vous comprenez à peu près vous apprennent que vous n'avez pas raté grand chose... Sa voix est une émanation de son corps, voilà, comme son parfum, le sens de ses paroles est finalement secondaire. (Le son détermine la phrase, disait Stan Getz...) C'est beau, le japonais, très expressif, musical, on saisit beaucoup de choses, de nuances, sans connaître la langue... Naruse est le dernier des quatre. Avant, ils n'étaient que trois, Ozu, Mizoguchi, Kurosawa, les trois piliers du cinéma classique japonais. Puis, sur le tard, à titre posthume, on a inclus Naruse. On n'arrivait pas à le situer, à le résumer, on ne le trouvait pas assez... japonais, zen... net... je ne sais pas quoi... On n'arrivait pas à l'adorer comme les trois autres... Il nous glissait entre les doigts, en somme... Il n'y a pas de héros, pas véritablement non plus de salauds... Tout le monde est sous la même lumière, disparaît dans la même obscurité... Les hommes, même si parfois ils sont veules comme chez Mizoguchi, ne sont pas que ça... Tout le monde a ses faiblesses... La femme n'a pas besoin d'être idéalisée pour être magnifique... (Même si, pour Naruse, La Femme, c'était Hideko Takamine...) [ Prononcer les "e" "é" et les "u" "ou"...]

dimanche 17 avril 2011

J'ai enfin vu Pauvre humanité et ballons de papier, de Sadao Yamanaka. Son dernier film, 1937. Il fut envoyé ensuite sur le front de Mandchourie, comme simple soldat (il n'était pas très bien vu des autorités), où il mourut de dysentrie, en 1938, il n'avait pas trente ans. Shinji Aoyama (voir, ou revoir, le formidable Eureka, un des très rares très grands films de ce début de millénaire) a dit de lui que s'il avait survécu, il aurait peut-être bien été respecté plus profondément que Mizoguchi, aimé plus fort qu'Ozu (il était très copain avec Ozu, sa mort affecta beaucoup ce dernier) et aurait subjugué plus encore que Kurosawa. (Il dit aussi qu'il est le Jean Vigo japonais. Sauf que Vigo, à côté, il n'a rien fait ou presque. L'atalante? Enlevez Michel Simon, qu'en reste-t-il?) A la toute fin de son testament, quelques mois avant sa mort : "Enfin, je dis à mes aînés et amis : S'il vous plaît, faites de bons films." Comme s'il n'y avait que ça qui comptait vraiment, faire de bons films... En fait, oui, il n'y avait que ça, qui comptait. On le comprend en découvrant Pauvre humanité et ballons de papier. Ce n'est pas une simple production pour divertir les foules, même si c'en est aussi une. Quelle maturité, pour un si jeune cinéaste. Quel style. Il a trouvé. Tout est juste. Il nous a promené dans son monde plein de tristesse, de joie, de cruauté, de poésie. Il filmait si bien la pluie, la nuit. Il savait si bien couper ses plans. (L'art du sabre.) Laisser l'action se dérouler ailleurs. Quand le coiffeur héroïque est sur le pont pour y être exécuté par le chef yakusa et sa bande, on ne sait pas trop ce qu'il sort de son kimono pour contrer l'arme du tueur. Son éventail? Sa pipe? En tout cas, son geste est très beau. Peu importe, finalement, que ce soit un éventail, une pipe ou un couteau. Ce qu'il dégaine, c'est son élégance, sa dégaine, son style. On ne le voit pas mourir. Tout comme on ne voit pas le double suicide du samouraï pauvre sans maître, avec sa femme, à la fin. On voit juste la lame du couteau qui luit dans la main de sa femme. Un ballon en papier qui descend le caniveau. C'est la victoire du style. Qu'ils aient été écrasés par la force, la vulgarité et la misère ne compte pas tant que ça, finalement. Ils ont fait ce qu'ils avaient à faire, avec tellement d'élégance... Le reste... Faites de bons films...

mercredi 13 octobre 2010

Le hasard a ceci d'extraordinaire, c'est qu'il est naturel, dit Charles Boyer dans Madame de. Si je ne devais garder qu'un film de Max Ophüls, ce serait celui-ci. C'est comme une valse d'une fantastique élégance, d'une incroyable légèreté, dans laquelle la gravité elle-même et le drame s'immiscent avec légèreté. Tout n'est que mouvement, jusqu'à l'ivresse, jusqu'à la mort. Rien n'est gratuit, rien n'est fait seulement pour faire joli. L'étourdissement a du sens. L'œil nous emmène, nous fait voir, nous fait rire, nous émeut, et c'est un œil qui marche, qui virevolte même parfois, qui est toujours au cœur de l'action, qui est peut-être même le véritable cœur de l'action, le moteur, l'œil, comme du cyclone. On se souvient du grand travelling dans le crime de monsieur Lange, on se souvient de celui du début de la soif du mal, on se souvient de Kinuyo Tanaka qui court se tuer dans la forêt à l'annonce de l'exécution de son amant dans la vie d'O'Haru femme galante... On a plus de mal à mettre en avant un travelling d'Ophüls plutôt qu'un autre, tellement il y en a de somptueux, tellement on a même la sensation que le film n'est qu'un unique travelling... Juste dans Madame de... Le long de l'étang... Il les aimait, ceux-là, derrière les feuillages... Celui, hilarant, en va-et-vient, quand le fils du bijoutier revient sans arrêt sur ses pas pour apporter ceci ou cela à son père, qui se finit par un ahurissant cadrage en plongée... Les scènes de bal, éblouissantes, avec tous ces miroirs... (On se surprend, parfois, à être plus dans les miroirs qu'ailleurs...) Quand Danielle Darieux, à la fin, court vers son destin... Il y en a trop... Ou plutôt, il n'y a que ça... Jusqu'à l'ivresse, jusqu'à la mort... On se souvient d'Ophüls comme on se souvient d'Ozu, comme d'un extrémiste... L'un dans le mouvement, l'autre dans l'immobilité... Quelle splendeur, Madame de...

mardi 2 février 2010

La femme mystérieuse de Tokyo attire tous les regards, y compris et surtout ceux des masseurs aveugles. Toujours Hiroshi Shimizu. On reste dans la grâce, tant qu'on y est, avec les masseurs et une femme (anma to onna). Créature de rêve. On fantasme dru. Elle est un peu l'équivalent de l'oiseau migrateur dans le bus d'arigato-san, le mystère incarné, l'érotisme inaccessible, évanescent, comme ce rêve qui se dissipe au réveil inéluctablement. On la croit longtemps une sorte de transposition japonaise de l'Irma Vep des Vampires de Feuillade. C'est en tout cas ce que croit le jeune masseur aveugle envoûté par le parfum de la dame. Nous aussi, dans ce film, on est aveugles et envoûtés par le parfum de la dame, car c'est par les yeux du masseur qu'on la contemple. C'est une image mentale plus que réelle. Une sensation faite image. Fruit trouble et troublant de l'imagination, du désir. Ce plan magnifique en fondus où elle marche sur le pont étroit et fragile comme le fil du temps suspendu, disparaissant, réapparaissant un peu plus loin, redisparaissant, réapparaissant encore plus loin... (Comme chez Mizoguchi, il y a chez Shimizu ce truc du plan sublime, vraiment sublime, épiphanique, qui semble être le cœur de l'œuvre, où une sorte de beauté suffocante nous est révélée et palpite.) Elle nous échappe. On aimerait tant la retenir. Mais comment retenir un rêve? Peut-on, sait-on retenir un rêve? A la fin, on ne sait toujours pas qui est le mystérieux voleur. On s'en fiche. Ce qui semblait être un fil directeur n'a plus aucune importance, s'est même dissout dans l'air, comme dans un rêve. Les pistes, à peine foulées, s'effacent. Il ne s'est donc rien passé? On a seulement... rêvé? On sait juste qu'elle a disparu, cette fois pour de bon, qu'on ne le reverra plus. Déjà, le souvenir de son visage, de sa silhouette tellement gracieuse, s'éloignent. On a beau écarquiller nos yeux intérieurs de rêveurs ou d'aveugles, les contours deviennent flous. Comme si elle n'avait été qu'une impression fugace, une sensation étrange et pénétrante, quelque chose dans l'air qui est passé, comme un éther qui nous a emplis et rendus un peu ivres, ne nous a laissé ensuite que la nostalgie, le mal de la nuit... Qui? Elle, là, qu'on a rêvée. Ou bien était-elle réelle? Qu'est-ce que ça change... Elle a gardé tout son mystère. On trouve ça tellement beau, même si on est doucement déchiré, légèrement, infiniment inconsolable.

lundi 25 janvier 2010

Il aura fallu que Morris Engel soit mort depuis quatre ou cinq ans pour qu'on ressorte enfin le petit fugitif. Les cahiers du cinéma en avaient pourtant parlé avec enthousiasme, en 1953, lors de sa sortie. Il faisait même la couverture du fameux numéro dans lequel Truffaut réglait ses comptes avec le cinéma français à papa. Il fut honoré en outre, cette même année, d'un lion d'argent, à Venise, ex aequo avec les contes de la lune vague après la pluie. Autant le second est devenu à juste titre un incontournable classique, comme la plupart des films de Mizoguchi, qui, le pauvre, tel un sisyphe, toujours à rouler son caillou, semblait condamné à ne faire que des chefs-d'œuvre, autant le premier semble avoir été incompréhensiblement oublié tout ce temps. Mort à Venise, donc. Pourtant, quelle fraîcheur, quelle liberté, quelle poésie, quelle grâce. Avec une poignée de dollars, une caméra qu'il avait lui-même bricolée, un type faisait du cinéma. C'était aussi simple que ça. Quand on parle de cinéma indépendant américain, il semble si peu indépendant, comparé aux films d'Engel et de sa bande. Lovers and Lollipops est également d'une grâce absolue. Je me demande pourquoi on nous a caché ces petites choses si longtemps. Aucun effet gratuit, dans ces films, c'est vraiment du cinéma à l'état pur, de la cinématographie. Ça m'a beaucoup ému. Mon enfance a ressurgi, dans ce qu'elle avait de plus aventureux. Puis, car je suis sans doute dans une période où je déniche des joyaux, je tombe sur japanese girls at the harbour (je n'ose pas donner une traduction française du titre original, minato no nihon musume, car je ne lis pas le japonais...) film muet de 1933, de Hiroshi Shimizu, qui était un grand pote du grand Ozu, à ce que j'ai cru comprendre. C'est peut-être pour ça, qu'on l'a oublié. Si Ozu était la lumière, alors Shimizu était l'ombre. Si Ozu était l'ombre, alors Shimizu était la lumière. Tout n'est que mouvement, Chez Shimizu, quand Ozu se destinait à l'immobilité. Ah... le plan de la pelote de laine... On imagine longtemps qu'un chat est en train de jouer avec... avant de comprendre que ce sont les danseurs qui se sont emmêlés les pieds dedans... Ça semble anodin, amusant, léger, mais c'est tellement cruel... Un chat, il faut dire, ça peut être très cruel, en jouant... Le destin serait-il un chat et nos vies des pelotes de laine?... Et puis ce travelling, d'une fenêtre l'autre... Que de beauté... Il pleut sur le carreau... Le pot, dehors, a commencé à déborder... Et puis ces femmes... qui se promènent... ces visages... J'en avais les larmes aux yeux, tellement c'était beau, mon petit cœur tout serré... Un mélange de simplicité et de sophistication que je n'avais jamais vu ailleurs... Comme si ça ne suffisait pas, quelques jours plus tard, je suis tombé sur wings (krylya, en vo, mais comme je ne connais pas le russe...) de Larisa Shepitko, tourné en 1966, l'année de ma naissance. Et me voilà encore tout retourné... Les regrets, la frustration, puis tous les rêves qui reviennent, l'espoir de nouveau, l'ivresse, être de nouveau dans le ciel... Comme elle est belle, quand elle est dans les airs... J'en avais des frissons, à la fin, sur le sommet du crâne... Et elle, pourquoi l'a-t-on oubliée... Oui, d'accord, elle était l'épouse d'Elem Klimov... Oui, requiem pour un massacre (que j'avais revu une semaine auparavant, sans connaître du tout le lien entre Elem et Larisa) c'était sacrément monstrueux, je suis bien d'accord... Mais quand même, krylya, c'est infiniment plus... aérien... poétique, à mon sens... Non?... Ça ne me remue pas pour des raisons morales ou politiques... C'est métaphysique... Et puis la forme, la façon de nous embobiner tout ça, il y a quelque chose là aussi que je n'ai jamais vu ailleurs, qui n'appartient qu'à Larisa... Je ne saurais même pas en parler de façon rationnelle, tellement ça sort de mes catégories, de mes idées du cinéma, ça ne ressemble à rien d'autre de connu, parce que c'est neuf, tout comme les deux films dont j'ai parlé précédemment, ce qui les unit dans une trinité connue de moi seul... Alors ensuite, de la même Larisa, dans la foulée, je vois the ascent (voskhozhdeniye)... Là aussi, j'en ressors tout vacillant, tout embué... Mais... mais... Pourquoi nous avoir caché ça?... On sait qu'on ne les oubliera pas, ces films-là, ce n'est pas possible, c'est tellement... autre... something else, comme disait Ornette Coleman. Mais pourquoi alors les a-t-on oubliés?... Oui, à la même époque, en URSS, il y avait un jeune type aussi, qui s'appelait Andreï Tarkovski et qui commençait à faire des films pas trop vilains... Oui, c'est vrai... Un autre, aussi, ils étaient potes, qui s'appelait Paradjanov... Oui... Mais était-ce une raison pour oublier Larisa Shepitko?!!!... Elle est morte à 40 ans dans un accident de voiture?!!!... James Dean aussi!!!... Elle n'a fait que 4 films?... Mais c'est déjà énorme, je trouve... En même temps, quelque part, je trouve ça beau, d'être oublié... On imagine toutes les merveilles oubliées qui réapparaîtront peut-être un jour, mais peut-être pas... Et alors?... Qu'est-ce que ça fait?... Est-ce tellement important?... En tout cas, voir tous ces films vraiment extraordinaires en même pas une semaine, c'est presque du gâchis, comme se gaver de foie gras pour Noël... Il faudra savoir accepter de revenir à des semaines moins (vo)lumineuses, au pain sec et à l'eau... Atterris, mon garçon...

mardi 12 janvier 2010

Kinuyo Tanaka est... la dame de Musashino... annoncerait-on aujourd'hui ce petit Mizoguchi... Et ça sonnerait tellement faux... Petit?... Ce serait l'œuvre la plus sublime d'à peu près n'importe quel autre cinéaste... Il y a ce plan magnifique... L'orage gronde, ils sont perdus, tout petits dans le décor, au bout d'un bras de terre, au bord de la rivière... De grands arbres, majestueux, s'y miroitent... Même s'ils sont amoureux l'un de l'autre, même si rien n'a vraiment commencé, ils sont déjà au bout du chemin... Au delà, il n'y a plus que l'eau... Le sublime annonce toujours le pire... (Je me souviens du travelling somptueux dans l'intendant Sanshô... en plongée... on les suit dans une sorte de champ de joncs en fleur... Quelle laideur, dit alors un personnage, je ne me souviens plus qui...) L'eau... Au début, ce n'est qu'un charmant ruisselet qui murmure et scintille dans les herbes, tellement porteur de joie et de promesses de bonheur... Mais l'eau, souvent, c'est la mort... On croit que c'est la vie, mais en fait c'est le contraire... On a vite fait de s'y noyer... On doit se souvenir des crues dévastatrices, au Japon... Ou alors, c'est la même chose, la vie et la mort... Leurs ancêtres se sont installés là, parce qu'il y avait de l'eau... En fouillant la terre, ils découvrent avec effroi un crâne... Et puis il y a Kinuyo Tanaka... Comme elle était belle, dans les films de Mizoguchi... Elle était sans âge... pouvait être une jeune femme, une femme mûre, une vieille femme, d'un plan à l'autre, sans aucun maquillage, juste dans son maintien, sa démarche, ses regards... Je pense toujours à la vie d'O'Haru, femme galante, mon préféré, que Kenji Muzoguchi fera juste après la dame de Musashino... Quelle actrice... Quel film... Elle est sans âge... Les films de Mizoguchi aussi sont sans âge... J'ai parfois l'impression de rêver, quand je suis dedans... Dans mes rêves, souvent, comme dans les films de Mizoguchi, le sublime annonce le pire... Ça me rappelle Rilke... Il a dit quelque chose d'analogue, il me semble, dans les élégies de Duino... ça m'avait marqué, à l'époque... Car le beau n'est rien autre que le commencement de terrible, qu'à peine à ce degré nous pouvons supporter encore; et si nous l'admirons, et tant, c'est qu'il dédaigne et laisse de nous anéantir. (Presque 15 ans, que je n'avais pas ouvert le livre... Traduction pas très heureuse, un peu lourde peut-être...)

vendredi 11 décembre 2009

"I die inside when you kiss me..." qu'elle lui dit. Après une telle déclaration, lui, il ne peut qu'être cynique et blessant. On n'est pas dans un film à l'eau de rose. Lui, en plus, l'amour et les beaux sentiments, ça n'est pas trop son truc... Son truc, depuis ses 14 ans, c'est la vengeance... Alors, quand une petite prostituée lui déclare sa flamme, ça le fait méchamment ricaner... Elle est divine... Il ne peut être qu'odieux... C'est un moment très gênant, voire révoltant, mais tellement jouissif... Comme dans pick-up on south street, la fille se prend au début un grand coup de poing dans la figure. (Au cas où l'envie lui viendrait de faire la femme fatale...) Samuel Fuller était un peu boxeur, quelque part et avait un truc bien à lui pour faire tomber les filles. Quel punch, dans underworld usa... Il était très en forme... C'est un de ses meilleurs rounds... La violence est parfois plus percutante, quand on ne la voit pas directement. Jacques Tourneur l'avait bien compris. Mizoguchi également... Dolorès Dorn est magnifique... Je ne l'ai jamais vue dans un autre film... Dommage... J'écris son nom, pour m'en souvenir... (Elle a joué surtout pour la télé...) Dès le départ, on est pris par le rythme sec et nerveux, porté par l'efficace musique d'Harry Sukman, également presqu'inconnu au bataillon... C'est filmé de façon magnifique par Hal Mohr, que je ne connais pas non plus, mais après une rapide recherche je vois qu'il a travaillé pour Don Siegel, qu'il a aussi filmé rancho notorious pour Fritz Lang, Captain Blood... (J'adore les films de pirates, surtout avec Errol Flynn, un truc de quand j'étais gamin...) Le chanteur de jazz... qu'il était déjà là en 1915, au temps du cinéma muet, derrière la caméra... Enfin, il n'y a rien à jeter... C'est du tout bon Fuller... comme on l'aime... du nerf... et puis cette sorte de lyrisme sec... A la fin, j'ai eu envie de retourner voir quelques scènes, qui semblaient déjà gravées à jamais dans ma mémoire...
J'ai adoré Satsuma, de Hiroshi Hirata. Ça m'a donné envie de revoir des films de samouraïs. Après ce manga, très documenté historiquement, on comprend mieux le Japon féodal, les tensions qu'il pouvait y avoir entre certains clans et le shogunat, mais aussi entre les samouraïs de rang différent. (Rappelons-nous le début de la vie d'O-haru femme galante, de Mizoguchi, quand Mifune, samouraï de condition modeste, est décapité pour avoir aimé une femme de haut rang...) On est captivé, du début à la fin, par cette épopée du clan Satsuma, qui fut chargé par le shogunat d'effectuer de pharaoniques travaux d'endiguement des fleuves, tout autant dans un but d'intérêt général que pour ruiner et mettre à genoux ce clan autrefois opposé aux Tokugawa. Les samouraïs se transforment alors en manœuvres, en véritables prolétaires, doivent ravaler leur fierté. Il en va de la survie de leur clan. On suit différents personnages. Il n'y a pas de héros principal. Le dessin est d'une grande force, à la mesure de l'histoire. (Mishima était un admirateur de Hiroshi Hirata.) On regrette seulement que ça ne se poursuive pas, à l'issue des plus de 1200 pages de la chose. C'était prévu. Hélas, plus de vingt ans plus tard, l'auteur n'a toujours pas repris sa grande fresque épique et humaniste.

vendredi 30 janvier 2009

Confessions intimes d'une courtisane chinoise, de Chu Yuan, est un film formidable, qui m'avait pourtant fait bâiller, la première fois, un peu écœuré après tout un paquet de sucreries très souvent mineures bien que presque toujours extrêmement rigolotes et colorées de la Shaw Brothers, d'où ne semblaient émerger que les opéras sanglants et torturés de Chang Cheh, j'étais passé à côté. Au début, on s'attend à un film de kung-fu en costumes de plus, même si déjà quelques plans semblent annoncer qu'on va quelque peu s'écarter du cahier des charges habituel. L'héroïne, enlevée et prostituée de force, est un peu fade, au début, tant qu'elle est victime, tandis que la méchante, la maquerelle, est carrément hyper-érotique, étonnamment sensuelle pour un film de la firme où les femmes étaient en général plutôt sages, pour ne pas dire accessoires. Elle est très cruelle, elle tue même à mains nues, avec ses ongles, c'est magnifique, une femme de caractère, enfin. On s'attend alors à un affrontement entre la gentille et la méchante, déclinaison féminine de ce qu'on était habitué à voir en masculin. Mais tout bascule. La gentille, dans sa quête de vengeance, devient elle aussi très belle et peut-être même plus cruelle que la méchante qui, par sa faiblesse sentimentale, devient très attachante. On commence à se dire que si elle est devenue ce qu'elle est devenue, c'était peut-être bien pour survivre, dans ce monde d'hommes veules et lubriques et on n'est pas loin finalement de Mizoguchi et le film prend alors de l'ampleur. Une sorte de lutte, d'abord voilée, s'engage entre les deux femmes, entre haine et amour, fascinées l'une par l'autre, animées et même taraudées par un profond et violent désir tout autant amoureux que meurtrier. Parfois, on en vient à douter de qui est qui, comme si leurs images s'étaient inversées, c'est très troublant. Leurs enlacements et leurs baisers sont torrides, elles se mêlent, leurs jolies petites langues dans leurs affolantes petites bouches. Les hommes ne sont bientôt plus que des pantins. Ils ne savent même pas se battre. Leur épée est bien fragile face à de pareilles furies et, s'ils la dégainent promptement, ils ne la tiennent jamais bien longtemps. Le film se clôt par une scène d'une violence absolue avec juste ce qu'il faut de jets de sang bien rouge comme des virgules dans une phrase, ô combien plus sauvage, dramatique et jouissive que dans Kill Bill, avec une montée quasiment orgasmique au climax stupéfiant : la méchante est littéralement transformée en vénus de Milo : on a très mal car on avait fini par carrément l'adorer, cette petite, c'est poignant, c'est même douloureux car ça atteint dans la chair, c'est tranchant, net, irréversible, on reste bouche bée, la tête faisant non-non... on se sent même d'un coup comme si on avait simultanémént été émasculé... Quand l'autre meurt à son tour, empoisonnée par un dernier baiser baigné de larmes et de sang, on est juste un peu peiné, car on l'aimait bien, quand même, et puis c'est pathétique, voilà où mène la vengeance, voilà où mène la passion, quel gâchis... même si on préférait la méchante... Il n'y a pas de gagnant(e)... Tout le monde a perdu, sauf le spectateur.

dimanche 23 novembre 2008

J'ai relu pleure, Géronimo, de Forrest Carter. Ça m'a donné envie de revoir des westerns de John Ford, notamment Fort Apache. L'acteur ou plutôt le figurant qui joue Géronimo ressemble vraiment à Géronimo. Puis les apaches disparaissent dans la brume. J'ai envie de relire, en ce moment, et de revoir des films aussi. A une époque, je trouvais que c'était une perte de temps, de relire des livres, ou revoir des films. Il fallait que je découvre sans arrêt des choses nouvelles. J'ai beaucoup lu. Et je dois avoir un millier de dvd. C'est envahissant. J'en reviens toujours à John Ford, à Ozu, Douglas Sirk, Mizoguchi, Murnau. De ce dernier, j'ai vu pour la première fois City Girl, la semaine dernière, à la télé. Il y a une scène très belle, quand il revient au bercail avec sa jeune épouse, ils courent dans un champ, se roulent dans l'herbe, c'est beau, un très long travelling comme en a fait Mizoguchi, bien des années plus tard il me semble. Bien sûr il y a l'aurore, que je ne me lasse pas de revoir. Quels sont les films vraiment marquants de ces quarante dernières années? Y'en a-t-il eu un seul aussi beau que l'aurore ou que la vie d'O-haru femme galante? Après, à tête reposée, évidemment, putain ouais apocalypse now c'était vachement bien et puis j'ai revu Paris Texas la semaine dernière et j'ai pleuré, et tant d'autres... C'est quand même bien, le cinéma, merde... Je suis projectionniste, mais je vais de moins en moins au cinéma, je préfère être devant mon écran full hd, vautré dans mon canapé ikéa, ma théière à portée de main, ma minette ronronnant sur ma poitrine, mes étagères pleines de tous les films que j'ai aimés. Quand je vais dans une salle, le moindre défaut technique peut me gâcher un film. Ce n'est pas net, c'est mal cadré, la fenêtre est mal taillée, le film est rayé, on voit les repères de montage, le xénon pompe, le srd décroche, il y a un bruit de masse dans les enceintes, sans parler des bruits de mastication, du type qui te met ses genoux dans le dos, des écrans de téléphones portables qui s'allument, et caetera. Et puis il n'y a pas beaucoup de films récents que j'ai envie de voir. J'en vois des bouts, quand je suis au boulot, ça me suffit. J'ai vu des bouts de tous les navets sortis ces dernières années. Les bronzés 3? Oui oui... je connais bien... The dark knight?... Oui oui... aussi... Oui, j'exagère, il n'y a pas que ça, je suis de mauvaise foi, j'ai toujours été de mauvaise foi... je suis comme ça...