Œil de très grand corbeau, œil de baleine, de bœuf ou de perdrix, je ne sais plus vraiment. L'animal me regardait, en tout cas, ça j'en suis sûr, et je me voyais dans son œil qui me regardait et je savais que j'allais disparaître, à un moment ou à un autre, soit qu'il ne me regarderait plus, soit que je cesserais de le voir et alors de me voir dans son œil me regardant, tout simplement peut-être parce que j'aurais cessé de voir, qu'un voile aurait peu à peu tout obscurci. Un voile sur mon œil, ou alors sur le sien. C'est là que je me suis dit que c'était peut-être moi, le Grand Corbeau, car c'était un grand corbeau, je ne vais pas continuer à me voiler l'œil en supputant un animal plus rassurant, oui, un grand, très grand corbeau, sur sa branche, qui me regardait et je me voyais dans son œil qui luisait comme une flaque de pétrole, parfaitement, dans mon rêve, et le matin, à l'aube, une corneille s'est posée sur une antenne télé et le grand corbeau m'est revenu : effroi. Mais c'était peut-être moi, le Grand Corbeau, juste moi, je me dis maintenant. Et le reflet dans son œil? Une projection, rien de plus, anthropomorphe. Ça aurait pu être n'importe quoi d'autre. Un humain, voilà, la projection, je serais un humain, comme on dit dans l'enfance quand on joue. Et j'ai fini par y croire, à cette projection. Un humain. Je serais un humain, on dirait. Alors que je suis le Grand Corbeau. J'aurais préféré éléphant, ou baleine, renard ou chat. Je n'ai pas choisi. Quel effroi, de se rencontrer. On se rejette alors très loin. Mais maintenant, je me dis que ce n'est pas si mal, grand corbeau.
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mercredi 3 avril 2013
samedi 23 mars 2013
Une corneille s'est posée sur une antenne télé et je me suis souvenu du Grand Corbeau dans mon rêve de la nuit. Comme un passage s'est formé entre la corneille sur l'antenne télé et le Grand Corbeau de mon rêve. J'ai froncé les sourcils. Un grand corbeau, vraiment très grand, plus grand que n'importe quel corbeau, il devait faire sur pattes trois mètres de haut, perché sur une grosse branche me regardait, un corbeau mythologique, de je ne sais quelle mythologie. Si la corneille ne s'était pas posée sur l'antenne télé, tache noire mouvante dans le coin de mon œil, bruit d'ailes qui battent sur place avant de se replier, je ne me serais pas souvenu du grand corbeau de mon rêve. J'ai froncé alors les sourcils. La gravité m'a gagné. Un instant j'ai perçu le passage menant de la corneille au grand corbeau de mon rêve, ou plutôt l'absence de passage car tout se joue dans l'intervalle, dans la simultanéité. (Comment pourrait-il y avoir un temps, s'il n'y a pas d'espace?) Je l'avais oublié, le Grand Corbeau. La corneille me l'a ramené. Il me regardait. J'étais saisi. Il ne disait rien. Il n'avait rien besoin de dire. C'était évident, ce que ça disait, un si grand corbeau noir. Son œil luisait comme une flaque de pétrole. Je me voyais dedans, déformé, je savais le moment proche où je ne serais plus qu'un reflet déformé dans son œil, ça ou autre chose, tellement déformé que ça pourrait être n'importe qui, n'importe quoi. J'ai fini par me désintéresser du grand corbeau, il me semble, même si je n'en suis pas si sûr, j'aimerais le croire peut-être seulement. Puis j'ai oublié. Puis une corneille, à l'aube, s'est posée sur une antenne télé et le Grand Corbeau m'est revenu. Il n'avait pas disparu. Il était toujours là, sur sa branche, à me regarder. J'ai froncé les sourcils. Puis, comme je suis fataliste, j'ai souri : la gravité s'est envolée, le poids, j'ai même salué de loin en pensée le Grand Corbeau à travers la corneille qui m'attendait sur sa branche.

