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jeudi 3 octobre 2013

Ah... John Wayne... Gail Russell... Le réveil de la sorcière rouge... Ça, c'était beau... — Oui... Sacrément... — Ceux qui méprisent John Wayne sont vraiment des cons... — Bien d'accord... — Les pires, ceux qui se proclament cinéphiles... — Les cinéphiles, de toutes façons, sont des cons... — Tous?... — La plupart... — Tu ne les aimes pas... — Sale engeance... Sérieux comme des papes... Ennuyeux à mourir... N'ont jamais compris que c'est du rêve, rien que du rêve, le cinéma... C'est comme la vie, de la fumée... Sinon ça ne vaut rien... Ils en tirent des idées, des conclusions, des minables petites fiches... N'ont jamais rien ressenti, ni rien vécu, ni même rien dit... Ce ne sont même pas leurs idées, en plus, la plupart du temps... Ces cons... Des charognards péteux... Ils veulent juste faire partie d'un club, d'un ciné-club... Ils prennent des airs inspirés... Moi je les mettrais tous dans une grande salle de cinéma et j'y foutrais le feu... — Comme au Bazar de la Charité... — Parfaitement... — Mais on s'en fout, des cinéphiles... — C'est vrai, on s'en fout... — John Wayne... Gail Russell... Le réveil de la sorcière rouge... Ça me rappelle toujours un peu reap the wild wind... — À moi aussi... Moissonne le vent sauvage... C'était sacrément beau, aussi... — C'était une autre époque... L'époque où on rêvait... Et puis l'Amour... — Oui, l'Amour... l'Aventure... les mers du Sud... — Je te sens tout chagrin, subitement... — Juste ça, m'a-t-elle dit, quand je l'ai serrée pour la dernière fois dans mes bras... — Et tu devais avoir alors la même gueule que John Wayne dans le réveil de la sorcière rouge... — Ça se pourrait bien... — C'était dans les mers du Sud aussi?... — Oui, parfaitement, dans les mers du Sud... — Il y avait un bateau aussi?... — Oui, il y avait un bateau, aussi... — Et elle avait la même gueule que Gail Russell dans le réveil de la sorcière rouge quand tu l'as serrée pour la dernière fois dans tes bras?... — J'en sais rien... Je me suis toujours demandé... Je me demande encore... Je me demanderai sans doute encore demain... — Elle était sacrément belle, Gail Russell... — Oui... Sacrément triste aussi... — L'Amour, ça rend triste... — Oui... Elle était malheureuse... John Wayne a bien essayé de la sauver, plusieurs fois... Angel and the badman, c'était sacrément beau ça aussi... Mais il n'a rien pu... contre la mélancolie... Elle s'était mise à boire beaucoup, Gail... Elle a dû aussi lui dire, à un moment : Juste ça... — C'est triste... Mais c'était un sacré bonhomme, ce John Wayne... On n'en fait plus, des comme ça... — C'est vrai... — Et pas que chez Ford... — Pas que chez Ford, non... — Et la sorcière rouge, alors, c'était Gail Russell?... Un peu façon Sorcière à l'Océan Dormant?... — Pas du tout, c'est le bateau, la Sorcière Rouge, un fier trois mâts... — Et alors?... — Et alors il le saborde... — Son bateau?... — Oui oui... Et pourtant il y tenait tellement... Sa maison, son univers, sa liberté, il dit, à un moment... C'était toute sa vie... Les cales étaient pleines d'or... — Mammon... Pour l'argent alors... Il est cupide... — Pas exactement... À cause de l'Amour surtout... Il devient alors un genre de tyran, un peu comme dans le loup des mers... Celui qui n'a jamais osé aimer, quand il se met enfin à oser, c'est avec une majuscule... — On ne devrait jamais mettre de majuscule... — Bien d'accord avec toi... — Il se fait crucifier, aussi, à un moment... — Oui oui... dans l'eau... avec tout autour des requins... — Et ils se rencontrent comment avec la fille?... — C'est la fille du gouverneur d'une île du Pacifique... Il l'entend jouer une nocturne de Chopin, il voit dans ses yeux, sa mélancolie, il plonge tout entier dans ses yeux... et vice versa... — Ça fait les meilleures amoureuses et les meilleurs amoureux, la mélancolie... — C'est vrai... Et les pires... Elle sera toujours pour lui une nocturne de Chopin... — Mais il y a son père... — Oui, son père... — Il ne veut pas d'un aventurier pour sa fille... — Non, il n'en veut pas... Il lui réserve un homme riche et puissant... — Il devient fou, alors... — Oui, de douleur... — L'épousera-t-elle, l'homme riche et puissant?... — Oui... — Il est comment?... — Toujours un peu le même, riche et puissant, tu vois bien, pas très intéressant, banal, plutôt laid, un notable sans la moindre fantaisie, mais riche et puissant, il lui fera même un lardon... Elle acceptera son destin, celui que lui a dicté son père, même s'il est mort... — Pas drôle... — Non, ça ne le fait pas rire du tout, John Wayne... Il faut dire que c'est lui, qui a tué le père, en légitime défense, mais quand même... — Alors, elle le maudit et épouse le notable... — Oui... mais elle ne peut pas le maudire complètement... — Il lui a quand même tué son père... — Oui, un vieux salaud, son père... mais elle l'aimait, comme une fille aime son père... — Et dans l'île alors?... — Dans l'île, il est le fils de Taro Tato, pour les indigènes, le fils des dieux, celui qui a défié la Pieuvre, dans la Grotte Sacrée... Ça se finit dans un grand nuage d'encre... — L'encre, toujours... — Oui... — Et ils se retrouvent, à la fin?... — Si on veut... Mais non, ils ne se retrouvent pas... Lui, il reste coincé dans l'épave de la Sorcière Rouge, qui l'entraîne dans l'Abîme... Un marin dit alors : Elle s'est vengée... — La fille?... — Non non... La Sorcière Rouge... — De quoi?... — Tu deviens pénible, avec tes questions... Elle s'est vengée... de tout... D'avoir été sabordée. D'avoir été délaissée. Qu'on l'ait sacrifiée à l'Amour, avec un grand A... Jalouse, comme une mère tyrannique, la liberté... Elle se réveille pour se venger, la Sorcière Rouge, pour l'emporter dans ses entrailles, dans le Néant... — Et elle?... La fille?... — Elle, elle était déjà morte depuis un bon moment, d'une maladie quelconque, j'ai oublié... — De mélancolie?... — Peut-être bien... — Et toi, ton bateau, tu l'avais sabordé, aussi?... — Évidemment... — Et la fille, c'était aussi la fille du gouverneur de l'île?... — En quelque sorte...

lundi 21 novembre 2011

Je ne sais pas où je vais. Rien n'a changé finalement. Le langage en plus, mais rien de plus. Car là c'était encore l'époque du muet, des sensations pures. Je marchais. J'ai mis du temps à m'y mettre, tellement sans doute j'étais déjà très paresseux, partisan du moindre effort comme me disait ma mère et c'était la vérité et c'est toujours la vérité car je n'ai jamais trouvé plus grand, plus simple, plus agréable, confortable et noble parti, voilà pourquoi entre autres je n'ai jamais voté. (S'il y avait un Parti du Moindre Effort, là oui, sûr, je voterais...) Puis j'ai marché. Pour aller où? devais-je déjà me demander même si je n'avais pas encore de mots pour me le demander. Là-bas. Il y a quoi derrière le muret? Le Rhône, il y avait. Il était large, vert, opaque. Il n'a pas changé, le Rhône, quand je reviens à l'endroit de cette photo. Et moi? Pas tellement non plus je crois. Finalement il ne s'est pas passé grand chose depuis. J'ai fait quelques pas dans le monde. Suis allé voir ce qu'il y avait, derrière le muret : le Rhône, large, vert, opaque. Plus tard je suis même allé bien plus loin. J'ai pris le train. J'ai vu la mer. L'océan. J'ai pris l'avion, pour aller voir de l'autre côté, là où il y avait les îles dont parlaient Stevenson, Jack London, là où il y avait les bagnes aussi, là où il y avait les cannibales aussi, qui mangeaient les missionnaires, parce qu'il y avait des missionnaires, qui avaient donc une mission, car ils savaient où ils allaient et même pourquoi ils y allaient, et puis des cannibales, qui les mangeaient, car il faut bien manger et là-bas, m'a-t-on dit là-bas, parole d'autochtone cultivé, il n'y avait pas beaucoup de viande, alors un bon steak, quand il se présentait, ça ne se refusait pas, pour les protéines avant tout, accompagner l'igname, le taro ou la patate douce dont à force sans rien d'autre on pouvait se lasser, mais maintenant il n'y en avait plus, des cannibales, parce qu'on était venus, nous, les civilisés, pour les civiliser et que maintenant les steaks on les trouvait en barquettes, au supermarché, l'équilibre alimentaire, tout simplement, le manque de protéines évidemment comment n'y avais-je pas pensé je me suis senti con, mettez-leur un bout de barbaque dans l'assiette et vous verrez qu'ils ne sont pas plus cannibales que vous et moi, j'ai mis ainsi à la poubelle tous mes anthropologues, ainsi que ma licence de sociologie, méfiez-vous de ce qu'on raconte dans les livres, si ça se trouve ils n'y ont même jamais foutu les pieds, chez les anthropophages... Alors je suis allé aussi loin qu'on peut aller, en marchant, ou autrement, me demandant ce qu'il y avait derrière le muret. Le Rhône, il y a, large, vert, opaque. Plein de gens s'y sont noyés, à cet endroit, car il y a beaucoup de remous, de courants, de tourbillons, il faut le savoir. Je croyais, au début, que j'aurais pu être emporté et englouti en y trempant seulement un doigt ou un orteil, soudain aspiré, avalé par le fleuve. (D'ailleurs je me demande si j'ai même une seule fois dans ma vie trempé un doigt ou un orteil dans le Rhône, qui est peut-être bien alors tabou.) Au bord, en contre-bas, il y avait une fabrique de papier. On faisait descendre le bois sur le Rhône. Maintenant il n'y a plus qu'un écriteau en fer qui dit qu'il y avait là une fabrique de papier, quelques murs en pierre sans toit comme des ruines antiques. Sans trop savoir où j'allais, j'ai moi aussi un peu descendu le Rhône, comme un tronc dont on faisait du papier. Mais rien n'a vraiment changé. J'en ai vu, depuis, des murets, mais toujours un peu le même muret finalement et toujours au delà du muret finalement le même Rhône. (Large, vert, opaque...)

mercredi 4 février 2009

J'ai tout lu et ne suis pas loin de tout avoir relu Cormac Mc Carthy. Je me souviens précisément de l'instant, il y a une dizaine d'années, où j'ai pris, à la bibliothèque, un peu au hasard, avec toute une brassée d'autres livres que j'ai oubliés, le gardien du verger. Je sortais de ma période Jack London, venais aussi de lire un peu Jim Harrison. Je me revois, la tête penchée, lisant le titre sur la tranche, le doigt dessus, hésitant. Sobre, élégant, ce titre, je m'étais dit. Je l'ai lu un peu péniblement, jamais vraiment plongé dedans, souvent dérouté par le style. Peut-être une année a passé. J'ai alors lu un enfant de Dieu, pour lui donner une seconde chance, qui m'a estomaqué. La première fois que je me suis retrouvé ayant tout lu Cormac Mc Carthy, j'ai frôlé la dépression. Que vais-je pouvoir lire, maintenant, la chair est triste, hélas, et caetera... Puis j'ai commencé à le relire, le gardien du verger y compris, et c'était encore mieux. A la fin de la route, je me suis une fois de plus senti immensément orphelin.