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mardi 4 février 2014

On est bien vite oublié. Peut-être d'ailleurs que c'est préférable. De quoi se souviendrait-on sinon? De mesquineries, d'indélicatesses, de choses honteuses, plus ou moins répugnantes, salissantes pour la mémoire... Je ne me souviens nettement que de mes bassesses, que de mes lâchetés, que de mes erreurs, que de ma bêtise... Une faute de grammaire dans une lettre écrite il y a vingt ans, sans doute brûlée, me hante encore... La plus romanesque histoire de ma vie a fini par se résumer à une faute de grammaire, dans une phrase, pas n'importe quelle phrase, gravée là, secrète comme un mantra poisseux qui me plonge dans l'océan de ma honte... Ne restent que les fautes, même s'il n'en subsiste aucune trace en dehors de moi... Avoir sciemment blessé une fille gentille, lorsque j'avais quinze ans... Avoir trahi un ami... Avoir abandonné mon grand-père... Avoir insulté mon pauvre père mourant... Avoir frappé Mouchette... En somme avoir sali tout ce qui était délicat, abîmé tout ce qui était fragile... Tant de fautes... impardonnables à mes yeux... Mâcher une banane m'aide à surmonter cet instant. Phrase écrite il y a plus de vingt ans. Qu'on la grave sur ma pierre. C'est ma phrase. Ma seule phrase. Toutes les autres sont du remplissage. Celle-là, c'est la vérité. À chaque fois que je mange une banane et même à chaque fois que je regarde une banane que je suis sur le point de manger, je me la dis, depuis plus de vingt ans : Mâcher une banane m'aide à surmonter cet instant. Il n'y a rien à dire de plus. Déjà, à l'époque, il n'y avait rien à dire de plus. Un camion plein de cochons qu'on menait à l'abattoir venait de passer, dans la nuit... Le décor a changé, à peine... Et moi... On ne sait plus à qui sont les os, au bout d'un certain temps. Si personne ne s'en souvient, si personne ne continue à payer la concession — car se souvenir, c'est payer — on déterre les os oubliés, non réclamés, pour faire de la place aux morts pour qui on paye, les morts qui comptent. Il y a quelques mois, un cousin éloigné vivant encore sur la terre — arriérée, désolée — de nos ancêtres, comme on dit, a demandé à ma mère s'il pouvait déposer dans le caveau familial les restes d'une vague aïeule qu'on venait de déterrer, car elle n'avait plus sa place dans le cimetière, puisque plus personne ne payait, puisque plus personne ne se souvenait d'elle, plus suffisamment en tout cas, qu'elle n'échoue pas quand même dans une vague fosse commune ou un vague ossuaire commun. Bien sûr, hospitaliers, on lui a fait une petite place, pas son nom sur la pierre mais on lui a fait une petite place, dans un coin, anonyme, sur un bout de planche. Des os dans une boîte, un nom sur une pierre. Et bientôt il n'y a plus de boîte et plus non plus de nom sur la pierre. Le fossoyeur récupère dans le meilleur des cas ce qu'il reste dans une boîte bien plus petite, peut-être une simple boîte à chaussures quand il ne reste plus grand chose, au début, puis dans une urne, peut-être, que ça soit plus présentable, dans le caveau, comme un pot, mais sans fleurs, bouché. Parce qu'on n'oserait peut-être pas mettre dans le caveau une simple boîte à chaussures... Je me demande... Il faudra que je demande à ma mère, même si je crois maintenant me souvenir que le cousin éloigné, le Joseph, le Jojo, de condition très modeste, genre d'employé à la commune, chargé entre autres de l'entretien du cimetière, faisant même peut-être parfois office de déterreur de morts, connaissant la moindre tombe au nom et aux dates érodés, a dégotté un simple pot, pas l'urne agréée pompes funèbres, mais un pot, il n'allait quand même pas se ruiner pour une morte qu'il n'avait même jamais rencontrée... Car se souvenir, c'est payer... Ça me semble tellement juste... Et ça concerne aussi les vivants... C'est peut-être bien ma deuxième phrase mémorable, mâchant toujours la même banane, n'ayant jamais cessé de mâcher cette même banane... Se souvenir, c'est payer... Combien alors est-on prêt à payer?... Hein?... Et pendant combien de temps?... Il m'aura fallu plus de vingt ans pour poursuivre honnêtement ma rumination...

lundi 25 février 2013

Le pépé Ness. Entre 14 et 18. L'image s'efface. Il est mort quand j'avais 10 ans. Il ne regarde pas l'objectif. Il est ailleurs, le regard intensément dans le vague. Il sent à peine la main de son camarade de tranchée sur son épaule et que le foyer de sa pipe est tout froid. Il a dû en voir, le pépé Ness. Plus tard, il était assis bien droit dans son fauteuil, le même regard, sous le carillon Westminster. Cloc... Cloc... Cloc... Le temps s'écoule. Like as the wawes towards the pebbled shore, so do our minutes hasten to their end... Je ne me souviens pas du son de sa voix. Il ne parlait pas. Pas pour ne rien dire en tout cas. Pour moi, enfant, le pépé Ness était incorruptible, forcément. Et un mystère. Jamais une plainte. Jamais la moindre histoire. Toujours bien droit. Mort quand j'avais 10 ans. En soulevant sa casquette, qu'il n'enlevait jamais, on découvrit un cancer du cuir chevelu, souvenir de là-bas, d'un éclat d'obus, qu'il avait gardé tout ce temps juste pour lui. Il a dû en voir. Parfois il passait la main sous sa casquette et il grattait. On lui demandait ce qu'il grattait. Mais rien voyons... il répondait et personne de son vivant ne sut ce qu'il cachait sous sa casquette. Mon père aussi, parfois, se grattait la tête à un endroit précis. Et moi aussi, ça peut m'arriver, de temps en temps, car j'ai moi aussi une petite marque sur le sommet du crâne, une cicatrice ancienne que j'attribue à une chute dans la cour, je devais avoir 5 ou 6 ans, alors que ce n'est peut-être qu'atavique. Se gratter la tête serait alors comme la célébration de l'indicible. Le pépé Ness savait pourquoi il se grattait la tête. Mon père le savait déjà beaucoup moins. Et moi, j'ai peut-être seulement inventé une histoire. Je cours, trébuche sur un tuyau au ras du sol et tombe sur le crâne et même sur le sommet du crâne, j'entends encore le bruit sourd. On m'emmène d'urgence à la pharmacie. On me pèse sur une grande balance en métal. Je me demande : Pour savoir quel poids j'ai perdu dans la chute, combien de matière s'est échappée de ma tête? Une dame en blanc me prend dans ses bras. Ça sent l'éther. Je perds connaissance. Dans ses bras. 

dimanche 8 janvier 2012




La photo était restée sur le frigo de ma grand-mère pendant au moins trente ans, dans un petit cadre doré. Les couleurs, peu à peu, s'étaient estompées. La photo était même devenue complètement rose. Un jour, peu avant que ma grand-mère parte à l'hospice, le cadre est tombé du frigo et s'est brisé. Quand j'allais voir ma grand-mère, il manquait maintenant quelque chose, sur le frigo. Je lui demandais où était la photo. Elle ne savait plus. Elle l'avait fait tomber, en faisant la poussière. Avait peut-être bien fini à la poubelle avec les éclats de verre. Plus tard, je l'ai retrouvée, dans sa boîte. Parce qu'elle avait une boîte, en bois, ovale, qui lui venait de son oncle, qu'il avait fabriquée lui-même, dans laquelle étaient rangés des vieux papiers, des vieilles lettres, des vieilles photos. Alors, quand ma grand-mère est morte, j'ai récupéré la boîte et j'ai alors retrouvé la photo, qui avait disparu depuis plusieurs années. J'ai essayé bien plus tard de retrouver les couleurs. Elles sommeillaient encore un peu dans le rose, n'étaient pas complètement éteintes, même si ça ne se voyait pas à l'œil nu. C'est peut-être ma grand-mère, qui a pris la photo. Je ne me souviens pas. Quand elle prenait des photos, il fallait toujours qu'il y ait des fleurs.

jeudi 17 novembre 2011

Je ne sais pas où je vais. Mais je sais d'où je viens. Je me souviens du jour où mon grand-père est mort. Je revenais à mobylette de l'usine où je travaillais l'été pour gagner deux trois sous. C'était en juillet, à midi et quelques, j'avais donc fait quatre heures midi dans une usine de plastique où il faisait entre 40 et 50°c. Ma mère m'attendait dans la cour. Le pépé, ça y est... Bon, j'ai dit... Puis je suis allé pleurer un peu dans ma chambre. Juste un peu car en même temps ce n'était pas une si mauvaise nouvelle car il croupissait depuis des années dans un hospice sordide en Haute-Loire, c'était même à Riotord. Ça fait peur, Riotord. Le terminus. Rio, mais... tord... Si tu vas... à Riotord... On va à Riotord, on disait, quand on allait le voir, pas souvent. Il faisait froid, il y avait du brouillard, tout était moche et sentait mauvais. On l'avait mis là-bas, dans ce trou. Il était mineur de fond, avant, il s'y connaissait donc bien en trous, il était habitué. J'avais honte de l'avoir laissé là-bas, même s'il avait une chambre individuelle, car on avait visité bien pire, je me souviens d'un grand dortoir d'une trentaine de lits en fer, les murs tout jaunes et lézardés, des vieux en chemise de nuit le cul à l'air ça sentait l'urine et le caca et le hachis parmentier, un brouhaha de plaintes, de râles, de quintes de toux grasse, de vols de grosses mouches mordorées, déchiré parfois par un cri, on n'imagine pas ce genre d'endroit, il faut y entrer pour le croire. Lui, quand même, il avait sa chambre, on disait, individuelle, on avait tout bien fait comme il fallait, dignement, avec les moyens qu'on avait, n'empêche que j'avais honte à me cacher à étouffer même en dedans. Alors, quand il est mort, ce n'était pas si triste. Le pépé est mort. Comme il me manque encore, même si ça fait plus de vingt ans. C'était un farouche le pépé. Un gentil, mais farouche. Une fois, à Riotord, il a fait une attaque, a été alors hospitalisé à Saint-Etienne, à Bellevue. C'est la seule fois en peut-être dix ans qu'il est revenu dans sa ville. Alors, en pyjama, après avoir fauché un couteau en cuisines, la seule fois peut-être de sa vie où il a volé quelque chose, il est remonté hémiplégique à la maison, chez la mémé, au moins deux kilomètres à pieds avec une montée bien raide, se traînant, se tenant aux murs son couteau dans le poing pour lui faire son affaire à la mémé, même si finalement ça ne s'est pas fait car ils l'ont rattrapé juste avant, à la porte, ils je ne sais pas qui, des infirmiers peut-être, ou alors les gendarmes... Il s'était senti trahi, profondément, abandonné comme un chien, il faut se mettre à sa place, on l'avait envoyé à Riotord... Lui, ce qu'il voulait, ce n'était pas grand chose, avoir la paix, son bout de jardin, son caporal bleu, deux trois copains... On me disait, quand j'étais gamin, que j'étais mon grand-père tout craché. C'était vrai. On s'entendait tellement bien, sans rien dire. C'était mon seul modèle. Ça l'est toujours.

jeudi 14 avril 2011

Mon ancêtre le plus illustre, prénommé Marcelin, n'était peut-être pas un saint. Il fut guillotiné, début mars 1846, à Montbrison, dans la Loire. On n'en sait pas plus, ni le pourquoi, ni le comment. Un petit guillotiné, on dira. Il avait peut-être étranglé sa femme, ou quelque chose comme ça, une mégère peut-être même qui avait fait de sa vie un enfer, d'instinct (mon sang s'exprimant plutôt que ma raison) je n'imagine pas pour cet homme un motif politique ni le bandit de grand chemin... Ça devait être un drôle de spectacle, la guillotine. On devait s'y préparer comme pour la messe et même avec plus de soin encore, car ce n'était pas tous les dimanches, surtout dans les petites villes, c'était même bien plus rare que le cirque j'imagine. A Paris, le 18 novembre 1793, on exécuta un chien à coups de gourdin en même temps que l'on guillotinait son maître, chacun étant témoin du supplice de l'autre, car il avait mordu un envoyé républicain, le chien. Le 19 septembre 1793, pour l'exécution de Besse, dit "Piarrissou", colosse mendiant, je n'en sais pas plus, une première pour la Corrèze, le bourreau s'y reprit à quatre fois. En vain. C'est son épouse, qui termina le géant, au couteau de boucher, lequel devait servir aussi pour le gigot. Car c'était bien souvent une affaire de famille. La femme veillait au grain, au fourneau ainsi qu'à l'échafaud. Le fils cadet du bourreau Sanson, le 27 août 1792, lors de l'exécution de trois faux-monnayeurs, dont un abbé, tomba de l'échafaud et se tua. Il devait être en formation avec son père, le petit. Peut-être un peu fragile, novice, hypoglycémique, puceau de l'horreur comme disait l'autre, il a un peu tourné de l'œil, les jambes en coton, a perdu l'équilibre. Sombre journée pour les Sanson. Métier difficile. Et périlleux. (Le bourreau Roch, en 1829, perdit trois doigts en tentant de maintenir une tête récalcitrante dans la lunette.) Il fallait du sang-froid, des nerfs solides. De l'estomac. On ne compte pas les fois où le bourreau arriva saoul et salopa le boulot. Il y en eut même un qui fut guillotiné à son tour, ainsi que son aide, pour faute professionnelle, ou grave, je ne sais pas comment ils disaient à cette époque où ils n'avaient pas encore les prud'hommes. Il avait foiré la toute première exécution à Lyon, finissant son client au couteau, c'était dégoûtant, il transpirait énormément, il faut dire qu'il faisait lourd, Place des Terreaux, ce 15 juillet 1793, était couvert de sang, le manche glissait, le client remuait beaucoup tout en émettant de furieux gargouillements, des enfants à peine sevrés hurlaient, des femmes au premier rang, éclaboussées, s'évanouissaient, ou vomissaient, ou jouissaient... les hommes sifflaient, huaient, riaient... (Ainsi périt Joseph Chalier, révolutionnaire, qui prônait un salaire minimum pour les soyeux, entre autres, propulsé, peu de temps après, héros et martyr de la révolution... C'eût été un citoyen ordinaire, sur l'échafaud, le bourreau malchanceux (ainsi que son grouillot) n'eût peut-être bien reçu qu'un simple blâme...) Le bourreau Sénéchal, à Nantes, le 19 décembre 1793, exécuta d'affilée et impeccablement vingt hommes et sept femmes, finissant par quatre nobles et fort belles demoiselles, la plus jeune ayant seulement dix-sept ans. Ce jour-là, quelque chose se fissura en lui, il entendit même le bruit. Il ne fut plus jamais le même, après. (Pourtant, il avait du métier, en avait vu passer, des têtes... et mêmes d'enfants...) Moins d'un mois plus tard, hanté par les gracieuses suppliciées, il mit fin à ses jours. C'est qu'elles étaient drôlement jolies, les demoiselles, toutes fraîches et roses et élancées dans leurs corsets pigeonnants qu'on leur avait un peu délacés pour qu'elles pussent respirer plus librement, des cous si délicats, coupe Louise Brooks, toutes pâles soudain devant la mort... Leurs si beaux yeux, se révulsant dans le panier, leurs jolies bouches, silencieuses comme les poissons, cherchant de l'air encore un peu... S'il n'y avait eu que des moches, à la rigueur...

[ Bonus : Débat sur les effets de la guillotine

Paris, le 1er octobre 1794

La guillotine tue, on le sait bien. Mais la mort du supplicié coïncide-t-elle avec sa décapitation? Le débat agite violemment le monde médical depuis un an. L'Encyclopédie ne distinguait-elle pas déjà la "mort imparfaite" de la "mort absolue"? On rappelle l'anecdote célèbre selon laquelle la tête coupée de Marie Stuart aurait parlé. Plus récemment, les témoins de l'exécution de Charlotte Corday n'ont-ils pas vu son visage rougir d'indignation lorsque le bourreau l'avait giflée? Dans son Opinion sur le supplice de la guillotine, le chirurgien Sue, qui soutient la thèse de la "survie" du sentiment chez le  supplicié, écrit : "Quelle situation plus horrible que celle d'avoir le perception de son exécution et, à la suite, l'arrière-pensée de son supplice?" Devant cette "idée métaphysique" qui n'est que "le fruit de l'imagination", les médecins disciples des Lumières se sont mobilisés. Dans sa Note sur le supplice de la guillotine, Cabanis reconnaît dans les mouvements que l'on prête aux têtes coupées l'effet des seuls réflexes machinaux. Selon lui, le principe vital "n'a pas de siège exclusif" et "le moi n'existe que dans la vie générale". La raison est sauve, et l'horreur s'éloigne... ]

lundi 25 janvier 2010

Voici donc la tasse à café de la mémé Léontine. Celle qui, un jour, a sué une larme de sang. (Il faudrait que je songe à repeindre mes rebords de fenêtre, ainsi que mes fenêtres, peut-être aussi l'appartement tout entier... Je suis tellement velléitaire, pour ce genre de chose... Et pourquoi ne pas laisser le temps se charger de tout ça?... Moi aussi, inéluctablement, je vais me délabrer...) Depuis tout petit, je l'avais remarquée, dans le buffet, la tasse. Ma grand-mère n'a jamais voulu me la donner. Je ne pouvais même pas la toucher. Elle me faisait les gros yeux... Elle y tenait. Même si elle ne servait plus. C'était la tasse dans laquelle sa mère buvait son café. Elle l'avait toujours avec elle. Elle ne possédait même que cela, cette petite tasse ordinaire. Si elle avait bu son café dans un autre récipient, il n'aurait sans doute pas eu le même goût. Le moment du café en aurait sans doute même été gâché. Je regardais la tasse, dans le buffet. Elle m'attirait, je ne saurais raisonnablement dire pourquoi. Une certaine douceur s'en dégageait, peut-être, une douceur un peu triste, un peu fanée, qui invitait peut-être à la rêverie. Un lien avec une personne que je n'avais pas connue, dont je n'avais aucun souvenir, mais qui pourtant m'avait tenu dans ses bras. Elle était douce, gentille, frêle, effacée, voilà ce que je ressentais, que je ressens toujours. Car je rêvais beaucoup, quand j'étais petit. (Et même après.) Peut-être m'en souvenais-je, inconsciemment, de Léontine, née Daudet, qui m'avait tenu dans ses petits bras tout maigres... Pour finir, une petite lettre, prise au hasard dans le paquet entouré d'un vieux lacet...

le 1er aute

Bien Cher tous Deux mots pour faire reponce atalettre que jevien Derecevoir bien heureuse De vous savoir tous en bonne santeè pour teDire que moi savas pas bien mes sapas ceras bien tu meDit que les petits vienne Jeudit je suit bien contemp voila mon travail que je fait je mechouefe je meleve in possible De partir peutetre Dans quelque jours pour le moment il fait bien beaus pour Celina pas Des nouvelles pas De reponce cet bien lafilles De sont Perre je fini en vous enbrasant tous

Leontine
A 43 ans, je découvre Yasunari Kawabata. Juste ce que j'avais besoin de lire en ce moment. Dans un état proche de l'envoûtement, j'ai lu coup sur coup les belles endormies et nuée d'oiseaux blancs. Ça a créé en moi des résonances, comme si le roman se ramifiait en moi, se greffait même à mon roman personnel. J'aime le style limpide et précis, ce mélange de sensualité et d'onirisme, de cruauté et de tendresse. Cette sacralisation toute japonaise des choses. Le contenu est pauvre, sans le contenant qui lui convient. Cette quête permanente de l'instant parfait, qui est un art de chaque instant, forcément éphémère, forcément générateur de mélancolie et parfois même mortel, passée la floraison. (La pratique du go, puis et surtout celle de l'aïkido, m'ont appris l'importance primordiale de la forme. Quand la forme est belle, elle est juste. C'est même plutôt quand elle est juste, qu'elle devient belle. Il y a un équilibre, une harmonie, qui se voit, qui se sent. Quand la forme est laide, tout semble malade. La quête est celle de l'instant qui ne se répète jamais tout à fait, qu'on ne peut jamais figer. On ne le possède jamais totalement, même si on croit connaître le geste qui nous y a mené, le chemin. Sauf que ce n'est jamais tout à fait le même chemin. Car entre temps le monde a changé, les choses, nous-mêmes avons changé. On ne peut le reproduire à l'identique, l'instant. A cet instant, on fait vraiment partie du monde, comme une bête, ou mieux encore comme une plante, ou mieux encore comme un caillou, ou mieux encore comme un souffle. L'artiste est celui qui sait créer cet instant en le sachant éphémère. Tout est dans le geste, le mouvement, la respiration.) Je me suis souvenu de cette petite tasse qui appartenait à mon arrière-grand-mère Léontine. (Elle est morte quand j'étais tout petit, je ne me souviens plus, il faudra que je demande à ma mère.) Elle y buvait son café. Elle était très pauvre. Ne possédait que ça. Ma grand-mère la gardait dans le buffet comme une relique. Ça lui rappelait sa mère, assise penchée au dessus de la toile cirée à côté du fourneau, buvant silencieusement son café. (Elle en parlait avec tristesse, tendresse, la larme à l'œil, comme si ces moments du café avaient été les seuls moments heureux, même si, de son vivant, elle n'avait pas toujours été tendre avec la Léontine, qui était venue vivre un temps chez elle à la mort de son mari, un fardeau, on la mettait dans un coin, comme une vieille chose qu'on hésitait encore à jeter, encombrante, elle qui était si menue, discrète, on la regardait de travers... Quel réconfort ce devait être alors pour elle, de sentir la chaleur du café sur la terre cuite de sa tasse...) Il ne fallait surtout pas la toucher, sa tasse. On risquait de la faire tomber. C'était fragile, précieux. Elle avait déjà été rafistolée une fois. Quand ma grand-mère est morte, j'ai récupéré la petite tasse de la mémé Léontine. (Ainsi qu'un petit paquet de fines lettres soigneusement serrées par un très vieux lacet.) Elle aurait sinon fini à la poubelle, cette vieille tasse qui n'avait de valeur que pour ma grand-mère et pour moi aussi un petit peu qui en savais l'histoire. J'ai pris l'habitude alors d'y prendre mon café. C'était la tasse qui convenait. Mon café n'avait plus la même saveur. Le moment n'avait plus rien d'anodin. J'étais comblé, heureux. Désormais, je ne prendrais plus mon café que dans cette petite tasse... Jusqu'au jour où, sur la face externe de la tasse, le long de la fissure en Y qui avait été colmatée, j'ai vu se former une larme, épaisse, sombre... Je l'ai recueillie avec mon doigt... Elle était rouge foncé, poisseuse comme un sang bien épais... J'en ai eu un long frisson d'effroi, me souvenant que la mémé Léontine était très pieuse, j'étais comme une bernadette voyant une statue de la vierge pleurer des larmes de sang, moi qui suis un vrai mécréant, en tout cas pas du tout catholique, même si je me disais en même temps qu'il devait s'agir de la colle qui avait servi à rafistoler la tasse qui s'était liquéfiée à la chaleur du café. Quelques jours plus tard, au téléphone, j'en ai parlé à ma mère, qui s'appelle Yvette et qui raffole de ce genre d'anecdote familiale. Comment? La tasse de la mémé Léontine? Je ne vois pas... Mais si, tu sais, celle qui était dans le buffet et qu'il ne fallait surtout pas toucher!... Non, vraiment, je ne vois pas... Depuis, même si je l'ai conservée, je ne bois plus dans la petite tasse de la mémé Léontine. (J'ai même arrêté, quelques années plus tard, de boire du café.)

vendredi 13 novembre 2009

Je ne sais pas grand chose de mon arrière-grand-père maternel. Juste qu'il avait une grosse ferme à la frontière de la Haute-Loire et de l'Ardèche. Pour dire si elle était grosse, il devait bien y avoir sept ou huit vaches, une paire de cochons et une douzaine de poules. Mais, là-bas, dans ce pays abrupt, qui s'appelait le travers et qui maintenant n'est plus que ruines au sol mangées par la nature, c'était une grosse ferme. Il eut de nombreux enfants, je ne sais pas précisément, une dizaine. La ferme, même si elle était conséquente, ne l'était pas suffisamment pour faire travailler et nourrir tout ce monde et c'est ainsi que mon grand-père, que j'ai fort bien connu, s'en est allé, vers l'âge de quatorze ans. D'abord, il a fait le tâcheron dans les fermes alentour. Plus tard, il a rencontré ma grand-mère, qui, d'après certaines rumeurs, était déjà enceinte quand il l'a épousée. (Ma mère pensait que son frère ainé, Maurice, n'était en fait que son demi-frère. Une façon, peut-être, de le refouler encore plus loin... Quel mépris elle eut pour lui, de son vivant et même après...) Au début des années 30, ils avaient 20 ans. Comme beaucoup d'enfants de ces campagnes ingrates, ils partirent, loin, pour la grande ville, St Etienne, où mon grand-père devint mineur de fond. Ce qui me frappe, dans cette photo, c'est la ressemblance avec mon grand-père, le même visage, le même regard, cette sorte de dignité rustique... C'étaient des costauds, des physiques de lutteurs. A la mine, mon grand-père était à la tâche, à prix fait on disait, faisait souvent double journée... (Il lui est arrivé ainsi de travailler plus de journées qu'il n'y en avait dans l'année...) Il avait le cœur sur la main, était l'homme le plus gentil et fiable du monde, toujours prêt à rendre service, mais il pouvait devenir violent, quand ça touchait son sens de la morale ou de la justice... ou quand tout simplement il n'en pouvait plus... Certains, parfois, profitaient de sa gentillesse et de sa naïveté... Il était honnête, droit, d'une grande simplicité, fidèle en tout... Je me souviens, on s'asseyait au fond du jardin, sur le banc, on ne disait rien, on était bien, le jardin était luxuriant, il fumait son caporal, c'était vraiment son domaine, son jardin, il était chez lui... Il me donnait sa grosse main calleuse, on allait se promener dans les allées... Quand quelqu'un disait : "C'est son pépé tout craché!..." on était fiers l'un et l'autre tout autant... Tranquillement, il tuait le lapin pour le civet, des gestes sûrs de paysan, il le clouait à la porte du clapier pour le dépecer, comme il aurait enlevé une chaussette... Le sang gouttait par un globe oculaire dans un bol... Il coupait l'herbe à la faux, sa roulée au coin de la bouche, c'était beau à regarder... Il parlait peu, mais il riait beaucoup... Il m'appelait son fillou... A la fin des vacances, quand je repartais, on avait tous les deux la larme à l'œil... Quand on se retrouvait, on avait aussi l'œil qui brillait... Comme il n'y avait pas beaucoup de lits, on dormait tous les deux dans le cosy, on était bien, on pétait un peu sous les draps pour faire râler la mémé qui dormait dans le lit à côté, on rigolait... Le cosy étant un peu en dévers, dans la nuit je roulais souvent contre le pépé... Les bois de lits sculptés semblaient avoir des yeux qui dans la pénombre me faisaient peur... Puis je sentais le pépé, à côté... Il a fini sa vie dans un hospice sordide dans des conditions misérables et j'ai toujours honte de l'y avoir abandonné, même si je n'y étais pas pour grand chose... Je me souviens de la dernière fois où je l'ai rasé... Il ne reconnaissait plus personne, à part moi... Mon fillou, il disait, quand j'arrivais et j'avais l'impression qu'il passait tout son temps à attendre son fillou et j'en ai les larmes aux yeux, là, maintenant, je me fais pleurer tout seul, plus de vingt ans après... J'avais tellement honte de ne pas y aller plus souvent... Ce n'était pas une corvée, c'était l'enfer... Ça me nouait tellement la gorge... Il était assis toute la journée dans un fauteuil, à côté d'une fenêtre sans vue, dans un pays tout triste et gris, loin de tout et de tous, attendant de mourir... Je l'ai pris en photo, là-bas... Il y avait son œil, qui luisait, dans la pénombre... Mais après, j'ai arrêté de prendre des photos, moi qui voulais devenir photographe, tellement j'avais honte d'avoir pris ces photos, comme si je n'étais venu que pour ça... La plus belle était ratée, mal cadrée, mal exposée, un pur accident... Il regardait en l'air, il semblait y avoir un halo de lumière, comme un oiseau qui s'envolait de sa tête...

mercredi 11 novembre 2009

Je ne l'ai pas connu. C'était l'oncle de ma grand-mère maternelle. Il vivait au nord de l'Ardèche, à la limite de la Haute-Loire, un pays sauvage, rude, où on cultivait surtout le caillou. J'ai une très belle boîte, ovale, en bois, qu'il avait fabriquée et qui contient toutes sortes de papiers de cette époque, des actes notariés, des relevés cadastraux, une lettre très belle aussi, écrite par un certain Fondard, à Sébastopol, pendant la guerre de Crimée. De lui, j'ai aussi un miroir, il était habile de ses mains... Il avait construit lui-même sa maison, en pierre, isolée, à flanc de colline, dominant la vallée, en face du Mont Mézenc. Pour des histoires imbéciles de famille, la maison a été vendue, dans les années 60, pour une misère, 3000 francs de l'époque, à de riches parisiens. J'y suis allé quelques fois, pour voir, une bien jolie petite maison, sur deux niveaux, avec une tonnelle attenante... je me suis même dit parfois que c'était la seule maison que j'aurais aimé habiter. Ma grand-mère disait que son oncle marchait plusieurs kilomètres tous les jours, uniquement pour aller acheter le journal au village. Il était curieux du monde, s'intéressait aux progrès des sciences et techniques, même s'il n'était que tout petit paysan, faisait un peu figure d'hurluberlu, d'intellectuel, dans sa campagne quelque peu arriérée... Il a fait la guerre de 14... Il ne s'est pas marié, n'a pas eu de descendance... Je suis peut-être le seul à avoir conservé des petites choses de lui et à regarder parfois cette photo... Ce visage m'a toujours été familier... Je me regarde tous les jours dans son miroir...

lundi 12 janvier 2009

Un même jour, sur France Culture, se sont enchaînés un reportage sur le quartier d'Ainay, où je vis, l'annonce d'un prochain reportage sur un quartier de St Etienne, où vivaient mes grand-parents, puis l'interview d'un chercheur français basé en Malaisie, étudiant la piraterie maritime... portant le même nom que moi. (Sans le "Y", ai-je vérifié ensuite…)