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lundi 20 janvier 2014

Il pleut. Souvent, quand il pleut, un mendiant vient poser son sac et s'asseoir devant le cinéma, sa casquette par terre entre ses pieds. Toujours à la même place. De dos, on pourrait croire que c'est toujours le même mendiant. De temps en temps, je viens fumer une cigarette au bord du trottoir, humer l'air pollué de la rue. Il est assis. Je suis debout. Immobiles, on regarde dans la même direction : droit devant. Survient bientôt un nain. Au début, je crois que c'est un enfant, un enfant de neuf ou dix ans, pas très grand pour son âge, avec une casquette à longue visière, bleu marine. Mais c'est un nain. Il est venu s'abriter de la pluie. On est maintenant tous les trois alignés au bord du trottoir, le mendiant, moi, le nain. Qui me demande bientôt du feu. Je me rends compte alors qu'il n'a pas du tout une tête de nain, pas du tout disproportionnée, pas du tout les traits d'un nain, plutôt ceux d'un homme, d'un homme miniature, le teint basané. Son corps d'ailleurs non plus n'est pas le corps d'un nain, n'en avait d'ailleurs pas la démarche et c'est pourquoi j'avais d'abord cru voir un enfant. Le corps d'un homme miniature, m'arrivant au bas des côtes. Un lilliputien, alors, plutôt. Pas du tout difforme. On fume, silencieusement. Parfois, on se sourit. Ses dents de devant sont pourries. J'ai remarqué aussitôt que son regard était vif, pénétrant, que la flamme de l'ironie et une certaine tendresse y couvaient. Une sympathie étrange et spontanée nous lie. À un moment, il me demande si je connais du monde dans le cinéma. Il a un accent indéfinissable, léger, peut-être espagnol, ou portugais, ou d'ailleurs. Je lui réponds qu'il n'y a que moi, dans ce cinéma. Ça le fait sourire. On se comprend. Parce qu'il est scénariste, me dit-il. Je lui dis que je ne suis que projectionniste, ou caissier, selon les jours, que je ne connais donc personne, dans le cinéma, qu'il lui faudrait plutôt trouver un producteur. Il me raconte qu'il a écrit cinq sketches, pour le moment. — Plutôt de la comédie, alors? — Oui, plutôt de la comédie, confirme-t-il dans un large sourire de ses dents toutes cariées, ce serait vous voyez une sorte de critique de la finance mondiale... tout en pastichant Proust... — Tout en pastichant qui?... — Proust, vous savez, le grand écrivain… — Ah... Proust... — Oui... Et je suis sûr que ça marcherait... — Je vous le souhaite... — On finira bien par être riches, nous aussi... La roue tourne... Elle ne fait que tourner... Aujourd'hui sans le sou... et demain... — Milliardaires!... clos-je sa phrase et on se met alors à rire de bon cœur, sachant lui comme moi que ni l'un ni l'autre ne souhaite vraiment devenir riche ni sans doute ne le sera un jour... À ce moment, le mendiant m'interpelle. Je ne le comprends pas. Il parle une autre langue. — Un voyageur d'Europe centrale, me glisse tout bas et avec un certain respect mon compagnon le nain. — Le mendiant a sorti un téléphone de sa poche. Je finis par comprendre qu'il aimerait que j'en recharge la batterie. Il s'incline au moins dix fois pour me remercier quand je m'en vais avec son téléphone et son cordon pour le recharger à l'intérieur. Je le branche. La batterie était vraiment à plat. Il pleut toujours. Il y a Blossom Dearie à la radio. J'ai repris mon poste, assis derrière la vitre, paisible, avec mon livre, le plan fixe de la rue, lisant, observant, rêvassant. Je vois le nain un moment regarder les affiches. Puis il s'en va. Avant de disparaître se retourne pour m'adresser un grand sourire et un salut de la main. Un nain de très bonne compagnie...

lundi 13 janvier 2014

Il se lève, se rassoit, se relève bientôt, pour bientôt se rasseoir, peut-être cinq fois par minute et pendant peut-être un quart d'heure, environ donc soixante quinze fois. Il était déjà là quand j'ai ouvert la grille. Peut-être a-t-il passé la nuit ici, contre la grille, un peu à l'abri de la pluie, pas complètement : le bas de son pantalon et ses chaussures sont mouillés. Chef, je peux laisser mes affaires dans un coin? il me demande les yeux baissés d'une voix se voulant assurée. — Oui... Et maintenant il se lève, se rassoit, sans arrêt, je me dis au début qu'il a peut-être mal au coccyx, ou aux genoux. Il pleut. L'air est humide. Froid. Puis je me dis que c'est plus fort que lui, comme un toc. Il se lève, il est sur le point de partir, il sait peut-être même à ce instant-là où il va. Mais, une fois debout, il ne sait plus. Alors il se rassoit. Peut-être a-t-il su, à une époque, où il allait, quand il se levait. Mais maintenant il ne sait plus. Maintenant, il est coincé là, devant ce cinéma fantôme. De temps en temps, je viens fumer ma cigarette au bord du trottoir. Je suis debout. Il est assis, a arrêté de se lever et se rasseoir sans arrêt. On est côte à côte. On ne se dit rien. Immobiles, on regarde droit devant. À un moment, il sort un téléphone de sa poche, le plaque contre son oreille. Sans doute la batterie est-elle à plat. Il attend. Il avait un rendez-vous. Il attend, avec tous ses sacs. Personne ne vient. Plusieurs fois, peut-être dix fois, il sort de sa poche son téléphone et le plaque contre son oreille. Peut-être qu'à cet instant, quand il plaque son téléphone contre son oreille, il y croit, que son téléphone fonctionne, qu'il a un rendez-vous, qu'on va venir le chercher, le sortir de là, de l'entrée de ce cinéma crasseux, de cet après-midi de chien, parce qu'il a besoin d'y croire, au moins un instant, répété à l'infini, parce qu'autrement il n'y a plus rien. Son téléphone le rassure, à cet instant, même s'il n'a plus aucune fonction réelle, c'est son lien avec cet autre monde, un monde tolérable. Ou bien alors il s'est trompé de jour... Il cogite. C'était hier, son rendez-vous? Ou bien demain... L'année dernière?... Dans dix ans?... Il a arrêté de sortir son téléphone de sa poche, comme il avait arrêté de se lever et de se rasseoir sans arrêt. Levant le nez de mon livre, je vois parfois un passant s'arrêter et se baisser à sa hauteur. Il a posé sa casquette sur le trottoir mouillé. En deux heures, il a dû récolter un euro ou deux en piécettes. Plus tard, levant une fois de plus le nez de mon livre, il n'est plus là.

vendredi 13 juillet 2012

Au début de la dame de Shanghai, j'ai entendu Patrick brailler fort et longtemps dans la nuit. Il devait être saoul. Il est toujours saoul. Du matin au soir à tard dans la nuit. Il fait la manche dans ma rue. La bouteille à la main. Depuis des années. Il était déjà là quand je me suis installé. Il était ailleurs quand j'étais ailleurs. C'est étrange. Ce n'est pas lui qui m'a suivi. C'est moi qui l'ai suivi. Comme son ombre. Il a changé de quartier. J'ai bientôt aussi changé de quartier. Et tous les soirs, il pousse des hurlements d'ivrogne. Il est à bout. Il est seul, dehors, ses affaires attachées sur son vélo, été comme hiver. Je l'ai vu se délabrer, depuis quinze ans que je le vois, dans ma rue, dans cette rue où je vis, comme dans l'autre rue où je vivais. Je l'ai vu perdre ses dents. L'été dernier, en se lavant les pieds dans la fontaine Place Ampère, il était tellement saoul qu'il a glissé et s'en est cassé trois d'un coup en tombant mâchoire la première sur le rebord. Il me les a montrées, dans sa main crasseuse, trois chicots jaunes et noirs. M'a montré aussi les trous, devant, sombres, sales, dans sa gencive, la tête penchée en arrière, comme chez le dentiste, que je constate bien. Il s'est mis à hurler, donc, au début de la dame de Shanghai. Il n'hurlait pas comme ça, au début. Maintenant, je l'entends hurler, c'est devenu normal : Tiens, c'est Patrick... Puis les hurlements s'éloignent. Et je l'oublie. Et je me retrouve dans la dame de Shanghai. C'est comme un rêve, la dame de Shanghai, un rêve que je ferais en boucle. Il y a des rêves comme ça que je fais en boucle. Ils reviennent, tôt ou tard. Ils continuent tout seuls à se jouer on dirait et parfois je me laisse glisser dedans. Dans celui-là, je suis un idiot, je me laisse embringuer dans une histoire à la con. Mais je suis un homme libre. Seul, du début à la fin. Quelques mirages, ici et là. Un monde où l'on pénètre animé par le désir, peut-être même l'amour, mais où tout est tordu, reflets, manipulations. Tout était faux. Je ne suis pas con : Je suis idiot, c'est différent. Je repars, tout seul, comme j'étais arrivé. Je suis riche d'une désillusion de plus. Blessé une fois de plus. Pas cynique. Ni aigri. Ce n'est pas moi, que je plains, que je trouve pathétique. Parce qu'elle me plaisait tellement, j'avais tellement envie d'y croire, même si c'était tellement idiot d'y croire et que je le savais bien. Elle n'était pas que ça. Si elle n'avait été que ça, ce ne serait rien du tout et la blessure ne serait pas ainsi suave et il n'y aurait même pas de blessure du tout. Et maintenant, elle n'est plus rien, la dame de Shanghai. Mais je ne suis pas près de l'oublier (Maybe I'll live so long that I'll forget her...), même si elle n'est plus rien, juste un rêve que je ferai sans doute encore toute ma vie, en boucle. Il y a pire, comme rêves. Ou plutôt : Il n'y a pas mieux, il ne peut y avoir mieux. On a les rêves qu'on mérite et je m'estime alors heureux. J'entends alors Patrick, au loin, qui se remet à hurler...

vendredi 20 mars 2009

Un jour, sur la passerelle du Palais de Justice, j'ai croisé James Ellroy. On s'est regardés du coin de l'œil, en passant, un peu de la même façon, en miroir, c'est tout. Il avait l'air un peu paumé, loin de Los Angeles. J'ai senti qu'il avait senti que je l'avais reconnu. Je ne me suis pas retourné et lui sans doute non plus. Sur la passerelle du Palais de Justice, il y avait aussi Erik, le maçon tchèque. Quand je passais, je lui donnais la pièce, m'acquittant d'une sorte de péage, on discutait un moment. Un matin d'hiver glacial il y avait sa photo à la une du Progrès : un sdf mort de froid... Sauf qu'Erik le maçon tchèque était toujours là, sur la passerelle du Palais de Justice, bleu de froid mais bien là, brandissant le journal en clamant qu'il était bien vivant. Une gentille avocate de ses relations (elle prenait tous les jours la passerelle du Palais de Justice...) s'était proposée, ce jour-là, pour attaquer le journal et qu'Erik le maçon tchèque puisse toucher quelques sous pour préjudice moral... De ce fait, il surjouait un peu l'indignation, avait parfois du mal à dissimuler sa grande fierté d'être devenu une célébrité d'un jour, un mort bien vivant...

lundi 1 décembre 2008

Quand je suis arrivé à Lyon, il y a 12 ans, j'ai remarqué un type qui traînait toujours dans les rues de St Jean. Il était toujours avec son sac à dos, ses lunettes de soleil d'alpiniste, ses cheveux longs, semblait connaître tout le monde. Un peu plus âgé que moi. Je m'étais dit que ce type était dans la rue par choix de vie, par philosophie, car il semblait bien vivre. Il ne faisait jamais la manche, il y avait toujours quelqu'un pour l'inviter à manger, lui payer un coup, il semblait avoir de la discussion, être sympathique, soigné. Puis je ne l'ai plus vu. Je l'ai retrouvé bien des années plus tard, quand j'ai changé de quartier. Maintenant il fait la manche dans ma rue, juste à la sortie du supermarché, il a souvent une bouteille à la main, titubant, parle tout seul en faisant des grands gestes, parfois même il insulte les gens. Il a pris un coup de vieux. A moitié édenté. Ses vêtements sont sales. Plus personne ne s'arrête. Parfois, quand je croise son regard, j'ai l'impression qu'il me reconnaît et qu'il a honte, ou alors il me toise, narquois, car je passe avec mes courses, sur le chemin de mon petit chez moi petit bourgeois. Il y a quelques jours, il m'a demandé un euro et je lui en ai donné deux, je lui ai demandé si ça allait, s'il n'avait pas trop froid, dehors. Il est alors parti dans une tirade sur les gens qui... "s'introvertissent, quand c'est l'hiver..." comme il a dit. On a échangé quelques mots. J'ai eu l'impression qu'il était rassuré de sentir que je ne le méprisais pas, que je lui parlais normalement.