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mardi 17 mars 2015

Elle n'a pas voulu que je garde de photos d'elle. Je n'ai donc gardé que les photos où elle n'était pas. Je ne regrette pas. (Même si je n'ai alors de photos que de celles que je n'ai pas eues.) Je me souviens parfaitement de cet après-midi, et de ce parc, de ces arbres, de cette chaise, de pourquoi j'étais là. C'est un peu comme dans les films d'Ozu. Le plan vide. Le temps s'arrête. Ou plutôt, on croit que le temps s'arrête. Mais évidemment il ne s'arrête pas. On disparaît, c'est tout. Une simple chaise a de nature plus grand avenir qu'un humain. Un objet, ou une œuvre, survit a son créateur et continue sa vie, modeste ou glorieuse, d'objet ou d'œuvre. Combien de culs viendront encore se poser sur cette chaise? Il pourrait y avoir des compteurs de culs, sur les chaises. Avec cette maladie de tout compter, je ne comprends pas qu'on n'y ait pas déjà pensé. Cette chaise, Madame, a supporté déjà dix mille cinq cent dix neuf culs de toutes sortes et je peux vous dire qu'elle en verra bien d'autres, qu'elle est encore bien jeunette, pour une chaise. Et ce blog, combien de milliers de regards bovins, d'esprits obtus, ont déjà pataugé dedans? Quarante six mille cent onze, à cet instant précis. Mais cette chaise, elle était assise dessus un instant plus tôt. Je lui avais dit qu'elle ressemblait à une fille dans les films de Rohmer des années 80 et ça l'avait fait rire. C'était la fin de l'été, il faisait déjà un peu frais, je lui avais prêté ma chemise kaki à épaulettes de l'armée britannique. Je l'ai revue, bien des années plus tard. Un soir. Elle avait l'air bien fané. Gênée un peu au début de me revoir. Mais elle a eu bientôt du mal à s'en aller. Ce besoin de meubler le silence, de combler les vides... de se parler comme de très vieux amis qu'on n'a jamais été... Mais il y avait du monde qui attendait derrière elle pour prendre une place de cinéma. Je bloque la queue, m'a-t-elle dit à un moment, à la fois désolée de ne pas pouvoir rester plus longtemps et soulagée de trouver un prétexte à abréger ce moment sans doute un peu pénible... Oui, lui ai-je souri... Bon film...

mercredi 29 février 2012

[Retour en Ozuie.] Dans sa poche, quand il était gamin, il avait une photo de Pearl White. (Je croyais être parti, mais j'étais encore là.) Elle jouait jusqu'au début des années 20 dans des serials très populaires, the perils of Pauline, the exploits of Elaine (les mystères de New York)... Actrice américaine de charme et cascadeuse (ça fait envie) qui entre autres disait : "En fait, j'ai réellement appris à aimer la peur."  (Robert Desnos : "Pearl White fut le symbole des désirs sensuels de toute une génération que la guerre sevrait de joies légitimes et nécessaires, je parle de la génération de 1900... Pearl White multipliée à l'infini régnait sur le monde. Elle hantait toutes ces cervelles neuves, elle agitait ces sens en fusion.") Hélas, tout a disparu. On sait qu'elle était de santé fragile et arrêta le cinéma au début des années 20, en pleine gloire, se retira en France, où elle vécut jusqu'en 1938. (Peut-être qu'un jour Pathé aura la bonne idée de remonter tout ça de ses caves et de le restaurer, si ça existe encore.) De Pearl White, il ne reste que de rares photos. (Dans l'index de la parade est passée, de Kevin Brownlow, elle n'apparaît que brièvement, anecdotiquement, vaguement, dans deux chapitres consacrés aux décors et aux cascades.) C'est dommage. En même temps, ça fait rêver. L'aventurière. La femme moderne. Rayon Décors & Cascades. Une clarté, peut-être aussi, qui émanerait au moins de son nom. (Non?) J'aimerais tant la voir s'animer. En attendant, je vais retourner voir Musidora, née la même année, pour me consoler de la disparition de Pearl White. J'avais commencé à regarder les vampires, de Feuillade, il y a quelques années, mais à l'époque j'avais des voisins tellement bruyants que je n'avais pu goûter sereinement la chose, même au plus profond de la nuit. Quelque chose me dit que Pearl White était la face lumineuse, quand Musidora était l'obscure. Le soleil et la lune. Mais c'est peut-être bien n'importe quoi. En tout cas, quand il était gamin, dans sa poche, il n'avait pas une photo de Musidora, mais une photo de Pearl White.

dimanche 26 février 2012

[Retour en Ozuie.] C'est peut-être le bon moment pour m'en aller, je me dis. C'est juste un tout petit peu déchirant. Je repartirai avec l'image d'un train qui passe, d'une fille qui court dans la même direction que le train sur la plage. Ce n'est pas si terrible. Le bruit du train, le bruit des vagues. Et le vent qui soulève brusquement les cheveux, quand le train passe, la brise qui les soulève plus légèrement, continûment, au bord de l'eau. Le train passe puis disparaît. La fille court sur la plage puis disparaît. Mais il fait bon. C'est comme ça, dans été précoce. C'est juste un tout petit peu déchirant. A un moment, se succèdent deux travellings très courts, sans rien dedans, vides. On cherche le sens. Il n'y en a peut-être pas. Ou bien : Regardez, ça ne sert à rien, ça ne veut rien dire du tout, c'est un effet de style, un truc pour réveiller le spectateur qui s'endort. Il se fout de notre gueule, peut-être seulement, gentiment. Il y en a aussi quelques autres, qui font un drôle d'effet. Mais les deux qui se succèdent, vides, sont vraiment très bizarres. On s'en souvient longtemps. Même s'ils ne contiennent rien. Bientôt, il n'y en aura plus du tout, des travellings. Pour quoi faire? Pour quoi dire? Pour aller où? On s'en fout. Il fait bon. L'histoire, c'est toujours la même, finalement. Sauf que parfois, elle est un peu plus douce, juste un tout petit peu déchirante. C'est une question de saison, peut-être seulement. Il fait bon. Les insectes stridulent. Les oiseaux chantent ce qu'ils ont à chanter. Ça adoucit la peine, quand elle survient. On a du temps encore avant l'automne. C'est tout. En Ozuie, quand on y fait attention, il y a quatre saisons. Il y a printemps tardif, été précoce, printemps précoce, puis fin d'automne. Et l'hiver alors? on se demande. L'hiver, c'est la mort, c'est rien du tout, on n'a donc rien à en dire ni rien à en montrer. Et là, on est en été et même plutôt à la fin du printemps, puisque l'été est précoce. Ce n'est pas encore la canicule, même si, à la fin, quand même, on la sent un petit peu, comme légèrement assommés. Mais presque tout du long on est bien. Parce qu'il fait bon. Il y a même parfois pas mal d'insouciance. On rigole, aussi. Faire caca! répond le gamin quand on lui demande où il va. C'est le bon moment pour s'en aller. Je resterais bien encore un peu, mais quelque chose me dit que j'aurai plus de mal à repartir si je tarde trop. Là, c'est juste un tout petit peu déchirant. Parce qu'il fait bon. Parce qu'on est bien, mine de rien, même si à la fin on est un petit peu assommés. Ce serait dommage d'attendre trop et de repartir avec des images bien plus sombres. Et où vais-je aller maintenant?... Faire caca!

samedi 25 février 2012

 [Retour en Ozuie.] Il y a aussi les ruines. C'est souvent émouvant de visiter les ruines. Il n'en reste pas grand chose. Juste des petits bouts. On imagine comment c'était avant, à partir des petits bouts, des ruines. Alors, ça a commencé comme ça, on se dit. Au début, était le mais... C'est même la genèse d'Ozuie... C'est pas rien... C'est un mais tout petit, presque timide, qui nous invite, bien gentiment, en souriant, qui nous fait voir l'autre côté... Il ne force jamais rien, ne fait jamais le malin... Il n'a rien à prouver... Il y a des trous. Il y a des vides. Il y a même beaucoup plus de trous et de vides que de tout autre chose. Ce n'est pas Ozu, qui a décidé qu'il en serait ainsi. C'est le Temps. Et la négligence des hommes.  Si on avait su conserver la chose, ce ne serait pas une ruine, elle serait là tout entière, avec ses propres trous, ses propres vides déjà. Peut-être qu'un jour on retrouvera d'autres bouts et qu'on pourra les coller à ce qu'on a déjà. En attendant, on se contente de ce qu'on a, de ces ruines. Et on les trouve tellement belles, tellement émouvantes. C'est même peut-être bien plus beau et émouvant que si on avait tout conservé. Ça nous dit l'impermanence de tout, y compris celle de l'œuvre. Celle de l'humain, celle des sentiments, celle du monde. Les instants qui ne reviendront plus jamais. Ça nous dit la disparition. La mémoire s'érode. Il n'y a plus que quelques atolls vacillants léchés par la mer du Néant. Bientôt, l'Oubli. Il n'y a pas lieu de s'en inquiéter, encore moins de s'en révolter. C'est comme ça. Peut-être, à la rigueur, y a-t-il seulement lieu de s'y préparer. Même si ce n'est peut-être pas non plus une obligation, pas forcément nécessaire. C'est une question de tempérament. Soit on s'y prépare. Soit on ne s'y prépare pas. De toutes façons, l'issue sera la même. Ça raconte ce qu'on veut que ça raconte. Ça raconte même peut-être seulement ce qu'on est. C'est à dire pas grand chose. Il reste l'émotion. C'est un train qui s'en va. On le regarde s'en aller. Puis disparaître. C'est de la joie. C'est de la peine. C'est de la joie mêlée de peine. C'est ce qu'il y a de plus précieux. Et ça disparaîtra aussi, comme tout le reste. C'est le train. C'est tout. Et avant la disparition, on aura vécu ce qu'on aura vécu. On aura, dans sa jeunesse, été diplômé, mais... on n'aura pas trouvé de boulot, parce que 1929, c'est la Crise... et puis aussi peut-être parce qu'on n'avait pas tellement envie... On aura un peu angoissé, mais... pas trop non plus... On n'aura pas trouvé de boulot, mais... on se sera bien amusé, car c'était tous les jours dimanche, il y avait quelque chose de tellement bon dans ces moments de flottement ou rien encore n'était déterminé... Puis, on aura enfin trouvé un boulot et même un bon boulot, mais... on aura alors dû prendre le train, pour aller au boulot, dans ce monde soudain si clairement déterminé, et s'éloigner alors de sa jolie fiancée...

vendredi 24 février 2012

[Retour en Ozuie.] Il n'y en a pas beaucoup, des œuvres qui sont à la fois des pays, des pays même où on va et où on peut rester le temps qu'on veut à regarder le monde. (Après, c'est décidé, j'irai me promener un peu en Ramuzie. Je m'y sens tellement chez moi aussi, en Ramuzie. En plus, c'est juste à côté. Un bon moment que je n'y suis pas retourné...) Je me dis que je pourrais un jour dessiner une carte de mon monde, avec tous ses pays. Il y aurait aussi mon île, l'île de la déception, où je me retrouve quand je ne suis pas en voyage. Elle y serait aussi, mon île, sur la carte, même si ce n'est pas une œuvre. C'est une vraie île, qui figure sur les cartes officielles. C'est chez moi. Là où je vis. Un des rares endroits sur la Terre encore à mon goût fréquentable. Des vaguelettes d'intrus bruyants et malodorants ont essayé parfois de s'y établir, mais ont toujours été rejetées, heureusement, voire anéanties, par l'île rendue furieuse par de telles pollutions. On pourrait croire que c'est une contrée hostile et désolée quand elle n'est pas hostile, mais pour qui sait voir et apprécier, elle prodigue bien des trésors. J'en parlerai, un jour. Peut-être. (Il y aurait aussi Lyon, capitale de la quenelle.) En attendant, je reste encore un peu en Ozuie. Comme en vacance. Arrêtons-nous un moment dans une auberge à Tokyo. C'est la Crise, encore, en 1935. Le père et ses deux gamins sont sur la route. Il est tourneur. Toutes les usines le rejettent. Il n'y a pas de boulot. On part alors à la chasse au chien enragé. C'est la misère. Le plus important, c'est la bouffe. Après, avoir un toit. Mais d'abord, bouffer. Peut-être aussi et même avant, laisser rêver un peu les gamins. Que deviendraient des gamins qui n'auraient pas eu d'enfance? Le grand a acheté la casquette dont il rêvait, alors qu'avec l'argent on aurait pu bouffer. Pas si grave. On fera semblant, en mastiquant du vent, et on boira des bolées de soleil, ce sera même un festin sans pareil. L'essentiel, c'est d'être ensemble, d'être vivants et bien vivants. Et puis on se dit aussi qu'en Ozuie, il faut toujours finir ses phrases par mais... C'est la misère, mais... Il y a donc toujours un certain optimisme. Plus tard, ça ira bien mieux, si on est encore vivants. Effectivement, les choses s'arrangent. On fait des rencontres. On se serre les coudes, quand c'est la Crise. La famille s'agrandit. Des bouts errants se soudent comme des aimants. On a bientôt de nouveau un toit et même un sacrément bon toit. Sauf qu'en Ozuie, on finit toujours ses phrases par mais... Tout va désormais pour le mieux, mais... Il y a donc toujours un certain pessimisme... En Ozuie, on finit toujours par pleurer en souriant, ou par sourire en pleurant... (C'est même dans ce pays qu'on pleure et qu'on sourit le mieux...)

jeudi 23 février 2012

[Retour en Ozuie.] Difficile d'en repartir, d'Ozuie, une fois qu'on s'y est de nouveau installé. Il faudra bien à un moment ou à un autre savoir s'en aller, je me dis. Mais pour aller où? Ailleurs... En attendant, j'y reste encore un peu, comme en vacance... Chœur de Tokyo, 1931, c'est la Crise. Le père se retrouve au chômage. Il avait promis un vélo à son fils. Il reviendra seulement avec une trottinette. Le fils fera sa crise. Papa ne m'a pas acheté mon vélo. Papa est un menteur!... Alors le père lui ramènera un vélo, même si c'est la Crise, ils se serreront un peu la ceinture, ce n'est pas si grave, il ne veut pas manquer à sa parole, ni être un père indigne, le fiston aura son vélo. La petite fille (la sublime Hideko Takamine à sept huit ans) mange une brioche avariée et n'est pas loin de trépasser. Heureusement, elle guérit. La misère n'est pas loin, mais l'essentiel est sauf. Errant, le père chômeur rencontre son ancien professeur d'éducation physique, qui lui propose de venir l'aider dans le bistrot de quartier qu'il vient d'ouvrir, en attendant de retrouver un vrai emploi. C'est la Crise. On se serre les coudes. Le plus important c'est quand même d'avoir un toit, de quoi manger. Il a un peu honte, au début, surtout quand il doit faire l'homme sandwich pour promouvoir le bistrot et que sa femme et ses enfants l'aperçoivent de la fenêtre du tramway. Bientôt, toute la famille se retrouve à travailler dans le bistrot avec l'ancien professeur et sa femme. On y est tellement bien, dans ce bistrot. Tout le monde est heureux. C'est même une grande famille. On se dit alors que c'est drôlement bien, la Crise. Sans la Crise, il n'y aurait eu que les soucis habituels de la vie, le train-train au bureau, la fille dans quelques années à marier, les enfants qui s'en vont, bientôt la vieillesse, la solitude, l'abandon. On n'est jamais autant heureux qu'en temps de crise, quand on a quelque chose dans son assiette, un toit et qu'on se serre les coudes. A la fin, le professeur organise une grande soirée avec ses anciens étudiants. Ils sont tous en costard. Sauf lui qui a revêtu son kimono de cérémonie. Il profite de l'occasion pour annoncer à son protégé qu'il lui a trouvé un vrai emploi, professeur d'anglais dans un lycée de filles. Il est content. La Crise, pour lui, c'est fini... Mais... c'est loin de Tokyo. Il devra donc, un certain temps, se séparer de sa famille. Un jour ou l'autre, tu pourras revenir, lui dit sa femme. Il baisse la tête. Il est maintenant dévasté. Les étudiants lèvent leur verre et se mettent à chanter. Il lui faut un certain temps pour imprimer sur son visage un sourire et se mettre lui aussi à chanter.

mercredi 22 février 2012

[Retour en Ozuie.] Au début d'histoire d'herbes flottantes, le père et le fils vont à la pêche. (Ozu reprendra la scène quelques années plus tard dans il était un père, peaufinant le motif, comme si pendant toutes ces années il l'avait médité. Allait-il à la pêche avec son père? Moi, je me souviens, gamin, j'avais essayé souvent d'y emmener mon père. J'aurais tellement aimé qu'on aille à la pêche ensemble, mon père et moi, tranquilles, les pieds dans la rivière, dans le chant des oiseaux, le bruissement de l'eau, un truc de garçons j'imaginais, la pêche, on se tait mais se comprend, on communie dans la nature, on peut se dire alors des choses profondes et simples. On n'y est allés qu'une fois, il me semble, à la pêche. J'avais tellement insisté qu'il avait fini par céder. Il s'était forcé. Ça ne lui plaisait pas tellement, d'être les pieds dans l'eau. Il était un peu maladroit, se piquait souvent les doigts à l'hameçon, faisait du bruit, fuir le poisson, semblait trouver le temps long. Moi, j'étais content d'être avec mon père, à la pêche, mais j'étais en même temps un peu triste de sentir que lui n'était pas aussi content que moi, qu'il s'était forcé et aurait peut-être préféré rester devant sa télé. Quelque temps plus tard, je lui avais demandé : Et si on y retournait, hein?... Devant sa télé, il avait soufflé en levant les yeux en l'air... Je suis allé à la pêche avec mon père, mais... comme aurait pu dire Ozu.) Sauf que le fils ne sait pas que c'est son père, croit que c'est son oncle. Il est acteur itinérant. Il s'arrête parfois dans le village avec sa troupe, en profite pour rendre visite à son fils ainsi qu'à la mère de son fils. Il aimerait  qu'il réussisse dans la vie, fasse des études, devienne quelqu'un. Selon lui, un acteur itinérant n'est qu'un vulgaire va-nu-pieds, pas digne d'être un père. Alors il préfère être un oncle. Mieux vaut être un oncle original qu'un père indigne. Le fils croit que son père est mort depuis longtemps. Il aime bien être avec son oncle. Ils font des trucs ensemble. Ils rigolent bien. C'est cool, d'avoir un oncle acteur itinérant. Il a grandi, le fils, pas loin d'être un adulte, il serait peut-être temps de lui dire la vérité... Non, mieux vaut la taire... Tout marche très bien ainsi... Jusqu'au jour où le fils tombe amoureux d'une jeune actrice de la troupe. Le père se met en colère. Son fils? Avec une vulgaire actrice? Pluie de gifles, d'abord sur la fille, puis sur le fils. Lequel se rebiffe. Il apprend alors que son oncle est son père. Ça le remue beaucoup et il le rejette violemment, le jugeant indigne, non par sa condition d'acteur itinérant, mais par son absence pendant toutes ces années. Le père doublement indigne s'en va piteusement. Il retrouve à la gare sa compagne actrice à qui il pardonne d'avoir foutu la merde. (Jalouse de la mère du fils de son compagnon, elle avait alors poussé la jeunette dans les bras du fiston.) Ils décident ensemble de monter une nouvelle troupe, car la précédente avait sombré dans la tourmente. Cette fois, il deviendra un grand acteur, rêve-t-il tout haut, son fils pourra alors être fier de lui. Au même moment, le fils, encore très bouleversé, demande à sa mère où est passé son oncle... Ton père, tu veux dire?... Puis le train disparaît dans la nuit...

mardi 21 février 2012

[Retour en Ozuie.] Dernier film en noir et blanc. Dernier film. (Après, Ozu renaîtra, en couleurs.) Peut-être le plus complexe, le plus sombre, le plus dur de tous ses films. Plastiquement, une merveille. Dans crépuscule à Tokyo, à la fin, la mère indigne quitte Tokyo pour toujours. Elle n'en peut plus, de Tokyo. Trop de peine, beaucoup trop de peine accumulée. Tokyo, c'est la ville de sa peine. Si elle restait, elle mourrait à petit feu, à l'étouffée. Il faut savoir s'éloigner de sa peine, quand elle est trop grande. Elle ne reviendra plus, cette fois. Car elle était revenue, une fois, après être partie longtemps, se disant que peut-être la peine se serait dissipée comme la brume du matin, au moins adoucie, que la vie pourrait reprendre gentiment, au crépuscule de sa vie. Mais elle était toujours là, à peine assoupie et elle est même revenue bientôt en force, la peine, plus brutale que jamais, comme si ça n'avait pas suffi, comme si elle n'en avait pas eu assez de peine, de trop avoir aimé l'amour et la vie... Son train va partir. Elle se penche par la fenêtre. Elle aimerait tellement que quelqu'un vienne lui dire au revoir, que tout ne soit pas mort. Elle espère. Peut-être que quelqu'un va surgir, sur le quai... En même temps, elle sait bien que personne ne va surgir, sur le quai... Mais elle aimerait tellement... Ça lui ferait tellement du bien... Il n'y a même que ça qui pourrait lui faire du bien... Jusqu'au dernier moment, elle guette... Et puis le train s'en va... Je me revois alors, indigne moi aussi, fuyant ma peine moi aussi, guetter ainsi par le hublot d'un avion avant le décollage... Longtemps... Jusqu'au dernier moment... J'aurais tellement aimé que quelqu'un surgisse sur le tarmac pour me dire au revoir, que tout n'était pas mort, ou au loin agite un mouchoir... J'espérais tellement, tout en sachant que personne ne surgirait pour moi, tellement indigne, ni agiterait de mouchoir... Mais je ne pouvais m'empêcher de guetter... Jusqu'au dernier moment... Et puis l'avion a décollé... Et j'ai guetté encore, au décollage, et encore après, longtemps, au dessus des nuages...

lundi 20 février 2012

 [Retour en Ozuie.] Le grand mystère du changement imperceptible de cadre dans la même scène. Un objet, à droite, apparaît. Entre les deux plans, il y a eu des gros plans du père et de la fille. On est revenu au cadre du début, croit-on. Sauf qu'on ne peut pas revenir au cadre du début, car imperceptiblement le monde a changé. Ça ne se voit pas à l'œil nu, à moins d'avoir un œil photographique. On pourrait dire que c'est le même cadre, grosso modo. Sauf que ce n'est pas le même cadre. Parce que grosso modo, pour Ozu, ça ne se peut pas. Le monde a changé, c'est tout, même si on ne le voit pas. Le cadre a glissé très légèrement sur la droite tout en contre-plongeant encore plus légèrement. Sensation infime d'éloignement. On ne retrouvera jamais le cadre, ni le moment, il faut en faire le deuil. On croit que tout est figé, quand tout se déplace imperceptiblement. Dans printemps tardif, le père et la fille sont partis en voyage à Kyoto. Ce sera leur dernier voyage tous les deux. Ils le savent. C'est donc un voyage d'adieu. Ils regrettent de ne pas avoir voyagé plus souvent ensemble. Ils s'entendent tellement bien. Le père est malin. Il a fait croire à la fille qu'il se remarierait bientôt et qu'il n'aurait donc plus besoin d'elle. Il veut qu'elle se marie, qu'elle fasse sa vie. Elle a passé trop d'années à s'occuper de lui. Il a été égoïste. Il se fait vieux. Elle a toute la vie devant elle. Elle lui dit qu'elle l'aime. C'est peut-être la première fois de sa vie qu'elle lui dit qu'elle l'aime, car elle est très pudique, tout comme son père est très pudique. Ne pourrait-elle pas rester même s'il se remarie? Elle se ferait toute petite dans un coin. Elle ne demande pas grand chose. Juste être avec lui. Assise, comme maintenant.  Ça lui suffit. Ça comble même sa vie. Elle n'aspire à rien d'autre, n'imagine pas bonheur plus grand. Et qui lui repassera ses chemises quand elle ne sera plus là? Qui lui préparera à manger? Pensera-t-il encore à se raser?... Alors, le père hausse un peu le ton. Il entend bien lui faire un peu la leçon. Il est temps pour toi, ma fille, de te marier. Tu as déjà vingt-sept ans. Bientôt, tu seras trop vieille et il sera trop tard. C'est dans le cours des choses. C'est ainsi que les hommes vivent. Tu ne peux pas rester avec moi. Le mariage, au début, ce n'est pas toujours rigolo. Ta mère, pendant des années, a pleuré tous les soirs. Et puis, peu à peu... L'amour, ça se construit, tu comprends... Tu vas alors te marier... Sois heureuse... Tout en disant ça, il se dit que son plus grand bonheur a sans doute toujours été d'être avec sa fille, que même avec sa femme il n'était pas si parfaitement heureux... Et puis, de toutes façons, lui rappelle-t-il, il va lui-même bientôt se remarier, il n'y aura alors plus de place pour elle... Ils rentrent bientôt à Tokyo. Elle se marie. (Les mariages, chez Ozu, sont bien souvent plus funèbres que les enterrements.) Lui, évidemment, ne se remariera pas. Parce que l'idée choquait sa fille. Parce qu'aussi il n'en avait pas envie. Parce qu'être avec sa fille était son plus grand bonheur, tout comme être avec le père était le plus grand bonheur de la fille. Parce qu'aussi il se trouve déjà bien trop vieux. Après le mariage il se saoule un peu au saké avec une amie de sa fille qui le trouve formidable de ne pas se remarier, car ç'aurait choqué sa fille. Elle lui promet qu'elle viendra le voir souvent. Puis il rentre chez lui, tout seul, vacillant. Maintenant, c'est juste chez lui. Une grande maison vide. C'est comme après un enterrement. Un grand silence. Il s'assoit, dans la pénombre, se met à peler une pomme, lentement, consciencieusement, une seule longue épluchure, qui finit par tomber par terre. On entend presque l'épluchure tomber par terre. Lui, en tout cas, il l'entend, l'épluchure qui tombe par terre, il est arrivé au bout de l'épluchure et se courbe alors un peu plus sur sa chaise.

dimanche 19 février 2012

[Retour en Ozuie.] Dans récit d'un propriétaire, une dame au seuil de la vieillesse recueille un gamin égaré. Au début, elle n'est pas trop contente, on lui a forcé un peu la main, elle était bien tranquille toute seule, son petit train-train, sa vieille copine, ses réunions de voisins, pas besoin d'un morveux plein de puces. En plus, il pisse au lit et même abondamment, comme un cheval. Elle voudrait s'en débarrasser. Elle le houspille sans arrêt. Lui fait les gros yeux, comme pour éloigner un chien errant qui lui renifle les mollets. Puis, peu à peu... Il s'est mis à l'appeler tata... (Mémé, elle voulait pas... Pas si vieille, tout de même...) Là, ils sont chez le photographe. Elle lui maintient par derrière sur la tête sa casquette un peu trop grande. Parce qu'elle s'est dit que sa tête allait grossir et que c'était mieux alors de lui acheter en prévision une casquette un peu plus grande. Ils se sont faits beaux, pour l'occasion. Alors, d'un coup, ils se retrouvent la tête en bas. On dirait des chauve-souris. Ça dure un certain temps. Le temps pour le photographe de cadrer, dans le miroir. Il faut ce qu'il faut. Le photographe demande à la dame de fermer la bouche... Elle n'arrêtait pas de rectifier des détails sur le gamin quand en fait c'était elle qui se tenait mal... Maintenant, ne plus bouger, surtout... Alors, il y a un long plan noir. Le miroir s'est escamoté. Ça dure un certain temps. Il faut ce qu'il faut. Le temps d'impressionner la plaque. On se demande si les chauve-souris se sont envolées. On entend bientôt des voix, dans le noir. On a le temps de penser. On se dit que ce n'est pas seulement le temps d'impression de la plaque. Ce n'est pas la nuit. Il n'y a vraiment plus rien. La lumière a disparu quand le miroir s'est escamoté pour impressionner la plaque. On est comme piégés dans un espace privé totalement de lumière, hermétique. Puis la lumière revient, enfin. (Ça ne durera pas longtemps, le bonheur... Le père du gamin, depuis une semaine, était à sa recherche et finira par le retrouver...)

jeudi 16 février 2012

Où sont les rêves de jeunesse? Je reviens toujours chez Ozu, un jour ou l'autre. Je m'y sens entièrement chez moi. Je suis parti longtemps. Ça fait bien plaisir de revenir, de retrouver tout ça. Je suis allé ailleurs, longtemps, même si ça en valait rarement vraiment la peine. Et je le savais. Des années sans revenir chez Ozu tout en y pensant sans arrêt. J'ai comme voyagé partout dans le monde, dans l'espace et le temps, tout en me disant souvent que j'étais bien mieux chez moi. Parce que je m'y sens chez moi, chez Ozu. En même temps, si je n'allais pas voir ailleurs, explorer un petit peu le monde, je ne saurais peut-être pas aussi nettement que c'est chez moi. Alors, je reviens, un jour ou l'autre. C'est bon, de revenir. Même si personne ne m'attend, ne m'accueille à la porte. Les choses sont là, c'est tout, à leur place. Et je repartirai. Et j'aurai encore souvent le mal du pays, quand je serai loin du pays. Ozu, c'est le pays, le Style. C'est tellement émouvant de voir que tout était là déjà au début, au temps du muet. Tout était là mais il restait encore à gommer. Ensuite, il a gommé, Ozu. Jusqu'à la fin, il a gommé. Les effets, il a gommé, les artifices, les intentions. Il n'a gardé que l'essentiel. Le temps qui goutte. Les petites joies. La peine, qui est toujours la même. Les liens qui finissent par se rompre, ce qu'on a de plus précieux, c'est dans le cours des choses et on se retrouve bientôt tout seul avec soi-même à peler sa pomme dans une grande maison vide. Jusqu'à la fin. Et à la fin, il n'y a rien, plus rien que le rien, un rien qu'on aura déjà goûté souvent plus ou moins consciemment car il était déjà partout. Plus on avance, plus son espace s'agrandit. Il était dans les interstices. Un plan vide. Une absence tellement familière. Savoir se détacher, à un moment, s'effacer, glisser sans bruit dedans. Où sont les rêves de jeunesse? (C'est tellement émouvant aussi de voir Kinuyo Tanaka très jeune, avant de devenir la grande héroïne des plus beaux films de Mizoguchi.)

jeudi 28 avril 2011

Hideko Takamine est sublime, dans quand une femme monte l'escalier, de Mikio Naruse. Mizoguchi avait Kinuyo Tanaka. Ozu avait Setsuko Hara. Kurosawa, lui, avait Toshiro Mifune, c'était plus masculin, jusqu'à ce qu'ils rompent avec fracas. Naruse, peut-être moins possessif, partageait Hideko Takamine avec Keisuke Kinoshita. (La rivière Fuefuki, comme c'était beau, expérimental et classique à la fois... Et vingt-quatre prunelles alors... maîtresse petit caillou... comme j'ai pleuré, à la fin...) On l'a vue aussi chez Ozu. (Ah... les sœurs Munakata...) En fait, ils la voulaient tous, la belle Hideko... Dans quand une femme monte l'escalier, ils la veulent tous, aussi... Même si elle commence à vieillir, même si elle vomit du sang à cause de son ulcère... Son ulcère?... A cause de l'escalier, devoir le monter, tous les jours, quand on a horreur de ça... Naruse lui disait, à Hideko, avant de tourner : Vous n'êtes pas obligée de tout dire votre texte, si vous préférez l'exprimer autrement... Ils s'entendaient bien... Pas besoin de parler, souvent, on se comprend à demi-mot et même à pas de mot du tout... Le cinéma, ce n'est pas du blabla... Un visage, ce n'est pas qu'une bouche, c'est même souvent un paysage... Et celui d'Hideko alors, vous l'avez vu une fois, vous ne pouvez plus vous en détacher... Vous aussi, vous la voulez, Hideko!... Les paroles qui sortent de sa bouche sont plutôt une sorte de musique, un coup d'œil sur les sous-titres en anglais que vous comprenez à peu près vous apprennent que vous n'avez pas raté grand chose... Sa voix est une émanation de son corps, voilà, comme son parfum, le sens de ses paroles est finalement secondaire. (Le son détermine la phrase, disait Stan Getz...) C'est beau, le japonais, très expressif, musical, on saisit beaucoup de choses, de nuances, sans connaître la langue... Naruse est le dernier des quatre. Avant, ils n'étaient que trois, Ozu, Mizoguchi, Kurosawa, les trois piliers du cinéma classique japonais. Puis, sur le tard, à titre posthume, on a inclus Naruse. On n'arrivait pas à le situer, à le résumer, on ne le trouvait pas assez... japonais, zen... net... je ne sais pas quoi... On n'arrivait pas à l'adorer comme les trois autres... Il nous glissait entre les doigts, en somme... Il n'y a pas de héros, pas véritablement non plus de salauds... Tout le monde est sous la même lumière, disparaît dans la même obscurité... Les hommes, même si parfois ils sont veules comme chez Mizoguchi, ne sont pas que ça... Tout le monde a ses faiblesses... La femme n'a pas besoin d'être idéalisée pour être magnifique... (Même si, pour Naruse, La Femme, c'était Hideko Takamine...) [ Prononcer les "e" "é" et les "u" "ou"...]

dimanche 17 avril 2011

J'ai enfin vu Pauvre humanité et ballons de papier, de Sadao Yamanaka. Son dernier film, 1937. Il fut envoyé ensuite sur le front de Mandchourie, comme simple soldat (il n'était pas très bien vu des autorités), où il mourut de dysentrie, en 1938, il n'avait pas trente ans. Shinji Aoyama (voir, ou revoir, le formidable Eureka, un des très rares très grands films de ce début de millénaire) a dit de lui que s'il avait survécu, il aurait peut-être bien été respecté plus profondément que Mizoguchi, aimé plus fort qu'Ozu (il était très copain avec Ozu, sa mort affecta beaucoup ce dernier) et aurait subjugué plus encore que Kurosawa. (Il dit aussi qu'il est le Jean Vigo japonais. Sauf que Vigo, à côté, il n'a rien fait ou presque. L'atalante? Enlevez Michel Simon, qu'en reste-t-il?) A la toute fin de son testament, quelques mois avant sa mort : "Enfin, je dis à mes aînés et amis : S'il vous plaît, faites de bons films." Comme s'il n'y avait que ça qui comptait vraiment, faire de bons films... En fait, oui, il n'y avait que ça, qui comptait. On le comprend en découvrant Pauvre humanité et ballons de papier. Ce n'est pas une simple production pour divertir les foules, même si c'en est aussi une. Quelle maturité, pour un si jeune cinéaste. Quel style. Il a trouvé. Tout est juste. Il nous a promené dans son monde plein de tristesse, de joie, de cruauté, de poésie. Il filmait si bien la pluie, la nuit. Il savait si bien couper ses plans. (L'art du sabre.) Laisser l'action se dérouler ailleurs. Quand le coiffeur héroïque est sur le pont pour y être exécuté par le chef yakusa et sa bande, on ne sait pas trop ce qu'il sort de son kimono pour contrer l'arme du tueur. Son éventail? Sa pipe? En tout cas, son geste est très beau. Peu importe, finalement, que ce soit un éventail, une pipe ou un couteau. Ce qu'il dégaine, c'est son élégance, sa dégaine, son style. On ne le voit pas mourir. Tout comme on ne voit pas le double suicide du samouraï pauvre sans maître, avec sa femme, à la fin. On voit juste la lame du couteau qui luit dans la main de sa femme. Un ballon en papier qui descend le caniveau. C'est la victoire du style. Qu'ils aient été écrasés par la force, la vulgarité et la misère ne compte pas tant que ça, finalement. Ils ont fait ce qu'ils avaient à faire, avec tellement d'élégance... Le reste... Faites de bons films...

mercredi 13 octobre 2010

Le hasard a ceci d'extraordinaire, c'est qu'il est naturel, dit Charles Boyer dans Madame de. Si je ne devais garder qu'un film de Max Ophüls, ce serait celui-ci. C'est comme une valse d'une fantastique élégance, d'une incroyable légèreté, dans laquelle la gravité elle-même et le drame s'immiscent avec légèreté. Tout n'est que mouvement, jusqu'à l'ivresse, jusqu'à la mort. Rien n'est gratuit, rien n'est fait seulement pour faire joli. L'étourdissement a du sens. L'œil nous emmène, nous fait voir, nous fait rire, nous émeut, et c'est un œil qui marche, qui virevolte même parfois, qui est toujours au cœur de l'action, qui est peut-être même le véritable cœur de l'action, le moteur, l'œil, comme du cyclone. On se souvient du grand travelling dans le crime de monsieur Lange, on se souvient de celui du début de la soif du mal, on se souvient de Kinuyo Tanaka qui court se tuer dans la forêt à l'annonce de l'exécution de son amant dans la vie d'O'Haru femme galante... On a plus de mal à mettre en avant un travelling d'Ophüls plutôt qu'un autre, tellement il y en a de somptueux, tellement on a même la sensation que le film n'est qu'un unique travelling... Juste dans Madame de... Le long de l'étang... Il les aimait, ceux-là, derrière les feuillages... Celui, hilarant, en va-et-vient, quand le fils du bijoutier revient sans arrêt sur ses pas pour apporter ceci ou cela à son père, qui se finit par un ahurissant cadrage en plongée... Les scènes de bal, éblouissantes, avec tous ces miroirs... (On se surprend, parfois, à être plus dans les miroirs qu'ailleurs...) Quand Danielle Darieux, à la fin, court vers son destin... Il y en a trop... Ou plutôt, il n'y a que ça... Jusqu'à l'ivresse, jusqu'à la mort... On se souvient d'Ophüls comme on se souvient d'Ozu, comme d'un extrémiste... L'un dans le mouvement, l'autre dans l'immobilité... Quelle splendeur, Madame de...

lundi 25 janvier 2010

Il aura fallu que Morris Engel soit mort depuis quatre ou cinq ans pour qu'on ressorte enfin le petit fugitif. Les cahiers du cinéma en avaient pourtant parlé avec enthousiasme, en 1953, lors de sa sortie. Il faisait même la couverture du fameux numéro dans lequel Truffaut réglait ses comptes avec le cinéma français à papa. Il fut honoré en outre, cette même année, d'un lion d'argent, à Venise, ex aequo avec les contes de la lune vague après la pluie. Autant le second est devenu à juste titre un incontournable classique, comme la plupart des films de Mizoguchi, qui, le pauvre, tel un sisyphe, toujours à rouler son caillou, semblait condamné à ne faire que des chefs-d'œuvre, autant le premier semble avoir été incompréhensiblement oublié tout ce temps. Mort à Venise, donc. Pourtant, quelle fraîcheur, quelle liberté, quelle poésie, quelle grâce. Avec une poignée de dollars, une caméra qu'il avait lui-même bricolée, un type faisait du cinéma. C'était aussi simple que ça. Quand on parle de cinéma indépendant américain, il semble si peu indépendant, comparé aux films d'Engel et de sa bande. Lovers and Lollipops est également d'une grâce absolue. Je me demande pourquoi on nous a caché ces petites choses si longtemps. Aucun effet gratuit, dans ces films, c'est vraiment du cinéma à l'état pur, de la cinématographie. Ça m'a beaucoup ému. Mon enfance a ressurgi, dans ce qu'elle avait de plus aventureux. Puis, car je suis sans doute dans une période où je déniche des joyaux, je tombe sur japanese girls at the harbour (je n'ose pas donner une traduction française du titre original, minato no nihon musume, car je ne lis pas le japonais...) film muet de 1933, de Hiroshi Shimizu, qui était un grand pote du grand Ozu, à ce que j'ai cru comprendre. C'est peut-être pour ça, qu'on l'a oublié. Si Ozu était la lumière, alors Shimizu était l'ombre. Si Ozu était l'ombre, alors Shimizu était la lumière. Tout n'est que mouvement, Chez Shimizu, quand Ozu se destinait à l'immobilité. Ah... le plan de la pelote de laine... On imagine longtemps qu'un chat est en train de jouer avec... avant de comprendre que ce sont les danseurs qui se sont emmêlés les pieds dedans... Ça semble anodin, amusant, léger, mais c'est tellement cruel... Un chat, il faut dire, ça peut être très cruel, en jouant... Le destin serait-il un chat et nos vies des pelotes de laine?... Et puis ce travelling, d'une fenêtre l'autre... Que de beauté... Il pleut sur le carreau... Le pot, dehors, a commencé à déborder... Et puis ces femmes... qui se promènent... ces visages... J'en avais les larmes aux yeux, tellement c'était beau, mon petit cœur tout serré... Un mélange de simplicité et de sophistication que je n'avais jamais vu ailleurs... Comme si ça ne suffisait pas, quelques jours plus tard, je suis tombé sur wings (krylya, en vo, mais comme je ne connais pas le russe...) de Larisa Shepitko, tourné en 1966, l'année de ma naissance. Et me voilà encore tout retourné... Les regrets, la frustration, puis tous les rêves qui reviennent, l'espoir de nouveau, l'ivresse, être de nouveau dans le ciel... Comme elle est belle, quand elle est dans les airs... J'en avais des frissons, à la fin, sur le sommet du crâne... Et elle, pourquoi l'a-t-on oubliée... Oui, d'accord, elle était l'épouse d'Elem Klimov... Oui, requiem pour un massacre (que j'avais revu une semaine auparavant, sans connaître du tout le lien entre Elem et Larisa) c'était sacrément monstrueux, je suis bien d'accord... Mais quand même, krylya, c'est infiniment plus... aérien... poétique, à mon sens... Non?... Ça ne me remue pas pour des raisons morales ou politiques... C'est métaphysique... Et puis la forme, la façon de nous embobiner tout ça, il y a quelque chose là aussi que je n'ai jamais vu ailleurs, qui n'appartient qu'à Larisa... Je ne saurais même pas en parler de façon rationnelle, tellement ça sort de mes catégories, de mes idées du cinéma, ça ne ressemble à rien d'autre de connu, parce que c'est neuf, tout comme les deux films dont j'ai parlé précédemment, ce qui les unit dans une trinité connue de moi seul... Alors ensuite, de la même Larisa, dans la foulée, je vois the ascent (voskhozhdeniye)... Là aussi, j'en ressors tout vacillant, tout embué... Mais... mais... Pourquoi nous avoir caché ça?... On sait qu'on ne les oubliera pas, ces films-là, ce n'est pas possible, c'est tellement... autre... something else, comme disait Ornette Coleman. Mais pourquoi alors les a-t-on oubliés?... Oui, à la même époque, en URSS, il y avait un jeune type aussi, qui s'appelait Andreï Tarkovski et qui commençait à faire des films pas trop vilains... Oui, c'est vrai... Un autre, aussi, ils étaient potes, qui s'appelait Paradjanov... Oui... Mais était-ce une raison pour oublier Larisa Shepitko?!!!... Elle est morte à 40 ans dans un accident de voiture?!!!... James Dean aussi!!!... Elle n'a fait que 4 films?... Mais c'est déjà énorme, je trouve... En même temps, quelque part, je trouve ça beau, d'être oublié... On imagine toutes les merveilles oubliées qui réapparaîtront peut-être un jour, mais peut-être pas... Et alors?... Qu'est-ce que ça fait?... Est-ce tellement important?... En tout cas, voir tous ces films vraiment extraordinaires en même pas une semaine, c'est presque du gâchis, comme se gaver de foie gras pour Noël... Il faudra savoir accepter de revenir à des semaines moins (vo)lumineuses, au pain sec et à l'eau... Atterris, mon garçon...

vendredi 20 février 2009

Je viens de revoir voyage à Tokyo. Le cinéma d'Ozu m'est devenu tellement familier que je n'ai plus grand chose à en dire. Tout a été dit. (Kiju Yoshida est peut-être celui qui en a parlé le mieux. Ou pas.) Je ne revois pas souvent voyage à Tokyo. Je viens plus souvent vers crépuscule à Tokyo, printemps tardif, fin d'automne ou le goût du saké, même si, finalement, c'est toujours le même film, très légèrement décalé d'un film à l'autre, allant de plus en plus vers l'épure, le plan vide, l'infime, le Temps, le Rien. Un simple mouvement de glotte. Un geste d'éventail. Un plissement des yeux de Chishu Ryu. Sa façon inimitable de faire hum... Le premier film d'Ozu que j'ai vu était les sœurs Munakata. C'était l'après-midi, au printemps, j'étais oisif, déjà très amateur de thé et m'étais préparé du thé vert, du bi-luo-chun. Alors, le temps s'est arrêté. Ou plutôt, mon temps s'est arrêté et je suis entré dans le temps d'Ozu. Ou plutôt mon temps s'est mêlé au temps d'Ozu. L'après-midi, en buvant du thé vert. (Dans le goût du saké, le deuxième que j'ai vu, dans un plan vide, j'ai remarqué exactement le même modèle de théière que la mienne, une petite, arrondie, en fonte, avec les mêmes petits motifs autour.) C'est devenu un rituel. Je n'apprécie pas autant un film d'Ozu le soir en sirotant un whisky. (J'ai essayé.) Ça ne marche vraiment bien que l'après-midi, surtout avec du thé vert. Le thé blanc passe bien aussi. Le wulong, ça dépend lequel. Le noir, à la rigueur, en hiver, si on n'a rien d'autre. L'après-midi, il faut avoir tout son temps, couper le téléphone. C'est bien quand la fin du film correspond au crépuscule. Là, on est vraiment dedans. Dans voyage à Tokyo, au début, un petit bateau à moteur passe tranquillement de la gauche vers la droite de l'image. Dans voyage à Tokyo, à la fin, un petit bateau à moteur passe tranquillement de la gauche vers la droite de l'image. Une façon de boucler l'histoire? Un éternel retour? Bien sûr que non. Si le petit bateau à moteur, à la fin, était passé de la droite vers la gauche, on aurait pu, peut-être, à la rigueur, spéculer un peu. Mais là, sûrement pas. Le bateau va dans le même sens. Il n'y a qu'un sens, de la gauche vers la droite. On ne revient pas en arrière. Il faut s'y résigner. Avec le sourire, si on peut. On entre toujours du pied gauche, sur un tatami. Quand on se masse les poignets ou les pieds, on commence toujours par le gauche. C'est le sens de circulation des énergies, en médecines chinoise et japonaise. Si on commençait par le droit, tout serait à rebrousse-poil, à contre-courant. Voilà, ce que j'ai vu, aujourd'hui, en revoyant voyage à Tokyo et je trouve ça bouleversant, sans même parler du reste. Un petit bateau à moteur, qui passe, tranquillement, de gauche à droite. Il ne s'est peut-être rien passé d'autre. Ou bien il aurait pu se passer autre chose et ç'aurait été égal. Ou bien il s'est passé autre chose mais on n'était pas là. (Peut-être aussi qu'un train est passé, au début, de gauche à droite, et, à la fin, de droite à gauche, mais je n'en suis pas très sûr et c'est une autre histoire, le progrès, la vitesse, le voyage... pour aller où?) Il faut avoir le temps, pour apprécier Ozu. Alors, quand on est dedans, on a souvent un fin sourire avec les yeux comme Chishu Ryu et parfois même on rit, et puis l'émotion qui paressait dans la région du sternum comme un chat de gouttière se met doucement sur ses pattes et s'étire comme seul un chat le peut et on a alors des frissons et les yeux tout brillants et brûlants. Ça se consomme tranquillement, un Ozu. Il faut un peu être soi-même le petit bateau à moteur, qui passe, tranquillement, au fil de l'eau.

samedi 6 décembre 2008

Pour moi aussi la vie est une succession de plans séquences liés par des fondus au noir qui sont comme de longs clignements de paupières. Parfois les personnages sortent du champ et on ne les suit pas, car ils ne faisaient que passer. Stranger than paradise. Il y a quelque chose de préraphaélite, dans ce film. Je pense à Giotto, je ne sais pas pourquoi. Et à Ozu. Aux films Lumière aussi. Quelque chose de primitif, de primordial. Un film qui ne ment pas, dans un monde où Griffith et Eisenstein n'auraient jamais existé. Et pourtant un film très moderne, quand il est sorti, je me souviens, et encore aujourd'hui. C'est comme si Giotto avait vécu deux siècles plus tard et avait malgré tout peint de la même façon. C'est un peu tiré par les cheveux, oui, c'est même un peu n'importe quoi. Le cinéma n'est pas la peinture. Et Jim Jarmusch n'est pas Giotto. C'est peut-être son plus beau film. Je ne l'avais pas revu depuis sa sortie. Ça me rappelle un autre road movie. On était partis d'Annecy en deux chevaux, pour aller à Genève, en hiver. Aurélio conduisait. Anne était très jolie genre Marina Vlady et s'était mise à chanter une chanson d'Edith Piaf. Moi j'essuie les verres, au fond du café... J'ai bien trop à faire, pour pouvoir rêver... Nos cols étaient remontés, car il faisait froid. On était au bord de l'ennui, mais juste au bord et ça avait quelque chose de magique. Comme dans stranger than paradise. Il ne se passe pas grand chose en fait, mais on est bien, non? On se croirait un peu dans stranger than paradise, j'avais dit. Ils m'avaient regardé d'un air blasé. Et ils n'avaient pas tort car dès que j'avais le cul dans une voiture je disais : on se croirait dans stranger than paradise. Sauf que cette fois, c'était vrai. Et Giotto, il faisait des road movies? Ah... foutez-moi la paix... D'ailleurs oui, il en faisait, et pas qu'un peu, si vous voulez savoir... Les meilleurs road movies que j'ai vus, c'est Giotto qui les a faits, pour en finir avec cette histoire.

jeudi 27 novembre 2008

Quand Ozu est mort, Setsuko Hara a arrêté le cinéma, sans faire de bruit, on ne l'a plus jamais revue. Ça me met toujours les larmes aux yeux. Qu'est-elle devenue? Elle était l'actrice fétiche d'Ozu, presque depuis toujours, comme Chishu Ryu. Elle avait joué pour Kurosawa, je me souviens d'elle dans l'idiot, dans scandale, pour Naruse dans le repas, et tant d'autres que je n'ai pas vus. Elle était la grande star féminine du cinéma japonais des années 40 et 50, l'égale de Toshiro Mifune. Ozu est mort, elle a tout arrêté. Ils n'étaient sans doute pas amants, quoiqu'on ne sache pas vraiment, même si on n'a vraiment pas envie de savoir. Ce qui les liait était peut-être plus fort que ça. Elle a été la fille, elle a été la mère, la nièce, la tante... Pour Ozu, elle était LA femme, sans jamais être un objet de désir... C'est d'ailleurs difficile de dénicher quoi que ce soit de sexuel dans un film d'Ozu... Les femmes ne sont jamais amantes, c'est très étrange... Le monde est débarrassé de toute pulsion sexuelle... Le regard d'un enfant (pas du tout pervers polymorphe) à hauteur de tatami... Elle n'a pas joué dans le goût du saké, le dernier film d'Ozu... Dans Fin d'automne, antépénultième opus du maître, elle joue grosso modo le même rôle que Chishu Ryu dans le goût du saké... (Entre les deux, il y eut dernier caprice, film un peu décalé dans la filmographie d'Ozu, puisque tout tourne autour d'un vieil homme, libertin, encore très vert, mourant dans le lit de sa maîtresse, comme si Ozu avait voulu brouiller un peu les pistes, vers la fin, ou se jouer un peu de nous... C'est drôle comme on a tendance à oublier ce film, quand on pérore sur Ozu, ou quand on s'en souvient à dire que c'est un film mineur, tellement ça dérange nos théories et quasiment notre vision du monde selon Ozu... Comment Ozu est-il mort, au fait?) J'imagine souvent le jour où Setsuko Hara a arrêté son cinéma... Etait-ce prémédité? Je ne crois pas. Je crois qu'elle n'avait plus aucune raison de continuer, que pour elle, brusquement, le cinéma (et peut-être autre chose) était mort. J'imagine qu'elle a toujours gardé ce sourire, même après. Dans la joie, comme dans la peine, elle avait ce sourire. Et ça me met les larmes aux yeux.

mardi 25 novembre 2008

Dès que j'ai vu Mariko Okada, je l'ai aimée. C'était dans un film d'Ozu je crois, le goût du saké je crois. Elle y avait un petit rôle mais elle crevait l'écran. Dans l'ultime mélodrame immobile d'Ozu, je me souviens du sourire triste de Chishu Ryu, à la toute fin du film, seul, voûté, qui pêle sa pomme, à moins que je ne confonde avec printemps tardif, ou un autre, car il a toujours fait le même film, Ozu. Je me souviens aussi de ma première rencontre avec Mariko Okada, dans ce film, un petit rayon de soleil. Les deux images se mêlent, le sacrifice ordinaire de Chishu Ryu, la joie de vivre de la pimpante Mariko, qui joue le rôle de la bonne copine un peu espiègle. Dès que l'ai vue, j'ai eu envie de l'embrasser dans le cou, comme ça, une pulsion, j'ai aimé ses regards, sa bouche, ses joues, mais plus encore son cou. Ah... son cou... Comme elle devait sentir bon, Mariko... Puis je l'ai retrouvée dans Nuages flottants, très beau film de Naruse, où elle a un rôle plus franchement sensuel, ce qui n'est pas étonnant. Dernièrement, je l'ai revue dans la source thermale d'Akitsu, de Kiju Yoshida, qui devint son mari, le veinard. Dès son premier film, il avait voulu la faire jouer, il devait déjà en être amoureux, quelque part, mais la divine n'était pas disponible et il dut attendre un peu. Enfin, il y eut ce film, son premier avec Yoshida, qui est peut-être son plus beau, selon moi, mes critères étant émotionnels, les frissons qui m'ont parcouru, les larmes qui on coulé sur mes joues. Il faut dire aussi que c'est Mariko Okada qui a amené l'idée du film et qui l'a même produit, ayant toujours voulu jouer ce rôle, tiré d'un roman qui l'avait bouleversée et que c'est elle qui a choisi Yoshida, et non l'inverse, pour son centième film il me semble, se souvenant d'un script qu'un jeune metteur en scène lui avait envoyé, quelques années auparavant. C'est peut-être tout autant un film de Mariko Okada que de Kiju Yoshida. A la fin, phénomène étrange, je me suis exclamé, en moi-même : "Je suis Mariko Okada!" Oui, inquiétant... Risible? Peut-être aussi... Bref... Je la revois ôter ses socques et se mettre à courir dans la neige en tenant le bas de son kimono... Je la revois sous les cerisiers en fleur... Elle allume une cigarette... Elle marche à petits pas... Elle étreint le tronc d'un arbre... Elle regarde un train qui s'en va... Elle se retrouve souvent seule, comme Chishu Ryu à la fin du dernier film d'Ozu, comme moi... Après, je l'ai vue dans tous les films de Yoshida que j'ai pu voir, car elle est devenue son égérie... Mais ce n'était plus pareil... Le petit rayon de soleil était plutôt maintenant petit rayon de lune... une sorte de gravité qui plus jamais ne l'a quittée... une tristesse vague, lancinante... L'amour?

dimanche 23 novembre 2008

J'ai relu pleure, Géronimo, de Forrest Carter. Ça m'a donné envie de revoir des westerns de John Ford, notamment Fort Apache. L'acteur ou plutôt le figurant qui joue Géronimo ressemble vraiment à Géronimo. Puis les apaches disparaissent dans la brume. J'ai envie de relire, en ce moment, et de revoir des films aussi. A une époque, je trouvais que c'était une perte de temps, de relire des livres, ou revoir des films. Il fallait que je découvre sans arrêt des choses nouvelles. J'ai beaucoup lu. Et je dois avoir un millier de dvd. C'est envahissant. J'en reviens toujours à John Ford, à Ozu, Douglas Sirk, Mizoguchi, Murnau. De ce dernier, j'ai vu pour la première fois City Girl, la semaine dernière, à la télé. Il y a une scène très belle, quand il revient au bercail avec sa jeune épouse, ils courent dans un champ, se roulent dans l'herbe, c'est beau, un très long travelling comme en a fait Mizoguchi, bien des années plus tard il me semble. Bien sûr il y a l'aurore, que je ne me lasse pas de revoir. Quels sont les films vraiment marquants de ces quarante dernières années? Y'en a-t-il eu un seul aussi beau que l'aurore ou que la vie d'O-haru femme galante? Après, à tête reposée, évidemment, putain ouais apocalypse now c'était vachement bien et puis j'ai revu Paris Texas la semaine dernière et j'ai pleuré, et tant d'autres... C'est quand même bien, le cinéma, merde... Je suis projectionniste, mais je vais de moins en moins au cinéma, je préfère être devant mon écran full hd, vautré dans mon canapé ikéa, ma théière à portée de main, ma minette ronronnant sur ma poitrine, mes étagères pleines de tous les films que j'ai aimés. Quand je vais dans une salle, le moindre défaut technique peut me gâcher un film. Ce n'est pas net, c'est mal cadré, la fenêtre est mal taillée, le film est rayé, on voit les repères de montage, le xénon pompe, le srd décroche, il y a un bruit de masse dans les enceintes, sans parler des bruits de mastication, du type qui te met ses genoux dans le dos, des écrans de téléphones portables qui s'allument, et caetera. Et puis il n'y a pas beaucoup de films récents que j'ai envie de voir. J'en vois des bouts, quand je suis au boulot, ça me suffit. J'ai vu des bouts de tous les navets sortis ces dernières années. Les bronzés 3? Oui oui... je connais bien... The dark knight?... Oui oui... aussi... Oui, j'exagère, il n'y a pas que ça, je suis de mauvaise foi, j'ai toujours été de mauvaise foi... je suis comme ça...