Tu croyais peut-être que je ne reviendrais plus? Que c'était fini?... Mais je reviens toujours. Fluctuant comme la mer, je vais et viens sans cesse... Et rien jamais n'est fini. Comment ce qui n'a jamais vraiment commencé pourrait alors finir?... Il est vrai cependant que je ne suis plus tout à fait le même homme... Je suis retourné voir ma mère. Ravie de me voir plus fumant du tout mais vapotant abondamment comme la machine à Papin. J'ai troqué mon paquet de tabac contre toutes sortes de fioles nicotinées, bien plus drogué qu'avant, flairant en permanence mes drogues sur mon embout, mes doigts. Ma mère m'a alors accueilli tel le fils prodigue revenu de 35 ans de tabagie et me voilà envoyant d'énormes nuages de vapeurs de havane dans la cuisine, dans le salon, moi qui jadis avais à peine le droit de fumeroller coupablement mon tabac de pauvre, été comme hiver sur le balcon. On va rendre visite à ma sœur. Me voilà vautré sur son canapé, complètement dans les vapes à m'envoyer voluptueusement ma nicotine. Comme c'est bon... Il m'aura fallu un peu plus de deux semaines pour décréter définitivement la vapeur supérieure à la fumée... Encore plus drogué qu'avant... Mais femme actuelle dit que c'est bien... Parfois stupéfait, voire bouleversé, j'ai retrouvé ce que je ne soupçonnais pas avoir perdu : goût, odorat, souffle, sommeil... À un moment, sur le canapé, ma sœur pose longuement sa main sur la mienne. Je la regarde. Elle a vieilli, sa main. La mienne aussi. On a vieilli... Le lendemain, dans la cave de ma mère, je trouve une vieille boîte de diapos : Été 69. C'était donc il y a 45 ans... 45 ans... Je ne les connaissais pas, ces photos... Ça m'émeut... Entre ma mère et ma sœur... Cet instant a eu lieu...
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jeudi 24 avril 2014
lundi 9 septembre 2013
Tords-toi, tu seras redressé, disait Lao Tseu. Parce qu'on est tout tordu, à la base. Pareil pour le monde. Tout tordu, quand on le croit bien droit. Inversement, on peut croire tordu ce qui est vraiment droit. Je me ressasse cette formule depuis au moins vingt ans. Céline l'avait bien compris, ne suivait en fin de compte que le précepte du Vieux. On en parlait, l'autre jour, avec le Singe. (On ne peut pas s'en empêcher, au bout d'un moment, il faut qu'on en parle, du Ferdinand, qu'on y revienne, il en connaît un rayon, lui, le Singe, et quelle passion...) Mais être redressé, quand on est tordu à ce point... Ça l'a tué. Là on est bien d'accord. Ce n'est pas la Guerre, ce n'est pas l'exil et la prison non plus qui l'ont usé et finalement tué, c'est les points de suspension... La moindre virgule me passionne, écrivait-il dans une lettre, en bricolant Mort à Crédit. Il avait la passion, la maladie de la ponctuation et finalement du Silence, qu'il ne trouvait jamais, des trous, des trous de la dentelle à sa maman. Le petit garçon à son papa et à sa maman. Une merveille, le petit Louis, vraiment, élevé dans le coton... Vous allez voir!... Il fallait qu'il en soit digne, de son statut de merveille... Le Singe me dit qu'il se passe quelque chose de terrible, en plein milieu de Mort à Crédit. C'est là que son style devient vraiment haletant, que les trois petits points se mettent à strier l'air comme des balles... Ça coïncide avec la mort réelle de son père... Il se met alors à prendre une voix de tout petit garçon, me dit le Singe, il est perdu... (Perds-toi, tu seras retrouvé...) Le Singe aussi, il est tordu et pareil quand je le vois je me dis qu'il pourrait se tuer à se tordre de la sorte pour être redressé. Vous le verriez marcher... Il est en guerre. Bien amoché déjà. Vengeance est inscrit sur son blason. Il finit toujours par me faire rire. Il pourrait en prendre ombrage, qu'un benêt inculte tel que moi se poire ainsi. Du rire de l'ignorant, peut-être bien, de l'imbécile qui a si peu à dire. (Le sourire ne fait pas tout, pouvait-on déjà lire sur mes bulletins scolaires.) Mais il a une bonne nature. La joie qui émane de lui est proportionnelle à son courroux. Il vit dangereusement, quand même. À la guerre on y laisse forcément quelques plumes, quand ce n'est pas la peau. Moi j'ai vu ce que ça donnait, de m'y plonger vraiment, de frôler même l'asile en rigolant : rien de bon. Mais je suis d'une nature peut-être plus fragile. Je me dis maintenant que c'était juste peut-être pour être à la hauteur de mon statut de merveille... (Vous allez voir!...) Conneries... Et quand mon père est mort, n'est-ce pas, pour de vrai... Tout ça est d'une banalité affreusement pathétique... On devait aller jouer aux boules, avec le Singe, ça me semblait être un projet autrement plus essentiel que partir à la guerre ou marteler furieusement nos carcasses toutes pourries... C'est alors que je me suis dit : Pose tes lunettes, tu y verras plus clair...
jeudi 29 août 2013
Ma mère a un gros bubon dans le cou. Gros comme une pièce d'un centime. Protubérant, gras, suintant un peu. Un peu comme un téton. Elle m'attire à elle et voudrait que je m'y frotte. Mais je ne me laisse pas faire. Je la vois bien venir : m'y frotter... et ce sera bientôt à pleine bouche que je pomperai avidement son ignoble machin... Mais c'est dégoûtant, tu devrais aller voir un médecin... je lui dis, la repoussant, écœuré. Toujours agrippée à moi, elle m'hurle : Mais c'est de l'or!... Heureusement, je parviens à me libérer tout à fait des serres de ma mère. Lui reconseille d'aller voir un médecin. De l'or!... De l'or!... elle continue d'hurler, vraiment effrayante. Du pus, oui... je me dis, mais ne lui dis surtout pas, qu'elle ne sache pas l'ampleur de mon dégoût, je ne voudrais pas non plus lui faire trop de peine — je la sais tellement généreuse, nourricière... Du pus, de l'or, c'est peut-être bien la même chose, c'est jaune, elle a donc peut-être bien raison, je finis par me dire, mais qu'elle ne compte pas sur moi pour venir la téter, m'accrochant à son cou pourrissant tel un vampire assoiffé de pus et non de sang. Qu'est-ce que j'en ai à faire, moi, de l'or... Il faut faire soigner ça, m'man, tu vas quand même pas garder ce truc... Elle rigole, me dit qu'elle se soigne au café, qu'elle en boit des pleines cafetières, qu'elle est même devenue caféinomane... Ma mère qui ne boit jamais de café, ou alors largement coupé avec de l'eau, ça m'inquiète... Elle est complètement hystérique... Et ce bubon est vraiment pas joli, semble même toujours croître, plutôt une pièce d'un euro maintenant... Survient ma sœur, complètement hystérique elle aussi, ne pouvant plus s'arrêter de rigoler et de bondir dans tous les sens, talonnée par je suppose son nouveau compagnon, un grand échalas chauve, ravi, aux airs d'idiot du village... Une maison de fous, je me dis en me dirigeant vers l'évier de la cuisine. Au dessus duquel je me racle la gorge : en sort de la cendre... To smoke... or not to smoke... me vient à l'esprit, me réveillant un peu pâteux, mais reposé... Plus tard, en fin de matinée, je me retrouve au pôle emploi. On m'y apprend que je ne suis plus chômeur de longue durée, mais de très longue durée, une toute nouvelle catégorie qui existe depuis ce printemps et que j'aurai ainsi droit à un accompagnement renforcé. Même si en ce moment je travaille dans un cinéma? (Oui.) Je souris à la conseillère un peu revêche, à lunettes à grosses montures en plastique, la quarantaine, beige. Et puis ensuite, ce sera chômeur de très très longue durée? je lui demande, mais ça ne la fait pas sourire du tout. On va vous orienter prochainement sur des secteurs porteurs, elle m'annonce, très sérieusement. Porteurs de quoi? je m'enquis, le sourcil soudain grave quand juste avant il était plutôt circonflexe, même si je connais bien la réponse, que je garde pour moi : de toutes sortes de tracasseries et même des pires misères. Ça ne l'amuse pas. Comme c'est encore une nouvelle conseillère, qui m'annonce aussi que la prochaine fois c'en sera encore une autre, je lui ressers mon habituel baratin, concluant comme toujours sur mon absence totale d'ambition, mon peu d'entrain. Ce que je veux?... Mais être tranquille, madame... Bon, me voilà maintenant enchaîné à la photocopieuse, à constituer l'énième dossier. Vous voulez que je vous fournisse des papiers alors que vous
avez déjà dans votre ordinateur les mêmes informations mais sous une autre forme? Oui, elle me fait, c'est comme ça. Bien,
ça m'occupera un moment, je conclus, sans la moindre ironie, ni le moindre agacement, radieux, qu'elle comprenne bien ma position. Une heure trente grosso modo, pas moins de 300 photocopies, une par une, patiemment, méticuleusement, industrieusement, et avec le sourire, j'entends encore le bruit... Enfin dehors, je m'arrête sur le chemin du retour Place Carnot à une terrasse de café, plus pour goûter le doux soleil qu'autre chose. Enfin, je soupire. J'ai mes lunettes de soleil sur mon nez. Le soleil me chauffe agréablement les os. Un petit nuage paresseux débouche d'un toit et s'avance, sans hâte, tranquille, dans le ciel tout bleu : le salue d'un plissement d'yeux. On m'amène mon café verre d'eau. J'ai posé un livre sur la table mais je ne l'ouvre pas. Je regarde autour de moi. Bientôt, une abeille se retrouve à zzzzzzayer autour de mon café. Lui abandonne la soucoupe avec le reste de ma dosette de sucre que je saupoudre dessus. L'observe fasciné s'affairer. De très près. Longtemps. Me revient Schopenhauer, que j'ai un peu lu dans ma jeunesse, la Volonté qui anime l'abeille affairée, inlassablement. Mais aussi les personnes autour de moi. Qui anime tout être, toute chose peut-être aussi. Le petit nuage paresseux alors aussi. Un lycéen attablé avec une jolie fille pourvue de jolis pieds me demande l'heure. Presqu'une heure vingt. La serveuse, mais peut-être la patronne car les autres sont en noir, la cinquantaine, souriante, toute bronzée, jolie robe imprimée, butine de table en table, vieille abeille déjà... La Volonté qui nous gouverne. Même moi, qui en suis tant dépourvu. La volonté de ne pas en avoir procède de la même Volonté. On n'y coupe pas. Dans tous les cas, futur cadavre, on est fichu. Je repense à l'abeille, qui fait son miel, son or. Je repense à ma mère, dans mon rêve, son bubon purulent dans le cou : Mais c'est de l'or!... Me revient alors Lao Tseu : Pourquoi si singulier?... Je sais téter ma mère...
dimanche 8 avril 2012
Après l'extraordinaire les diamants de la nuit (démanty noci, 1964), j'ai évidemment eu envie d'en voir d'autres du mystérieux Jan Němec, cinéaste rare aux œuvres rares souvent brèves, rapides, denses, rythmiques, oniriques, sombres et soudain étincelantes et me suis procuré la fête et les invités, 1966 (je nais). Ce n'est pas seulement une satire du communisme, du totalitarisme, tout comme les diamants de la nuit ne parlait pas seulement d'eau low-cost. Cette époque est déjà loin. Tandis que le film est toujours là, hors du temps. Finalement, rien n'a changé, à part peut-être le décor, les costumes. Le Style ne vieillit pas. Il ne se conformait pas à une mode. L'air qu'on y respire n'est pas celui du temps jadis, derrière le rideau de fer. C'est son air à lui, de son temps à lui hors du temps. Derrière le rideau de fer. Il est toujours là, le rideau de fer. Il sera toujours là. Il y aura toujours aussi des chasseurs et des gibiers, c'est ainsi. Il n'y a pas grand chose à en dire, tellement tout est évident, dans la sinuosité, le malaise. Il n'y a qu'à respirer cet air hors du temps... La nuit suivante, j'ai fait un rêve. J'étais invité, dans une fête... Elle aussi, elle était invitée, je la sentais, la savais là, elle qui avait disparu depuis si longtemps, une éternité, y compris de mes rêves... Mais je ne voulais pas la voir. Tout ce temps j'avais tellement désiré la revoir, la cherchant dans mes rêves et maintenant qu'elle était enfin là, je ne voulais plus... Cette fête était un peu un traquenard. Tous les invités semblaient à leur place, formaient un genre de communauté joyeuse de gens à l'aise en bonne société, élégants, légers, ayant réussi leur vie, comme on dit, ce pour quoi ils étaient programmés... Moi, j'étais l'ami de la coiffeuse, c'est tout... Alors, je suis allé en bout de table et ai pris la parole, m'adressant à la fois aux invités et à elle que je savais là, toute proche, qu'à tendre le bras ou tourner la tête à peine, avec son mari : "Je n'ai rien à faire ici, c'est juste à cause de ma coiffeuse que je suis venu, pour lui faire plaisir. Je vais vous laisser entre vous. Et toi, je ne vais même pas te regarder. Juste quelques mots pour te dire que tu n'auras pas un regard de moi. Ce n'est pas du mépris. C'est juste que je ne supporterais pas, de te voir, ici, parmi les invités, dans ton monde, tellement dans ton monde, épanouie, souriante et même rayonnante. Je te félicite pour ta réussite et ton bonheur qui doivent même j'en suis sûr se lire sur ton visage, même si je ne les envie pas du tout car je crois que ce n'est tout simplement pas ma voie et maintenant je m'en vais..." Alors je suis parti, accompagné de quelques ricanements... C'est qui, ce fou?... Après, marchant seul dans la nuit au bord d'un canal à l'eau noire ridée d'éclats de lune, j'ai parfois un peu regretté, de ne pas l'avoir regardée, alors qu'elle était si proche... Puis je n'ai plus regretté... J'aurais souffert, bien trop souffert, et je ne veux plus souffrir... J'ai eu l'impression aussi qu'elle me suivait... Au début, inquiet, ému, je me suis arrêté et retourné plusieurs fois... Puis je ne me suis plus retourné... La fête, ce n'était pas pour moi... J'ai repensé alors à ces mots étranges de Lao Tseu : "Chacun s'échauffe et se dilate... Comme s'il festoyait au Sacrifice du Bœuf..."... Me suis mis bientôt à siffloter mon air, poursuivant mon chemin solitaire...



