On t'annonce que tu as un cancer, que tu en as maxi pour six mois. Ce que je me dis, en ce moment... Six mois, c'est bien... Ça me prend, de temps en temps, comme si je me préparais, je crois même que ça me prend depuis tout gamin que je sais qu'on finit tous un jour ou un autre par caner pour de bon, basculer entièrement dans la Nuit. Y penser sérieusement, méthodiquement, désangoisse, dans mon cas, je dirais même plutôt que ça prévient l'angoisse, car ça ne me prend pas quand je broie du noir ou me sens drôle, inquiet, m'extrapolant au moindre pincement toutes les tumeurs, poumon, colon, anus, estomac, mâchoire, langue, nez, œil, os, sang, doigt, téton, peau, couille, oreille, gland, cervelle et tant d'autres, mais plutôt quand je suis bien tranquille, je rêvasse, je me projette, après je me sens encore plus tranquille, comme si j'avais réglé une affaire de la plus cruciale importance. Ça finira bien par arriver, tôt ou tard. Ça me pend même au nez, avec mes chromosomes... Il est bizarre, ce grain de beauté, là... Non?... Allez, une cigarette, histoire d'embrouillarder un peu la peur, la désorienter et même qu'elle se paume, colin-maillard, rate une marche et tombe dans le canal... A la baille! Ouste! Rien à foutre, du cancer!... Le temps alors doit prendre une tout autre importance. Moi je m'imagine bien, après le coup de massue de l'annonce quand même qui m'estourbira comme tout le monde, la pilule avalée plus ou moins de travers, plutôt con, à mettre de l'ordre dans mes affaires, dans un premier temps, même si je n'en ai pas beaucoup des affaires, mais quand même, on ne se rend pas compte tout ce qu'on a ramassé, empilé, conservé, tout liquider alors le matériel, le pesant, pas laisser toute mes merdes en héritage à déblayer avec gants en caoutchouc et masque à oxygène. Comme en pique-nique, pas question de laisser toutes ses merdes, que tout soit bien net une fois disparu, comme si personne n'était venu. Pas laisser de traces... Alors moi je viderais tout l'appartement, donnerais tout à qui voudrait bien et tout le reste à la benne, hop! rendrais les clés, puis à l'hôtel, de ci, de là, deux trois nippes dans un sac, léger, un livre ou deux, mes taoïstes peut-être, ma clarinette pour me donner un peu d'épaisseur, façon David Carradine dans kung fu, comme en vacances, les dernières, jusqu'au bout. Moi on ne me retrouvera pas tout pourri, grouillant, irrespirable six mois après dans mon gourbi, sauf imprévu évidemment, genre infarctus ou anévrisme. L'avantage du cancer, c'est qu'en général vous êtes prévenu. Il s'annonce, le cancer, souvent même longtemps à l'avance, il est poli voire même protocolaire. Même foudroyant, il vous laisse au moins quelques mois... Semaines?... Ça laisse au moins le temps pour ranger et pour vider les lieux. A l'hôtel, ils changent les draps tous les jours. J'imagine qu'il doit y en avoir plein, des mourants, dans les hôtels, qui ont fait tout comme moi je ferai, c'est simple, on les emmène dans le drap quand ils sont raides, tout froids, parfois même encore tièdes tout juste trépassés, on en met d'autres pour le suivant. Et si ça fait trop mal, à un moment, ce cancer, j'irai me finir avec ce que j'aurai trouvé de mieux pour me finir, genre overdose d'héroïne, mais peut-être bien mieux, sur une plage par exemple, avec le bruit des vagues. Je me serai renseigné bien avant. Je suis prévoyant. Ce qu'il y a de mieux. J'ai vu mon père cancéreux terminal sans le savoir même s'il devait bien se douter, poumons et cerveau, traité au doliprane, les yeux tout brouillés qui clignotaient tellement il avait mal mais il ne l'aurait jamais dit, il endurait, stoïque dans son genre, sourire idiot virant grimace, devait à certains moments voir double ou même triple ou même cent comme les mouches... Moi, ce ne sera pas la même chanson. Alors j'irai me promener, avec mon sac, là où mes pieds me mèneront, jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus. Moi qui ne suis pas du tout attiré par les drogues, je crois bien qu'alors elles me tenteront beaucoup, ne serait-ce que pour ne pas avoir trop mal. Je ne veux pas avoir mal. C'est simple. Juste ça. Mourir, passe encore, mais agoniser en me tordant de douleur avec des râles affreux ou faire des bruits d'évier comme mon père, certainement pas. Peut-être que j'aurai envie de retourner à certains endroits où je fus heureux ou malheureux voire les deux. Mais peut-être pas. Là ou ailleurs, finalement... Regarder le soleil se lever. Regarder le soleil se coucher. Écouter les bruits. Sentir ce qu'il y a à sentir. Point... Et puis, quand on regarde bien, et même au microscope, un cancer, ce n'est pas si moche... Psychédélique, là, un peu... non?... Et puis de la musique... Coltrane... Les berceuses si douces des îles Salomon... Deux trois choses comme ça qui me touchent, qui m'emmènent... Je voudrai réaliser quelque chose d'extraordinaire à quoi j'aurai rêvé toute ma vie?... Pas même... Des choses simples... Boire un café... Fumer une cigarette... Caresser un chat... Sourire à une inconnue... Voire les 4 en même temps... Rêver, aussi, comme j'aurai rêvé toute ma vie, car je suis un rêveur, c'est ainsi, et un rêveur ça rêve... Les quelques rares grands rêves que j'ai réalisés, grands à mes yeux mais si minuscules à d'autres, pour pas quand même mourir trop couillon, même si on meurt toujours très couillon, génie ou abruti c'est idem, ne m'ont apporté qu'amertume de toutes façons, même si pas que, il faut être honnête, je ne regrette alors rien, pas même l'amertume... Revoir des personnes qui auront compté pour leur faire mes adieux?... Bien trop mélodramatique... Ils ne me reconnaîtraient d'ailleurs peut-être pas, j'aurais bien l'air idiot encore une fois, ça en deviendrait même comique... Je crois que d'instinct, comme les éléphants, lentement et je crois gracieusement, je parle pour les éléphants, j'irai plutôt me trouver un cimetière à mon goût...
Affichage des articles dont le libellé est clarinette. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est clarinette. Afficher tous les articles
jeudi 19 avril 2012
mercredi 7 mars 2012
The lady vanishes. Peut-être que ce n'est qu'un rêve. Dans un train. Ou alors même le train fait partie du rêve, le train est même le rêve et on est dans le rêve. Elle ferme les yeux. Quand elle les rouvre, tout a changé : Miss Froy a disparu. On veut maintenant lui faire croire qu'elle n'était que dans sa tête. Une hallucination. (Souvent, dans les rêves, je ferme les yeux, et alors je me réveille. C'est d'ailleurs un truc, pour moi, pour m'enfuir de rêves désagréables. Quand je sens que ça dégénère, je ferme les yeux très fort. Ou alors je passe à un autre rêve, si je les ferme moins fort, comme on change de diapo. Fermer les yeux revient à ouvrir les yeux.) Une nonne en talons hauts. C'est le genre de détail qui peut marquer, dans certains rêves, provoquer un rebondissement. Ça attire l'attention, soudain, ça focalise même toute l'attention et on glisse alors dans une autre réalité. Dans ce cas, association de contraires : la sainte et la putain. Ça donne le ton. Puis l'illusionniste italien, dont le spectacle s'intitule une femme disparaît... Peut-être que ce n'est qu'un rêve, me dis-je, un rêve de fille à la croisée des chemins, voyant Miss Froy s'enfuir par la fenêtre du train et s'égailler dans la nature hostile. On imagine que cette vieille dame gentille et peu sportive va rejoindre la frontière nazie toute barbelée on suppose avec des gardes armés jusqu'aux dents qui l'attendent fermement avec ordre de tirer à vue. Elle va tranquillement traverser, avec son petit chapeau, en faisant un grand sourire, tiendra peut-être même dans sa main un petit bouquet de fleurs des champs qu'elle aura cueillies en chemin. Puis, comme par enchantement, elle se retrouve en Angleterre à jouer du piano. Une rengaine, le genre d'air entêtant qu'on sifflote, qu'on oublie et qui revient, un genre de sérénade autrefois donnée sous la fenêtre, où le guitariste a fini étranglé. Est-ce un hasard si le d'abord détesté bientôt amoureux de la belle endormie est lui-même musicien? Et si c'était codé? Et si tout était codé? Il faut déjà connaître la musique... Elle, elle ne la connaît pas, la musique. Elle est dans le train. Elle rêve. Dans son rêve, elle va réaliser qu'elle est amoureuse, c'est tout, d'un type qu'elle tenait pour le dernier des goujats. Miss Froy, en fait, c'est Lui. La femme qui disparaît, c'est l'homme qui apparaît. C'est un transfert. Parce qu'elle a peur de son désir, elle transforme le jeune homme insolent en son antithèse : la vieille dame gentille, vraiment inoffensive, adorable, ignorant que, comme dans le conte, le loup se cache dans la grand-mère, comme la putain se cachait dans la sainte et aussi la sainte dans la putain. A la fin, Miss Froy leur tend, extatique, une main à chacun. C'est le trait d'union. On ne voit pas les mains se toucher mais on peut imaginer qu'alors Miss Froy va disparaître, cette fois pour de bon, au contact, et que les sens vont enfin s'embraser. Car elle n'est plus seulement Lui, mais Elle et Lui. On sent l'urgence, la pulsion, soudain, quand tout était si feutré, ce n'est plus la même Miss Froy, il y a un genre de lueur folle dans ses yeux, un si débordant enthousiasme, une flamme. Fusion annoncée. Explosion imminente. C'est souvent à ce moment-là, à un cheveu de la révélation, du contact, qu'on se réveille. The end... Si le film continuait, elle se réveillerait alors, la belle au train dormant, dans le train évidemment, avec un grand sourire bienheureux en même temps que bientôt une légère frustration. Tout s'étiolerait bien vite. Elle aurait quand même à un moment un genre d'impulsion, étincelle fugace de pur désir, aller retrouver le type insolent qui voyage en 3ème classe, avec sa clarinette insupportable... Puis, la réalité continuant de progresser telle la nappe de pétrole vers la plage immaculée avec pour seule mission de tout recouvrir... elle se souviendrait qu'elle va bientôt se marier, avec un très bon parti qui plus est... Elle aurait peut-être même bientôt un petit rire cruel en pensant au musicien qu'elle méprise, et peut-être aussi qu'elle déteste la musique, n'y entendant que du bruit lui donnant des migraines... Peut-être même que c'est elle, en pensées, qui a étranglé le guitariste, qui lui tapait sur les nerfs, parce qu'il lui rappelait, par sa sérénade, qu'elle allait épouser un homme qu'elle n'aimait pas... La musique dit des choses que la raison ignore et même parfois veut ignorer... Pas ce type, quand même... En même temps, elle serait troublée, se sentirait aussi quelque part un peu laide en riant de la sorte... Mais la raison l'emporterait... Et elle passerait le restant de sa vie à faire semblant de vivre, à s'emmerder terriblement sous son masque de femme épanouie qui finirait par craqueler... Parfois, elle se mettrait à chantonner vaguement un air, ne sachant plus trop d'où il vient, qui la rendrait d'abord heureuse, puis infiniment mélancolique...
vendredi 26 novembre 2010
C'est à croire parfois qu'il n'y a plus rien à espérer, de rien. On a tout vu, tout entendu, tout vécu. Ou alors rien. Les rêves ne surprennent plus, comme si on les avait rêvés déjà mille fois, tout comme les jours qui sont toujours les mêmes, tout comme les nuits, toujours ce même coup d'œil par la fenêtre avant d'aller se coucher, pour voir où est la lune, comme un réflexe, en se brossant les dents. Car on se brosse les dents, avant d'aller se coucher. la vie est faite de petites choses qui se succèdent. Il y a un ordre. On ne se torche pas le cul avant d'avoir chié. Ce genre de chose. On est esclave de cet ordre. On est là, c'est tout. Il n'y a rien de glorieux. Quand on se regarde dans le miroir, on se trouve une figure triste, encore plus quand on esquisse un sourire. Le temps a passé. Il n'y a pas si longtemps, on était encore un enfant, on jouait dans la cour, les rêves étaient encore neufs, le merveilleux, courir était une joie dans l'espace des possibles, l'air vibrait des rumeurs infinies de l'instant. Maintenant, on est presque un vieillard. Déjà. Que s'est-il passé entre temps? Ne restent que des mondes perdus dans la brume. Pas toujours beaux. Et ceux qui sont beaux, si rares, il ne faut plus trop les évoquer, car c'est tellement douloureux de les savoir disparus. On a mal aux dents. Elles sont un peu branlantes. On a un creux dans le ventre, un vide, même après avoir mangé. La peau flasque. Et depuis quand porte-t-on cette moustache? Existerait-on encore sans cette moustache? Non, l'aube ne sera pas radieuse... Les lendemains ne chanteront pas... Mais prendre quand même tout ça, là, maintenant, ce fardeau de néant et le laisser s'échapper dans un souffle... Il n'y a plus que le son, avec cet énorme vibrato, cette tendresse infinie... Le son, c'est tout... Tout est dans le son... Il fait comme des volutes... Et le son console, le son emporte loin de tout ça, d'un coup il s'élève et ça nous serre la gorge on ne sait pas trop pourquoi... Ça s'adresse à une part de nous-mêmes que l'on ne contrôle pas, que l'on ne connaît pas... On se sent autre, plus léger, peut-être seulement enfin soi-même... Quand ça s'arrête, le silence, pour un temps, n'est plus le même...jeudi 14 janvier 2010
jeudi 27 novembre 2008
Lester Young sera toujours dans mon cœur. Il m'arrive encore de siffloter Stardust, du début à la fin, 3'32'', la version de 1959, que j'avais apprise par cœur sur mon vieux saxophone, note après note et qui est restée gravée là, qui fait maintenant partie de moi. J'ai mis du temps, à vraiment aimer Lester Young, à vraiment l'entendre. Je ne le trouvais peut-être pas assez brillant, pas assez spectaculaire. Il ne crie pas, ne parle jamais pour ne rien dire, il murmure, le plus souvent, n'a pas peur du silence, il faut tendre l'oreille. Au début, je l'écoutais surtout quand il jouait avec Billie Holiday, il n'existait d'ailleurs pour moi que dans son ombre. Puis je me suis mis à l'entendre et jamais peut-être un musicien ne m'a touché autant. Les personnes qu'il appréciait, hommes ou femmes, il les appelait Lady. C'était la distinction suprême, Lady. Il n'attaquait pas les notes comme la plupart des autres saxophonistes. D'ailleurs, il ne les attaquait pas vraiment, les notes, il les libérait, plutôt. Il était tout autant habité à la clarinette et c'est bien dommage qu'il n'ait pas enregistré plus avec cet instrument, dont il est l'une des plus belles voix, sinon la plus belle. (Je pense aussi à Pee Wee Russell, à Jimmy Giuffre...) Je n'ai jamais entendu une seule note gratuite de Lester Young... Chacune était vivante... Même ses couacs étaient essentiels, poétiques... Charlie Parker, Lady Bird, dont je suis un fan absolu, s'est parfois singé, il faut être juste... John Coltrane, mon idole, s'est parfois perdu dans ses propres méandres... C'est aussi ce qui faisait leur splendeur... Ces deux-là étaient des extrémistes, des dangereux pyromanes, des aspirants icares. Pas Lester Young, peut-être déjà consumé, qui n'était que lui-même. Finalement, souffler dans son saxophone (Lady Violet) ce n'était pas plus important que fumer une cigarette, c'était même pareil, finalement, fumer une cigarette et souffler dans son saxophone, hautement spirituel. Parfois même, une cigarette, en se consumant, fait plus de bruit. C'est également ma philosophie, à moi qui ne suis hélas pas musicien, quand il me prend l'envie de souffler dans ma clarinette. Au moins, mes voisins ne se mettent pas à hurler à la fenêtre, quand je joue à deux heures du matin. D'ailleurs, parfois, après avoir longuement, pensivement mâchouillé mon anche parfois un peu dentelée, amoureusement caressé l'ébène de ma vieille et noble clarinette fêlée du bocal que j'ai moi-même restauré à la pâte à bois, promené mes doigts sur les élégantes, sensuelles mécaniques, je repose Lady Clarinette sur mes genoux, car la lune vient d'apparaître au coin de ma fenêtre, j'ai déjà eu mon moment de pure émotion musicale, j'estime même que pour une fois j'ai magnifiquement joué. Tant pis s'il n'y avait personne pour entendre.
