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mardi 6 janvier 2015

À peine apparu, il est déjà temps de disparaître. Tu vois? Ce matin, j'ai remarqué qu'il me manquait une partie du visage. Je n'en ai pas été ému beaucoup. Il faut dire que je m'y attendais quand même un peu. Comme si c'était programmé. (Mais oui, c'est certain, c'est programmé.) Je savais. Il n'y a même que ça que je sais : Tout ce qui apparaît est destiné à disparaître. Et donc moi aussi, qui suis apparu, je vais disparaître. Ça commence par des petites choses. Dans la nuit, vous perdez quelques dents. Le matin, il vous manque aussi un œil et vous remarquez même que toute une partie de votre visage s'est effacée et votre petit doigt vous dit alors que ça ne va pas s'arrêter là, que cette espèce de gangrène va continuer de s'étendre et même jusqu'à complète dissolution du sujet. Le sujet, c'est à dire moi. En attendant, je suis encore un peu là. Mais à peine. Si peu. De moins en moins on dirait. J'ai pu à une époque me révolter, refuser cette inéluctable perte, gesticulant et bataillant pour rattraper au vol tous mes morceaux, pour me les recoller dessus, devenant bientôt ce grotesque patchwork de souvenirs, d'émotions perdues, d'images recomposées, de personnages eux-mêmes gauchis... Mais rien n'est vrai... Rien non plus n'est faux... Jusqu'au jour où une certaine lassitude vous prend et vous cessez de courir après vos morceaux qui s'en vont... Qu'ils s'en aillent... Que tout disparaisse... Que moi-même je disparaisse... Quelle importance... Je n'ai pas le souci de l'héritage, de ce que je laisserai de moi... Ou plutôt je ne l'ai plus... Car j'ai dû l'avoir, à une époque, organisant mentalement mon œuvre forcément posthume, n'y voyant bientôt qu'un immense et illisible foutoir... Il aurait fallu que je reprenne tout, que je corrige tout, et pendant ce temps le foutoir grossissait... grossissait... de plus en plus indigeste, ingérable, décourageant... Il n'y a rien à sauver...

lundi 5 janvier 2015

Hyde n'est jamais très loin. Il suffit de montrer un peu les dents. Ce côté carnassier, cruel, de l'homme. Le visage, tout autour de la mâchoire, n'est là que pour enjoliver, distraire de l'essentiel, charmer, s'il est charmant, avant dévoration d'une façon ou d'une autre de la proie pantelante. Car il n'y a que les dents. C'est ainsi. Et quand il n'y a plus de dents, il n'y a plus rien que du vide et le visage alors tombe dans ce vide, car le visage n'était là que pour entourer les dents, leur donner un écrin de chair, de cartilages, de nerfs, de peau, de sang, s'était même modelé en fonction des dents car au début étaient les dents, juste les dents et alors sans les dents il s'effondre, le visage, comme une maison aux fondations pourries s'effondre, c'est ainsi... Mords-moi... m'a-t-elle supplié... Mais je n'ai su que la mordiller gentiment et l'image de l'homme viril, vraiment viril, carnassier, dominateur, impitoyable prédateur, s'est alors dissipée... (Puis est venu le mépris...) Ce n'est pas tant que j'avais peur de lui faire mal... C'est plutôt que j'avais peur de laisser mes pauvres dents dans sa chair et de clore ainsi ce grotesque épisode édenté... C'est que j'y tiens, à mes dents, même si elles ne sont pas très bonnes... Si elles étaient bonnes, j'y tiendrais sans doute beaucoup moins, ne craignant jamais de les perdre, sûr de mes dents et là j'aurais mordu, oui, vraiment, et mon visage aurait alors exprimé cette terrifiante férocité... Avec de bonnes dents, c'est certain, j'aurais été un tout autre homme, j'aurais tout dévoré, la fille et même le monde... Avec mes pauvres dents, je me suis replié sur moi-même, j'ai enfoui dans mes plus sombres cavernes mes instincts carnassiers... Ce qui ne veut pas dire que je ne suis pas une bête et même une très sale bête, comme tout le monde... Il suffit de montrer un peu les dents, ça saute aux yeux, non?... Je suis un homme méchant, on me l'a souvent dit... Comme je n'ai pas de bonnes dents, je ne peux pas me permettre de l'être franchement, le suis alors insidieusement...

dimanche 4 janvier 2015

Ma tronche. Il n'y en a que pour ma tronche. Car il n'y a que ça qui m'intéresse vraiment : apparaître. (Je privilégie la pénombre et le noir et blanc, qui estompent les outrages du temps.) Je pose. Je prends un air inspiré, un peu sombre, dédaigneux, façon poète qui aurait cartographié l'Enfer, tirant sur mon Kraken, en face de ma webcam. Parce que je n'ai pas d'autre image. Je suis même en panne d'images. L'air pensif. Émergeant de mes vapeurs. Mais ce n'est qu'une pose. Je suis vide, seulement absorbé à poser et produire mes vapeurs, montrer ce que je veux bien montrer, même si je ne veux rien montrer de particulier. (Mais mon œil me trahit...) Le nombre de fois dans la journée où je m'arrête devant un miroir... Et dans la rue, à inspecter à la moindre surface réfléchissante du coin de l'œil mon profil, ou voir comment est mon cul... (C'est dans la vitrine d'une boutique d'antiquités, rue Auguste Comte, que je me mire le plus souvent le cul.) Mes trajets sont jalonnés de miroirs... Voilà, ma tronche, aujourd'hui... Mais le pire, c'est les dents... Le nombre de fois dans la journée où je me regarde les dents... Si j'étais vraiment honnête et voulais vraiment donner une image honnête de moi, je montrerais mes dents... Mes pauvres dents... À chaque instant, je suis conscient de mes dents, de ma lente et pénible décrépitude... J'envie ces squelettes qu'on retrouve des siècles voire des millénaires plus tard équipés de toutes leurs dents... Je donne peut-être parfois l'air de penser de nobles pensées, quand en fait je ne pense qu'à mes dents... Et à ma tronche, qui est tout autour de mes dents... Et à ma ligne aussi, comment je me tiens, ma démarche aussi, comment je me meus, ma façon de bondir sur un trottoir ou par dessus une flaque, défiant la gravité d'effleurer le bitume, cet entrechat gracieux, soudain, pour éviter une crotte de chien... Mais surtout mes dents... Rien n'est plus intime, secret, inavouable, terrible, que mes dents... Mon œil ne reflète pas l'état de mon âme, mais celui de mes dents... Dans un rêve, il y a quelques nuits, j'en perdais au moins trois, voire cinq, que je tenais fataliste dans le creux de ma main après les avoir mâchées très longtemps...

jeudi 21 novembre 2013

Tout ce cinéma... Alors qu'au fond, je m'en fous... Car au fond, je me fous de tout... Tout ça, c'est juste que j'ai envie de m'entendre, parfois, et je me parle, alors, à moi, surtout à moi, suis même — sans aucun sérieux rival mort ou vivant — la voix que je préfère entendre, qui me fait le mieux voyager et aussi le mieux rigoler, jusqu'à parfois me saouler, jusqu'à parfois la gueule de bois... J'invite alors un peu les muses, pour voir, pour boire... et même parfois elles viennent, boiteuses, toussantes, louchantes ou borgnes, tordues, déjà saoules, moustachues quand ce n'est pas barbues, pas du tout les gracieuses créatures dont je rêvais, mais tout de même elles viennent... Même si elles ne sont plus ce qu'elles étaient, elles ont gardé un certain charme, quand on sait apprécier les beautés périmées... Parce que ça vieillit, les muses, aussi... Ce n'est pas sérieux, allons... pas plus que la vie... pas moins non plus... je l'ai toujours su... dit... On a bien essayé de me faire croire que c'était sérieux, tout ça, la vie, l'amour, la mort, le travail, la famille, la patrie, la littérature, l'art, la philosophie, le foot, l'Histoire de France, la pédicure, le prix des choses et aussi le prix des gens, Dieu, tout ce qu'on voudra... Et pourquoi pas la sieste, alors?... Mais oui, c'est très sérieux, la sieste, certains s'y rendent même comme au bureau... Au bout d'un moment, c'est comme si je me réveillais, de tant de gravité, de tant de sérieux... Il n'y a que la souffrance... Ou l'absence de souffrance... J'ai mal aux dents, alors là oui ma vie est intense, n'est même que souffrance, tout est concentré là, je ne suis même plus que ça, souffrance, même si je souris pour faire diversion... Moi, chanceux, je n'ai jamais rien connu de pire comme douleur que la rage de dents, mais j'en ai eu, alors, des rages de dents, je pourrais en parler, ma vie n'est même qu'une suite de rages de dents pour violon à une seule corde, à un seul nerf suraigu... Et quand je n'ai pas mal aux dents, je me tricote des souffrances morales, nobles tant qu'à faire... Ah... les souffrances de l'âme... ça occupe bien... Jusqu'au moment où je me dis que la moindre rage de dents me balayerait tout ça, me foutrait même un sacré coup de pied au cul de ma souffrance de l'âme si noble... Qu'on me scie un bras jusqu'à l'os et même au delà, on verra si je conserve mes langueurs monotones... Le type qui est dehors l'estomac vide plein de crampes dans ce froid bien humide et qui ne passera peut-être pas l'hiver alors lui, oui, il sait, ce que c'est, la souffrance, que la vie n'est que souffrance et même une sacrée saloperie... Mais moi, le cul bien au chaud, tout bien propre et reposé et bien nourri, fumant ma clope avec un bon petit café, dans mon canapé, de quoi irais-je me plaindre et qu'est-ce que j'en sais, moi, de la souffrance... Et puis c'est peut-être une question de nature, aussi... Même à un enterrement, je finis toujours par rigoler, au moins sourire... (Même à l'enterrement de mon père...) Parce que ce n'est pas sérieux... Je finis toujours par repérer une trogne, ou un détail, comme un clin d'œil que me ferait le Diable pour me faire rigoler... Mon combat, si on peut parler de combat, il est là... je ne me laisserai pas avoir, que je me dis, mais peut-être bien qu'un jour je me dirai autre chose... Le rire emportera tout, toutes mes petites misères, toute ma bêtise, ainsi que toute celle du monde... On se plaint que la littérature est molle, qu'il n'y a plus rien qu'enculages de toutes petites mouches même plus à merde... Une bonne guerre mondiale, une bonne suée bien méphitique de choléra, de peste noire ou de grippe espagnole, une bonne boucherie planétaire avec des tripes à l'air bien fumantes, bien puantes, bien grouillantes et ils refleuriraient les génies sur toute cette pourriture, c'est certain... La beauté, la grande beauté lyrique, est à ce prix, peut-être... Il lui faut de la pestilence, des asticots... Est-ce vraiment souhaitable?... On devrait être content, alors, de vivre cette époque toute molle de chats d'appartement bien nourris, castrés, ou de chihuahuas — question de style, de sens que l'on donne à sa vie —... de guerres juste à la télé... La misère, la souffrance, c'est pour les autres... On lève une paupière, remue l'oreille, on se rendort... On rote son ragoût et sa bière entre deux scènes de massacre à la télé, d'horreur absolue qui a lieu là-bas, toujours là-bas... Dans la rue bien tranquille, un type est en train de crever, lentement, on passe, il fait partie du décor, il en faut un, au moins un, un exclu, un paria, un qui pue pour de bon, pour goûter pleinement l'intimité douillette qu'on cultive dans sa petite serre rien qu'à soi et trouiller suffisamment aussi pour rester ce qu'il faut dans le rang, jouer tant bien que mal les petites comédies pour survivre, rester à flot, demeurer dans sa bonne petite léthargie... Pas de bol, mon pote... Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?... On pourrait intervertir les rôles, là ce serait lui qui passerait, tranquille, pareil... Mais un jour, sa haine va exploser, il vaudra mieux alors ne pas se trouver là... C'est ça ou crever discrètement... Tout le monde n'a pas cette pudeur... Quand il y en aura cent, mille, dix mille, vraiment pouilleux, affamés, au bout de tout, là, bien méchants, vengeurs et il y aura de quoi, dans ma rue bien bourgeoise et pas seulement des zombies bien proprets venant, très sérieusement, en bas de chez moi, comme si leur vie en dépendait, dans ce tout nouveau bar à ongles, pédi-spa... (Après livres anciens, puis antiquités africaines, ça fait réfléchir... quand on voit que c'est à peu près la même clientèle... Vous êtes accueillis comme des émirs par des hôtesses sublimes en blouses roses, sans chaussettes, des travailleuses du pied on pourrait dire...) Et moi, alors... le crincrin d'une dent me réveille, dans la nuit... Putain de dent, je me dis, voilà, en avalant mon cachet et attendant qu'il fasse effet... et que ma vie n'est qu'une suite de rages de dents et que finalement les rages de dents ont toujours été les périodes les plus intenses de ma vie, parce que la rage... parce que la souffrance... Mais le rire... peut-être qu'un jour je n'en aurai plus la force, ou plus le goût... le mauvais goût... C'est facile, de dire qu'on s'en sortira toujours par le rire, quand le pire qu'on a connu c'était une banale rage de dents... Hier, je me suis fait engueuler, salement... Un personnage, qui s'est rebiffé, qui n'avait pas demandé à être là, dans mon œuvre, si on peut appeler ça une œuvre... n'avait pas apprécié, du coup, de s'y rencontrer et si vilainement... Pourtant je l'aimais bien, celui-là, lui réservais bien des aventures grotesques et édifiantes, avec bienveillance l'imaginais clopiner sur bien des trottoirs merdeux, de quoi au moins bien m'amuser et lui aussi je me disais, ça aurait pu l'amuser, mais non... Ce que tu as fait là!... Ce que tu as fait là!... l'œil soudain mauvais, me pointant même de son doigt gigantesque à presque me toucher le mien, d'œil, pas mauvais, comme s'il voulait me le crever et j'ai senti alors que ça couvait depuis longtemps, sous sa douceur, sa haine... et qu'il en serait toujours ainsi... et que c'était aussi du cinéma... (Un sacré cinéaste, lui, il faut reconnaître, et quand il va se décider à passer enfin en salle de montage, à coller bien comme il faut tous les bouts, ça va déménager et je prendrai mon billet, c'est sûr, et même dans les premiers, pour voir ça...) À chacun son cinéma... Alors, il n'y a plus rien, dans le mien... Une fiction sans personnages, sans rien, que moi, la voix, The Voice, avec ma dent... Si maintenant les personnages fuient les fictions... ont ce pouvoir... Merdre... Si on ne peut même plus se moquer un peu de ses copains ni en faire des héros impeccables, là en plus ou presque personne ne vient, entre nous... Je regarde dehors... Il pleut... Buée sur le carreau... Ça caille... Sale nuit, pour le pouilleux, dehors... Vais replonger sous ma couette, chaude, douillette, océan de plumes, Paradis évident... Il n'y a rien... Juste ma dent, ma douleur et moi, et le cachet, heureusement, qui commence à assourdir la petite musique déplaisante... Putain de dent... Appeler le dentiste, ou bien attendre que ça passe... C'est la question... Ça peut même être la question de toute une vie...

vendredi 13 juillet 2012

Au début de la dame de Shanghai, j'ai entendu Patrick brailler fort et longtemps dans la nuit. Il devait être saoul. Il est toujours saoul. Du matin au soir à tard dans la nuit. Il fait la manche dans ma rue. La bouteille à la main. Depuis des années. Il était déjà là quand je me suis installé. Il était ailleurs quand j'étais ailleurs. C'est étrange. Ce n'est pas lui qui m'a suivi. C'est moi qui l'ai suivi. Comme son ombre. Il a changé de quartier. J'ai bientôt aussi changé de quartier. Et tous les soirs, il pousse des hurlements d'ivrogne. Il est à bout. Il est seul, dehors, ses affaires attachées sur son vélo, été comme hiver. Je l'ai vu se délabrer, depuis quinze ans que je le vois, dans ma rue, dans cette rue où je vis, comme dans l'autre rue où je vivais. Je l'ai vu perdre ses dents. L'été dernier, en se lavant les pieds dans la fontaine Place Ampère, il était tellement saoul qu'il a glissé et s'en est cassé trois d'un coup en tombant mâchoire la première sur le rebord. Il me les a montrées, dans sa main crasseuse, trois chicots jaunes et noirs. M'a montré aussi les trous, devant, sombres, sales, dans sa gencive, la tête penchée en arrière, comme chez le dentiste, que je constate bien. Il s'est mis à hurler, donc, au début de la dame de Shanghai. Il n'hurlait pas comme ça, au début. Maintenant, je l'entends hurler, c'est devenu normal : Tiens, c'est Patrick... Puis les hurlements s'éloignent. Et je l'oublie. Et je me retrouve dans la dame de Shanghai. C'est comme un rêve, la dame de Shanghai, un rêve que je ferais en boucle. Il y a des rêves comme ça que je fais en boucle. Ils reviennent, tôt ou tard. Ils continuent tout seuls à se jouer on dirait et parfois je me laisse glisser dedans. Dans celui-là, je suis un idiot, je me laisse embringuer dans une histoire à la con. Mais je suis un homme libre. Seul, du début à la fin. Quelques mirages, ici et là. Un monde où l'on pénètre animé par le désir, peut-être même l'amour, mais où tout est tordu, reflets, manipulations. Tout était faux. Je ne suis pas con : Je suis idiot, c'est différent. Je repars, tout seul, comme j'étais arrivé. Je suis riche d'une désillusion de plus. Blessé une fois de plus. Pas cynique. Ni aigri. Ce n'est pas moi, que je plains, que je trouve pathétique. Parce qu'elle me plaisait tellement, j'avais tellement envie d'y croire, même si c'était tellement idiot d'y croire et que je le savais bien. Elle n'était pas que ça. Si elle n'avait été que ça, ce ne serait rien du tout et la blessure ne serait pas ainsi suave et il n'y aurait même pas de blessure du tout. Et maintenant, elle n'est plus rien, la dame de Shanghai. Mais je ne suis pas près de l'oublier (Maybe I'll live so long that I'll forget her...), même si elle n'est plus rien, juste un rêve que je ferai sans doute encore toute ma vie, en boucle. Il y a pire, comme rêves. Ou plutôt : Il n'y a pas mieux, il ne peut y avoir mieux. On a les rêves qu'on mérite et je m'estime alors heureux. J'entends alors Patrick, au loin, qui se remet à hurler...

mercredi 25 janvier 2012

Il faisait froid, à St Étienne, ce jour-là, le café était dégueulasse, j'avais une heure à tuer avant un rendez-vous bien plus chiant que la mort, à supposer que la mort soit chiante ce qui n'a jamais été prouvé et je crois bien que ça n'avait aucune importance, tout ça, que j'aurais pu me trouver n'importe où, n'importe quand, avec n'importe qui, le café aurait même pu être délicieux et ç'aurait pu être au printemps ça n'aurait rien changé. Alors que ma mère était aux toilettes, parce que j'étais avec ma mère ce jour-là et on avait rendez-vous chez un notaire, je me suis entraîné à sourire avec les dents. Je n'ai jamais su sourire avec les dents. Le genre de sourire pour tromper son monde. Ça demande de l'entraînement. Il y en a qui le font naturellement. Moi pas. Il s'agit aussi de montrer ses dents. C'est un truc animal. J'ai connu une fille qui était très fière de ses dents et souriait parfois à presque se déchirer les lèvres pour qu'on voit bien que ses gencives étaient saines et ses dents d'une blancheur éclatante. Comme l'examen d'une bête, ou d'un esclave. C'était parfois gênant. C'est bon, tu peux refermer un peu, avais-je parfois envie de lui dire, j'ai vu, ce n'est pas la peine d'écarter à ce point, c'est carrément obscène... Ça faisait faux... Heureusement, elle avait aussi un sourire naturel, quand elle ne posait pas... Moi, je n'aime pas tellement montrer mes dents... (Elles ne sont pas terribles il faut dire et les gencives non plus, même si j'ai un dentiste qui me rafistole un peu tout ça de temps en temps... Pour lui seul j'ouvre la bouche en grand... Je ferme les yeux, pour ne pas croiser son regard et risquer d'y lire du dégoût... Et s'il me trouvait un cancer... Si j'étais une fille, je fermerais les yeux ainsi chez le gynécologue...) Mais parfois, je m'entraîne, comme ça, je teste toutes sortes de grimaces, toutes sortes de masques pour toutes sortes de situations... Là, tu es triste... Là, tu es joyeux... Jean qui rit, Jean qui pleure, comme on me disait quand j'étais petit... parce que déjà tout petit je m'entraînais... Pensif... Abruti... Libidineux... Pervers... Angélique... Tu m'intéresses... Et là, je t'emmerde, qui que tu sois... Je sais aussi faire Delon, dans le samouraï... Et caetera... Je pose... J'aime bien faire la gueule sur les photos de mariage et sourire sur celles d'enterrement même si on n'en prend pas, en général, pendant les enterrements, c'est bien dommage... Tu y crois, toi? ai-je demandé à ma mère en lui souriant de toutes mes dents puis en lui montrant la photo que j'avais prise en attendant qu'elle remonte des toilettes. Ça l'a fait rire, c'était au moins ça, je me suis dit que je n'étais pas un si mauvais fils puisque j'arrivais encore à faire rire ma mère de temps en temps. Je l'ai prise en photo. Je lui ai même demandé de sourire avec les dents. Pas voulu. Pourtant, sur d'autres photos, elle souriait avec les dents, je lui ai dit... Après, elle m'a raconté en détail son expédition aux toilettes, comment elle avait pissé debout, sa technique dans pareille situation... T'as bien fait m'man... En même temps, si tout le monde fait comme toi... De toutes façons, les chiottes, dans les cafés, c'est comme le café, c'est souvent dégueulasse, je lui ai dit... On a bien rigolé...

dimanche 26 juin 2011










Tout passe tellement vite 3.

(Sauf les rages de dents. Mon dentiste m'avait prévenu que ça risquait d'enfler encore un peu.)