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mercredi 18 septembre 2013

Au moins, il est à l'abri, je dis au Singe. Mais le bruit, quand même, les trains, sur le pont, là-haut, les voitures en bas qui n'arrêtent pas de circuler. Et les gaz d'échappements... Et les piétons... Pas la plus tranquille villégiature... On regarde. C'est tout bien tenu. Il a même arrangé un petit bouquet, sur la table de nuit, coquet, à côté d'une petite pile de livres. Personne ne lui dérange jamais rien, me dit le Singe, qui passe souvent par là, lui, c'est son secteur. Il fait salon, on imagine. Peut-être même qu'il invite des copains. Même si on l'imagine mieux tout seul. Le soir, il rentre... Enfile peut-être même ses pantoufles et s'installe comme devant la télé... Et tous ces gens qui passent sans un regard. Ça doit être un sacré spectacle, quand on fait salon là, l'humanité. Ça le scandalise, le Singe, la misère. Moi, je suis plus résigné. C'est qu'il s'imagine, lui, le Singe, à la place. Moi, pas du tout. Trop bruyant, ce pont, trop de trafic, trop pollué, je m'en trouverais un plus en retrait, ou dans les bois. Je ferais mon deuil de l'humanité. N'en ferais en tout cas pas un spectacle permanent. On n'ose pas trop approcher. C'est privé. Quels livres lit-il? On ne le saura jamais. Et nous, on lirait quoi? Lirait-on encore?... On reprend notre virée. Pas une heure qu'on est dehors et déjà le Singe me dit qu'il a besoin de manger quelque chose. Il faut dire qu'il sort peu de sa ménagerie. C'est sa sortie hebdomadaire, aujourd'hui. Ébloui par toute cette lumière — pourtant basse — effaré par toutes ces sales gueules et ce bruit, il voit un peu des étoiles, a un peu les jambes en coton, grand singe tout traviolant, je le guette en permanence du coin de l'œil : si sa guibole lâchait, je ne sais pas si je pourrais rattraper un tel corpulent. (Tellement attentif à sa déambulation, qu'à un carrefour je ne vois pas un chauffard débouler et que c'est lui, le Singe, qui me tire par le bras et me sauve d'un probable emboutissement...) À l'heure du thé il lui faut alors son kebab. Pas qu'il ait vraiment faim. Mais ça le désangoisse, il me dit. On s'assied à une terrasse de fast food rue Chevreuil. Car ça se termine toujours rue Chevreuil. Il a toujours besoin qu'on s'échoue rue Chevreuil — c'est la Destination. Sitôt passée la place Jean Macé, invariablement : Tiens, on pourrait aller... rue Chevreuil?... Tu connais?... Et de manger. (Un chevreuil?) Il s'inquiète que je ne prenne qu'un café. Ma frêle humanité... Il me trouve à un moment à la fois zen et nerveux, ce qui me plonge dans une brève mais profonde réflexion. C'est une rue peu passante, la rue Chevreuil, plutôt résidentielle, un peu terne, un peu morne, chaque jour égale, sans soubresauts, comme hors du temps. Je regarde alternativement le Singe engloutir — délicatement — son kebab et le fond de ma tasse de café vide que je tourne entre mes doigts. Il parle... il parle... Manger le requinque... J'ai droit à tout son épisode suisse de faux musicologue et traducteur n'entendant rien à l'espagnol, avec dizaines de personnages colorés, une Argentine volcanique, hystérique, à un moment, mitraillant de jotas son mari baron de presse musicologique à gros cigare qui conclura plus tard à son propos, vous ensuquant dans son accent vaudois placide, mais sournois comme du papier tue mouche :  femme magnifique, mais caractère impossible... décors variés, action tourbillonnante, on se retrouve à un moment sur le tournage de Passion de Godard, Piccoli se met même soudain, sans raison, à gesticuler et à gueuler, on rencontre plus tard, dans un manoir lausannois, une actrice mystérieuse, œuvrant clandestinement entre deux films dans l'escroquerie musicologique orchestrée par le Singe, une imposture bien huilée et juteuse — pour se payer sa coke? — la porte, lourde et ouvragée, s'ouvre, lentement, fais comme si tu ne la reconnaissais pas lui avait recommandé son copain l'entremetteur, l'œil malin, dont c'était certainement la maîtresse : Dominique Sanda, ou alors son sosie, le voile ne sera jamais vraiment levé — impeccable, comme négresse, à chaque livraison, pas une virgule à changer, une Grande Dame, vraiment, de grande classe et de grande culture, incognito, c'est même elle qui se tapait tout le boulot... Les passages à la douane avec des liasses de biftons plein les chaussettes, le caleçon... L'argent coulait à flots... (Et qu'ai-je gagné au bout du compte? Une R5 neuve... marron...) J'ai froid... Il échappe une frite enduite de sauce au poivre sur sa manche de chemise — camoufle la médaille par un revers de plus, ni vu, ni connu, plutôt content du résultat... Quel cochon, je lui dis gentiment...

mardi 14 juin 2011

En fait, tout ce qu'on veut voir, c'est son cul. On pourrait passer sa vie entière à le contempler et ce serait même alors une vie bien remplie, une belle vie. (Ça vaut aussi pour moi, je m'en rends compte, dans mes statistiques, on ne s'intéresse depuis un certain temps plus qu'à mon cul.) Il faut dire qu'elle avait un sacrément beau cul, Brigitte. Et mon cul, tu le trouves comment mon cul?... Bien... bien... Le mien, ce n'est qu'un cul... Enfin non, c'est le mien... Tiens, si je mettais mon cul, je me suis dit, un jour... Pourquoi pas?... Il est tout de même plus crédible, mon cul, plus réel que mon... âme... ou mon esprit, ou je ne sais pas quoi... Non?... Je l'ai un peu caché, au début, censuré, décensuré, recensuré, redécensuré, ça m'a posé bien des problèmes de conscience, moi tellement pudique en plus... Est-ce narcissique? Dans la mesure où je n'adore pas mon cul, certainement pas... Un attentat à la pudeur? J'aurais pu de la même façon montrer mes mains... Mais mon cul, quand même, j'avais un peu des réticences à le montrer au monde entier, au début, question de culture, je ne suis pas Yanomami à me balader si naturellement le cul à l'air... Et puis je me suis dit : Si Bardot montrait le sien, pourquoi ne montrerais-je pas le mien?... En plus, ce n'est pas vraiment mon cul, seulement une photo de mon cul, plutôt flatteuse en plus... Ceci n'est pas mon cul, aurais-je dû dire... De toutes façons, internet, c'est du cul, on y va surtout pour voir du cul, statistiquement, c'est un truc de voyeurs, pour se branler, pour plein de gens, d'une façon ou d'une autre, je ne juge pas d'ailleurs... Ce n'est pas mon simple, mon pauvre cul qui va changer quoi que ce soit à cette réalité, je me suis dit... D'ailleurs, moi aussi, il m'arrive d'y aller pour voir du cul. Si, par exemple, je tape dans google : "cul Bardot le mépris", je tombe sur mon propre cul. Me voici donc associé, aux yeux du monde, à Bardot, ou plutôt à son cul. Ce n'est pas rien. De toutes façons, on ne s'intéresse vraiment qu'à une chose, à son cul. Le reste, comme on dit, n'est que littérature.

mardi 15 février 2011

En 66, je nais. En 66, sort également quand l'embryon part braconner, de Koji Wakamatsu. Le spectateur japonais, qui venait voir un porno, devait tirer une sacrée gueule, en tombant sur une telle chose. Il y avait sans doute aussi les initiés, ceux qui savaient ce qu'il faisait, le Koji. Devait se mêler dans la salle toute une faune de voyeurs branleurs et d'intellos arty... Moi je découvre, en ce moment, ce qu'il faisait, le Koji. C'est assez dingue. Maman, qu'il lui dit, à la fin... Même si le sado-masochisme est très présent dans la culture japonaise, on est quand même assez estomaqué. Ce n'est plus simplement du domaine du rituel censé émoustiller, comme dans nombre de films japonais érotiques de cette brillante époque. Et là, il n'y a aucune complaisance, aucun soucis de plaire. C'est complètement tordu et à la fois complètement droit, dur et vif comme la lame du rasoir. Maman... Tourné en 5 jours... Hallucinant... Et tous ses films le sont, hallucinants... Individus profondément perturbés, ou complètement anomiques. Par delà le bien et le mal... Cinéaste de la révolte, ses révoltés sont tous de dangereux abrutis qui tuent et violent souvent juste parce qu'il n'y a rien d'autre à faire... (Le seul personnage touchant, le seul en qui j'ai pu un peu m'identifier, est le facteur qui recherche le tueur de son fils dans Shinjuku mad, pour comprendre.) Les vieux sont des vieux cons et les jeunes des psychopathes en puissance ou avérés... No future... Peut-être que son plus digne héritier (en plus rigolo) est Miike?... (Haneke, peut-être aussi, première période, en moins rigolo...) En tout cas, c'est moins beau, Miike... Parce que c'est d'une beauté parfois sidérante, Wakamatsu... A la même époque, Godard faisait ses films mao... Ça a très très mal vieilli, ses films mao... La Chinoise, quel ennui... Alors que le nihilisme de Wakamatsu est toujours très actuel... Il n'y a aucun espoir, aucune idéologie ne pourra jamais nous sauver de l'enfer d'exister... Il n'y a pas d'amour, pas d'amitié... Il n'y a que l'individu... Et l'individu est une bête... En groupe, c'est une meute...

mercredi 10 novembre 2010

Mon cul. C'est la première fois que je photographie mon cul. (A l'aveuglette, le bras tendu.) Ça pourrait être celui d'un autre, ou même d'une autre, en plissant les yeux, qui serait très poilue, une Allemande peut-être. Mais c'est le mien. Mon cul. Je n'ai pas l'habitude de le voir. (Je n'ai aucun miroir chez moi à hauteur de cul.) C'est intéressant. Une facette de moi-même que j'ai un peu ignorée jusqu'à présent. Connais-toi toi-même. Si tu ne connais pas ton propre cul, comment pourrais-tu te connaître? C'est un peu comme un visage, un cul, ça exprime quelque chose. Non, je ne suis pas du tout exhibitionniste. Je ne suis pas particulièrement fier de mon cul, ni d'aucun autre morceau de ma personne. C'est juste que ça m'intrigue. Mon cul m'est à la fois familier et étranger. Si je ne savais pas que c'est le mien, le reconnaitrais-je? Que ressentirais-je alors en découvrant ce cul? Sympathique? Antipathique? Dur? Mou? Rugueux? Soyeux? Actif? Passif? Triste? Joyeux? Banal? Distingué? Érotique? Repoussant?... Je me souviens alors d'autres culs... D'un cul l'autre... Un que j'ai à peine aperçu et qui m'a hanté pendant des années, des années, un cul à rendre fou, vraiment, à se damner... Un autre que j'ai plus eu le temps de regarder et alors, comme Brigitte Bardot dans le mépris, couchée sur le ventre, elle m'a demandé : Et mon cul, tu l'trouves comment mon cul?... Bien, bien... Pas trop gros?... Mais non, tu plaisantes, on dirait un cul de jeune garçon... (J'aurais mieux fait de me taire, comme bien souvent... Elle est partie, avec un Américain vulgaire en Alpha-Roméo... Je te méprise, qu'elle m'a même dit...) Je m'égare. Le cul des autres, c'est une toute autre histoire. Il faudrait pouvoir se faire un album, où il n'y aurait que des culs, les culs de tous ceux que l'on a connus, jeunes ou vieux, famille, amis, amours, collègues, simples connaissances, commerçants du quartier, la piquante marchande de saucissons du marché place Carnot, la douce boulangère rue de la Charité... Et puis aussi le gros boucher bien rouge, le buraliste tout gris et sec comme une momie...

lundi 23 février 2009

Je me suis dit qu'il était enfin temps, à bientôt 43 ans, de commencer à explorer un peu un genre vieux comme le cinéma, que je ne connais pas du tout, ne serait-ce que pour tenter de remettre en questions mes préjugés, je le confesse, plutôt négatifs. Un jour, à Paris, avec Marie-Laure, lors d'une grande et belle exposition consacrée à l'érotisme, j'ai vu un petit film de Man Ray, deux lesbiennes, tête-bêche, se léchant, en boucle. J'ai trouvé ça très bien, troublant (grosse érection, au Palais de Tokyo) et même beau. J'avais vu l'empire des sens, un film très fort, allant jusqu'à être très choquant, magnifique. Je ne voyais pas comment on pouvait aller plus loin dans la mise en scène du sexe, du plaisir. J'apprécie beaucoup aussi les films bondage de Masaru Konuma, des petits bijoux parfois assez dérangeants. Yasuzo Masumura, lui aussi, est allé assez loin dans le genre. Que des Japonais, je remarque. Peut-être ont-ils un rapport au corps plus sain que nous autres, pour pouvoir l'exprimer ainsi jusqu'à l'extrême, ce qui me fait aussi penser au très sulfureux et burlesque Fantasmes du Coréen Jang Sun-Woo. En même temps, ce ne sont peut-être pas des films qui intéressent les vrais amateurs de cinéma porno. Je vais être désobligeant peut-être : ce ne sont peut-être pas des films pendant lesquels on peut se masturber facilement. Du porno soft, on dit? J'en ai vu un très bien, sur Arte, il y a quelques mois : Abigail Leslie is back in town. Un film américain, des années soixante-dix. Ça m'a donné envie d'en voir d'autres. Car il paraît que c'est l'âge d'or du porno, les années soixante-dix. Pas réussi à trouver derrière la porte verte. Pas réussi à trouver un site qui parle de façon au moins un peu érudite et séduisante de la chose. J'ai donc décidé d'y aller au petit bonheur, de commencer à essayer de dénicher des perles, du moment que ça ne dépassait pas une (toute petite) poignée d'euros. J'avais entendu parler d'Ovidie, par des gens très sérieux, plutôt en bien, genre égérie nouvelle vague du porno. Dans la peau d'Ovidie, de Stan Lubrick, ça peut être bien, au moins rigolo, essayons, je me suis dit, en plus le film a reçu deux hot d'or, ce qui semble être une sacrée distinction, ce n'est donc sans doute pas le tout-venant. Alors, je me suis installé, ma théière à portée de main, douillettement entortillé dans mon plaid comme une larve de papillon parée pour la métamorphose, comme devant un film d'Ozu, tranquille, sans préjugé. Quelle déception... Tout y est laid, inexpressif, sérieux, même Ovidie... Une succession de coïts interminables et tous semblables, interchangeables, comme un western où il n'y aurait que des duels sans queue ni tête, sans aucune progression dramatique, sans désir, qui serait bien mieux filmé par une simple caméra de surveillance sans personne derrière... J'ai bandouillé parfois un peu, au début, il faut être honnête... En y mettant un peu du mien, j'aurais pu, peut-être même, me secouer un peu... (Ça m'a aussi rendu triste car ça m'a rappelé une jolie petite fleur un peu maladive qui, la première nuit, s'est mise à quatre pattes, la croupe tendue, tous orifices soudain offerts et, d'une voix blanche, m'a dit fais ce que tu veux... Mais je ne veux rien, ma petite puce, louchant sur son charmant petit trou, bien net, délicatement étoilé, parfait, elle devait en être très fière...) L'ennui s'est rapidement installé et j'ai commencé à regarder ma montre quand j'ai deviné, à la deuxième scène de sexe, je suis très perspicace, qu'il lui éjaculerait sur les seins. J'ai tenu, jusqu'au bout. La métamorphose n'a pas eu lieu. (La larve a même fini par sécher dans le cocon.) Heureusement, j'ai eu la bonne idée d'aller voir le bêtisier, à la fin. Là, voyant ces bouts de scènes où les acteurs devaient parler, ça m'a fait penser à Rohmer. Mais pourquoi Rohmer n'a-t-il jamais tourné de porno? Je suis sûr, très sérieusement, que ce serait formidable. J'imagine. Et pourquoi Orson Welles n'a-t-il jamais tourné de porno? Quel dommage... Et Godard, il aurait pu, Godard, quand même, non?... Mais Rohmer, surtout, j'imagine bien, ce qu'il pourrait faire... Catherine Breillat l'a fait?... Comme c'est ennuyeux, pontifiant, boursoufflé d'intentions, pas du tout sensuel, les films de Breillat... Virginie Despentes a fait Baise-moi?... Misère... Je ne sais même pas si ça peut encore choquer le bourgeois, si c'était le but... Pourtant, je suis très féministe, moi, au fond, même si je n'ai pas l'âme militante... (Un ancien copain m'avait assuré, c'était le fruit de sa grande expérience, que toutes les femmes adoraient être sodomisées. Et toi, tu aimes être sodomisé? lui avais-je demandé. Ben non, enfin, je ne suis pas une femme moi... Et moi? J'avoue n'avoir jamais essayé, mais peut-être que j'aimerais ça, même si je n'y pense pas beaucoup, on ne sait pas... Peut-être que si une jolie petite harnachée comme il convient me le faisait tendrement, je ne sais pas, j'avoue mon inexpérience... Tous les hommes n'aiment peut-être pas être sodomisés... Il m'avait regardé, alors, avec ce petit air contrit qu'il avait parfois lors de nos discussions, me disant que je faisais de la rhétorique... ce que je n'ai pas nié...) Dans la foulée de dans la peau d'Ovidie (qui n'apprécie guère la sodomie, ça en fait au moins une, j'aurai au moins appris ça), j'ai vu Pretty Nina et Pop-Hard... A la fin, j'avais des fourmis dans les yeux... (Dans le second, les femmes avaient encore le droit d'avoir du poil, c'était donc un peu plus mystérieux, ce que j'en ai conclu.) Mais je ne m'avoue pas vaincu, même s'il me faudra sans doute du temps, avant d'y revenir... Il y a sûrement des belles choses, quelque part... Ce serait bien trop triste, sinon...