Le Clochard Noir est revenu. Il revient toujours. On l'oublie. Puis il revient. Il se pose là. Les autres se posent plutôt entre les poteaux. Lui, c'est à l'angle du mur qu'ils se pose. Les autres mendigotent. Lui, jamais. Entre les pierres du mur il cache parfois des petites choses, des bouts d'allumettes brûlées, d'autres petites choses, on ne sait pas toujours quoi, des tout petits paquets douteux qui contiennent on ne sait pas quoi, on ne veut pas savoir quoi. C'est lui, le Clochard Noir, qui avait préféré mon mégot puant à une cigarette toute neuve. Parce qu'il ne mendie pas. Il fouille les poubelles, pour y trouver sa pitance et toutes sortes de choses. Et il ramasse les mégots. Mais il ne mendie pas. Mon mégot, il ne me l'avait pas mendié, avait même voulu le troquer contre une infâme, huileuse petite étiquette — peut-être de fromage de chèvre, je m'étais dit. Les autres, ceux entre les poteaux, mendient. Mais pas lui. Jamais. Il est juste assis là, à l'angle du mur, de ce mur où il cache des petites choses entre les pierres. Il ne parle pas. Jamais. Parler serait peut-être comme mendier. Et il ne mendie pas. Il ne regarde pas non plus les gens qui passent ou qui sont là, peut-être pour la même raison qu'il ne mendie pas. Il se pose là et reste des heures... des heures... sans bouger... comme en méditation... Sa puanteur atroce : aura putride — personne n'oserait, ne pourrait approcher à moins d'un mètre de cette abomination sans défaillir... Il n'y a plus que des fantômes, de toutes façons... Ils croient être vivants, mais ce sont des fantômes, il le sait bien, le Clochard Noir... Peut-être qu'à une époque il faisait partie lui aussi de ce monde de fantômes, n'en sachant rien. Puis il a su et alors il n'a plus rien voulu avoir à faire avec ce monde-là de fantômes et depuis il vit tout seul dans ce monde de fantômes, se nourrissant seulement de leurs déchets, lui peut-être le dernier des hommes.
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mardi 1 avril 2014
samedi 28 septembre 2013
Je croyais avoir tout brûlé. Mais je savais bien que je n'avais pas tout brûlé. Ce que j'ai dit au Singe, il n'y a pas longtemps : J'ai tout brûlé. À la décharge. Tout dans le coffre de la voiture et hop. Toute cette merde. Cette merde qui m'obsédait. Alors pourquoi lui avoir dit que j'avais tout brûlé si je n'avais pas tout brûlé? Parce que ça ne comptait pas, ça... Ça n'était même pas digne d'être brûlé. Et puis c'était dans un cahier de dessin, un croquis, il restait encore des feuilles vierges, je n'allais quand même pas brûler tout ce très bon papier. Parce que je respecte le papier. Arracher les pages souillées? Ça n'aurait plus été un cahier. (Je respecte les cahiers...) Après avoir (presque) tout brûlé et avoir brûlé peut-être aussi auparavant le seul livre qui comptait, une lettre, au début, à une inconnue, un livre fleuve, à la fin, un livre étang, où j'étais vraiment, un livre total, risible et grave, un livre debout, avec deux jambes, deux bras et une valise, plein de peine et de joie, après peut-être aussi avoir tué ma mère — je me souviens, c'était dans la cuisine, peu avant l'aube, d'un seul regard — je suis devenu fou. Quand j'étais fou... avais-je coutume de dire à une époque à mes amis, et ça les faisait toujours rire. Mon détachement... (Il faudrait toujours, pour certains, que tout soit dramatique...) Quand j'étais fou, en plus de compter systématiquement les pigeons sur le toit et même tous les oiseaux qui passaient dans le ciel, de léviter sur ma paillasse dans mon gourbi, d'être en société parmi les fantômes et les bêtes et bien d'autres (trop) passionnants dadas, je lisais (un peu) les cahiers d'Antonin Artaud et j'en pleurais. De pitié. Des grosses larmes brûlantes. Tout ce qu'il disait, tout ce qu'il voyait, je le voyais aussi. En pire. (Je n'avais jamais su les lire avant et je n'ai jamais su les lire après, ses cahiers.) J'ai alors eu aussi au bout d'un moment pitié de moi... Comme tout ça est pathétique... (En voilà un, Artaud, qui n'a pas su tenir ses chevaux... Quel gâchis...) Et moi j'avais tout brûlé, avant de devenir vraiment fou. Pour peut-être même devenir vraiment fou. Car j'avais besoin d'y aller, à la décharge et au delà. J'étais jeune, assoiffé d'Aventure... C'était toujours Tout ou Rien, le plus souvent rien... Je me souviens précisément de toutes les peintures — à l'huile — que j'ai brûlées. Toutes d'une très grande laideur mais qui me fascinaient. Peintes dans la pénombre. Un christ bleu... Ma version (jaune) du Cri de Munch... Je me levais la nuit pour me planter devant... En émanait une lumière glauque, malsaine... Je passais aussi des heures à me regarder dans les yeux, dans le miroir, intensément, jusqu'à la fusion... (Longtemps, après cette aventure, j'ai évité les miroirs...) Je me souviens quand j'ai balancé les toiles dans le feu. Je me souviens aussi quand les feuilles de mon livre se tordaient, dans la cheminée de la maison où mon père était mort. Je me souviens de tout. On ne brûle que ce qui compte vraiment. Le reste, ça ne compte pas vraiment. Je ne regrette pas. Je ne brûlerai sans doute plus jamais rien — pour dire l'opinion médiocre que j'ai de moi. Ce n'est pas le chaos, qui mène à la folie. C'est au contraire la vision un peu trop forte d'un cosmos. En tout cas en ce qui m'a concerné.
jeudi 26 septembre 2013
Tout finit par s'abîmer. On croyait l'âme capturée pour toujours et qu'on pourrait toujours la retrouver. Mais l'âme aussi s'abîme. (Se décolore même encore plus vite que la moquette du Waldorf Astoria.) Les fantômes de plus en plus pâlots avant de disparaître totalement dans l'Abîme. C'est ainsi. Les tout premiers cauchemars, l'Abîme. Peut-être aussi les tout derniers. Je me souviens que j'allais parfois le voir, quand il était planton, tout seul, l'après-midi, souvent le dimanche. Une toute petite gendarmerie. Il était détendu, quand il était tout seul, au bureau. Il tapait ses pévés, tranquillement, avec tous ses doigts, en fumant sa Gauloise fichée au coin des lèvres, s'arrêtait parfois pour faire tomber la cendre, boire une gorgée de café froid. (Qu'il fût savoureux ou infect, il avait toujours cette même grimace, quand il avalait son café.) On avait nettoyé au compresseur dans la cour sa première machine à écrire pour que je puisse m'en servir, il me montrait un peu. C'était tranquille. Pas d'accidents ces jours-là, ni de crimes, ni de suicides. Pas d'Horreur. J'allais fureter un peu dans les bureaux, regarder un peu ce qu'il y avait dans les tiroirs — j'ai toujours eu besoin de regarder dans les tiroirs — allais faire aussi mon tour vers les cachots. Il y en avait deux. La porte était toujours ouverte. Les pensionnaires étaient très rares il faut dire, un vagabond, parfois, ou un ivrogne en dégrisement... J'entrais. C'était tout blanc. Mais pas un blanc éclatant. Un blanc un peu cassé. Un wc à la turque. Propre. Un minuscule lavabo. Deux mètres sur deux mètres. Pas de fenêtre, mais un cafuron, en haut, bouché par un gros verre dépoli. Une lumière tamisée. Sol en ciment. Je déroulais la paillasse et m'asseyais dessus. Parfois même je refermais la porte derrière moi, après avoir fait coulisser plusieurs fois le judas avant d'entrer, pour le bruit, très particulier, du judas qui se ferme, comme un verdict, et le silence qui s'ensuit, je m'allongeais alors sur la paillasse, les mains derrière la nuque. C'était calme. Ça sentait le propre. C'était l'automne. Le soir tombait. J'aurais pu m'endormir.
vendredi 15 février 2013
Dans la forêt de bambous de Kuroneko. (le chat noir, de Kaneto Shindō.) Une nuit pleine de rêves, après l'avoir vu. Dans la forêt de bambous. Toujours la même forêt. Le paysan malgré lui devenu samouraï suit la femme dans la nuit. Elle lui rappelle sa femme. Comme deux gouttes d'eau. Et l'autre femme, plus âgée, lui rappellera sa mère, comme deux gouttes d'eau. Un démon, dans la forêt, s'attaque aux samouraïs et s'abreuve de leur sang. Lui, c'est le Héros, celui qu'on a chargé de trouver et tuer le démon. Sauf que ce n'est pas un démon, mais deux démones, sa femme et sa mère. Dans la forêt de bambous, la nuit tombée et jusqu'à l'aube. J'ai pensé au Mizoguchi des contes de la lune vague après la pluie. Pas étonnant, car Shindō en fut l'assistant. Les démons nous captivent. En l'occurrence, ici, les démones. Sa mère, sa femme, toutes deux violées et tuées par une bande de samouraïs errants en temps de guerre, revenues en démones pour se venger. Et lui, le petit paysan enrôlé de force devenu samouraï, Héros malgré lui. Ils se retrouvent alors, dans la forêt de bambous. Les ruines sont un palais. Il retrouve sa femme. Ça dure 7 nuits. Ils s'aiment. Puis elle disparaît. Elle a rompu son pacte avec les ténèbres. N'a pu tuer le samouraï. Ne reste que la mère. Elle est moins tendre, la mère, pas disposée à se sacrifier comme sa femme, bien plus profondément démone, bien plus dangereuse. Il sort son sabre. Plus que jamais, le sabre est l'âme (malade) du samouraï. Tuer la mère, la démone. Il en devient complètement fou. Peut-être qu'il était tout seul, je me dis, à la fin, dans sa forêt de bambous, avec ses démones et quand il ne les a plus, il n'a plus rien du tout, même plus la forêt de bambous. Il s'effondre. Ça finit dans les ruines, dans la cendre. Si ça me touche autant, c'est que j'ai exactement déjà vécu tout ça.
jeudi 26 avril 2012
Ah... Mankiewicz... Ah... Gene Tierney... Rex Harrison... Ah... the ghost and Mrs Muir... — C'est tout ce que t'as à dire? Ah? T'as pas l'impression qu'c'est un peu mince? Que tu t'fous un peu d'la gueule du monde? Imagine s'il y a des gens qui lisent... Ce qu'ils vont penser de toi, avec tes ah... et puis tes histoires de salades... tes salades... quand même... — J'dis c'que j'veux... Et s'il y a des gens, il y a des gens, je ne suis pas allé les chercher et ne les retiens pas, ils pensent ce qu'ils veulent, ne sont pas forcés de venir et encore moins de lire, ils n'ont même pas payé en plus il manquerait plus qu'ils viennent se plaindre... Chuis pas critique de cinéma, moi, pas non plus historien, ni même rien, et puis j'm'en fous, je ne désire intéresser personne, je passe juste un moment avec moi-même... et moi, quand chuis content, j'fais ah... c'est comme ça... — Bien primaire... — Exactement!... — C'est quand même léger... — Exactement... J'ai tout de même remarqué pour la première fois que dans le film ils prononçaient Miour... et pas Mouir... Pourtant, le i est après le u... — Juste ça?... — Bien sûr que non, mais enfin, quoi? Que c'est beau? Que c'est drôle? Que c'est triste?... Qu'on aimerait tant être le fantôme de la Miour?... Parce qu'il la voit toute nue, et oui... quand même... Nous, on ne voit rien du tout, mais lui, le capitaine, pardon... Sauf qu'il ne peut pas la toucher, la Miour... — On ne peut pas tout avoir... Mais quand même, à la fin, ils partent ensemble... — Oui... mais ils sont morts... — Ça ne nous avance pas tellement tout ça... — On n'a pas besoin d'avancer... On n'est pas bien, là?... Ah... Mankiewicz... Ah Gene Tierney... Et la grosse voix de Rex harrison... dans the ghost and Mrs Muir... putain, ça déchire... — Ça déchire... Ça déchire quoi?... — C'est déchirant... Ça fait pleurer quoi... Ça fait pleurer en souriant... C'est quand même beau, l'amour, même si souvent c'est con... — Beau et con à la fois?... — Mais oui... Elle est veuve, la Miour, sans avoir connu vraiment l'amour... Puis elle tombe amoureuse... mais d'un fantôme... c'est con... La seule grande et belle aventure de sa vie est un rêve... Et lui au début qui ne veut pas qu'on l'emmerde, dans sa maison hantée, qui essaye de la faire fuir, la Miour... Puis il s'attache... Et il la voit toute nue, alors, il lui dit même qu'elle est sacrément bien balancée, la Miour... Elle dort même dans son lit, ça le fait bien rigoler, en même temps ça a du sens, elle dort dans son lit, dans son lit où lui n'est plus, même s'il y est toujours encore... Et il est mort connement, aussi, tout le monde croit qu'il s'est suicidé, ça le met en rogne... Et lui non plus, il n'avait jamais vraiment connu l'amour, même s'il avait eu des filles dans tous les ports... Il lui dicte le roman de sa vie... Puis il s'efface, lui murmure pendant qu'elle dort qu'elle a tout juste rêvé, qu'il n'y avait pas de fantôme et que c'est elle qui l'a écrit, le roman... Pour qu'elle soit heureuse, il disparaît... sois heureuse... même s'il sera toujours là, mais plus du tout comme avant... Il lui a donné sa maison, son œuvre, son amour, à la Miour, pour qu'elle soit heureuse, puis il a disparu, corps et âme, plus même fantôme du tout, juste un tableau au mur de la Miour... Sauf qu'elle n'a pas été heureuse... Enfin si, un petit peu quand même, elle a chéri son rêve, le souvenir de son rêve... Elle a vieilli, la Miour... toute seule dans sa maison chérie, dont elle aimait tellement l'atmosphère et la maison alors aussi la chérissait, la maison qu'il avait lui-même dessinée, imaginée, la douce, tendre, cruelle, mélancolique prison de la Miour... Elle n'a jamais été aigrie en tout cas... C'est beau et con à la fois... et moi ça me fait pleurer... Et puis il y a la mer... — Et puis Georges Sanders, en salaud, qu'est-ce qu'il est bien... et tellement pathétique, dans son genre... — Il est toujours très bien, Georges Sanders, en salaud pathétique... — Et la musique aussi... — Ah... Bernard Herrmann... — Tu vas nous faire tout le générique comme ça?... —Et pourquoi pas?!... — Et tu y crois aux fantômes, toi?... — Évidemment... J'en ai même rencontré une... Tu veux que je te raconte?... — Alors, tu étais tout à la fois le fantôme et la Miour... Je comprends mieux maintenant...



