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vendredi 2 mai 2014

La seule beauté qui compte est celle qui ne se sait pas. Les choses sont parfois très simples. Il faut centrer à peu près son sujet. C'est encore mieux s'il y a des fleurs. Et la grâce de l'instant, si grâce il y a. C'est je présume ma mère qui a pris la photo. Mon père, lui, aurait cadré différemment. (Mais j'y reviendrai, une autre fois, à comment mon père aurait cadré, à comment mon père cadrait, plus chaotique, plus contemporain si on veut, quand ma mère, elle, avait une conception très structurée, très classique de l'image.) Le jardin. L'éternel Jardin. C'est toujours à peu près la même histoire. Celui qu'on a perdu. Celui qu'on aimerait retrouver peut-être. On remet en scène comme on peut le Jardin, voilà. C'est ce que disait ma grand-mère, aussi, quand on allait prendre une photo : Au jardin, un coup de peigne et au jardin... Les hommes, eux, ne prenaient pas de photos, à moins qu'on ne les y contraigne et dans ce cas c'était à la sauvette, sans méthode, avec effarement peut-être, d'où ces cadrages bizarres, ils ne savaient pas s'y prendre, ça n'était pas leur domaine, la mise en scène, le cadrage, pauvres acteurs, mais j'y reviendrai, une autre fois... Les images, prendre les images, c'était souvent l'affaire des femmes et on peut se demander pourquoi, surtout quand revient toujours le thème du jardin, avec des fleurs, donc, parce que s'il n'y avait pas eu de fleurs ça n'aurait plus été la même chose, parce qu'une bonne photo, il fallait qu'il y ait des fleurs, c'était comme ça et moi je dis que ce n'était pas seulement pour faire joli, pas seulement pour qu'il y ait des jolies couleurs sur la photo, mais que c'était aussi et même surtout à cause du Jardin, celui qu'on avait perdu, ou qu'on croyait avoir perdu, le Jardin perdu, alors, oui, celui de la Genèse, de toutes les genèses, y compris de la mienne alors... C'était donc souvent l'affaire des femmes, prendre les photos, avec des fleurs si possible. Les hommes, eux, n'auraient jamais cherché un lieu avec des fleurs, n'auraient jamais eu ce soucis du Jardin, comme s'ils l'avaient oublié, ou refoulé trop loin. Les femmes, elles, avaient besoin de faire cette mise en scène, d'opérer ce retour, on peut se demander pourquoi. Toute photo, idéalement, devait être prise dans un jardin, voilà, dans Le Jardin. Je trouvais ça stupide, autrefois, vulgaire, souvent d'une grande laideur. Je me rends compte, aujourd'hui, retrouvant cette image qui dormait depuis 45 ans dans une boîte, que c'était tout le contraire.

jeudi 10 octobre 2013

Parce que la Mort rôde... — Verdâtre, avec sa faux... — On croit qu'elle vient d'un coup... Mais elle rôdait depuis un bon moment déjà... On croyait que ce n'était qu'une idée, qu'on pouvait la chasser comme une simple idée noire, ou plutôt une simple idée verdâtre... — La remplaçant par une autre idée?... — Peut-être... Mais elle était toujours là... Elle a d'ailleurs peut-être toujours été là, dès la naissance, assise dans un coin dans la salle d'accouchement, ou juste derrière soi, bientôt, à flairer vos cheveux... Alors on croit pouvoir la chasser comme une idée, la remplaçant par une autre idée, mais elle est toujours là... Elle fait partie de la famille, on ne la chasse pas comme ça... Même chassée, même reniée, refoulée, scotomisée, tout ce qu'on voudra, de toute façon, elle sera toujours là, dans un coin... — Tu pensais, à un moment, que c'était toi, peut-être, qui l'avais rendue malade à ce point, que c'était peut-être à cause de toi, que tu faisais se faner les jolies fleurs, que c'était peut-être même toi qui l'avais poussée au suicide, la jeune fille et la mort... Un soir de fin d'automne, en regardant ta fenêtre, tu avais senti la Mort près d'elle... Peut-être six mois plus tard, au printemps, elle t'avait dit qu'elle avait essayé de se suicider six mois auparavant... — Oui... Un appel au secours, elle avait dit, comme tout le monde dit, comme on dit à la télé, dans les magazines, dans les mauvais romans... Pas grand chose, elle avait dit, presque en riant, un acte désespéré, mais elle ne voulait pas vraiment en finir, elle avait dit... Qu'on la remarque, surtout, qu'on s'occupe d'elle, en baissant les yeux, elle avait dit... — Peut-être alors qu'elle t'appelait... — Peut-être... — Et quelque part, tu l'as entendue... — Peut-être... Ou alors c'était une coïncidence... J'ai pensé et même senti qu'elle se suicidait alors qu'elle se suicidait... — Et tu ne l'as pas rappelée... — Je n'avais plus son numéro... Elle m'avait une fois de plus banni de sa vie... — Tu as peut-être l'oreille, pour la Mort... — Peut-être... — C'est peut-être même toi, le Verdâtre... — On est peut-être tous le Verdâtre de quelqu'un... — Et toi, tu la chasses, la Mort, comme une idée?... — Non... Moi je l'attends, avec mon sabre... Je m'entraîne... Et puis ce n'est pas qu'une idée... Je la sens, parfois, dans la nuit... Je meurs un peu, dans la nuit, souvent, je frôle la Mort, ou alors c'est elle qui me frôle... Elle me serre le cœur, parfois, pour voir ce que ça fait, quel genre de client je suis... Elle s'entraîne, elle aussi, se prépare... Je suis même mort déjà tant de fois... Comme des répétitions, avant la première, ou plutôt avant la dernière... — Sabre contre faux... — Oui... On verra bien... — Tu te prépares... — Oui... Comme le père qui avait fait la vaisselle et ses besoins et sa toilette avant d'aller finalement se recoucher... Comme le pépé qui était remonté traviolant de l'hôpital avec un couteau dans son poing... — Parce que la Mort se précise... — Oui... Quelques mois... Quelques années... Je ne sais pas trop... — Voilà pourquoi tu es devenu tant bavard... — Oui, peut-être... À un moment, on se prépare vraiment... — Tu mets de l'ordre dans tes affaires... Tu t'entraînes aussi au sabre... — Oui, peut-être bien... — Depuis quand?... — Depuis toujours peut-être... Mais la mort de Mouchette peut-être a déclenché quelque chose... — Que de peut-être... — Je me souviens, elle s'est redressée brusquement sur ses pattes, quand on lui a fait la première piqûre... alors qu'elle était paralysée... — L'instinct de vie... — Oui... — Elle nous manque... — Oh oui... — Mais ne pas hâter sa fin... — Certainement pas... — Chaque souffle compte... — Oui... — Et tu crois que tu vas vaincre, avec ton sabre?... — Quelle importance... Seul le geste compte... Seul le geste comptera... Dégainer, couper, il n'y a que ça... Le son de lame qui fend l'air... le petit vent...

lundi 23 septembre 2013

La parole, c'était celle des femmes. Les hommes étaient taiseux, baissaient un peu la tête, parfois riaient, grognaient, cognaient du poing la table ou poussaient un juron. Les femmes parlaient, racontaient, cancanaient, moi je les écoutais. Ma grand-mère a passé, comme Louise Brooks, l'essentiel de sa vie dans son lit. Elle n'était pas malade — est morte à 93 ans, tout simplement d'usure — c'est juste que c'était dans son lit qu'elle était le mieux. J'allais la voir, dans la pénombre et la tiédeur de la chambre où tout le monde dormait. Qu'est-ce que tu fais mémé? Je parle avec mes morts, me répondait-elle souvent, ses yeux noirs rivés au plafond. Elle finissait toujours par me raconter une histoire, pas une histoire qu'elle avait lue dans un livre, car elle n'en avait lu aucun, avait passé en tout et pour tout deux ou trois mois de sa vie sur les bancs de l'école, savait quand même écrire, pas si mal je trouve encore en relisant ses petits mots, mais une histoire qui lui sortait de la bouche, qui lui venait de je ne savais pas où et il y avait soudain des paysages qui se formaient dans la pénombre, sur le plafond lézardé, le vent se mettait même à souffler, à siffler, la burle, il faisait nuit, un froid comme des lames de couteaux, on emmenait là-haut au cimetière de St Clément un mort, empaqueté de linges sur un traineau... une épopée... des jours et des nuits à tirer et pousser le traineau... des congères hautes comme des immeubles de cinq étages... et les loups qui hurlaient... Je me blottissais contre la mémé, j'étais terrifié, merveilleusement terrifié, ne voulais surtout pas qu'elle s'arrête... car c'était le plus beau des cinémas, sur le plafond lézardé... et il y avait tant de films... je ne sais pas d'où elle sortait toutes ces bobines... Elle avait le regard noir, la mémé, ne racontait pas que des histoires, elle en faisait, aussi... La pire langue de vipère du quartier... Des hommes se sont battus au sang à cause de ses histoires... Elle haïssait ses voisins, elle haïssait peut-être même le monde, jusqu'à sa mort elle a haï le genre humain... Mais avec ses petits enfants, c'était bien différent, d'une tendresse, d'une générosité... Souvent aussi elle sortait la boîte de photos... ou alors c'était moi qui la sortais et allais vers son lit : Et lui, mémé, qui c'était?... Alors elle racontait... (Quand elle est morte, j'ai évidemment récupéré la boîte de photos...) Je n'étais encore jamais allé au cinéma. Il n'y avait pas non plus encore la télé... Mais la mémé, elle en savait, des histoires, et comme projectionniste et même comme cinéaste, elle se posait un peu là... Et puis il y avait ma mère, aussi, mais dans un genre bien différent... La mémé, c'était le cinéma classique, expressionniste, on était un peu chez Murnau... Ma mère c'était plus compliqué, plus avant-gardiste, il n'y avait pas que les histoires, il y avait aussi les mots, elle les triturait, les tronçonnait, les recomposait, réinventait, mélange d'argot stéphanois, de patois ardéchois qu'elle avait dû entendre toute petite fille et bon français populaire mêlé parfois à quelques mots plus savants... et tout ça sans effort, ça sortait de sa bouche, et des histoires énormes, souvent, qui auraient fait rougir Rabelais... (Quand il avait fallu récupérer l'arête de poisson coincée dans le rectum du pépé...) Je l'écoutais, je riais, je riais tellement... Et toujours... Quand je l'ai au téléphone, il est rare que je n'entende pas un mot nouveau, mais que je comprends aussitôt, j'ai l'oreille... Elle fait mine de se fâcher un peu, par coquetterie : Pfff... tu dis n'importe quoi, c'est un mot qui est dans le dictionnaire, allons... La dernière fois que je suis allé la voir, il y avait, posé à côté du téléphone, un bout de papier sur lequel était écrit en très gros caractères : NIETZSCHE... J'en ai fait des yeux tout ronds, il faut dire que je ne l'ai jamais vue lire autre chose que des romans de gare, et depuis un certain temps en très gros caractères, à cause de sa cataracte, ce qui limite bien ses choix... Oui, me dit-elle, ils en parlaient à la radio, ça m'a intriguée, alors je suis allée à la bibliothèque... Mais ils ne l'avaient qu'en petit... Alors je les écoutais, ma grand-mère et ma mère, depuis tout petit... et dès que la parole m'est venue, je me suis mis moi aussi à parler, pas du tout taiseux comme les hommes, mais alors comme une mitraillette, on ne pouvait plus m'arrêter, on me disait que j'allais finir... speakerine... et j'abordais tous les sujets, jusqu'à même parfois la réincarnation... Parfois, ma mère m'engueulait, parce que je parlais trop, quand il y avait des grands, comme quoi je faisais mon intéressant, il faut dire que je les trouvais un peu limités, les grands... Et puis, un certain jour, vers les sept ou huit ans, je fus frappé de bégaiement. C'est bien ça : frappé. Comme par la foudre. (J'ai lu, bien plus tard, dans l'Apocalypse de St Jean : "Les éloquents seront frappés de bégaiement.") Et alors je me suis tu, presque complètement. On m'a cru peut-être alors autiste, ou réservé, timide, idiot. Alors que j'étais bègue. Je me souviens d'un type, qui passait dans la rue, et les gamins se moquaient de lui, en imitant son bégaiement, comme quand on jette des pierres à un miséreux ou à un chien galeux, moi le premier, qui l'imitais peut-être même plus fort que les autres, plus méchamment, jusqu'au jour où... C'est ma genèse, peut-être inventée — mais peut-être pas — très tôt, pour qu'il y ait une raison... Mais quelle souffrance, quand vous ne pouvez plus rien dire, quand vous sentez en plus la parole qui bouillonne, fait pression, dans la poitrine, tension montante derrière le front, dans la mâchoire, c'est douloureux... C'est aussi une douleur morale, comparable à la douleur physique de celui qui ne peut plus pisser à cause de ses calculs... Je me sentais maudit... Dieu m'avait puni... (Un jour, en serrant la mâchoire, coincé par une syllabe dure comme la pierre, je me suis cassé une dent.) On n'imagine pas la souffrance que c'est. J'étais fier. Je n'aurais jamais bégayé en public. Alors en public je me taisais. Combien de fois j'aurais aimé prendre la parole... J'avais tellement à dire... Je bégayais surtout à la maison, en privé. Ça faisait rire un peu mon père et ma sœur. Ma mère, ça l'énervait, elle m'engueulait, comme si je faisais exprès. Une orthophoniste avait conclu que j'étais un faux bègue, parce que, malin, je réussissais tous les exercices. Il n'est pas bègue, avait-elle dit, il hésite. Parce que bègue, c'était infamant. Je trichais. J'émettais une voyelle muette pour laisser glisser dessus la consonne, j'avais toutes sortes de stratagèmes et de techniques que je m'étais inventées, je changeais l'ordre des mots, je connaissais bien les synonymes, même si ce n'était pas toujours le mot vraiment juste ça s'en approchait et ça sortait sans encombre, mais quand même c'était frustrant, d'avoir laissé tomber le mot juste parce qu'il était imprononçable... Être un peu chantant, un peu acteur, m'a aidé un peu aussi... Même si parfois toutes mes techniques me lâchaient... L'émotion... Voilà pourquoi aussi peut-être je pratique un art martial depuis tellement d'années : la maîtrise du souffle, de l'émotion... Quand j'ai su l'histoire de Louis Jouvet qui, rentré du théâtre, à la maison, ne pouvait plus aligner deux mots... Quel formidable phrasé il avait... On en parle souvent, avec mon copain O, un sacré bègue, lui. Quand je lui ai dit que je l'étais aussi, il ne m'a pas cru, au début. Alors, souvent, maintenant, quand on se voit, je me laisse un peu aller à bégayer avec lui, par fraternité. Lui, c'est un drôle de phénomène, d'un grand raffinement, fin calligraphe, inventeur d'écritures syllabiques étranges et belles, grand causeur si on veut bien, sait bien l'écouter, humoriste, conférencier hors pair, carreleur, peintre, plâtrier habité, comptable impeccable, ne voyageant que dans les Cyclades, humble, d'une élégance évidente... Il ne fait jamais rien à moitié. Ne bâcle jamais rien. Tout est prétexte à la finesse. Même couper une tranche de saucisson est un art... Et comme bègue aussi, pas à moitié, sans aucune honte, ouvertement, grandement, monstrueusement, magnifiquement, mon antithèse, moi qui me suis toujours caché. Le jour où j'ai pu dire sans honte : je suis bègue, j'en avais déjà contourné les principaux obstacles et plus personne ne me croyait. Par des ruses. Même si c'est toujours un peu là. Plus du tout comme à une époque une prison — je me tapais littéralement la tête contre les murs — une vraie souffrance, une réclusion, totale, à l'isolement, au Trou pendant peut-être douze... quinze ans... mais une petite chose, toujours, dans ma tête, qui sera toujours là, comme si, à certains moments, dans le cerveau, une connexion ne voulait plus se faire. Une chose est sûre, je ne m'y casserai plus les dents, contre ce mur. Mon expérience m'a montré aussi que les bègues étaient souvent des individus passionnants et de parole(s). Quand on se bat avec la langue, on devient alors une sorte de guerrier, même si moi c'était plutôt... prisonnier, puis évadé. On a souffert. Pas à moitié. Je me revois, vers mes sept huit ans, maudit, interpellant Dieu, dans ma tête : Mais qu'ai-je donc fait de si grave?... Je n'aurais pas dû me moquer?... C'est ça?!... Évidemment, il ne répondait jamais, ce Grand Con... Ou bien alors c'était à cause des femmes, je me disais, peut-être, la parole, c'était leur domaine, fallait pas y toucher...

dimanche 17 juin 2012

Il y a des jours qu'on n'oublie pas. Qu'on n'oubliera pas. Marquer d'une pierre. Il m'est arrivé quelques fois de ramasser un caillou et de le garder ensuite longtemps dans ma poche, parfois même des années, d'en savoir parfaitement le poids, la forme, de le toucher souvent, de le regarder souvent, longtemps et même de le lire et le relire, quand il était à lire et à relire, comme pour le connaître parfaitement. J'en ai eu quelques uns, dans ma poche, des cailloux. Un jour, à Paris, je me suis fait braquer. Ouf, je me suis dit après, il ne m'a pris que ma carte bleue avec le code, m'a laissé mon caillou. Malheureux comme les pierres, on dit. Ça m'a toujours habité, cette expression. Ma grand-mère le disait souvent, je crois, même si tout est un peu flou maintenant. Étais-je aussi malheureux que mon caillou? L'étais-je davantage? Moins?... Pourquoi les pierres seraient-elles malheureuses?... Je me suis toujours demandé... Mon caillou, il était malheureux parce que moi-même je l'étais... Mon braqueur me l'aurait volé en même temps que ma carte bleue, j'aurais été anéanti... J'y tenais donc tant que ça, à mon malheur? Il faut croire... Mais d'autres cailloux étaient joyeux... Car ils n'étaient pas forcément malheureux, mes cailloux... On pourrait dire aussi joyeux comme les pierres... ou bien con comme les pierres... sauf qu'on dit con comme la Lune... mais c'est un peu une pierre, aussi, la Lune... Vous vous souvenez? Vous étiez occupée au lavoir. Je fumais dans la rue en regardant en l'air. C'était avant-hier...  C'est ça que je voyais, à ce moment. Ou plutôt ça que j'aurais vu si je n'avais pas été myope. Ça et d'autres choses, mais c'est ça qui est resté. Ça m'intriguait, m'attirait l'œil, j'ai regardé en l'air. J'ai trouvé plus tard dans un bac du lavoir trois miroirs minuscules, petits carrés d'un centimètre carré collés ensemble. Des petites choses. A une époque, j'aurais trouvé du sens, me serais perdu dans des délires chiffrés, mystiques... 5 pigeons sur un fil... Je n'aurais plus vu que des 5... Je n'ai pas cherché à voir 5 et encore moins à voir 5 successivement à deux endroits différents... Ce ne sont pas les mêmes 5... Ça chute... Météores dans le ciel... Heureusement, ça m'a passé, ces divagations qui peuvent mener à la folie... J'ai accepté le hasard... l'insignifiance... Mon père est mort ce jour-là et il avait 55 ans?... Et alors?... Peut-être suis-je devenu alors moi-même insignifiant... Mais ce jour, en tout cas, je ne l'oublierai pas...

dimanche 8 janvier 2012




La photo était restée sur le frigo de ma grand-mère pendant au moins trente ans, dans un petit cadre doré. Les couleurs, peu à peu, s'étaient estompées. La photo était même devenue complètement rose. Un jour, peu avant que ma grand-mère parte à l'hospice, le cadre est tombé du frigo et s'est brisé. Quand j'allais voir ma grand-mère, il manquait maintenant quelque chose, sur le frigo. Je lui demandais où était la photo. Elle ne savait plus. Elle l'avait fait tomber, en faisant la poussière. Avait peut-être bien fini à la poubelle avec les éclats de verre. Plus tard, je l'ai retrouvée, dans sa boîte. Parce qu'elle avait une boîte, en bois, ovale, qui lui venait de son oncle, qu'il avait fabriquée lui-même, dans laquelle étaient rangés des vieux papiers, des vieilles lettres, des vieilles photos. Alors, quand ma grand-mère est morte, j'ai récupéré la boîte et j'ai alors retrouvé la photo, qui avait disparu depuis plusieurs années. J'ai essayé bien plus tard de retrouver les couleurs. Elles sommeillaient encore un peu dans le rose, n'étaient pas complètement éteintes, même si ça ne se voyait pas à l'œil nu. C'est peut-être ma grand-mère, qui a pris la photo. Je ne me souviens pas. Quand elle prenait des photos, il fallait toujours qu'il y ait des fleurs.

lundi 19 décembre 2011

Peut-être deux sœurs. Deux gamines qui ont l'air déjà de vieilles femmes. Elles ont la même robe. Le même collier. Les mêmes collants blancs. Le même menton peut-être. Mais la ressemblance s'arrête là. L'une est plus triste que l'autre, plus accablée par on ne sait quoi, la vie peut-être. L'autre est plus dure, semble avoir plus d'énergie, être moins accablée par la vie peut-être. Un jour particulier. Un dimanche, une fête à la campagne peut-être. Le même bouquet de je ne sais quoi, pas des fleurs, juste des feuilles. Difficile de dire qui est l'aînée, qui domine et qui est dominée. L'une nous regarde et l'autre regarde à côté, peut-être quelqu'un, ou quelque chose, ou alors dans le vide, dans ses pensées. La photo a été déchirée à deux endroits, peut-être dans un accès de rage, puis rafistolée. C'est peut-être ma grand-mère, à droite, qui s'appuie sur l'épaule de sa grande sœur, même si je ne la reconnais pas. C'est sans doute ma grand-mère qui a déchiré la photo. Elle s'était peut-être fâchée avec sa sœur. Ou bien elle n'était pas sur la photo et s'était fâchée avec les deux ou l'une des deux. Parce qu'elle se fâchait beaucoup, ma grand-mère, faisait souvent des histoires qui souvent dégénéraient. Ils en venaient aux mains même parfois. Des histoires de famille. Mais aussi de voisinage. Ça l'occupait. Ça l'occupait même beaucoup. C'était même toute sa vie, faire des histoires. Elle embrouillait la tête de mon pauvre grand-père pour qu'il aille corriger sa belle sœur soi-disant adultère et il y allait, rouge de colère et de vin, lui qui était un homme pourtant si tranquille. Elle l'énervait, le faisait sortir de ses gonds et alors c'était parfois elle qui ramassait, même si elle avait du répondant. Ce genre d'histoire. Même à plus de 90 ans, elle continuait de regarder les gens de travers avec son regard noir et maugréer des vacheries à la moindre occasion, mégère jamais apprivoisée. Elle avait peut-être ses raisons d'être aussi hargneuse, d'en vouloir au monde entier. Elle s'était mariée enceinte jusqu'aux yeux avec mon grand-père qui n'était peut-être pas responsable de la chose, on disait, tout bas. Le prince charmant l'avait peut-être engrossée, avant de disparaître, qui sait... Cette photo, en tout cas, m'a toujours fait un drôle d'effet, depuis tout gamin, quand je regardais les photos dans la boîte de ma grand-mère... Deux sœurs... pas jumelles... Il en émane une étrangeté, un mystère... La lumière, ou la tache, dans le coin gauche... Elles n'ont pas les mêmes chaussures... Des bouquets sans fleurs...

dimanche 18 décembre 2011

On se demande qui il est, ce qu'il fout là, avec sa moustache. Un copain de régiment, peut-être, on se dit. Ou bien un vague cousin. Il a l'air sympa en tout cas. Viens sur la photo! on a dû lui dire. Allez, viens!... Parce qu'il ne voulait peut-être pas, lui, être sur la photo. Il me semble l'avoir déjà vu, sur des photos de régiment peut-être. C'est peut-être lui qui a essayé de reprendre contact avec mon père, plus de dix ans après sa mort. Apprenant qu'il n'était plus de ce monde, il s'était mis à pleurer au téléphone, le copain de régiment, parlant de son Jeannot, comme ils étaient copains, dans le temps, comme il aurait aimé le revoir, il y pensait tellement souvent, depuis plus de quarante ans, à son Jeannot... Quand on traîne trop... Il a envoyé par la suite à ma mère tout un album où on les voit tous les deux, son Jeannot et lui, en Algérie, c'était la guerre, mais ils étaient dans les bureaux, c'était le bon temps, Philippeville, la jeunesse, la plage, le soleil... Ça me fait penser que moi je n'ai aucune photo de régiment et aucune nostalgie de ce temps... (Ma mère aurait tellement aimé avoir une photo de son fils en uniforme...) Et puis je vois mon grand-père, sa dégaine toujours impeccable... Comme il se tenait près de sa fille, comme il en était fier, de sa fille et comme il l'aimait bien lui aussi, son Jeannot... C'était dans l'allée, à côté du jardin...

jeudi 15 décembre 2011

Mon oncle n'aura pas eu une vie très heureuse. Il en a passé l'essentiel dans son lit, à contempler le plafond tout lézardé, jaunasse, taché d'humidité. Funestes fantasmagories. Les bois de lit sculptés semblaient avoir des yeux, globuleux, malsains, qui vous guettaient, attendant le moment... Les camions, en passant dans la rue, la nuit, faisaient trembler les vitres, à une époque, puis ils n'ont plus eu le droit de passer dans la rue. Il n'y avait plus que le balancier du carillon westminster, mat, pour meubler le silence. Il y avait aussi plusieurs réveils mécaniques déréglés dont les trotteuses, plus pointues, faisaient la course, une course monotone, elles se rattrapaient, se dépassaient puis se mettaient à perdre du terrain quand juste avant elles en gagnaient, c'était sans fin. Le plancher qui craquait quand il allait au cabinet, de son pas lourd et lent, ou quand la mémé allait au cabinet, de son pas lourd et lent, parce qu'il était retourné chez sa mère, à 35 ans. D'ailleurs, c'est avec sa mère, qu'il est parti s'installer dans la maison de vieux qui était juste à côté. (Ils avaient des chambres mitoyennes.) C'est là qu'il est mort, un an peut-être avant sa mère. Il est monté sur une chaise, pour remonter son carillon westminster, car dans la maison de vieux on pouvait amener ses affaires et alors il était venu avec son carillon westminster, ses bois de lit pleins d'yeux, ses chaises en formica, son armoire, sa table de nuit sur laquelle étaient posés son réveil, sa lampe de chevet ainsi que sa petite radio qui lui donnait le résultat des courses de chevaux et même parfois les courses en direct, s'il avait pu il aurait emmené peut-être aussi le plafond car là-bas, dans la maison de vieux, le plafond était tout blanc et il n'y avait donc plus grand chose à regarder, parce qu'un plafond tout blanc c'est un peu comme un ciel tout bleu, pas très causant. Sur sa chaise en formica, en remontant son carillon westminster, il a perdu l'équilibre, il est tombé. Peu avant l'aube, il était mort. Sa mère était à son chevet, lui passait un gant de toilette mouillé sur le front, lui disait mon petit... mon petit... mon pauv' petit... Maman... il a dit... Puis il est mort. (Son fils n'est pas venu à l'enterrement. Mais il est venu récupérer les sous à la banque.)

lundi 25 janvier 2010

A 43 ans, je découvre Yasunari Kawabata. Juste ce que j'avais besoin de lire en ce moment. Dans un état proche de l'envoûtement, j'ai lu coup sur coup les belles endormies et nuée d'oiseaux blancs. Ça a créé en moi des résonances, comme si le roman se ramifiait en moi, se greffait même à mon roman personnel. J'aime le style limpide et précis, ce mélange de sensualité et d'onirisme, de cruauté et de tendresse. Cette sacralisation toute japonaise des choses. Le contenu est pauvre, sans le contenant qui lui convient. Cette quête permanente de l'instant parfait, qui est un art de chaque instant, forcément éphémère, forcément générateur de mélancolie et parfois même mortel, passée la floraison. (La pratique du go, puis et surtout celle de l'aïkido, m'ont appris l'importance primordiale de la forme. Quand la forme est belle, elle est juste. C'est même plutôt quand elle est juste, qu'elle devient belle. Il y a un équilibre, une harmonie, qui se voit, qui se sent. Quand la forme est laide, tout semble malade. La quête est celle de l'instant qui ne se répète jamais tout à fait, qu'on ne peut jamais figer. On ne le possède jamais totalement, même si on croit connaître le geste qui nous y a mené, le chemin. Sauf que ce n'est jamais tout à fait le même chemin. Car entre temps le monde a changé, les choses, nous-mêmes avons changé. On ne peut le reproduire à l'identique, l'instant. A cet instant, on fait vraiment partie du monde, comme une bête, ou mieux encore comme une plante, ou mieux encore comme un caillou, ou mieux encore comme un souffle. L'artiste est celui qui sait créer cet instant en le sachant éphémère. Tout est dans le geste, le mouvement, la respiration.) Je me suis souvenu de cette petite tasse qui appartenait à mon arrière-grand-mère Léontine. (Elle est morte quand j'étais tout petit, je ne me souviens plus, il faudra que je demande à ma mère.) Elle y buvait son café. Elle était très pauvre. Ne possédait que ça. Ma grand-mère la gardait dans le buffet comme une relique. Ça lui rappelait sa mère, assise penchée au dessus de la toile cirée à côté du fourneau, buvant silencieusement son café. (Elle en parlait avec tristesse, tendresse, la larme à l'œil, comme si ces moments du café avaient été les seuls moments heureux, même si, de son vivant, elle n'avait pas toujours été tendre avec la Léontine, qui était venue vivre un temps chez elle à la mort de son mari, un fardeau, on la mettait dans un coin, comme une vieille chose qu'on hésitait encore à jeter, encombrante, elle qui était si menue, discrète, on la regardait de travers... Quel réconfort ce devait être alors pour elle, de sentir la chaleur du café sur la terre cuite de sa tasse...) Il ne fallait surtout pas la toucher, sa tasse. On risquait de la faire tomber. C'était fragile, précieux. Elle avait déjà été rafistolée une fois. Quand ma grand-mère est morte, j'ai récupéré la petite tasse de la mémé Léontine. (Ainsi qu'un petit paquet de fines lettres soigneusement serrées par un très vieux lacet.) Elle aurait sinon fini à la poubelle, cette vieille tasse qui n'avait de valeur que pour ma grand-mère et pour moi aussi un petit peu qui en savais l'histoire. J'ai pris l'habitude alors d'y prendre mon café. C'était la tasse qui convenait. Mon café n'avait plus la même saveur. Le moment n'avait plus rien d'anodin. J'étais comblé, heureux. Désormais, je ne prendrais plus mon café que dans cette petite tasse... Jusqu'au jour où, sur la face externe de la tasse, le long de la fissure en Y qui avait été colmatée, j'ai vu se former une larme, épaisse, sombre... Je l'ai recueillie avec mon doigt... Elle était rouge foncé, poisseuse comme un sang bien épais... J'en ai eu un long frisson d'effroi, me souvenant que la mémé Léontine était très pieuse, j'étais comme une bernadette voyant une statue de la vierge pleurer des larmes de sang, moi qui suis un vrai mécréant, en tout cas pas du tout catholique, même si je me disais en même temps qu'il devait s'agir de la colle qui avait servi à rafistoler la tasse qui s'était liquéfiée à la chaleur du café. Quelques jours plus tard, au téléphone, j'en ai parlé à ma mère, qui s'appelle Yvette et qui raffole de ce genre d'anecdote familiale. Comment? La tasse de la mémé Léontine? Je ne vois pas... Mais si, tu sais, celle qui était dans le buffet et qu'il ne fallait surtout pas toucher!... Non, vraiment, je ne vois pas... Depuis, même si je l'ai conservée, je ne bois plus dans la petite tasse de la mémé Léontine. (J'ai même arrêté, quelques années plus tard, de boire du café.)