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lundi 20 janvier 2014

Il pleut. Souvent, quand il pleut, un mendiant vient poser son sac et s'asseoir devant le cinéma, sa casquette par terre entre ses pieds. Toujours à la même place. De dos, on pourrait croire que c'est toujours le même mendiant. De temps en temps, je viens fumer une cigarette au bord du trottoir, humer l'air pollué de la rue. Il est assis. Je suis debout. Immobiles, on regarde dans la même direction : droit devant. Survient bientôt un nain. Au début, je crois que c'est un enfant, un enfant de neuf ou dix ans, pas très grand pour son âge, avec une casquette à longue visière, bleu marine. Mais c'est un nain. Il est venu s'abriter de la pluie. On est maintenant tous les trois alignés au bord du trottoir, le mendiant, moi, le nain. Qui me demande bientôt du feu. Je me rends compte alors qu'il n'a pas du tout une tête de nain, pas du tout disproportionnée, pas du tout les traits d'un nain, plutôt ceux d'un homme, d'un homme miniature, le teint basané. Son corps d'ailleurs non plus n'est pas le corps d'un nain, n'en avait d'ailleurs pas la démarche et c'est pourquoi j'avais d'abord cru voir un enfant. Le corps d'un homme miniature, m'arrivant au bas des côtes. Un lilliputien, alors, plutôt. Pas du tout difforme. On fume, silencieusement. Parfois, on se sourit. Ses dents de devant sont pourries. J'ai remarqué aussitôt que son regard était vif, pénétrant, que la flamme de l'ironie et une certaine tendresse y couvaient. Une sympathie étrange et spontanée nous lie. À un moment, il me demande si je connais du monde dans le cinéma. Il a un accent indéfinissable, léger, peut-être espagnol, ou portugais, ou d'ailleurs. Je lui réponds qu'il n'y a que moi, dans ce cinéma. Ça le fait sourire. On se comprend. Parce qu'il est scénariste, me dit-il. Je lui dis que je ne suis que projectionniste, ou caissier, selon les jours, que je ne connais donc personne, dans le cinéma, qu'il lui faudrait plutôt trouver un producteur. Il me raconte qu'il a écrit cinq sketches, pour le moment. — Plutôt de la comédie, alors? — Oui, plutôt de la comédie, confirme-t-il dans un large sourire de ses dents toutes cariées, ce serait vous voyez une sorte de critique de la finance mondiale... tout en pastichant Proust... — Tout en pastichant qui?... — Proust, vous savez, le grand écrivain… — Ah... Proust... — Oui... Et je suis sûr que ça marcherait... — Je vous le souhaite... — On finira bien par être riches, nous aussi... La roue tourne... Elle ne fait que tourner... Aujourd'hui sans le sou... et demain... — Milliardaires!... clos-je sa phrase et on se met alors à rire de bon cœur, sachant lui comme moi que ni l'un ni l'autre ne souhaite vraiment devenir riche ni sans doute ne le sera un jour... À ce moment, le mendiant m'interpelle. Je ne le comprends pas. Il parle une autre langue. — Un voyageur d'Europe centrale, me glisse tout bas et avec un certain respect mon compagnon le nain. — Le mendiant a sorti un téléphone de sa poche. Je finis par comprendre qu'il aimerait que j'en recharge la batterie. Il s'incline au moins dix fois pour me remercier quand je m'en vais avec son téléphone et son cordon pour le recharger à l'intérieur. Je le branche. La batterie était vraiment à plat. Il pleut toujours. Il y a Blossom Dearie à la radio. J'ai repris mon poste, assis derrière la vitre, paisible, avec mon livre, le plan fixe de la rue, lisant, observant, rêvassant. Je vois le nain un moment regarder les affiches. Puis il s'en va. Avant de disparaître se retourne pour m'adresser un grand sourire et un salut de la main. Un nain de très bonne compagnie...

vendredi 17 janvier 2014

Il est bossu. Difficile parfois de savoir s'il est de face ou bien de dos, son corps comme en permanence en quête d'une forme bien définie, tentant affolé toutes les combinaisons, toutes — sauf une, perdue à jamais — aberrantes. Parkinsonien et dyskinésique à un stade très avancé, me précise-t-il, son tronc, ses membres et sa tête se tordant violemment dans tous les sens, le visage un brouillon tout froissé de rictus remodelé en permanence, la bouche une plaie passant d'un spasme d'un côté l'autre, étrangement ne s'exprimant pas trop mal, ruisselante de bave, quand, un peu honteux sans le montrer, je lui présente mes vœux. — Et la santé, surtout, il avait d'abord enchaîné... Et toi?... Même pas une petite grippe?... Rien?... — Non... Rien... — Moi, je suis foutu, il conclut, grimaçant un sourire fataliste, exécutant malgré lui une danse très complexe, chaotique, improbable, grotesque, de tout son corps sans maître, exténuante même à regarder... Il y a cinq ans, il était projectionniste. Puis c'est arrivé. Une crise. Brutale. Irréversible. Puis d'autres. Maintenant il vient, le matin, faire quelques heures de ménage dans le même cinéma, son cinéma, je ne sais même pas s'il est payé. Pour conserver le lien social, il dit. Il se retrouve alors le matin tout seul dans ce cinéma fantôme à se débattre avec ce corps qui ne lui appartient presque plus. Une heure entière, aujourd'hui, à batailler, en vain, pour fixer le tuyau de l'aspirateur... C'est pas grave, je lui dis, tu le feras demain... rentre chez toi... tu en as bien assez fait... Quand il repart, c'est encore plus sale qu'avant. C'est même parfois le chaos... Souvent, il tombe, entraînant les choses avec lui. Mais il se relève. Toujours il se relève... Se cognant aux murs, aux portes, à tout, en permanence... Shootant, boxant en permanence dans les choses... Quand la substantia nigra, dite aussi locus niger, est atteinte, lis-je... Fumer et boire du café sont bénéfiques. Ça entretient la Substance Noire... le Lieu Noir... Hélas, il ne fumait pas, ne buvait pas de café, avant. Tandis que sa substance noire dégénérait, que la Place Noire se vidait comme après une exécution capitale, il s'était mis à croire beaucoup en Dieu, avant, dans le coin bureau de la cabine obscure de projection avait arrangé une sorte d'autel, avec des images pieuses, des photos de ses parents morts, une bougie, des objets douteux, des aliments périmés, chocolats moisis, petits animaux morts... offrandes en décomposition... suivait des messes à la radio... La mort de ses parents avait déclenché cette ferveur religieuse... Avant la mort de ses parents, longtemps, il avait voulu changer de sexe... Je suis une femme, disait-il, en ce temps-là... Il avait commencé alors à prendre des hormones, rêvait de castration, venait parfois faire le projectionniste en jupe, bas résilles, talons aiguilles, perruqué blonde platine... travesti peu engageant, pas du tout féminin, douteux et rendant douteux tout ce qu'il touchait, suant beaucoup, en permanence, le visage luisant de gras, malodorant — problèmes de glandes... se coinçait les talons dans les grilles de l'escalier métallique en colimaçon... de rage soudain hurlait et balançait les bobines contre les murs, tant et si fort que parfois des spectateurs terrorisés sortaient de la salle, croyant qu'un meurtre ou au moins quelque chose d'horrible avait lieu là, derrière le mur, derrière le hublot d'où jaillissait la lumière aveuglante... La mort de ses parents lui avait brusquement ôté tout fantasme d'inversion ainsi que toute colère... Au bout du chemin, jonché de pourriture, il n'y eut désormais plus que Dieu... Bientôt, son long... très long calvaire... D'où sa mine pas du tout misérable, fataliste et parfois même secrètement réjouie, peut-être même extatique... Quelle vie... quelle vie peu ordinaire... me dis-je, le regardant s'en aller...

lundi 23 septembre 2013

La parole, c'était celle des femmes. Les hommes étaient taiseux, baissaient un peu la tête, parfois riaient, grognaient, cognaient du poing la table ou poussaient un juron. Les femmes parlaient, racontaient, cancanaient, moi je les écoutais. Ma grand-mère a passé, comme Louise Brooks, l'essentiel de sa vie dans son lit. Elle n'était pas malade — est morte à 93 ans, tout simplement d'usure — c'est juste que c'était dans son lit qu'elle était le mieux. J'allais la voir, dans la pénombre et la tiédeur de la chambre où tout le monde dormait. Qu'est-ce que tu fais mémé? Je parle avec mes morts, me répondait-elle souvent, ses yeux noirs rivés au plafond. Elle finissait toujours par me raconter une histoire, pas une histoire qu'elle avait lue dans un livre, car elle n'en avait lu aucun, avait passé en tout et pour tout deux ou trois mois de sa vie sur les bancs de l'école, savait quand même écrire, pas si mal je trouve encore en relisant ses petits mots, mais une histoire qui lui sortait de la bouche, qui lui venait de je ne savais pas où et il y avait soudain des paysages qui se formaient dans la pénombre, sur le plafond lézardé, le vent se mettait même à souffler, à siffler, la burle, il faisait nuit, un froid comme des lames de couteaux, on emmenait là-haut au cimetière de St Clément un mort, empaqueté de linges sur un traineau... une épopée... des jours et des nuits à tirer et pousser le traineau... des congères hautes comme des immeubles de cinq étages... et les loups qui hurlaient... Je me blottissais contre la mémé, j'étais terrifié, merveilleusement terrifié, ne voulais surtout pas qu'elle s'arrête... car c'était le plus beau des cinémas, sur le plafond lézardé... et il y avait tant de films... je ne sais pas d'où elle sortait toutes ces bobines... Elle avait le regard noir, la mémé, ne racontait pas que des histoires, elle en faisait, aussi... La pire langue de vipère du quartier... Des hommes se sont battus au sang à cause de ses histoires... Elle haïssait ses voisins, elle haïssait peut-être même le monde, jusqu'à sa mort elle a haï le genre humain... Mais avec ses petits enfants, c'était bien différent, d'une tendresse, d'une générosité... Souvent aussi elle sortait la boîte de photos... ou alors c'était moi qui la sortais et allais vers son lit : Et lui, mémé, qui c'était?... Alors elle racontait... (Quand elle est morte, j'ai évidemment récupéré la boîte de photos...) Je n'étais encore jamais allé au cinéma. Il n'y avait pas non plus encore la télé... Mais la mémé, elle en savait, des histoires, et comme projectionniste et même comme cinéaste, elle se posait un peu là... Et puis il y avait ma mère, aussi, mais dans un genre bien différent... La mémé, c'était le cinéma classique, expressionniste, on était un peu chez Murnau... Ma mère c'était plus compliqué, plus avant-gardiste, il n'y avait pas que les histoires, il y avait aussi les mots, elle les triturait, les tronçonnait, les recomposait, réinventait, mélange d'argot stéphanois, de patois ardéchois qu'elle avait dû entendre toute petite fille et bon français populaire mêlé parfois à quelques mots plus savants... et tout ça sans effort, ça sortait de sa bouche, et des histoires énormes, souvent, qui auraient fait rougir Rabelais... (Quand il avait fallu récupérer l'arête de poisson coincée dans le rectum du pépé...) Je l'écoutais, je riais, je riais tellement... Et toujours... Quand je l'ai au téléphone, il est rare que je n'entende pas un mot nouveau, mais que je comprends aussitôt, j'ai l'oreille... Elle fait mine de se fâcher un peu, par coquetterie : Pfff... tu dis n'importe quoi, c'est un mot qui est dans le dictionnaire, allons... La dernière fois que je suis allé la voir, il y avait, posé à côté du téléphone, un bout de papier sur lequel était écrit en très gros caractères : NIETZSCHE... J'en ai fait des yeux tout ronds, il faut dire que je ne l'ai jamais vue lire autre chose que des romans de gare, et depuis un certain temps en très gros caractères, à cause de sa cataracte, ce qui limite bien ses choix... Oui, me dit-elle, ils en parlaient à la radio, ça m'a intriguée, alors je suis allée à la bibliothèque... Mais ils ne l'avaient qu'en petit... Alors je les écoutais, ma grand-mère et ma mère, depuis tout petit... et dès que la parole m'est venue, je me suis mis moi aussi à parler, pas du tout taiseux comme les hommes, mais alors comme une mitraillette, on ne pouvait plus m'arrêter, on me disait que j'allais finir... speakerine... et j'abordais tous les sujets, jusqu'à même parfois la réincarnation... Parfois, ma mère m'engueulait, parce que je parlais trop, quand il y avait des grands, comme quoi je faisais mon intéressant, il faut dire que je les trouvais un peu limités, les grands... Et puis, un certain jour, vers les sept ou huit ans, je fus frappé de bégaiement. C'est bien ça : frappé. Comme par la foudre. (J'ai lu, bien plus tard, dans l'Apocalypse de St Jean : "Les éloquents seront frappés de bégaiement.") Et alors je me suis tu, presque complètement. On m'a cru peut-être alors autiste, ou réservé, timide, idiot. Alors que j'étais bègue. Je me souviens d'un type, qui passait dans la rue, et les gamins se moquaient de lui, en imitant son bégaiement, comme quand on jette des pierres à un miséreux ou à un chien galeux, moi le premier, qui l'imitais peut-être même plus fort que les autres, plus méchamment, jusqu'au jour où... C'est ma genèse, peut-être inventée — mais peut-être pas — très tôt, pour qu'il y ait une raison... Mais quelle souffrance, quand vous ne pouvez plus rien dire, quand vous sentez en plus la parole qui bouillonne, fait pression, dans la poitrine, tension montante derrière le front, dans la mâchoire, c'est douloureux... C'est aussi une douleur morale, comparable à la douleur physique de celui qui ne peut plus pisser à cause de ses calculs... Je me sentais maudit... Dieu m'avait puni... (Un jour, en serrant la mâchoire, coincé par une syllabe dure comme la pierre, je me suis cassé une dent.) On n'imagine pas la souffrance que c'est. J'étais fier. Je n'aurais jamais bégayé en public. Alors en public je me taisais. Combien de fois j'aurais aimé prendre la parole... J'avais tellement à dire... Je bégayais surtout à la maison, en privé. Ça faisait rire un peu mon père et ma sœur. Ma mère, ça l'énervait, elle m'engueulait, comme si je faisais exprès. Une orthophoniste avait conclu que j'étais un faux bègue, parce que, malin, je réussissais tous les exercices. Il n'est pas bègue, avait-elle dit, il hésite. Parce que bègue, c'était infamant. Je trichais. J'émettais une voyelle muette pour laisser glisser dessus la consonne, j'avais toutes sortes de stratagèmes et de techniques que je m'étais inventées, je changeais l'ordre des mots, je connaissais bien les synonymes, même si ce n'était pas toujours le mot vraiment juste ça s'en approchait et ça sortait sans encombre, mais quand même c'était frustrant, d'avoir laissé tomber le mot juste parce qu'il était imprononçable... Être un peu chantant, un peu acteur, m'a aidé un peu aussi... Même si parfois toutes mes techniques me lâchaient... L'émotion... Voilà pourquoi aussi peut-être je pratique un art martial depuis tellement d'années : la maîtrise du souffle, de l'émotion... Quand j'ai su l'histoire de Louis Jouvet qui, rentré du théâtre, à la maison, ne pouvait plus aligner deux mots... Quel formidable phrasé il avait... On en parle souvent, avec mon copain O, un sacré bègue, lui. Quand je lui ai dit que je l'étais aussi, il ne m'a pas cru, au début. Alors, souvent, maintenant, quand on se voit, je me laisse un peu aller à bégayer avec lui, par fraternité. Lui, c'est un drôle de phénomène, d'un grand raffinement, fin calligraphe, inventeur d'écritures syllabiques étranges et belles, grand causeur si on veut bien, sait bien l'écouter, humoriste, conférencier hors pair, carreleur, peintre, plâtrier habité, comptable impeccable, ne voyageant que dans les Cyclades, humble, d'une élégance évidente... Il ne fait jamais rien à moitié. Ne bâcle jamais rien. Tout est prétexte à la finesse. Même couper une tranche de saucisson est un art... Et comme bègue aussi, pas à moitié, sans aucune honte, ouvertement, grandement, monstrueusement, magnifiquement, mon antithèse, moi qui me suis toujours caché. Le jour où j'ai pu dire sans honte : je suis bègue, j'en avais déjà contourné les principaux obstacles et plus personne ne me croyait. Par des ruses. Même si c'est toujours un peu là. Plus du tout comme à une époque une prison — je me tapais littéralement la tête contre les murs — une vraie souffrance, une réclusion, totale, à l'isolement, au Trou pendant peut-être douze... quinze ans... mais une petite chose, toujours, dans ma tête, qui sera toujours là, comme si, à certains moments, dans le cerveau, une connexion ne voulait plus se faire. Une chose est sûre, je ne m'y casserai plus les dents, contre ce mur. Mon expérience m'a montré aussi que les bègues étaient souvent des individus passionnants et de parole(s). Quand on se bat avec la langue, on devient alors une sorte de guerrier, même si moi c'était plutôt... prisonnier, puis évadé. On a souffert. Pas à moitié. Je me revois, vers mes sept huit ans, maudit, interpellant Dieu, dans ma tête : Mais qu'ai-je donc fait de si grave?... Je n'aurais pas dû me moquer?... C'est ça?!... Évidemment, il ne répondait jamais, ce Grand Con... Ou bien alors c'était à cause des femmes, je me disais, peut-être, la parole, c'était leur domaine, fallait pas y toucher...

mardi 11 juin 2013

Vous vouliez voir ma nouvelle tête. La voici. Le monde n'est plus du tout pareil, depuis. Tout ce que je vois, maintenant, que je ne soupçonnais même pas avant... c'est étonnant. D'où mon air ahuri. Vous voyez mon strabisme? Là encore il n'est pas trop prononcé, je tiens à mon image, n'exhibe pas trop mes monstruosités, mais il suffit que je regarde plus loin pour devenir sartriesque. Alors, le type, après examen, il m'a dit : C'est un faux. La macula, vous voyez, qu'est pas dans l'axe. Il me montre, sur son bureau, manipulant un gros œil en plastique tout démontable, il connaît bien son affaire, il a d'énormes pellicules sur les épaules. Puis il toussote, hésite un peu, puis, tout en prenant un appareil photo et n'attendant pas ma réponse après m'avoir demandé si je permettais, regardez le point, là-bas, le flash, un air d'animal traqué, la peau luisante et rouge, de monstre brutalement révélé, une image franchement obscène, pathétique, laide, pour ma collection il me dit, il est beau celui-là, ah oui, fameux... J'aurais dû le faire payer, pour la pose. Car je ne pose pas pour rien, moi, normalement. La dernière fois, ça m'a payé mes courses. Bon, vous voulez voir? il me demande et sans attendre ma réponse me pousse avec autorité vers son ordinateur où il me fait défiler à toute allure et fièrement sa collection de faux strabismes. Vous voyez, celle-là, une de mes meilleures, comme un timbre rare, une petite fille avec les yeux de Sartre, jolie comme tout, mais ces yeux-là, bon, un peu monstrueux tout de même, ma petite sœur en somme, ma petite sœur en macula, mais quel ravissement, pour lui, sa collection, sa galerie de monstres, mais le vôtre... pas mal non plus, si si, un de mes meilleurs, pas aussi bien que la petite fille, mais pas loin, me voilà maintenant en bonne place dans sa collection, je serai contemplé par des dizaines, centaines, milliers de faux strabiques et d'étudiants en ophtalmologie, dont il est aussi professeur, chef de clinique et tout, grand chirurgien, le Grand Patron... Sauf que c'est un faux, qu'il me dit, comme la petite vous voyez... C'est à dire qu'il n'y a rien à faire, que c'est incurable?... Oui, dit-il d'un air fataliste, un peu déçu aussi quand même, parce qu'il opère, sinon, quand c'est un vrai, si j'ai bien compris, vous énuclée provisoirement et je sens qu'il aime ça et qu'il doit aussi aimer limer l'orbite, l'os, au micron, pour ajuster, parce que c'est le muscle, derrière, qui est coincé, c'est mécanique, c'est tout con en fait, si je comprends bien, une boule, un trou, moi-même si je n'étais pas si sensible je pourrais opérer... Mais j'étais venu pour des lunettes, moi, c'est tout, je lui dis, pas du tout pour me faire opérer, même si ç'avait été un vrai, ça ne m'a jamais gêné, ce strabisme... L'œil qui pendouille au bout du nerf, sur la joue j'imagine, ou plutôt dans un petit récipient, flottant dans un liquide jaunâtre, pour pas qu'il sèche, qui continue peut-être même à voir, bizarrement, le meulage de l'orbite, la poussière que ça doit faire, et l'odeur aussi... Un faux strabisme... Vers les dix onze ans, une orthophoniste m'avait dit que j'étais un faux bègue. Ça m'avait fait bien réfléchir. Et toujours. Et là, maintenant, un faux strabisme. Bien des disgrâces, mais pour de faux. Et incurable, donc. On s'y fait, à être faux. Un faussaire? Et incurable. Mais comme le monde est différent, maintenant, avec ces lunettes. Moi même, dans ce monde différent, je suis différent. Comment vous expliquer... J'ouvre soudain de grands yeux, ébahi, idiot, car il me faut un temps d'adaptation, accepter que ce monde soit le monde. Et c'est comme si j'en faisais partie tout aussi soudainement, du monde, ça peut surprendre. Tout ce monde qui se met alors à me regarder et même à s'intéresser à moi, et les filles alors, toutes ces histoires qui se présentent soudain... Je les enlève, je redeviens invisible, au moins flou, on me bouscule dans la rue, on m'ignore dans le meilleur des cas, je les remets, on me sourit, on vient même me flairer, c'est étonnant, on m'a même applaudi, hier soir, ovationné, une bonne trentaine de personnes, un héros, une idole, j'étais, quand sans lunettes, pour la même situation, les mêmes m'auraient sans doute hué, voire lynché... Alors, avant de sortir de chez moi je me demande toujours si je les mets ou pas... Quel genre de monde pour aujourd'hui? Je n'ai pas toujours la même envie. Si je les mets souvent, en ce moment, c'est parce que c'est nouveau, c'est que je n'avais jamais vu le monde comme ça auparavant, aussi net, en très très haute définition. Bientôt, je retournerai sans doute avec soulagement dans ma myopie, car tout ça, cette acuité, cette présence intense dans le monde, finira sans doute par me lasser. Et puis, quelque part, ça me semble faux. Je me sens comme au spectacle.

mercredi 14 mars 2012

Venise était assiégée par les cygnes. (Quelques mots pleins de trous griffonnés au milieu de la nuit sur le carnet posé sur la chaise en paille près de mon lit.) Une mer blanche de cygnes et le peuple s'inquiétait. La reine, pleine de sagesse, écoutait ses conseillers. La rumeur principale : les cygnes étaient des extraterrestres venus nous envahir. Allait-on devoir leur faire la guerre? On n'avait encore jamais fait la guerre à des cygnes. On ne savait pas trop comment s'y prendre. Il y en avait peut-être des millions. Ils étaient là, ne bougeaient pas, flottaient silencieusement autour de l'île coupée du monde. Des envahisseurs extraterrestres alors, peut-être, qui avaient pris cette forme comme Zeus en d'autres temps. Même si on ne savait pas vraiment. On attendait un émissaire car peut-être qu'ils parlaient, eux qui avaient su prendre l'apparence du cygne et qu'alors ils nous diraient pourquoi ils étaient là, silencieux, en si grand nombre. Mais aucun émissaire ne se montra. Un peu plus tard on apprit qu'ils étaient là pour escorter un mort. Alors, la reine se retrouva dans une grande barque, en pleine mer, escortée par les cygnes et moi aussi j'étais dans la barque, cheveux au vent, ne savais pas si j'étais témoin seulement ou si le mort c'était moi... Ça me rappelle qu'une autre fois, j'ai été escorté par des cygnes. Sauf que c'était une escorte sous-marine ou plutôt sous-lacustre. A l'aube, tout habillé et égratigné de partout, je nageais sous les quilles des bateaux, escorté par des cygnes qui autour de moi faisaient des arabesques, émettaient parfois des éclats blafards dans l'eau trouble et verte, agiles comme des poissons, longs cous ondulant, me frôlant de leurs ailes nageoires et j'en avais des frissons. Puis j'étais sorti de l'eau, façon étrange créature du lagon noir...

dimanche 11 mars 2012

Elle est fascinée par l'homme qui rit. Mélange de pitié, d'horreur et de désir. Alors que tout le monde riait, elle n'a pas ri. Elle a même pleuré, saisie, quand elle a vu l'homme qui rit. Lui, il est amoureux d'une jolie aveugle, depuis l'enfance, la fille du forain philosophe qui l'a recueilli, qui est un peu aussi comme sa petite sœur. Il souffre parce qu'elle ne peut le voir et voir alors qu'il n'est qu'un monstre de foire. Il souffre de penser qu'il la trompe en étant invisible. Il ne la mérite pas. (A un moment, il lui fera toucher son rire, pour qu'elle se rende bien compte du grotesque, de qui il est : l'homme qui rit, même quand il pleure.) Mais elle l'aime tendrement, tout comme il l'aime tendrement. Il va alors voir la duchesse, la première qui n'a pas ri en le voyant, lui, le monstre. Il se dit que si la duchesse n'a pas ri, c'est peut-être qu'elle a vu son âme et que donc il n'est pas seulement un monstre, que son apparence n'est pas tout. Alors seulement il pourra épouser sa jolie aveugle, car une autre femme, voyante celle-là et qui plus est d'une grande beauté, ne l'aura pas considéré comme un monstre. La duchesse va lui arracher son cache-bouche, comme on arrache un cache-sexe. Parce qu'elle veut voir son rire. Parce que c'est son rire, qui l'excite. Parce que ça l'excite. Elle veut en jouir. Elle va vouloir ensuite lui dévorer la bouche. Fascination pour le monstre. Olga Baclanova (Madonna en est une copie un peu fade) est d'une sensualité torride. Elle finira en poule, dans freaks. Je consulte sa filmographie hélas très mince de films presque tous introuvables, il y a souvent "sin" dans le titre. Quelle splendeur, Olga Baclanova. Elle est à la fois très gracieuse, émouvante et incroyablement lascive, je n'en vois point d'autres à cette époque autant transpirant la luxure. Dans l'homme qui rit, je ne vois qu'elle. Comment l'horreur et la pitié peuvent déclencher le désir brûlant, un genre même de furie sexuelle. On en oublie souvent l'homme qui rit, pourtant magnifique, pour ne voir que la femme lascive, bien plus fascinante. Elle pleure, quand elle se retrouve seule avec son petit singe... Elle veut aussi s'emparer de sa fortune, car elle est très vénale, mais c'est une autre histoire, même si c'est la même histoire. On pourrait croire alors qu'elle fait semblant, pour duper celui qu'elle veut plumer, mais elle le désire vraiment, frénétiquement. Car le monstre l'excite tellement... Cette bouche, elle la veut... Ça l'émeut à un point... qu'elle en pleure... et qu'elle en mouille, à un point... Ça l'émeut de partout... Jamais elle n'avait désiré à un tel paroxysme... Et lui, ça l'effraie, soudain, l'expression d'un tel désir, la proximité tellement brûlante, violente, du sexe, lui qui en plus est certainement puceau, idéaliste, en même temps il comprend que c'est le monstre qu'elle veut, la sensation inédite, un genre d'absolu pathétique et sulfureux, malsain... Dans l'homme qui rit, de Paul Leni, on retrouve aussi fugacement l'inquiétant homme sans menton qui faisait le livreur de lait dans le chat et le canari. Joe Murphy, il s'appelle. Étrange bonhomme, qui a surtout joué dans des films courts du temps du muet, quelques longs métrages aussi dans lesquels il ne figure même pas au générique. L'homme des rôles minuscules. Le figurant, le passant, l'anonyme, même si désormais il ne l'est plus pour moi, sur lequel on s'attarde un peu plus que sur les autres, parce qu'il fait sensation. Fascination pour le monstre... En le croisant, on se dit qu'on l'a déjà vu quelque part, cet homme sans menton, et qu'on ne l'oubliera pas. Pourtant, on finit par l'oublier, lui qui est pourtant quelque part immortel, avant qu'il ne réapparaisse, comme sortant des brumes de notre inconscient... C'est comme cette dame, que je croise parfois dans la rue, qui a un pied-bot... Ou bien ce type, que je croisais dans mon cinéma, qui avait des bras minuscules, avec au bout des mains minuscules, m'évoquant cruellement un tyrannosaure rex... Ils ont cette façon singulière de se rappeler à ma mémoire, d'apparaître soudain, comme sortant des brumes de mon inconscient...

mercredi 18 janvier 2012

Je pense souvent à Lon Chaney, mort des suites d'un cancer des cordes vocales à l'avènement du cinéma parlant, en 1930. Quelle force inouïe se dégageait de lui... Dans l'inconnu, de Tod Browning, il se fait couper les bras, par amour pour une jolie fille de cirque qui ne supporte pas qu'on la serre dans ses bras. Dans the penalty, de Wallace Worsley, on lui coupe les jambes par erreur quand il est encore tout gamin. Naissance du Monstre. Du Mal. Ça tient à peu de choses. Une erreur de diagnostic. Un œdème au cerveau. A la fin, il ne retrouvera pas ses jambes comme il l'avait horriblement projeté, mais son âme. Le chirurgien, au lieu de lui greffer de nouvelles jambes, l'opère au cerveau. Le Mal incarné devient le Bien. Il perd du même coup sa virilité, sa force, lui qui était aussi une bête de sexe quand il était roi des bas-fonds, des ténèbres et peut-être aussi un artiste. C'est un film étrange à l'happy end grimaçant, ricanant et d'une tristesse infinie. On n'oubliera jamais Lon Chaney, marchant sur ses moignons, ses rictus haineux, sa brutalité absolue, puis cette douceur angélique... Le loup s'est transformé en agneau... Il devait souffrir, quand il jouait. C'était peut-être même son secret, la souffrance, ce qui lui donnait cette force. Ce n'était pas seulement son visage qui parlait et il n'était donc pas seulement l'homme aux mille visages, c'était son corps tout entier qui se tordait, hurlait, emplissant tout l'écran, pathétique, grandiose, effrayant. Le grand héros tragique du cinéma muet, c'était lui. Il était Le Monstre. Celui qu'on montrait, donc, comme au cirque, celui qui fascinait. Aujourd'hui, les monstres, on les cache... (Il serait temps que les studios hollywoodiens, notamment MGM,  libèrent tous les trésors encore visibles nés de sa rencontre évidente avec Tod Browning.)

jeudi 5 janvier 2012

L'œil de Laura La Plante (belle plante) dans le chat et le canari, de Paul Leni. Un docteur y cherche des signes de démence. En fait, c'est plutôt le docteur, qui nous inquiète beaucoup. Le livreur de lait aussi, il fait peur, au clair de lune. (Il n'a pas de menton.) Un livreur de lait, en pleine nuit, en uniforme rayé, c'est tout de même étrange. Un grand échalas demeuré, sans menton. Et puis il y aurait un maniaque, échappé d'un asile, qui se prendrait pour un chat, adorerait donc jouer avec les petits animaux sans défense, notamment les canaris. Il jouerait très longtemps, cruellement avec et les déchiquetterait même à la fin. Bref, un chat. Une main griffue, parfois, sort de la nuit épaisse... En fait, il ne ressemble pas vraiment à un chat, mais plutôt à un sanglier... (Il fait bien moins peur que le laitier...) Sa main nous inquiète, mais quand on le voit tout entier, à la fin, on ne voit plus qu'un pauvre sanglier... Pas un chat, en tout cas... Ça fout quand même la trouille, un sanglier... Mais un chat aurait été plus vif, on se dit... Et le livreur de lait?... Il a disparu. On ne sait plus où il est. Qui allait-il livrer dans la nuit? Ou quoi?... Une écuelle de lait pour le chat?... On s'en souviendra longtemps, du livreur de lait qui était sur la route cette nuit-là... On se souviendra longtemps aussi de l'œil de Laura La Plante... Peut-être que Buñuel aussi s'en souviendra, un an plus tard, quand il fera un chien andalou...

dimanche 1 mai 2011

J'ai appris récemment que ma première amoureuse était morte d'un cancer. Je ne sais plus si on avait joué au docteur. Je crois bien qu'oui, même si je ne me souviens pas exactement. Ma première gifle aussi, ça je me souviens bien. (Ce n'était peut-être alors qu'un râteau?) C'est ma tante Odette qui me l'a appris. Ma sœur était tout étonnée que je me souvienne encore de son prénom : Laurence. Quelques jours après la mort de Mouchette je l'ai appris. Un cancer bien méchant, qui l'avait rendue toute difforme, monstrueuse. Elle avait honte et peur que ses enfants la voient, elle cachait son visage, Laurence...

mercredi 2 février 2011

Il était bien tranquille sur son île (du crâne). Il n'emmerdait personne et personne ne l'emmerdait. Roi solitaire d'un monde bien plus ancien que le nôtre, on ne lui connaissait pas de parents. De qui était-il le fils? Ou bien de quoi? On l'a capturé en l'appâtant avec une jolie blonde. Ensuite, on a voulu le donner en spectacle. On l'a même crucifié. (C'est la honte, la crucifixion...) Mais il ne s'est pas laissé faire. S'il n'y avait pas eu la blonde, il se serait peut-être laissé faire, serait devenu neurasthénique comme la plupart des grands singes en captivité. Il aurait peut-être même levé les yeux au ciel en disant : Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font... Mais il y avait la blonde. C'était la première fois qu'il en voyait une. En plus, on la lui avait offerte. Un cadeau, ça ne se refuse pas. Ça ne se reprend pas non plus. Il avait à peine commencé à jouer un peu avec, à lui enlever délicatement ses vêtements, qu'on lui a repris sa blonde. Ça ne lui a pas plu. Il était le Roi, sur son île. Maintenant, il n'est plus qu'un grand singe crucifié. King Kong, c'est le Christ qui se serait révolté. On imagine quel christianisme on aurait eu si Jésus était descendu de la croix de son vivant et avait foutu une sévère dérouillée aux romains avant de succomber sous le nombre et la puissance de feu de l'adversaire, Christ Kong. Mais il n'avait pas de blonde à protéger et effeuiller, hélas, Jésus.

vendredi 18 juin 2010

Par
fois
mes
lèvres
dis
pa
raissent
et
plus
per
sonne
ne
veut
m'em
brasser.

vendredi 28 mai 2010

Je me souviens, mon père était dans le coma depuis le matin, j'étais resté jusqu'au soir à lui tenir la main. Quand il respirait, ça gargouillait comme un tuyau d'évier encrassé. Je lui parlais, lui caressais le front. Le soir, à un moment, j'ai eu besoin de changer d'air, ma mère a pris la relève, je suis allé dans le salon, j'ai commencé à regarder freaks, de Tod Browning. Quelle idée... freaks... Mon père était en train de mourir et moi je regardais freaks... Même si je ne le regardais pas vraiment... C'était une sorte de parenthèse, je me disais que dans cette parenthèse il ne pourrait rien arriver... Au milieu du film, vers les onze heures du soir, ma mère m'a appelé, j'ai mis le film sur pause : ton père est mort. (J'ai menti, parfois, après, en disant que j'avais été là, à son dernier souffle. J'ai même dû décrire l'instant avec beaucoup de précision, de réalisme.) J'aurais dû être là. Mais j'étais à côté. Je regardais freaks. Je suis entré dans la chambre. Y régnait un silence inhabituel, lourd. Tous les oiseaux qui, les derniers jours et même les nuits avaient piaillé parfois insupportablement, entassés dans les épais, sombres feuillages des vieux chênes, jamais il n'y en avait eu autant, des centaines, des milliers, on se demandait même si ce n'était pas seulement dans notre tête, s'étaient soudain tus. Il était tout figé comme une chose. Ses yeux étaient mi-clos, éteints. Je les ai fermés, comme j'avais vu faire dans les films. (Le lendemain, je les ai rouverts, pour voir... Ça ne se fait pas, je sais... Mais il le fallait... Quel effroi, sur le coup... En même temps, c'est la vie, la mort, l'œil qui s'est éteint... Animé de la même curiosité, mais aussi avec tendresse, j'ai touché le cadavre de mon père, tout mou quand on l'a lavé puis habillé, avec ma mère, puis comme une bête empaillée...) Ensuite, j'ai dû pleurer comme un nourrisson, en hurlant, vraiment, je me revois me revoir hurler comme si j'étais spectateur de moi-même et même doublement spectateur de moi-même, remontant dans ma chambre pour me jeter sur mon lit. Puis je suis redescendu, j'ai vu la fin de freaks, même si je ne l'ai pas vraiment vue. Il le fallait. Je ne saurais dire pourquoi. Mon père est mort en plein milieu de freaks, de Tod Browning. (Quel nom... Tod Browning...) La dernière chose que mon père a faite, avant de mourir? Il a fait la vaisselle. (Ma chambre était au dessus de la cuisine. Je l'ai entendu faire la vaisselle, tôt le matin, avant de me rendormir.) Comme tous les matins. Puis il a fait un brin de toilette, car c'était un homme très propre. Puis est allé se recoucher. J'ai souvent revu freaks. Le film où mon père est mort. Parfois même je l'ai revu un 15 juin, autour de 23 heures.

mardi 11 mai 2010

J'aime les grands films. Forcément David Lean. La fille de Ryan est une telle merveille. Du début à la fin. On pourrait se passer des paroles, ce serait un très grand film muet. Il n'y a pas grand chose à dire. Il y a tout à voir. La splendeur de cette scène est à couper le souffle. Comme la nature peut être belle. Comme faire l'amour peut être beau. On l'oublie, parfois. Alors qu'il suffit d'ouvrir les yeux. De sentir. Ce petit vent qui passe dans les herbes. Ce léger frémissement. Au début, Rosy n'est qu'une silhouette minuscule au bord de la falaise. Elle échappe son ombrelle. Son ombrelle tombe. Un idiot, en bas, sur la plage, la ramasse. (L'idiot, c'est moi, celui que la mariée n'a pas voulu embrasser.) Il est central, l'idiot. Sans lui, il n'y a plus rien, peut-être. Il est muet. (Comme le cinéma.) Il est le sosie inversé du fringant officier britannique. Il a la même claudication, marche dans ses pas comme son ombre. Et puis cette scène, dans les bois. Ils sont tout nus. C'est le cœur. Autour de ce cœur, ce sont des ondes. Comment était-il possible de faire d'aussi grands, d'aussi beaux films? Plus personne ne sait. Il y a comme un secret perdu, oublié. C'était encore le cinéma, en 1970, les derniers feux, le crépuscule. Alors c'était grand, très grand. Le cinéma, cette monstrueuse fabrique à rêves, devait s'immoler dans un dernier flamboiement. A la fin, elle embrasse l'idiot, enfin. Elle n'en a plus peur, du monstre. Peut-être même qu'elle l'aime. Oui, elle l'aime, tendrement. De tout son cœur, comme elle aimait l'autre de tout son corps. Il pleure. De tristesse, de bonheur. Elle disparaît. Tout est dit. C'est fini.

lundi 26 octobre 2009

De tous les films d'Ishiro Honda que j'ai pu voir, Matango est le plus beau, le plus rigolo, le plus subtilement érotique, le plus intelligent et peut-être aussi le plus subversif. La seule question est peut-être : manger des champignons ou pas. Le héros, à la fin, le seul qui a résisté à la tentation d'en prendre, se transforme quand même en monstre mycomorphe. Sauf que maintenant, de retour dans la civilisation, il est tout seul, le seul de son espèce. Mais pourquoi donc n'est-il pas resté sur l'île des champignons hallucinants? Ils semblaient bien rigoler, là-bas, les champignons. Sa condition humaine valait-elle un tel sacrifice? S'il avait su, avant de fuir l'île, qu'il était contaminé lui aussi... La femme qu'il aimait s'est transformée en champignon... N'aurait-il pas pu continuer à l'aimer?... Il lui avait pourtant dit qu'il ne pourrait pas vivre sans elle... Même si, quand on devient champignon, les choses doivent bien changer, quand on y songe... L'amour, par exemple, est-ce que ça tient encore, quand on est devenu champignon?... Et le désir?... Mais est-ce tellement important?... Maintenant, il est tout seul, en phase de transformation, un peu lépreux, encore un peu humain... Des scientifiques l'observent, de loin, derrière des barreaux... Il est trop tard... Il aurait pu en prendre... Ça avait l'air très bon... Il aurait pu passer toute sa vie à rigoler, au moins...

mercredi 3 juin 2009

Cet après-midi, je fumais une cigarette à la sortie du cinéma où je travaille, quand j'ai vu passer une jolie fille avec un pied tout tordu. Puis j'en ai vu une autre qui marchait avec les pieds à neuf heures quinze. Puis j'ai vu un type qui lui aussi avait un pied tout tordu. Tout ça en deux minutes. La jolie Suzanne (ah... si j'avais vingt ans de moins...) est sortie fumer sa cigarette elle aussi et je lui ai raconté ce que je venais d'observer, en essayant d'imiter les démarches, songeant pour l'occasion à Lon Chaney, mon maître en la matière. Suzanne m'a dit que j'imitais bien. Elle est gentille, Suzanne. Et elle sent bon. (Mais elle ne connaît pas Lon Chaney.) Plus tard, quand je suis rentré du boulot, j'ai encore croisé un jeune type qui traînait sa jambe derrière lui comme une branche morte. Demain, il faudra que j'en parle à Suzanne.