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vendredi 13 mars 2015

Dans mes ascensions, il m'arrivait soudain de me figer. Pourquoi aller plus haut? Ne suis-je pas bien ici? N'ai-je pas trouvé sans même la rechercher une certaine félicité? J'aurais pu rester l'éternité, ici, si elle avait existé, ou plutôt si elle avait eu lieu. L'éternité a-t-elle lieu? Question que je me pose depuis tout petit : L'éternité a-t-elle lieu? J'en suis encore tout baba quand je me la pose, cette question : L'éternité a-t-elle lieu?... Ah... Qu'allais-je trouver en poursuivant l'ascension? Un gourbi de plus, assurément, pas en tout cas cette félicité... Sauf qu'au bout d'un moment, je commençais à avoir un peu froid... — La pierre, c'est beau, mais c'est froid... — Et si j'avais attendu plus longtemps encore, j'aurais commencé à avoir faim, ou envie de pisser... Alors ça n'aurait pas été gérable bien longtemps, de s'arrêter là, de s'arrêter là pour de bon, une fois pour toutes, à part peut-être pour y mourir, à bout de force s'arrêter et se coucher dans la pénombre sur la pierre froide... Un jour, je me dis, il me faudra trouver un endroit paisible comme celui-ci pour m'y dissoudre, m'y oublier... Et je me souviens alors de mes rêveries d'enfance, quand les éléphants partaient lentement pour leur dernier voyage, s'écroulant à la fin dans le fameux cimetière des éléphants... Quel émouvant et noble animal, l'éléphant... Je me rends compte alors que depuis ces rêveries d'enfance je ne pense qu'à ça, la marche de l'éléphant vers le cimetière des éléphants et que je me prends alors pour un genre d'éléphant, mais un éléphant sans cimetière où aller pour son dernier voyage, car il n'y a pas de lieu, pour moi, où aller... Alors je reste sur place, là... avec parfois l'impression d'être déjà dans un cercueil, dans cet appartement, mais aussi dans d'autres appartements, d'autres maisons... Mais la marche de l'éléphant vers le cimetière des éléphants... L'éternité a-t-elle lieu?... Ou bien : A-t-elle eu lieu?... Et maintenant, elle n'aurait plus lieu, alors... Ou le contraire?... Mais l'éléphant...

lundi 14 octobre 2013

Je pourrais passer ma vie dans les films de Bergman. Voyageant d'un film l'autre. Surtout quand je suis malade, momentanément au bout du rouleau, emmitouflé dans ma vieille couverture pleine de trous. Comme Ingrid Thulin, dans le silence. Par deux fois elle verra passer la charrette fantôme. (La troisième fois, ce sera un nain.) Esther est malheureuse. Elle boit beaucoup. Elle fume beaucoup. Elle est malade. Croit qu'elle va mourir. Elle est seule, terriblement seule. Parfois elle se masturbe, mais sans plaisir. Anna est sensuelle, fait l'amour aussi souvent qu'elle le peut, avec des étrangers, là où ça la prend. N'en est pas moins désespérée. Elle en veut à sa sœur. Se sent méprisée par son intellectuelle frigide de sœur, sans cesse observée, jugée. Se venge. Depuis toujours. (Le père avait sans doute sa préférée.) Et Johann, le gamin, entre sa mère torride et sa tante mourante. (Johann, c'est peut-être bien Bergman, le fils du pasteur.) Il erre dans les couloirs de l'hôtel, découvre le monde. Ce monde étrange où personne ne parle sa langue. Il lave le dos de sa mère, quand elle est dans son bain, lui caresse la peau, lui embrasse les épaules et la nuque, fait la sieste avec sa mère toute nue, regarde les pieds de sa mère, les seins de sa mère, se plonge dans les jupes de sa mère dès qu'il en a l'occasion pour s'étourdir de son parfum. Sa tante, traductrice, lui apprend des mots. Il est peut-être plus souvent avec elle qu'avec sa mère nymphomane. Mais elle n'a pas le droit de le câliner comme sa mère. Ses regards sont doux et tristes. Il l'aime autrement. Tout ça est très étrange, pour lui. Les femmes... Il ne juge pas. Il ne comprend d'ailleurs rien. (Et moi d'ailleurs non plus je ne comprends rien.) Juste des émotions. Il faut naviguer avec précaution parmi les fantômes et les souvenirs... dit Esther, vers la fin, tandis qu'elle agonise. Le silence de qui? ou de quoi? je me demande à la fin. On entend à plusieurs moments le tictac d'une montre, entêtant, peut-être la montre sans aiguilles des fraises sauvages... Le silence... Âme, prononce le gamin à la fois dans la langue mystérieuse et traduit dans sa langue, dans le train qui l'éloigne avec sa mère de sa tante laissée seule dans la chambre d'hôtel de ce pays étranger, lisant la lettre qu'elle lui a écrite, les quelques mots promis dans cette langue mystérieuse. Il continue de lire mais on n'entend plus rien, car sa mère à ouvert la vitre du train pour se rafraîchir, fouettée par la pluie, les yeux fermés, car elle brûle.

samedi 12 octobre 2013

Ah... Max Von Sydow... Bengt Ekerot... Le septième sceau... — Antonious Block joue aux échecs contre la Mort... — Le chevalier revenu des croisades, le cœur et l'âme vides, anéanti... — Oui... — Le septième sceau, c'est la Mort?... — Non non... La Mort, la pourriture, la pestilence, sur son cheval verdâtre — blême disent certains — arrive à l'ouverture du quatrième sceau... Le septième, c'est les trompettes, les sept anges trompettistes... — Dieu, en plus d'être un fumeur de havanes, serait donc mélomane?... — Ne t'attends quand même pas à entendre Chet Baker ou Miles Davis ou Tony Fruscella... Ce sont les trompettes de sa colère... rien que des calamités de plus en plus abominables... L'Horreur... — Il est en colère... — Oui... et même depuis le début... car tout est planifié... Si ton nom n'est pas inscrit dans le Livre de Vie, dès le début, tu vas salement déguster... Et s'il est inscrit dans le Livre, tu risques de souffrir encore plus, en attendant le Jugement... — Alors pourquoi toutes ces misères si, depuis le début, il sait déjà tout... — Pour s'occuper, j'imagine... — Fumer ne lui suffit pas... — Il faut croire que non... — Et le chevalier Antonious Block, c'est le Cavalier Blanc du premier sceau? Celui qui part en Croisade?... — Un cavalier blanc de seconde classe peut-être... — Et il joue aux échecs avec la Mort... — Oui... — Parce qu'elle joue aux échecs, la Mort... — Oui, elle est même imbattable... — Comme les ordinateurs... — Oui, comme les ordinateurs... — Les échecs seraient donc un jeu de Mort... — Oui, peut-être bien... — Et il le sait, que la Mort est imbattable?... — Oui, je crois qu'il le sait, que même avec les noirs, elle est imbattable... — Pourquoi alors lui propose-t-il une partie en insinuant qu'il pourrait la battre?... — Pour avoir un sursis, au début... Pour aussi lui faire croire, à la Mort, qu'il est vaniteux... La mettre sur une fausse piste... — Et il y arrive?... — Oui, il y arrive, je crois... — Et il a toujours son épée... — Oui... — Et toi tu n'essayerais pas aussi de faire croire à la Mort que tu t'entraînes au sabre et que tu l'attends au bord du gouffre, alors que tu es ailleurs et ne dégaineras jamais?... — Qui sait... — Tu cherches à l'embrouiller... — Qui sait... — En tout cas, Antonious Block, lui, y arrive, à l'embrouiller... — Oui... — Dans quel but?... — Il est joueur... Les échecs ne sont pas le but, mais le moyen... Il est très curieux aussi, veut savoir ce que sait la Mort... — Et que sait-elle la Mort?... — Rien... Absolument rien... — Elle est juste imbattable aux échecs... comme un ordinateur... — Oui... Et quand il sait enfin vraiment qu'il n'y a rien à savoir, il se met à jouer un autre jeu... — Tromper la Mort... — Oui... L'embrouiller... Lui faire croire qu'on s'intéresse vraiment aux échecs et qu'on veut gagner et sauver sa peau alors qu'on est tout entier absorbé à sauver autre chose... — La face?... — Non non... La grâce simple... la poésie vivante... l'enfance cul nu... — Oui... Elle est belle, cette scène, quand ils mangent des fraises sauvages... Et Bibi Andersson... quelle belle fille... saine... radieuse... — Oui, il y a toujours des filles magnifiques, chez Bergman, il ne pensait qu'à ça... — Et l'acteur visionnaire, acrobate, musicien et poète, à la fin, qui voit sur la colline la farandole menée par la Mort, avec le chevalier juste derrière la Mort et en fin de cortège le musicien avec son luth... — Oui, sauf que le musicien n'y est pas, dans la farandole, puisqu'il a réussi à s'enfuir et que c'est lui qui voit et raconte... — Alors, il nous ment... — Non... Ou alors oui... Peu importe... Il y est, tout en n'y étant pas...

jeudi 10 octobre 2013

Parce que la Mort rôde... — Verdâtre, avec sa faux... — On croit qu'elle vient d'un coup... Mais elle rôdait depuis un bon moment déjà... On croyait que ce n'était qu'une idée, qu'on pouvait la chasser comme une simple idée noire, ou plutôt une simple idée verdâtre... — La remplaçant par une autre idée?... — Peut-être... Mais elle était toujours là... Elle a d'ailleurs peut-être toujours été là, dès la naissance, assise dans un coin dans la salle d'accouchement, ou juste derrière soi, bientôt, à flairer vos cheveux... Alors on croit pouvoir la chasser comme une idée, la remplaçant par une autre idée, mais elle est toujours là... Elle fait partie de la famille, on ne la chasse pas comme ça... Même chassée, même reniée, refoulée, scotomisée, tout ce qu'on voudra, de toute façon, elle sera toujours là, dans un coin... — Tu pensais, à un moment, que c'était toi, peut-être, qui l'avais rendue malade à ce point, que c'était peut-être à cause de toi, que tu faisais se faner les jolies fleurs, que c'était peut-être même toi qui l'avais poussée au suicide, la jeune fille et la mort... Un soir de fin d'automne, en regardant ta fenêtre, tu avais senti la Mort près d'elle... Peut-être six mois plus tard, au printemps, elle t'avait dit qu'elle avait essayé de se suicider six mois auparavant... — Oui... Un appel au secours, elle avait dit, comme tout le monde dit, comme on dit à la télé, dans les magazines, dans les mauvais romans... Pas grand chose, elle avait dit, presque en riant, un acte désespéré, mais elle ne voulait pas vraiment en finir, elle avait dit... Qu'on la remarque, surtout, qu'on s'occupe d'elle, en baissant les yeux, elle avait dit... — Peut-être alors qu'elle t'appelait... — Peut-être... — Et quelque part, tu l'as entendue... — Peut-être... Ou alors c'était une coïncidence... J'ai pensé et même senti qu'elle se suicidait alors qu'elle se suicidait... — Et tu ne l'as pas rappelée... — Je n'avais plus son numéro... Elle m'avait une fois de plus banni de sa vie... — Tu as peut-être l'oreille, pour la Mort... — Peut-être... — C'est peut-être même toi, le Verdâtre... — On est peut-être tous le Verdâtre de quelqu'un... — Et toi, tu la chasses, la Mort, comme une idée?... — Non... Moi je l'attends, avec mon sabre... Je m'entraîne... Et puis ce n'est pas qu'une idée... Je la sens, parfois, dans la nuit... Je meurs un peu, dans la nuit, souvent, je frôle la Mort, ou alors c'est elle qui me frôle... Elle me serre le cœur, parfois, pour voir ce que ça fait, quel genre de client je suis... Elle s'entraîne, elle aussi, se prépare... Je suis même mort déjà tant de fois... Comme des répétitions, avant la première, ou plutôt avant la dernière... — Sabre contre faux... — Oui... On verra bien... — Tu te prépares... — Oui... Comme le père qui avait fait la vaisselle et ses besoins et sa toilette avant d'aller finalement se recoucher... Comme le pépé qui était remonté traviolant de l'hôpital avec un couteau dans son poing... — Parce que la Mort se précise... — Oui... Quelques mois... Quelques années... Je ne sais pas trop... — Voilà pourquoi tu es devenu tant bavard... — Oui, peut-être... À un moment, on se prépare vraiment... — Tu mets de l'ordre dans tes affaires... Tu t'entraînes aussi au sabre... — Oui, peut-être bien... — Depuis quand?... — Depuis toujours peut-être... Mais la mort de Mouchette peut-être a déclenché quelque chose... — Que de peut-être... — Je me souviens, elle s'est redressée brusquement sur ses pattes, quand on lui a fait la première piqûre... alors qu'elle était paralysée... — L'instinct de vie... — Oui... — Elle nous manque... — Oh oui... — Mais ne pas hâter sa fin... — Certainement pas... — Chaque souffle compte... — Oui... — Et tu crois que tu vas vaincre, avec ton sabre?... — Quelle importance... Seul le geste compte... Seul le geste comptera... Dégainer, couper, il n'y a que ça... Le son de lame qui fend l'air... le petit vent...

vendredi 20 septembre 2013

Trimbalant mes sacs pleins de cadavres tintinnabulants, j'aperçois, assise spectaculairement à la terrasse du café près du bureau de tabac, la Créature du Sang — souvenez-vous, la Rousse Sculpturale en Collants. Elle m'aperçoit elle aussi. S'arrête instantanément de papoter avec sa copine voisine de boutique la fleuriste, lui glisse ensuite — sans cesser de me regarder — un mot à l'oreille, qui la fait rire, la fleuriste — une brune quelconque, interchangeable, bobo — vêtements de lin on suppose équitable, longue chevelure d'ébène luisant cascadant sur ses épaules fines de miel sombre, dents comme les brebis au lavoir, langue délicate comme un pétale de rose, seins minuscules tout en tétons mais il faut voir, un joli rire cependant, limpide comme le ruisseau à la source, plus fin qu'un petit doigt, par en dessous ses cils noirs m'apinchant timidement. (Fleurs & Sang, me dis-je alors, pour me dire quelque chose...) Tous ces cadavres... Lui vient cette moue inquisitrice, à la Créature du Sang, et je baisse alors les yeux. Elle sait. Son œil me dit aussi que je suis en retard, pour notre rendez-vous annuel, qu'elle m'attend, de pied ferme, moulée dans son collant rouge, le talon claquant dans ses jambières de cuir luisant. J'ai honte. (Honte décuplée par la présence de la fleuriste quelconque, qui n'a rien à faire là et qui, dans ma paranoïa, sait désormais tout du feuilleton, peu glorieux pour moi, de la Créature du Sang et moi.) Je suis un lâche. Elle le sait. Ça saute aux yeux. Et tous ces cadavres... (Jamais je n'en ai transporté d'un coup autant en plein jour...) Pas comme ça que je vais améliorer mon sang, son œil me dit... J'ai envie de m'arrêter et de lui dire que ce sont les cadavres d'au moins tout l'été, voire même aussi du printemps. Mais j'aurais l'air de me justifier. D'être coupable, donc. (Et puis il y a la fleuriste quelconque et j'aurais l'air encore plus con...) Mais coupable je suis, de toutes façons, quand je la vois, la Créature du Sang. C'est elle, qui me lit le Rapport du Sang, après, derrière le bureau, froufroutant du collant, me dominant, sévèrement, intégralement : Ce n'est pas mieux... Non... non non... C'est même pire... (Suivi d'un bruit de bouche, en coin.) Elle grimace un peu, rajuste un peu ses obus qui me tiennent en respect pour que carrément ils me visent et que je ne bouge plus du tout... Je baisse les yeux. Elle me domine. Déjà, quand la pâle, fluette, mais gentille, douce Tireuse du Sang opère, elle, la Créature du Sang, la Rousse Sculpturale en Collants, passe et repasse, incendiant tout mon champ de vision. Et mes sens... Et elle le sait très bien... C'est son pouvoir... Vous vous trouvez soudain en vaste érection, tandis qu'on vous tire votre sang, même si elle n'est pas du tout votre genre, les préférant même peut-être à l'opposé fines à petits seins, tout devient alors très bizarre, cotonneux, tiède, moite, la sensation d'être de plus en plus dur tout en ramollissant globalement, tout votre sang restant refluant là, rien que là, ailleurs il n'y en a plus, vous êtes alors sa chose, son jouet, sa proie... et elle repasse, dans son collant, géante rouge, toute mamelles et fentes, étoile terminale consumant tout, et elle sait très bien ce qu'il se passe, tandis qu'on vous siphonne tout votre sang, flacon après flacon... et qu'au fond, il faut être honnête, ce n'est pas si déplaisant... (Je n'imagine pas plus belle mort... Les Romains avaient bien raison... Si on m'euthanasie un jour, c'est ce que je demanderai : chez la Créature du Sang — et même dans sa baignoire, pleine de pétales de fleurs : Fleurs & Sang... Et qu'on le grave sur ma pierre : Fleurs & Sang...) Elle est peut-être même de mèche, je me dis, avec la maigrichonne, anémique Tireuse du Sang... (Sa petite phrase, avant de me piquer : Vous allez avoir un peu chaud...) Sinon, elles fermeraient la porte... Des vampires... Il n'y aurait pas toute cette mise en scène technicolor sinon... Et là, je la croise, tout mal rasé en plus et bien froissé, pas à mon avantage, la clope au bec, un peu débraillé, en habits d'intérieur, ma panoplie de vagabond en chambre, en vieilles savates, comme sorti de ma cabane dans les bois, avec tous ces cadavres, discret comme un troupeau de chèvres dévalant les alpages... Son petit sourire... Je me sens alors tout penaud, tout nigaud, tout débile... D'autant plus que j'avais fait un rêve, la veille, qui me collait encore un peu, où j'avais appris qu'on m'avait trépané, nourrisson, parfaitement, trépané, on me montrait même l'instrument en acier qui avait servi jadis à l'opération, un genre de stylo, conservé comme une relique, dans une boîte bourrée de coton, peut-être même un vrai stylo, c'est ma mère et ma sœur qui me l'apprenaient, car il était temps que je sache la Vérité : trépané... Car j'avais un truc en trop, là-dedans, en tout cas un truc qui n'allait pas et qu'il avait fallu m'enlever au plus tôt, pour pas que ça grandisse, sinon j'aurais fini débile profond, ou Tyran... L'opération, une première, avait été plutôt un succès, j'avais pu vivre ensuite presque normalement, seulement débile léger... Ça expliquait ma petite cicatrice au sommet du crâne et surtout ma vie ratée, mon absence d'ambitions, mon désert amoureux... (Une première, mais aussi une dernière, cette trépanation expérimentale au stylo, ce qui, quand même, tendait à me faire penser que ce n'était peut-être pas une totale réussite... Mais tout ça importait peu, finalement, une réussite, ou un échec, tout était à relativiser et une réussite relative ou un échec relatif c'était peut-être bien alors la même chose — vue positivement ou bien négativement mais la même chose et ma vie alors aussi je pouvais la considérer comme relative, une vie relative étant peut-être alors la même chose qu'une mort relative, question d'humeur seulement, ce qui simplifiait au moins à y penser bien l'existence...) Mon père, lui, l'apprenait en même temps que moi, et en était abasourdi, le pauvre, atterré, à genoux, en larmes, qu'on lui ait tout charcuté, dénaturé, relativisé son fils... Et pourquoi ne lui avait-t-on jamais rien dit?... Tu es trop faible, trop sensible, tu ne l'aurais pas supporté, lui répondait gravement le chœur des femmes... Et moi, le Beloup, pareil, trop faible... Mais elles, les femmes, pas trop faibles, non... Elles nous dominent... On baisse la tête... Elles savent Tout... Nous autres, pauvres ignorants, juste bons pour la tétée... Trépané, nourrisson, au stylo, ce n'est pas rien, elles vous présentent ça comme une simple rougeole... Mais j'ai vite vu les avantages... Mes amoureuses, réelles ou fantasmées, me revenaient, conquises ou reconquises, me pardonnaient même toutes mes cochonneries, toutes mes aberrations, tout mon cynisme, toutes mes défaillances sexuelles et toute ma cruauté psychologique — ça va souvent ensemble — passés et à venir. Car on pardonne tout, à un débile léger... J'étais absous, totalement neuf, enfin Innocent... Mais bientôt il y en avait trop, qui commençaient même à se battre sauvagement pour m'avoir, ne serait-ce qu'en morceaux, pas loin de me déchirer, démembrer vif, des vraies furies et je m'arrachais alors comme je pouvais à leurs ongles et m'enfuyais ventre à terre déjà tout en lambeaux, loin... dans le désert... moi le Beloup solitaire...

mercredi 11 septembre 2013

Quand Pierre a trépassé, je n'ai pas été surpris. Pas non plus bouleversé. (Il ne m'était pas si proche.) Un collègue m'a appelé au téléphone, pour me dire que Pierre était mort, qu'il y aurait une crémation, tel jour, telle heure, cimetière de la Guillotière, sans cérémonie, ni fleurs, ni couronnes, dignement, dans la mesure du possible. Je ne me suis pas interrogé bien longtemps pour savoir que j'irais. C'était évident, que j'irais. Même si on n'était pas proches du tout. La dernière fois que je l'avais vu, deux mois avant peut-être, j'avais causé un moment avec lui, derrière le cinéma, il m'avait raconté, d'une voix qui se voulait sereine mais était un peu tremblante, les examens qu'il passait, à l'hôpital... Il était alors entre grisâtre et jaunâtre... Depuis au moins un an, je le savais, qu'il crevait d'un cancer (le foie, dans son cas), il avait pris un nez bizarre aussi, en choux-fleur, l'œil trouble un peu aussi. Il sentait un peu déjà la mort, je n'approchais pas trop. Je ne lui avais rien dit de mes pressentiments, évidemment. Dès que les médecins vous font passer des tas d'examens et prononcent certains mots encourageants, il vaudrait mieux alors fuir, aller se recoucher sans suivre leurs conseils, espérer sombrer dans la nuit sans que ça fasse trop mal, ni trop peur, ou alors se jeter d'une falaise. Mais quand le froid commence à vous gagner vraiment, que le néant alors peu à peu vous éponge, ce n'est sans doute plus la même histoire. Je voyais déjà un cadavre. Mais je lui souriais. Lui parlais gentiment. Il était encore un peu vivant. Je n'allais quand même pas l'achever. Son œil, en même temps, savait. Et savait que je savais. Mais les médecins... L'espoir... De quoi?... S'accrocher... C'était un minable, Pierre. Pas pour moi. Pour moi c'était un type un peu paumé que je voyais au boulot. Un être humain familier. Qui sentait un peu la misère, la déchéance. Il changeait les ampoules, perçait des trous, c'était un peu l'homme à tout faire. Mais un minable, pour presque tout le monde, un type négligé, qui buvait, se traînait, ne disait jamais rien d'intéressant et n'était vraiment pas un marrant. Qui travaillait en plus comme un cochon, incapable de faire un petit trou sans déplâtrer tout le mur, le plus sagouin bricoleur. Il était vieux. Il était moche. Il était sale. Il était con. Une merde, en somme. On le gardait par pitié. Il aurait sinon fini sous un pont... Il y avait un petit local, dans le sous-sol du cinéma, une gaine technique éclairée au néon pleine de conduits de climatisation, où étaient remisés ses outils, avec un établi, des étagères, tout en bordel, le local de Pierre, on disait, même des années après sa mort, même si son successeur avait tout bien briqué et rangé, des petits casiers avec des étiquettes, chaque rondelle à sa place, les outils rutilants au garde-à-vous contre le mur, c'était toujours le local de Pierre, au moins pour moi, preuve qu'il avait mine de rien une certaine importance, pour avoir laissé son nom à un lieu, fût-il si modeste. Alors quand il est mort je n'ai pas hésité. La question ne s'est même pas posée. Même si je ne le connaissais pas vraiment, même si je fuis les enterrements presque autant que les mariages, c'était évident, j'y suis allé. On s'est retrouvés à 5 ou 6 du cinéma (moi à fumer dans les allées en regardant les pierres) un gros cinéma, l'ancien directeur, la nouvelle directrice, 3 ou 4 de sa famille, une de ses sœurs, un beau-frère qui venait de Tourcoing... C'était l'automne, le ciel était tout gris et froid... Il pleuvinait... Ce fut bref. Tandis que le cercueil avançait vers la fournaise, il avait demandé que soit joué, sur un vieux magnétophone, une chanson de Daniel Balavoine, je ne sais plus si c'était mon fils ma bataille ou je ne suis pas un héros... C'était son choix. Rien à redire. Son goût à lui... J'y ai détecté une forme d'humour que je ne lui connaissais pas, ayant mis en scène ce moment incongru mais touchant... Et puis c'était honnête, modeste, il n'avait pas demandé Bach... Au bistrot, pas loin du cimetière, sa sœur m'a raconté un peu son histoire, à Pierre, son petit frère, comment à une époque tout allait bien pour lui. Il avait sa petite entreprise de fenêtres, une femme, un fils... Et puis ensuite, hein...

lundi 9 septembre 2013

Le drame s'est joué là. (Pas besoin de lunettes pour le voir.) Il n'en reste rien. Il n'y a plus que ma parole. Une mouche, verte, m'importunait, tapait à l'intérieur contre la vitre. J'ai essayé de la chasser. En vain. Ai compris bientôt qu'elle était sur sa fin. Gagné alors soudain par un respect sacré. L'ai regardée, longtemps, gravement, agoniser. (Un quart d'heure, c'est long, très long, dans la vie d'une mouche.) Elle ne voulait pas mourir. Cette toute petite vie se débattait pour rester. Pour prolonger sa vie de mouche. (Fascinée par la merde, ne vivant que pour la merde.) Mais elle faiblissait de plus en plus. Jusqu'au dernier zzzzzz, plus fort que les autres, comme pour s'arracher au néant qui l'emplissait, mais qui l'a fait au contraire y pénétrer brusquement, totalement, définitivement. Le dernier vol de la mouche. Et la voici soudain sur le dos. Les pattes en l'air. C'est étrange, ce moment, comme si elle ratait un saut périlleux arrière, et tout s'arrête brusquement. Le cadavre de la mouche. Plus tout à fait la mouche. Et le silence. Et le monde indifférent. À part moi, le spectateur. Ému. Pas énormément non plus. Une émotion proportionnée à la vie et aux dimensions de la mouche. (Mais que sais-je, moi, de la vie d'une mouche?) Un jour ce sera moi, sur la Scène, une autre mouche. Une autre vie de mouche. (Fascinée par la merde, ne vivant que pour la merde.) Et le monde sera tout autant indifférent que pour la mouche. Sauf les spectateurs, s'il y en a, qui projetteront leur propre mort comme je l'ai fait pour la mouche. Me débattrai-je aussi? Finirai-je aussi les pattes en l'air? Il y a de fortes chances. (Sinon, pas de spectacle.) Je l'ai prise délicatement par une aile et l'ai foutue à la poubelle. Et la vie a repris, tranquille, même si elle ne s'était pas vraiment interrompue, sauf pour la mouche.

samedi 15 juin 2013

20 ans. Putain... Tout rond. À cette heure-là, il s'était déjà recouché depuis un bon moment et il râlait donc depuis déjà un bon moment, légèrement, régulièrement pour ne pas dire monotonement, un râle tout petit, un faible gargouillis qui semblait même se perdre de plus en plus à l'intérieur de lui. Levé à l'aube, à peu près, avait fait la vaisselle et ensuite ses besoins, sa toilette, avant de finalement aller se recoucher. Puis mourir. Le finalement prend alors tout son sens. Le savait-il? Quand il est allé, finalement, se recoucher, le savait-il qu'il était en train de mourir? Finalement, il est allé se recoucher. Une façon de terminer sa vie qui n'est pas sans sagesse, si on veut. Dommage qu'il ne l'ait pas fait plus souvent de son vivant, d'aller se recoucher, et même avec délice, laisser le monde tourner tout seul qui n'a pas tant que ça besoin de nous, et nous non plus de lui. En tout cas, il est mort tout bien propre, vers les onze heures du soir, heure où habituellement il allait se coucher, après le film à la télé. Quand on l'a lavé, puis habillé, avec ma mère, autour de minuit, il était déjà tout bien propre, à peine un tout petit filet d'urine avait-il ruisselé, mais vraiment pas grand chose, c'était donc principalement pour le rite qu'on l'avait fait, pour prendre soin une dernière fois de lui, doucement, gentiment, le toucher encore un peu tiède et souple, parce que sa toilette mortuaire, si on peut dire, il s'en était déjà occupé tout seul et même très bien. Car il avait tout très bien fait, juste avant, la vaisselle, ses besoins, sa toilette. Quand on s'en va, chez nous, on laisse tout propre, tout net, le mieux qu'on peut en tout cas, pour les suivants, qu'il n'y ait pas de traces, le moins possible, tant que possible, c'est ainsi, de père à fils on se passe sans piper mot la consigne, c'est même notre principal héritage, laisser les lieux comme on les a trouvés et donc en fin de compte soi-même s'effacer, sans faire d'histoires, commencer même, tant qu'à faire, à disparaître de son vivant. Je me dis qu'il le savait peut-être avant de se lever, qu'il était en train de mourir, que ça venait, et qu'alors il s'est levé, pour aller faire la vaisselle, ses besoins, sa toilette. Je ne me souviens plus s'il a bu son café, juste avant, je crois bien, mais je n'en suis pas très sûr, moi j'étais encore couché, juste au dessus de la cuisine, je crois me souvenir du tintement d'une cuillère dans un bol, avant de me rendormir, mais c'est peut-être juste le souvenir du tintement de sa cuillère dans son bol de tous les précédents matins, qui souvent me réveillait il faut dire, puis je me rendormais. Mais peut-être bien qu'il savait. Et qu'il s'est alors levé, au lieu de se laisser sombrer aussitôt. Pour faire ses affaires. Bien comme il faut. Ensuite, tout bien propre, il s'est recouché, et puis c'est tout, agonisant sans tapage jusqu'à son heure raisonnable, discrètement, comme il avait vécu. C'était un homme très propre il faut dire. Et très discret, très pudique. Ne parlait quasiment jamais de lui. Ne racontait même jamais d'histoires. Pas même minuscules. Un homme donc sans histoires, pas même minuscules. C'est étrange, son père qui meurt, dans une maison, à la campagne. Quand je suis remonté dans ma chambre, vers les trois ou quatre heures du matin, dans ce silence, j'ai senti une présence, près de la fenêtre. Une présence familière. Debout, près de la fenêtre, bienveillant, me regardait, se tenant un peu comme sur cette photo, à l'orée d'une forêt, avant de disparaître complètement, dans la forêt. Je devais avoir 10 ou 12 ans peut-être, on était montés à La Sainte, un pauvre monticule qui dominait le bourg, on avait un point de vue en somme, qui valait ce qu'il valait, sur pas grand chose, il y avait là-haut une madone toute noire derrière sa grille rouillée dans sa niche en pierre noircie et moussue, on y montait par un sentier qui démarrait derrière l'église, ou par la route, par l'autre versant, mais nous on avait pris le sentier, pour une fois que j'étais juste avec mon père j'étais content, il avait fallu le forcer un petit peu, j'avais pris des photos et lui aussi m'avait pris en photo ce jour-là, avec mon appareil photo instamatic Avon, que ma mère avait gagné en vendant des produits de beauté Avon. Une petite forêt de pins, quand on arrivait en haut. Le sol était couvert d'aiguilles de pin. Ça formait même un tapis moelleux et odorant. Ça sentait beaucoup le pin. Normal, dans une forêt de pins. Il y avait cette caravane, plus ou moins abandonnée, dans une clairière, et je m'étais dit que c'était bien mieux de photographier mon père devant, plutôt qu'avec le bourg derrière lui au fond de la vallée miteuse, une route bien plutôt ce bourg, la D992, quelques bâtisses le long la boursouflant comme une varice, rien de bien merveilleux, la rivière quand même, Les Usses, qui serpentait plus librement. C'était alors un peu comme si la caravane était la sienne, dans ma petite mise en scène, et donc la nôtre. Voilà ce que je me disais, en prenant la photo. Voilà ce que je me dis toujours, en regardant la photo.

mercredi 26 septembre 2012

On dirait que je serais mort. Personne n'en saurait rien. Pas même moi. Mon harem de lectrices enamourées, inquiètes et frustrées, finirait peut-être par se manifester, au bout de quelques mois, laissant des commentaires idiots mais touchants, midinets, qui ne seraient évidemment pas publiés. Puis elles se feraient une raison, finiraient même par oublier. C'est finalement comme un feuilleton télé qui se termine sans se terminer, faute de budget, faute d'audience, faute même d'envie. Il n'y avait pas de scénario. Le mortel ennui a fini par gagner tout le monde. On venait voir par habitude, c'est tout. Là où ailleurs... On s'endormait un peu devant, avant la sieste, c'était un peu comme Derrick... L'âme s'échappe-t-elle par la bouche? Par les yeux? Ou alors dans un dernier pet va rejoindre le Grand Trou dans la Couche d'Ozone? Le dernier pet, ça ferait un titre bien... non? Ou alors il n'y en a pas, d'âme, et on s'éteint comme une télé à tube cathodique, un flash accompagné d'un grésillement comme une poignée de sable et un petit point blanc ensuite au centre de l'écran qui finit aussi par disparaître. Moi j'en sais rien. J'ai fait longtemps ce rêve. Je faisais le mort, pour voir ce que ça faisait, s'il y avait des gens qui viendraient me voir, me toucher, me parler, si je comptais. Parfois oui. Parfois non. En fait c'était surtout pour qu'on vienne me toucher. Ça pouvait devenir très sexuel et je bandais alors très dru. C'était le bon moment pour ne plus faire le mort. Sauf que j'étais vraiment mort... Raideur cadavérique... Au moins, ça dure longtemps... Je me faisais une raison... J'apprenais à me contenter de ce que j'avais... J'étais regretté, au moins, on m'avouait des choses inouïes, on me désirait, même mort, surtout mort, ce n'était pas rien... Je me sentais important, finalement plus vivant mort que vivant... Certes je ne pouvais plus bouger ni rien communiquer... Qu'aurais-je dit de toutes façons?... On ne parle pas de la même façon aux morts qu'aux vivants... Si je m'étais ranimé, je me serais sans doute fait insulter, traiter de pervers, de salaud... On m'aurait peut-être même lynché... Mais là, mort, on m'aimait... Des filles venaient sans préambule me chevaucher tendrement ou sauvagement selon... ou juste me branlaient gentiment, le regard embué, comme on secoue un mouchoir blanc dans une gare pour dire adieu, ou me suçaient, en soulevant leur voile de crêpe, même si toutes n'en portaient pas... ça dépendait des fois... C'était chouette, même si j'éjaculais toujours dans l'autre monde, c'est à dire plus dans le rêve, mais dans mon lit, et que la conscience de la pollution en train d'avoir lieu gâchait quelque peu le plaisir, ne serait-ce que par crainte d'en foutre partout, ce qui m'incitait à maîtriser autant que je pouvais la puissance et l'intensité du jet par toutes sortes de techniques manuelles mais aussi mentales, dans un soucis au pire d'émission lente et contenue dans un périmètre sanitaire délimité en catastrophe, comme on parque les chevaux sauvages même s'il y en a toujours un ou deux qui s'échappent, au mieux d'orgasme seulement interne, tantrique, ce qui n'était jamais gagné d'avance, mais quelle fierté, quand j'y parvenais ne serait-ce qu'à moitié... La petite mort, en somme, me ramenait invariablement dans le monde des vivants, quand j'aurais préféré rester là-bas, au moins pour ne pas interrompre le plaisir... En même temps, je les trouvais un peu malsaines, nécrophiles quand même, ces filles, non?... Ou alors, comme Isis paluchant Osiris, elles tentaient de me faire revenir du royaume des morts?... Moi, je ne pourrais pas me taper une morte... Elles sont bizarres, quand même, ces filles...

jeudi 19 avril 2012

On t'annonce que tu as un cancer, que tu en as maxi pour six mois. Ce que je me dis, en ce moment... Six mois, c'est bien... Ça me prend, de temps en temps, comme si je me préparais, je crois même que ça me prend depuis tout gamin que je sais qu'on finit tous un jour ou un autre par caner pour de bon, basculer entièrement dans la Nuit. Y penser sérieusement, méthodiquement, désangoisse, dans mon cas, je dirais même plutôt que ça prévient l'angoisse, car ça ne me prend pas quand je broie du noir ou me sens drôle, inquiet, m'extrapolant au moindre pincement toutes les tumeurs, poumon, colon, anus, estomac, mâchoire, langue, nez, œil, os, sang, doigt, téton, peau, couille, oreille, gland, cervelle et tant d'autres, mais plutôt quand je suis bien tranquille, je rêvasse, je me projette, après je me sens encore plus tranquille, comme si j'avais réglé une affaire de la plus cruciale importance. Ça finira bien par arriver, tôt ou tard. Ça me pend même au nez, avec mes chromosomes... Il est bizarre, ce grain de beauté, là... Non?... Allez, une cigarette, histoire d'embrouillarder un peu la peur, la désorienter et même qu'elle se paume, colin-maillard, rate une marche et tombe dans le canal... A la baille! Ouste! Rien à foutre, du cancer!... Le temps alors doit prendre une tout autre importance. Moi je m'imagine bien, après le coup de massue de l'annonce quand même qui m'estourbira comme tout le monde, la pilule avalée plus ou moins de travers, plutôt con, à mettre de l'ordre dans mes affaires, dans un premier temps, même si je n'en ai pas beaucoup des affaires, mais quand même, on ne se rend pas compte tout ce qu'on a ramassé, empilé, conservé, tout liquider alors le matériel, le pesant, pas laisser toute mes merdes en héritage à déblayer avec gants en caoutchouc et masque à oxygène. Comme en pique-nique, pas question de laisser toutes ses merdes, que tout soit bien net une fois disparu, comme si personne n'était venu. Pas laisser de traces... Alors moi je viderais tout l'appartement, donnerais tout à qui voudrait bien et tout le reste à la benne, hop! rendrais les clés, puis à l'hôtel, de ci, de là, deux trois nippes dans un sac, léger, un livre ou deux, mes taoïstes peut-être,  ma clarinette pour me donner un peu d'épaisseur, façon David Carradine dans kung fu, comme en vacances, les dernières, jusqu'au bout. Moi on ne me retrouvera pas tout pourri, grouillant, irrespirable six mois après dans mon gourbi, sauf imprévu évidemment, genre infarctus ou anévrisme. L'avantage du cancer, c'est qu'en général vous êtes prévenu. Il s'annonce, le cancer, souvent même longtemps à l'avance, il est poli voire même protocolaire. Même foudroyant, il vous laisse au moins quelques mois... Semaines?... Ça laisse au moins le temps pour ranger et pour vider les lieux. A l'hôtel, ils changent les draps tous les jours. J'imagine qu'il doit y en avoir plein, des mourants, dans les hôtels, qui ont fait tout comme moi je ferai, c'est simple, on les emmène dans le drap quand ils sont raides, tout froids, parfois même encore tièdes tout juste trépassés, on en met d'autres pour le suivant. Et si ça fait trop mal, à un moment, ce cancer, j'irai me finir avec ce que j'aurai trouvé de mieux pour me finir, genre overdose d'héroïne, mais peut-être bien mieux, sur une plage par exemple, avec le bruit des vagues. Je me serai renseigné bien avant. Je suis prévoyant. Ce qu'il y a de mieux. J'ai vu mon père cancéreux terminal sans le savoir même s'il devait bien se douter, poumons et cerveau, traité au doliprane, les yeux tout brouillés qui clignotaient tellement il avait mal mais il ne l'aurait jamais dit, il endurait, stoïque dans son genre, sourire idiot virant grimace, devait à certains moments voir double ou même triple ou même cent comme les mouches... Moi, ce ne sera pas la même chanson. Alors j'irai me promener, avec mon sac, là où mes pieds me mèneront, jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus. Moi qui ne suis pas du tout attiré par les drogues, je crois bien qu'alors elles me tenteront beaucoup, ne serait-ce que pour ne pas avoir trop mal. Je ne veux pas avoir mal. C'est simple. Juste ça. Mourir, passe encore, mais agoniser en me tordant de douleur avec des râles affreux ou faire des bruits d'évier comme mon père, certainement pas. Peut-être que j'aurai envie de retourner à certains endroits où je fus heureux ou malheureux voire les deux. Mais peut-être pas. Là ou ailleurs, finalement... Regarder le soleil se lever. Regarder le soleil se coucher. Écouter les bruits. Sentir ce qu'il y a à sentir. Point... Et puis, quand on regarde bien, et même au microscope, un cancer, ce n'est pas si moche... Psychédélique, là, un peu... non?... Et puis de la musique... Coltrane... Les berceuses si douces des îles Salomon... Deux trois choses comme ça qui me touchent, qui m'emmènent... Je voudrai réaliser quelque chose d'extraordinaire à quoi j'aurai rêvé toute ma vie?... Pas même... Des choses simples... Boire un café... Fumer une cigarette... Caresser un chat... Sourire à une inconnue... Voire les 4 en même temps... Rêver, aussi, comme j'aurai rêvé toute ma vie, car je suis un rêveur, c'est ainsi, et un rêveur ça rêve... Les quelques rares grands rêves que j'ai réalisés, grands à mes yeux mais si minuscules à d'autres, pour pas quand même mourir trop couillon, même si on meurt toujours très couillon, génie ou abruti c'est idem, ne m'ont apporté qu'amertume de toutes façons, même si pas que, il faut être honnête, je ne regrette alors rien, pas même l'amertume... Revoir des personnes qui auront compté pour leur faire mes adieux?... Bien trop mélodramatique... Ils ne me reconnaîtraient d'ailleurs peut-être pas, j'aurais bien l'air idiot encore une fois, ça en deviendrait même comique... Je crois que d'instinct, comme les éléphants, lentement et je crois gracieusement, je parle pour les éléphants, j'irai plutôt me trouver un cimetière à mon goût...

mardi 3 avril 2012

Je fais un métier dangereux. J'ai l'air comme ça de ne rien foutre, quand je risque ma peau à chaque instant.

samedi 31 mars 2012

Il y a quelques jours, j'ai dû me rendre à la mairie faire certifier conforme ma signature dans une sombre affaire de saucisson, pardon : de succession. (Le tonton Roger...) Après cette menue corvée, je comptais bien aller me réconforter amplement à une terrasse au soleil Place Carnot, regarder un peu les filles passer, flemmarder un peu avec un livre, à cet effet avais embarqué un fin ouvrage pris sans trop réfléchir traînant sur mon canapé : l'homme sans postérité. En chemin : Tiens, c'est quand même marrant, d'avoir pris ce bouquin-là... Alors, sur la table, devant la secrétaire de mairie, pendant les formalités, je l'ai posé... Je trouvais ça  tellement approprié... En sortant de la mairie, content de n'y être pas resté plus de cinq minutes, avec ma grosse enveloppe et mon bouquin, j'ai croisé un type qui y entrait et nous nous sommes salués. Ça roule?... il m'a lancé. (Drôlement!... j'ai répondu.) L'ancien directeur de mon premier cinéma, viré depuis et au chômage pour avoir traité devant la presse locale son patron de voyou, de scélérat, et caetera... ce qui n'était pas faux... C'est lui qui m'avait conseillé le bouquin en question, il y a quelques mois, au spleen, le café en bas de chez moi, où on avait taillé la bavette. (Le seul directeur de cinéma que j'ai croisé qui connaissait et aimait vraiment le cinéma, et je peux dire que j'en ai croisé un paquet, des marchands de pop corn totalement incultes aux regards bovins, le plus pénible aussi, dans son genre parfois hystérique.) J'ai trouvé ça décidément marrant, et approprié. Bref, je me suis retrouvé bientôt au soleil, comme je l'avais planifié, tranquille, j'ai levé ma tasse de café dégueulasse en l'honneur du tonton Roger... Je l'aimais bien, le tonton Roger, le dernier personnage majeur de mon enfance qui disparaît... Merci, Roger, pour le 1/10ème... Tu n'étais pas bien riche... Mais quand même, t'en avais mis de côté pas mal, j'aurais pas cru... C'est ça, souvent, les gens modestes... La peur d'être dans le besoin un jour, le bas de laine, au cas où... Moi je suis pareil... Lui en plus il avait connu la guerre, celle de 40, le rationnement, à 9 dans un deux pièces... Il était mineur, le tonton Roger, de fond même, c'était le grand copain de mon grand-père, du pépé qui était son voisin de palier ça circulait librement d'une turne l'autre c'est même comme ça que mes parents se sont connus, il le faisait parfois tourner en bourrique le pépé, il aimait bien lui faire des blagues, au fond comme en surface... Le pépé lui plutôt genre naïf... jamais rancunier... il rigolait y compris de lui-même, avec le Roger... Mon Roger, il disait... Des bons copains... Quand j'étais tout gamin, le tonton Roger me glissait une pièce et m'envoyait à l'épicerie acheter du passe-toi-z'en... J'y allais... Puis je revenais, lui rendais sa pièce : Y'en a plus, tonton... T'es sûr? Tu t'es pas trompé de nom? qu'il me demandait avec son accent stéphanois authentique et son fin sourire goguenard... Moi j'étais bien naïf, un peu comme le pépé, les chats font pas des chiens... Parfois même, j'y retournais... A l'épicier : Si si monsieur, c'est une poudre, dans un sachet... La fois d'après : Et en pommade, vous l'auriez pas?... Sacré tonton Roger... Il finissait par me laisser la pièce... J'en ai eu un peu la larme à l'œil, quand j'y ai repensé... Je me suis souvenu aussi de la dernière fois où je l'avais vu. Il était bien mal en point. Je m'étais dit en partant que c'était la dernière fois que je le voyais, le tonton Roger et je m'étais longtemps attardé sur le palier, la main sur son épaule, on avait parlé de nos bêtes, je venais de perdre Mouchette et lui sa chienne était toute mal fichue, on disait qu'on s'attachait, que ça faisait de la peine, quand elles mouraient, nos bêtes, mais que c'était la vie... Peut-être la conversation la plus intime, la plus émouvante qu'on ait jamais eue lui et moi, nos bêtes... Ma main sur son épaule toute décharnée, lui qui autrefois était si costaud, sacré gaillard, il n'était plus qu'os et peau... Il m'a regardé m'en aller... Je me suis retourné plein de fois pour lui faire signe de la main et je crois qu'on savait tous les deux que c'était la dernière fois qu'on se voyait... Puis j'ai fini, au soleil, l'homme sans postérité. [Même s'il a laissé après lui d'autres traces, celles-ci s'effaceront comme s'efface tout ce qui est terrestre, et quand enfin tout aura disparu dans l'océan des jours, les choses les plus grandes, les plus grandes allégresses, lui disparaîtra d'abord parce que tout en lui sombre déjà tandis qu'il respire, tandis qu'en lui persiste la vie.]

vendredi 23 mars 2012

Sais plus où j'étais. Resté coincé comme dans un fondu au noir. Longtemps. Une éternité même. Pas bougé tout ce temps. Me souviens plus de l'histoire. Plus de rien. Mais je n'étais pas si mal, je crois. Je n'étais pas non plus si bien, mais je n'étais pas si mal. Je m'étais comme assoupi au dedans de moi-même, si ça se peut. Un peu inquiet, au début : Tiens, il n'y a plus rien... Parce que c'était en plein milieu de l'histoire, je ne me souviens plus de l'histoire, alors à un moment j'ai ressenti une inquiétude, car ça tardait à revenir et j'ai compris un peu plus tard que ça ne reviendrait pas. Une frustration alors, forcément, j'aurais aimé connaître la suite. Sauf que c'était fini. Comme ça, sans prévenir, sans dénouement, sans conclusion édifiante, sans porte ouverte sur autre chose, sans nouvelle aube en perspective. Peu importait l'histoire, du coup, ça aurait pu être n'importe quelle histoire : Et c'est alors que... Ainsi la frustration s'en est allée. En cessant d'attendre, d'espérer un retour, car même quand j'ai su que ça ne reviendrait pas j'ai continué un certain temps d'attendre, d'espérer un retour, en cessant d'attendre et d'espérer la frustration s'en est allée. Il y en a tant, des histoires. Quelle importance, que ce soit celle-ci plutôt que celle-là... Puis : Que je sois moi plutôt qu'un autre... Alors, j'ai oublié. J'ai même oublié que l'histoire s'était interrompue en plein milieu peut-être même d'une phrase, si toutefois histoire il y avait, car là aussi on peut se faire toutes sortes d'histoires quand il n'y a pas forcément matière, même si quand on y pense il y a toujours matière, même misérable, au moins à histoires minuscules, potentiellement donc majuscules si on s'en donne un peu la peine, ou si on a envie, car tout n'est pas non plus question de peine. On veut être quelqu'un. Ou plutôt : On veut avoir été quelqu'un. Dans sa propre fiction. Et pourquoi pas aussi dans d'autres tant qu'on y est : On appelle ça exister. Sauf que tout ça n'avait plus aucune importance. J'étais comme assoupi au dedans de moi-même. Je ne dormais pas. Je n'étais pas non plus éveillé. D'abord inquiet. Puis frustré. Puis rien. Une éternité. Puis un point lumineux, trou d'épingle au début dans nulle part. Puis comme un soleil, mais n'éclairant qu'à peine. Un décor a semblé peu à peu se préciser. Au bout d'un moment : Peut-être bien la lune? Je me suis cru d'abord dans une ruelle étroite et sombre avec au bout la mer. Il y avait des portes, des deux côtés. Les pousser? Laquelle choisir d'abord? Mais ça ne sentait pas la mer et il n'y avait pas d'air et pas non plus le bruit des vagues ni aucun bruit d'ailleurs à part peut-être un lointain tic... tic... tic... comme d'une minuterie et j'ai su alors que ça ne durerait pas et en même temps je m'en fichais un peu, même si au début l'idée m'avait semblé plaisante, car ce n'était pas si excitant que ça un bord de mer sans air, ni odeurs, ni bruit des vagues, ni personne, ni rien.

mercredi 14 mars 2012

Venise était assiégée par les cygnes. (Quelques mots pleins de trous griffonnés au milieu de la nuit sur le carnet posé sur la chaise en paille près de mon lit.) Une mer blanche de cygnes et le peuple s'inquiétait. La reine, pleine de sagesse, écoutait ses conseillers. La rumeur principale : les cygnes étaient des extraterrestres venus nous envahir. Allait-on devoir leur faire la guerre? On n'avait encore jamais fait la guerre à des cygnes. On ne savait pas trop comment s'y prendre. Il y en avait peut-être des millions. Ils étaient là, ne bougeaient pas, flottaient silencieusement autour de l'île coupée du monde. Des envahisseurs extraterrestres alors, peut-être, qui avaient pris cette forme comme Zeus en d'autres temps. Même si on ne savait pas vraiment. On attendait un émissaire car peut-être qu'ils parlaient, eux qui avaient su prendre l'apparence du cygne et qu'alors ils nous diraient pourquoi ils étaient là, silencieux, en si grand nombre. Mais aucun émissaire ne se montra. Un peu plus tard on apprit qu'ils étaient là pour escorter un mort. Alors, la reine se retrouva dans une grande barque, en pleine mer, escortée par les cygnes et moi aussi j'étais dans la barque, cheveux au vent, ne savais pas si j'étais témoin seulement ou si le mort c'était moi... Ça me rappelle qu'une autre fois, j'ai été escorté par des cygnes. Sauf que c'était une escorte sous-marine ou plutôt sous-lacustre. A l'aube, tout habillé et égratigné de partout, je nageais sous les quilles des bateaux, escorté par des cygnes qui autour de moi faisaient des arabesques, émettaient parfois des éclats blafards dans l'eau trouble et verte, agiles comme des poissons, longs cous ondulant, me frôlant de leurs ailes nageoires et j'en avais des frissons. Puis j'étais sorti de l'eau, façon étrange créature du lagon noir...

samedi 21 janvier 2012

Il faisait froid, lundi, à St Étienne. J'avais une heure à tuer avant un rendez-vous. Le café n'était pas bon. Il faut dire que le café est rarement bon, dans les cafés. On a beau le savoir, on reprend toujours un café. Il en va de même pour beaucoup de choses de la vie. Un bon café, je l'aime bien fort, je le bois sans sucre. Dans les cafés, le plus souvent, je sucre abondamment le café, pour masquer le goût infect. Ça a plus un goût de sucre que de café. Même l'arrière-goût n'est pas de café. C'est quelque chose d'infect. Je grimace toujours un peu quand je le bois. Il en va de même pour beaucoup de choses de la vie. On a beau le savoir, on prend toujours un café. (Pareil pour les autres choses de la vie.) Parce qu'on est dans un café. A moins de se saouler de bon matin, dans un café, on prend un café. Votre café, c'est de la merde, je n'ose jamais dire. En fait, ça ne me viendrait même jamais à l'esprit tellement ça me semble normal que le café soit infect, dans les cafés. Évidemment, qu'il est dégueulasse. Tout le monde le sait. Et tout le monde prend un café. Je prends toujours un verre d'eau, pour me rincer la bouche et les tuyaux, après. Je me suis réchauffé un moment le bout des doigts à la tasse, c'est déjà ça. Je me suis photographié, pour immortaliser ce moment. J'ai repensé à une vieille histoire. Ou plutôt j'ai voulu me rappeler une vieille histoire. Il ne m'en restait plus grand chose, juste un nom, le protagoniste peut-être : N'a-qu'un-œil. Impossible de retrouver le fil. Je ne me suis pas non plus torturé la mémoire pour retrouver l'histoire. Je me suis dit que j'avais vieilli, que j'étais plein d'histoires, que ça devenait de plus en plus difficile de les retrouver à partir d'un si ténu élément : un nom : N'a-qu'un-œil. Ce n'était pas une simple histoire. C'était crucial. Ça m'a occupé longtemps. Il y a peut-être quinze ou vingt ans. N'a-qu'un-œil. Il ne reste que ça. Je me suis dit qu'en l'écrivant ça pourrait revenir, que de fil en aiguille... J'ai tout essayé. Faire le vide. Méditatif. Figé dans une sorte de stupeur. N'a-qu'un-œil... C'était je crois lié au goût infect du café... En tout cas, c'est en buvant ce café infect que ça m'est revenu, le nom, N'a-qu'un-œil... Étrange... Mais peut-être que ça n'aurait rien d'étrange si je me rappelais l'histoire... Ça m'a occupé un moment... Qu'en reste-t-il?... N'a-qu'un-œil... J'aurais pu inventer une histoire, pour remplacer l'histoire qui avait disparu... Mais j'ai préféré le silence, être coincé, impuissant, me dire que tout en moi finirait par disparaître, que je ne pourrais jamais inventorier et ressortir de mes petits tiroirs obscurs toutes les histoires que j'avais vécues ou bien rêvées... Ça m'a apaisé, au bout d'un moment, j'ai accepté l'oubli, j'ai accepté moi-même d'être oublié, de mon vivant et même après... N'a-qu'un-œil... J'ai accepté la mort, finalement, de disparaître entièrement, de mon vivant et même après, paisiblement... Au moins, j'oublierai le goût infect du café, dans les cafés et que je prenais toujours un café, dans les cafés et un verre d'eau pour me rincer de cette nausée et qu'il en allait de même pour beaucoup de choses de la vie... Mais N'a-qu'un-œil, quand même, c'est toujours là, ça ne veut pas s'en aller, ça résiste à l'oubli, un résidu dans une région de ma mémoire qui clignote faiblement, mais qui clignote, un genre de signal et quelque chose me dit qu'à une époque c'était important et même crucial... Peut-être quelqu'un pourrait m'aider? J'en doute. Ça ne concerne personne d'autre que moi. Même si à une époque ça a peut-être concerné quelqu'un d'autre, ça ne concerne plus personne. Même moi, finalement, ça ne me concerne plus. C'est juste un signal, un clignotement, comme d'une batterie épuisée et le signal finira par s'éteindre quand il n'y aura plus du tout de batterie, comme tout finira par s'éteindre.

jeudi 15 décembre 2011

Mon oncle n'aura pas eu une vie très heureuse. Il en a passé l'essentiel dans son lit, à contempler le plafond tout lézardé, jaunasse, taché d'humidité. Funestes fantasmagories. Les bois de lit sculptés semblaient avoir des yeux, globuleux, malsains, qui vous guettaient, attendant le moment... Les camions, en passant dans la rue, la nuit, faisaient trembler les vitres, à une époque, puis ils n'ont plus eu le droit de passer dans la rue. Il n'y avait plus que le balancier du carillon westminster, mat, pour meubler le silence. Il y avait aussi plusieurs réveils mécaniques déréglés dont les trotteuses, plus pointues, faisaient la course, une course monotone, elles se rattrapaient, se dépassaient puis se mettaient à perdre du terrain quand juste avant elles en gagnaient, c'était sans fin. Le plancher qui craquait quand il allait au cabinet, de son pas lourd et lent, ou quand la mémé allait au cabinet, de son pas lourd et lent, parce qu'il était retourné chez sa mère, à 35 ans. D'ailleurs, c'est avec sa mère, qu'il est parti s'installer dans la maison de vieux qui était juste à côté. (Ils avaient des chambres mitoyennes.) C'est là qu'il est mort, un an peut-être avant sa mère. Il est monté sur une chaise, pour remonter son carillon westminster, car dans la maison de vieux on pouvait amener ses affaires et alors il était venu avec son carillon westminster, ses bois de lit pleins d'yeux, ses chaises en formica, son armoire, sa table de nuit sur laquelle étaient posés son réveil, sa lampe de chevet ainsi que sa petite radio qui lui donnait le résultat des courses de chevaux et même parfois les courses en direct, s'il avait pu il aurait emmené peut-être aussi le plafond car là-bas, dans la maison de vieux, le plafond était tout blanc et il n'y avait donc plus grand chose à regarder, parce qu'un plafond tout blanc c'est un peu comme un ciel tout bleu, pas très causant. Sur sa chaise en formica, en remontant son carillon westminster, il a perdu l'équilibre, il est tombé. Peu avant l'aube, il était mort. Sa mère était à son chevet, lui passait un gant de toilette mouillé sur le front, lui disait mon petit... mon petit... mon pauv' petit... Maman... il a dit... Puis il est mort. (Son fils n'est pas venu à l'enterrement. Mais il est venu récupérer les sous à la banque.)

dimanche 1 mai 2011

J'ai appris récemment que ma première amoureuse était morte d'un cancer. Je ne sais plus si on avait joué au docteur. Je crois bien qu'oui, même si je ne me souviens pas exactement. Ma première gifle aussi, ça je me souviens bien. (Ce n'était peut-être alors qu'un râteau?) C'est ma tante Odette qui me l'a appris. Ma sœur était tout étonnée que je me souvienne encore de son prénom : Laurence. Quelques jours après la mort de Mouchette je l'ai appris. Un cancer bien méchant, qui l'avait rendue toute difforme, monstrueuse. Elle avait honte et peur que ses enfants la voient, elle cachait son visage, Laurence...

jeudi 14 avril 2011

Mon ancêtre le plus illustre, prénommé Marcelin, n'était peut-être pas un saint. Il fut guillotiné, début mars 1846, à Montbrison, dans la Loire. On n'en sait pas plus, ni le pourquoi, ni le comment. Un petit guillotiné, on dira. Il avait peut-être étranglé sa femme, ou quelque chose comme ça, une mégère peut-être même qui avait fait de sa vie un enfer, d'instinct (mon sang s'exprimant plutôt que ma raison) je n'imagine pas pour cet homme un motif politique ni le bandit de grand chemin... Ça devait être un drôle de spectacle, la guillotine. On devait s'y préparer comme pour la messe et même avec plus de soin encore, car ce n'était pas tous les dimanches, surtout dans les petites villes, c'était même bien plus rare que le cirque j'imagine. A Paris, le 18 novembre 1793, on exécuta un chien à coups de gourdin en même temps que l'on guillotinait son maître, chacun étant témoin du supplice de l'autre, car il avait mordu un envoyé républicain, le chien. Le 19 septembre 1793, pour l'exécution de Besse, dit "Piarrissou", colosse mendiant, je n'en sais pas plus, une première pour la Corrèze, le bourreau s'y reprit à quatre fois. En vain. C'est son épouse, qui termina le géant, au couteau de boucher, lequel devait servir aussi pour le gigot. Car c'était bien souvent une affaire de famille. La femme veillait au grain, au fourneau ainsi qu'à l'échafaud. Le fils cadet du bourreau Sanson, le 27 août 1792, lors de l'exécution de trois faux-monnayeurs, dont un abbé, tomba de l'échafaud et se tua. Il devait être en formation avec son père, le petit. Peut-être un peu fragile, novice, hypoglycémique, puceau de l'horreur comme disait l'autre, il a un peu tourné de l'œil, les jambes en coton, a perdu l'équilibre. Sombre journée pour les Sanson. Métier difficile. Et périlleux. (Le bourreau Roch, en 1829, perdit trois doigts en tentant de maintenir une tête récalcitrante dans la lunette.) Il fallait du sang-froid, des nerfs solides. De l'estomac. On ne compte pas les fois où le bourreau arriva saoul et salopa le boulot. Il y en eut même un qui fut guillotiné à son tour, ainsi que son aide, pour faute professionnelle, ou grave, je ne sais pas comment ils disaient à cette époque où ils n'avaient pas encore les prud'hommes. Il avait foiré la toute première exécution à Lyon, finissant son client au couteau, c'était dégoûtant, il transpirait énormément, il faut dire qu'il faisait lourd, Place des Terreaux, ce 15 juillet 1793, était couvert de sang, le manche glissait, le client remuait beaucoup tout en émettant de furieux gargouillements, des enfants à peine sevrés hurlaient, des femmes au premier rang, éclaboussées, s'évanouissaient, ou vomissaient, ou jouissaient... les hommes sifflaient, huaient, riaient... (Ainsi périt Joseph Chalier, révolutionnaire, qui prônait un salaire minimum pour les soyeux, entre autres, propulsé, peu de temps après, héros et martyr de la révolution... C'eût été un citoyen ordinaire, sur l'échafaud, le bourreau malchanceux (ainsi que son grouillot) n'eût peut-être bien reçu qu'un simple blâme...) Le bourreau Sénéchal, à Nantes, le 19 décembre 1793, exécuta d'affilée et impeccablement vingt hommes et sept femmes, finissant par quatre nobles et fort belles demoiselles, la plus jeune ayant seulement dix-sept ans. Ce jour-là, quelque chose se fissura en lui, il entendit même le bruit. Il ne fut plus jamais le même, après. (Pourtant, il avait du métier, en avait vu passer, des têtes... et mêmes d'enfants...) Moins d'un mois plus tard, hanté par les gracieuses suppliciées, il mit fin à ses jours. C'est qu'elles étaient drôlement jolies, les demoiselles, toutes fraîches et roses et élancées dans leurs corsets pigeonnants qu'on leur avait un peu délacés pour qu'elles pussent respirer plus librement, des cous si délicats, coupe Louise Brooks, toutes pâles soudain devant la mort... Leurs si beaux yeux, se révulsant dans le panier, leurs jolies bouches, silencieuses comme les poissons, cherchant de l'air encore un peu... S'il n'y avait eu que des moches, à la rigueur...

[ Bonus : Débat sur les effets de la guillotine

Paris, le 1er octobre 1794

La guillotine tue, on le sait bien. Mais la mort du supplicié coïncide-t-elle avec sa décapitation? Le débat agite violemment le monde médical depuis un an. L'Encyclopédie ne distinguait-elle pas déjà la "mort imparfaite" de la "mort absolue"? On rappelle l'anecdote célèbre selon laquelle la tête coupée de Marie Stuart aurait parlé. Plus récemment, les témoins de l'exécution de Charlotte Corday n'ont-ils pas vu son visage rougir d'indignation lorsque le bourreau l'avait giflée? Dans son Opinion sur le supplice de la guillotine, le chirurgien Sue, qui soutient la thèse de la "survie" du sentiment chez le  supplicié, écrit : "Quelle situation plus horrible que celle d'avoir le perception de son exécution et, à la suite, l'arrière-pensée de son supplice?" Devant cette "idée métaphysique" qui n'est que "le fruit de l'imagination", les médecins disciples des Lumières se sont mobilisés. Dans sa Note sur le supplice de la guillotine, Cabanis reconnaît dans les mouvements que l'on prête aux têtes coupées l'effet des seuls réflexes machinaux. Selon lui, le principe vital "n'a pas de siège exclusif" et "le moi n'existe que dans la vie générale". La raison est sauve, et l'horreur s'éloigne... ]

dimanche 20 février 2011

J'ai hésité quelques secondes entre Bach et Billie Holiday. Puis c'était évident qu'il fallait Billie Holiday. Tout doucement, pour accompagner. Il était autour de minuit. C'est tellement doucement déchirant, Billie Holiday. C'est ce qu'il fallait. Le silence n'était pas envisageable, à ce moment. J'avais ouvert un peu la fenêtre, pour qu'elle ait un peu d'air. Peu de temps avant, ses petites plaintes étaient devenues tellement déchirantes que je m'étais enfin décidé. J'ai commencé à composer le numéro des urgences bien trois ou quatre fois avant de pouvoir le terminer. C'est difficile. Mais ce n'était plus possible. Ses pattes étaient de plus en faibles. Plus rien ne fonctionnait. Rien ne rentrait. Rien ne sortait. Quand j'ai parlé au téléphone, il me semble qu'elle m'a compris, avec ses grands yeux qui ne me quittaient plus. Quelques minutes plus tard, elle a fait une autre tentative pour se lever, pour aller vers sa caisse, en zigzaguant, tellement volontaire, comme pour me prouver qu'elle pouvait y arriver, que ce n'était pas encore le moment de fermer le rideau. Elle a gratté sa litière énergiquement, frénétiquement... A fait un long miaou déchirant. Je suis vite arrivé. Évidemment, rien n'était sorti... En faisant un pas vers moi, ses pattes avant se sont dérobées. J'ai juste eu le temps de la rattraper, l'ai vite portée jusqu'à sa couverture près du poêle. A peine l'y avais-je déposée qu'elle faisait une crise énorme, avec des gros spasmes bruyants dans la poitrine, ses pattes se raidissant et frappant à toute volée la tôle du poêle, avant de se figer sur le flanc, les yeux grand ouverts. J'ai cru qu'elle était morte, foudroyée, après un tel choc. Mais non. Elle respirait encore. Elle était même consciente. Je lui ai doucement caressé la tête, en lui parlant, ne cessant plus de regarder ma montre. Il m'avait dit qu'il fallait compter une demi-heure, le type, au téléphone. C'est long, une demi-heure. Heureusement, il fut là en une vingtaine de minutes, donc à peu près dix minutes après la crise terrifiante. Tout se passa très gentiment. Ma voix tremblait parfois, en posant des questions au type. (Je suis curieux.) Souvent, les cœurs malades mettent beaucoup plus longtemps à s'arrêter que les autres. Parce qu'ils sont habitués à lutter? (Il dut lui faire une seconde injection.) Alors que le type remettait sa sacoche sur l'épaule, je me suis baissé, ai pris délicatement le sac avec dedans ma petite Mouche toute molle, l'ai remise au type. C'était mon rituel à moi. (Une urne pour les cendres? Ah non merci. Dispersion dans la fosse commune c'est très bien. C'est ce que je choisirais pour moi.) Quand il l'a prise, je lui ai dit : Attention... doucement... Il est parti. J'ai ouvert toutes les fenêtres en grand. Ai fait brûler du papier d'Arménie dans tous les coins. Ai jeté la couverture. Vidé, nettoyé et remisé toutes ses affaires. Dès que je m'arrêtais, je me mettais à pleurer bruyamment. Pendant peut-être deux heures, je me suis activé. Revenant sur mes pas pour une broutille. Ah, ses cachets... Dans mon sac. Je les ramènerai lundi chez le vétérinaire. Ça, poubelle... Le cyclamen aussi... Quand je me suis couché, il ne me restait plus que quelques heures avant de partir au boulot... La couette sentait la Mouchette... Je changerai la housse demain... En fermant mes yeux brûlants, j'ai eu une sorte de vision... C'était dans la cour, chez mes grands-parents, à côté des clapiers qui autrefois avaient été les cabinets, qu'on appelait toujours les cabinets. Vers les cabinets donc, il y avait mon grand-père, assis sur une chaise de camping en toile avec des accoudoirs, tranquille, avec sa casquette sur la tête, sa roulée à la bouche. Mon père aussi était là, debout, les mains sur les hanches, en short, avec ses genoux cagneux... Ils étaient cool, me souriaient tous les deux... Puis Mouchette arrivait, la queue en l'air, tournait un peu autour d'eux avant de s'arrêter et de me regarder elle aussi... Quelques heures auparavant, en début de soirée, elle avait tant bien que mal réussi à sauter sur le canapé et à venir se coucher sur moi. Elle m'avait même tendu la patte. Elle avait même ronronné tranquillement tandis que je la caressais et lui parlais. Un long moment, peut-être une heure. On avait alors un peu réussi à mettre de côté toutes nos misères. Un dernier moment parfait. Ça dure ce que ça dure, je lui avais murmuré, ce qui compte c'est le moment, c'est maintenant... Elle semblait d'accord avec moi... Juste pour ce moment, je n'en veux plus à mon vétérinaire de me l'avoir rafistolée sans m'avoir demandé mon avis et rendue toute moribonde, à l'essai... Même si ça m'a coûté deux nuits blanches et deux grises sur quatre... Elle a dormi, la plupart du temps, paisiblement, sur mon lit, ou sur sa couverture près du poêle... Et puis elle est morte à la maison, dans son environnement, pas dans une clinique qui ne sent pas bon, avec toutes ces bêtes malades... Et puis j'étais là, à chaque miaou... Avec des caresses, des paroles, j'arrivais à la soulager de sa détresse, je crois... Ça marche pas, qu'elle me disait... Ben oui, ma cocotte, je vois bien... Le lendemain, aujourd'hui, je suis parti bosser, dans mon cinéma, j'avais dans la tête my old flame, Billie Holiday, 1944, toute la journée. J'étais épuisé, toute la journée. J'ai marché, toute la journée, en zigzaguant, comme Mouchette hier. Dès que je m'arrêtais, me posais, les larmes me montaient. J'ai fait un décadrage sur Au delà, de Clint Eastwood, ce qui ne m'arrive jamais. On m'a prévenu au talkie. J'ai dû y retourner en vitesse, en zigzaguant. Enfin, la journée s'est terminée. Je suis rentré, en zigzaguant. Un moment d'absence : ah ben j'vais retrouver Mouchette... Ben non... Derrière ma porte verte, plus de miaou... Je suis arrivé, j'ai tout de suite changé la housse de couette, ai voulu ensuite passer l'aspirateur, mais mes jambes flageolaient... Alors, stop... Repos... Je me suis fait du thé... Dans la salle de bain, j'ai vu des empreintes de pas de Mouchette, allant vers où il y avait sa caisse... Non, un autre jour... Je me suis effondré dans mon canapé, ma théière à portée de main, emmitouflé dans ma vieille couverture pleine de trous, me suis mis Billie Holiday... My old flame... I can't even think of his name... But it's funny now and then... How my thougths go flashing back again... To my old flame...

vendredi 18 juin 2010

Par
fois
j'ai
me
rais
que
ça
con
ti
nue
en
co
re
un
peu.