Il faisait froid, à St Étienne, ce jour-là, le café était dégueulasse, j'avais une heure à tuer avant un rendez-vous bien plus chiant que la mort, à supposer que la mort soit chiante ce qui n'a jamais été prouvé et je crois bien que ça n'avait aucune importance, tout ça, que j'aurais pu me trouver n'importe où, n'importe quand, avec n'importe qui, le café aurait même pu être délicieux et ç'aurait pu être au printemps ça n'aurait rien changé. Alors que ma mère était aux toilettes, parce que j'étais avec ma mère ce jour-là et on avait rendez-vous chez un notaire, je me suis entraîné à sourire avec les dents. Je n'ai jamais su sourire avec les dents. Le genre de sourire pour tromper son monde. Ça demande de l'entraînement. Il y en a qui le font naturellement. Moi pas. Il s'agit aussi de montrer ses dents. C'est un truc animal. J'ai connu une fille qui était très fière de ses dents et souriait parfois à presque se déchirer les lèvres pour qu'on voit bien que ses gencives étaient saines et ses dents d'une blancheur éclatante. Comme l'examen d'une bête, ou d'un esclave. C'était parfois gênant. C'est bon, tu peux refermer un peu, avais-je parfois envie de lui dire, j'ai vu, ce n'est pas la peine d'écarter à ce point, c'est carrément obscène... Ça faisait faux... Heureusement, elle avait aussi un sourire naturel, quand elle ne posait pas... Moi, je n'aime pas tellement montrer mes dents... (Elles ne sont pas terribles il faut dire et les gencives non plus, même si j'ai un dentiste qui me rafistole un peu tout ça de temps en temps... Pour lui seul j'ouvre la bouche en grand... Je ferme les yeux, pour ne pas croiser son regard et risquer d'y lire du dégoût... Et s'il me trouvait un cancer... Si j'étais une fille, je fermerais les yeux ainsi chez le gynécologue...) Mais parfois, je m'entraîne, comme ça, je teste toutes sortes de grimaces, toutes sortes de masques pour toutes sortes de situations... Là, tu es triste... Là, tu es joyeux... Jean qui rit, Jean qui pleure, comme on me disait quand j'étais petit... parce que déjà tout petit je m'entraînais... Pensif... Abruti... Libidineux... Pervers... Angélique... Tu m'intéresses... Et là, je t'emmerde, qui que tu sois... Je sais aussi faire Delon, dans le samouraï... Et caetera... Je pose... J'aime bien faire la gueule sur les photos de mariage et sourire sur celles d'enterrement même si on n'en prend pas, en général, pendant les enterrements, c'est bien dommage... Tu y crois, toi? ai-je demandé à ma mère en lui souriant de toutes mes dents puis en lui montrant la photo que j'avais prise en attendant qu'elle remonte des toilettes. Ça l'a fait rire, c'était au moins ça, je me suis dit que je n'étais pas un si mauvais fils puisque j'arrivais encore à faire rire ma mère de temps en temps. Je l'ai prise en photo. Je lui ai même demandé de sourire avec les dents. Pas voulu. Pourtant, sur d'autres photos, elle souriait avec les dents, je lui ai dit... Après, elle m'a raconté en détail son expédition aux toilettes, comment elle avait pissé debout, sa technique dans pareille situation... T'as bien fait m'man... En même temps, si tout le monde fait comme toi... De toutes façons, les chiottes, dans les cafés, c'est comme le café, c'est souvent dégueulasse, je lui ai dit... On a bien rigolé...
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mercredi 25 janvier 2012
samedi 31 janvier 2009

J'ai toujours trouvé étrange que le Samouraï, de Jean-Pierre Melville, et la marque du tueur, de Seijun Suzuki, soient sortis la même année, en 1967. (L'année de la mort de John Coltrane, entre parenthèses, une année bien sombre, donc, même si ça n'a aucun rapport, j'avais un an et ne le connaissais pas encore... Ça me fait penser qu'il y a quelques jours, j'ai parlé d'une photo qui a été prise en 67 et tout cela me semble de plus en plus étrange...) Quand j'ai vu le deuxième, j'ai pensé aussitôt que c'était un hommage au premier, même si les styles étaient très différents. Il y avait le motif de l'oiseau, dans les deux films, des petites choses comme ça... Une sorte de parenté... Deux grands stylistes... Une histoire de tueurs solitaires... Il y avait une évidence, pour moi, que Seijun Suzuki était un admirateur de Melville et avait cité le Samouraï, pas le contraire car les films de Suzuki n'étaient à l'époque sans doute pas distribués en France, alors qu'Alain Delon était une énorme star au Japon. J'ai donc été grandement étonné d'apprendre que les deux films étaient sortis simultanémént et y ai vu un bel exemple de synchronicité jungienne (deux évènements qui ne présentent pas de rapports de causalité, mais dont l'association prend un sens pour la personne qui les perçoit), comme si les deux cinéastes avaient été traversés, ou visités, au même moment, par la même "idée". Un petit oiseau dans une cage, en France, se retrouve pendu à un rétroviseur, au Japon.