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dimanche 4 janvier 2015

Ma tronche. Il n'y en a que pour ma tronche. Car il n'y a que ça qui m'intéresse vraiment : apparaître. (Je privilégie la pénombre et le noir et blanc, qui estompent les outrages du temps.) Je pose. Je prends un air inspiré, un peu sombre, dédaigneux, façon poète qui aurait cartographié l'Enfer, tirant sur mon Kraken, en face de ma webcam. Parce que je n'ai pas d'autre image. Je suis même en panne d'images. L'air pensif. Émergeant de mes vapeurs. Mais ce n'est qu'une pose. Je suis vide, seulement absorbé à poser et produire mes vapeurs, montrer ce que je veux bien montrer, même si je ne veux rien montrer de particulier. (Mais mon œil me trahit...) Le nombre de fois dans la journée où je m'arrête devant un miroir... Et dans la rue, à inspecter à la moindre surface réfléchissante du coin de l'œil mon profil, ou voir comment est mon cul... (C'est dans la vitrine d'une boutique d'antiquités, rue Auguste Comte, que je me mire le plus souvent le cul.) Mes trajets sont jalonnés de miroirs... Voilà, ma tronche, aujourd'hui... Mais le pire, c'est les dents... Le nombre de fois dans la journée où je me regarde les dents... Si j'étais vraiment honnête et voulais vraiment donner une image honnête de moi, je montrerais mes dents... Mes pauvres dents... À chaque instant, je suis conscient de mes dents, de ma lente et pénible décrépitude... J'envie ces squelettes qu'on retrouve des siècles voire des millénaires plus tard équipés de toutes leurs dents... Je donne peut-être parfois l'air de penser de nobles pensées, quand en fait je ne pense qu'à mes dents... Et à ma tronche, qui est tout autour de mes dents... Et à ma ligne aussi, comment je me tiens, ma démarche aussi, comment je me meus, ma façon de bondir sur un trottoir ou par dessus une flaque, défiant la gravité d'effleurer le bitume, cet entrechat gracieux, soudain, pour éviter une crotte de chien... Mais surtout mes dents... Rien n'est plus intime, secret, inavouable, terrible, que mes dents... Mon œil ne reflète pas l'état de mon âme, mais celui de mes dents... Dans un rêve, il y a quelques nuits, j'en perdais au moins trois, voire cinq, que je tenais fataliste dans le creux de ma main après les avoir mâchées très longtemps...

vendredi 7 novembre 2014

S'il n'y avait que des humains de ma sorte, l'espèce s'éteindrait à coup sûr. En dormant. Et ce ne serait pas si mal, je me dis, ce serait même un grand soulagement pour tout le monde. Enfin... soupirerait l'humanité en exhalant sa dernière poumonée... Je comprends de moins en moins ce besoin de se reproduire, de continuer, de penser que ça sera mieux après, de se croire élus de l'Évolution ou d'un dieu alors qu'on n'est bons qu'à chier partout, à faire souffrir atrocement sous prétexte d'exister tout ce qui est, à tout saloper, vraiment tout saloper... Je ne sais même pas si c'est moi, sur la photo. Mais c'est le plus probable. Les autres, sur la photo, sont encore moins ressemblants, alors ça doit être moi. Moi. Oui. Je n'ai pas cette tête, normalement, je crois. Là, je me pinçais les lèvres. Mais c'est moi. Ma mère m'a longtemps reproché de ne pas avoir de photo de moi en uniforme. Les mères, souvent, aiment bien avoir une photo de leur fils en uniforme, on se demande bien pourquoi. J'avais vingt ans, un peu plus, vingt-trois, on m'avait tondu le crâne, donné un uniforme. Tout ça est tellement loin. J'avais péniblement joué le jeu pendant un an. Mon meilleur souvenir : un soir que j'étais garde-chiourme, car j'étais très souvent désigné volontaire pour ce genre de corvée quand les autres partaient en permission, surtout depuis qu'ils m'avaient mis sur la veste un petit grade, chef de poste alors j'étais, chef de poste pour ceci, chef de poste pour cela, planton à l'occasion, un capitaine était passé faire sa revue et n'avait pas trouvé la clé du cachot, merde... on avait cherché, longtemps, il s'était énervé... finalement avait trouvé la clé, qui était dans la serrure de la porte du cachot, pas verrouillée en plus... Car j'avais dîné avec le prisonnier dans sa cellule car malgré peut-être les apparences je suis quelqu'un de chaleureux et le prisonnier, qu'on avait attrapé avec une barrette de shit, pleurnichait dans sa cellule et je lui avais dit c'est pas si grave allez... qu'est-ce qu'on en a à foutre, un peu de shit, merde... c'est pas grand chose... et on avait fini par en rigoler, dans la cellule... Sauf que pour les autres, les militaires, c'était une grosse affaire, de la drogue, ce n'est pas rien et le type a ensuite été transféré dans une vraie prison militaire, pour y purger sa peine, bon... et moi je me suis fait salement engueuler parce que j'avais laissé la clé dans la serrure, pas verrouillée en plus, le capitaine m'a même déclaré passible du trou mais en fin de compte je n'y suis pas allé... J'ai pris tout ça très gravement même si j'avais furieusement en même temps envie de rigoler... D'ailleurs je pourrais dire ça d'à peu près tous les moments graves ou non de ma vie : j'ai pris ça très gravement même si j'avais en même temps furieusement envie de rigoler... Et je n'ai jamais su fermer une porte à clé... D'ailleurs, sur la photo, si je me pince les lèvres, c'est peut-être pour ne pas rigoler et maintenant je me reconnais parfaitement... Ça devait se voir un peu, mon côté narquois, si tu savais comme je t'emmerde, car j'ai toujours été privé de permissions, même si j'étais le meilleur troufion du régiment, celui qui avait fini premier au grand concours inter-bataillons, le soldat increvable, celui qui continuait de marcher même avec les pieds en sang juste pour emmerder le sergent instructeur qui pensait pouvoir me mater et que j'ai fini par semer, ce con, ce pauvre con, comme tous les autres, la nuit, dans l'est, il faisait froid, j'avais sommeil et j'étais pressé d'aller me recoucher... Celui qui tirait dans le mille même en étant myope, le truc zen de ne pas regarder la cible, avec ou sans lunettes, de l'œil gauche ou du droit je dégommais pareillement et c'était parfois un problème car je ne savais jamais de quel côté j'avais remonté la tête de mickey dans la culasse et de quel côté la douille alors jaillirait... Et super habile de mes mains quand il fallait manipuler les armes... Vif à distinguer les amis, les ennemis... Ami!... Ennemi!... L'autre meilleur souvenir c'est quand je suis parti, tout seul, un mois avant tout le monde, car on m'avait refusé pendant un an toute permission, évitant ainsi tous ces lourds rituels de fin de service militaire, la quille, les cuites, braillements, tout ça... de la même façon que j'étais arrivé tout seul, le premier jour, ignorant le camion militaire qui attendait à la sortie de la gare le train de garnison et y allant à pied, tranquillement, libre, avec tous mes cheveux, demandant parfois mon chemin, arrivant en retard et me faisant engueuler par un abruti très quelconque prenant tout ça très au sérieux... Le camion? Ah mais... je ne l'ai pas vu... J'en ai rêvé longtemps, après, de l'armée, ça m'a donc sans doute plus marqué que je le crois... C'est la guerre, on est au front, je suis brigadier-chef, comme autrefois, j'ai donc une poignée d'hommes sous mes ordres... En avant!... Sans doute à cause des films de guerre... J'ai toujours adoré les films de guerre... Ah... Samuel Fuller... La peur, la fatigue, les marches interminables, la fraternité, l'ennemi invisible, la mort qui frappe sans prévenir, tout ça... Et du camion, aussi, j'ai encore rêvé, il n'y a pas longtemps, celui qui attendait le train de garnison, de ce moment, quand j'ai décidé ne ne pas le voir, c'était un sacrément bon moment... Quelques rares fois dans ma vie, ainsi, je me suis senti vraiment libre... Ce camion, personne n'était obligé de le prendre, même si tout le monde ou presque s'y est pressé, comme pour hâter sa fin, un troupeau que j'ai vu se ruer en bêlant... Même si, au bout du compte, c'est vrai, on finit tous de la même façon, misérables, humiliés, tondus... Mais le chemin est différent, voilà...

samedi 15 mars 2014

Elle attend. Devant le cinéma. (Le cinéma miteux.) Se demande peut-être si elle fait bien d'attendre. Si elle ne serait pas mieux ailleurs. Ou alors à attendre quelqu'un d'autre. Ou alors personne. À une époque, peut-être, c'était encore romantique, d'attendre devant ce cinéma, mais maintenant : un trou à rats... Je lis : We are such stuff / As dream are made on, and our little life / Is round with a sleep. [Dit Shakespeare.] Ces lignes de Shakespeare ont fait jaillir de moi des livres entiers. [Dit Jean-Paul.] Et moi aussi. De moi aussi. Tous ces livres. Jaillis. Quand même. Mine de rien... Il y a des mites, vraiment. Qui se laissent massacrer dans des claquements de mains à s'arracher les jointures. (Applaudissements assassins.) C'est répugnant, les mites, laissent une poudre grasse dans les mains, dorée. Pas ou peu d'instinct de survie. On les extermine avec dégoût. Elles se laissent faire. Aucun plaisir alors dans le meurtre, pas comme quand on tue un moustique. Que du dégoût. Et une sorte de colère face à si peu de combativité. Et des rats. Et moi, là-dedans. Comme échoué. (Mât fracassé, voile déchirée — chiffon pendouillant — pas une pique d'air sans même parler de vent, mer de vieille huile de friture là-bas.) Je guette. D'un œil. Le Bon. Rêvasse. De l'autre, le Mauvais. Ou le contraire?... We are such stuff... Parfaitement... Chez moi aussi, pas qu'au cinéma, il y a des mites. Et des rats. (Ce n'est pas moi, flûtant, qui les ai ramenés du cinéma ou de chez moi au cinéma : la ville entière, pourrie, en est infestée.) J'entends, au plafond, que ça gratte, parfois même furieusement, un jour je me dis ils vont crever le plafond et tomber chez moi par grappes affamées. Et les mites. Bien grasses. Jusque dans mes rêves. Des rêves miteux. Mites géantes même parfois. Pas toujours. Il y a des périodes où elles reviennent, me bouffent un manteau, se remettent à grignoter le tapis. Je les avais oubliées, puis elles reviennent. Je les extermine. Les yeux furieux quand j'en choppe une. L'écrase alors lentement — masque haineux — entre deux doigts jusqu'à ce qu'il n'en reste rien, qu'une pellicule grasse, sale, sur mes doigts, ce qui était une vie, quand même... une vie... Les phéromones. Des plaques de glu. Elles viennent s'y coller. Le sexe. L'appel du sexe. Il n'y a que ça. Instinct de survie : zéro — tout pour le sexe. Elles ne pensent qu'à ça, si elles pensent. Et la fille, devant le cinéma, peut-être aussi, si elle pense. Pense-t-elle?... Ne plus acheter de vêtements en laine... Ne plus rien avoir en laine... N'avoir plus que des meubles en cèdre rouge... (Et puis c'est beau, le cèdre rouge, tu ne trouves pas?...) Reprendre un chat, un jour... Les rats grattaient moins, quand il y avait un chat... Printemps précoce : la ville sent des pieds... Les gens sourient, ils sont heureux, agglutinés, bourdonnant sous cette cloche empoisonnée, les gens... Et le soir, une fille attend, devant le cinéma miteux, dans son manteau en laine...

samedi 16 novembre 2013

Tant de laideur... Ça ne change pas... On se croit devenu enfin raffiné, planant dans les hauteurs, imperturbablement, royalement, aiglement, avec le sourire idiot du Bouddha, mais c'est toujours la même merde, le même blabla... toujours les mêmes conneries... C'est même peut-être encore pire en vieillissant... car en plus on devient moche... Non non... je n'ai rien appris... et rien ne m'a jamais servi de leçon... Cancre de la vie... Toujours au fond de la classe, près du radiateur et de la fenêtre, à penser à la fille du directeur, qui elle est toujours au premier rang, à sa petite culotte, vers les cabinets, qui n'était sans doute pas une cancre de la vie, elle, qui a dû réussir, elle, dans la vie... Comme elle était jolie... (Et vicieuse...) Toujours aussi con... Grande âme, mon cul... Toujours autant obsédé, seulement passé de jeune dégueulasse à vieux dégueulasse... Je ne suis bien finalement que dans mon lit... comme la mémé... Au moins il y fait chaud... j'y bande sans raison, juste d'aise, et les films souvent y sont bien... même si je serais bien incapable d'en raconter la moindre scène... Ils sont bien peut-être justement parce que je ne peux pas les raconter et qu'ils échappent à la laideur, donc, à ma laideur, à ma voix de fausset, qui n'a pas encore mué, qui ne muera même jamais, il faut se faire une raison, de cancre et à la fois premier de la classe, si ça se peut, c'est peut-être bien ça mon problème, d'ailleurs, on ne peut pas être les deux, et pourtant si... j'étais, je suis les deux... l'Alpha et l'Oméga de la Connerie... Grave et chaude, ma voix, elle m'avait dit... (Pas la fille du directeur, une autre, une autre fille de directeur, bien des années plus tard...) Elle n'avait pas l'oreille... Déraillante, ma voix, soudain, comme si les gonades n'étaient pas encore descendues... Pas de quoi être fier... Mais grave et chaude, j'aurais aimé, oui, faire vibrer la fille juste par les ondes, ça oui... quel pouvoir... agir sur les organes à distance... la tenir ainsi captive, mais consentante, ne demandant même que ça, ne pensant même qu'à ça, abandonnée, pantelante, gémissante, dans les bras puissants, poilus, odorants de ma voix, l'emplissant à l'unisson de l'organe magnifique, spectaculaire, à la chaleur vibrante, profonde de contrebasse de ma voix... Parle-moi... parle-moi... parle-moi... suppliait-elle, lascive, haletante, comme si je pouvais la faire jouir avec des mots... la pénétrer avec ma voix... c'en était presque indécent, comme ça, tellement impudique pour moi si délicat, même s'il n'y avait que nous, dans le salon de thé chinois façon pagode, au crépuscule, quelque part dans le ciel indigo la Croix du Sud que je n'ai jamais su voir... Quelques heures plus tard, ailleurs, montant d'un cran : domine-moi... viole-moi... Alors je fais semblant, jusqu'à un certain point... je descends dans les graves, dans mes cavernes... dans le bourdon hypnotique qui parfois d'ailleurs m'endort moi-même... jusqu'au moment où ça déraille... et je suis alors démasqué... j'en sursaute, comme moi-même libéré soudain de ma propre emprise... Immature... voilà... je suis... et là tout s'effondre... le château de cartes en Espagne... le mirage... je ne suis plus du tout l'homme qu'elle croyait... le beau mâle ténébreux monté comme un chêne ou bien marteau-pilon... tout juste un gland... un pauvre gland... fragile comme une brindille bientôt cassée par le vent... toujours petit garçon, renfermé, au fond de la classe, rêvassant, pas tant d'oiseaux et de nuages et fleurs sublimes que de la petite culotte à la fille du directeur, ce qu'il y avait dedans, comment elle sentait, le petit bateau ivre... et pourquoi elle ne m'a plus jamais regardé, après, moi qui voulais tellement l'emmener dans ma cabane, dans les bois, au bord de la rivière, même si je n'en avais pas, de cabane, mais j'en aurais arrangé une, juste pour elle... Et son père, là-haut, qui nous épiait...

vendredi 15 novembre 2013

Mais bientôt tout devient flou. S'obscurcit. Tout commence même à s'effacer. Déjà. J'écarquille les yeux, comme pour permettre à la lumière d'y pénétrer plus largement. M'ouvrant, m'offrant à la lumière pour qu'elle m'envahisse et peut-être me consume, m'anéantisse, mais me permette peut-être à un instant de retrouver avec précision le motif, le moment, la scène. En vain. Ça ne fait que s'éteindre plus vite, plus largement, la lumière du dedans, bien fragile, bien fluette, qui s'y noie. Ce besoin de retenir quelque chose, une image, un visage, une sensation, un moment, un rêve. Alors que les choses ne demeurent que quand on ne les retient pas, que quand on n'en veut pas — des débris, des déchets oubliés au fond des poches... Les retenir, ne serait-ce que vouloir les retenir les étouffe. À moins de les gauchir. D'en faire tout à fait autre chose... Je me revois, à l'aube, descendant d'un avion, la retrouvant, après tout ce temps, tous ces rêves, mais ne la retrouvant pas. Feignant ensuite de l'avoir retrouvée, alors que je ne l'avais pas retrouvée. Gommer la déconfiture sur mon visage fut alors le commencement d'autre chose. C'était une étrangère, là, debout, qui se tenait face à moi. Bien moins tentante. Bien moins bouleversante. Bien fade, banale, il faut le dire, à côté... Il a fallu que je mente, que je me mente, pour faire durer un peu l'histoire, mon petit roman pathétique. Que je la reconstruise. Que je fasse des petits arrangements, du bricolage sentimental avec ma scie, mon marteau, mes planchettes et mes clous... recoller des bouts de rêve dessus... hybrider le délicat et le vulgaire... projeter un peu de fantaisie sur qui en était totalement dépourvue... Repartir donc par un mensonge. Tant bien que mal. Pour mieux sans doute ensuite me retrouver seul, lessivé, démuni, vraiment au bout de ma nuit, alors que si j'avais vraiment été honnête, en descendant de l'avion, la retrouvant, ou plutôt ne la retrouvant pas, je me serais contenté de ma déconfiture et l'aurais vécue pleinement, piteusement, ou ironiquement, aurais sans doute repris un avion le jour même. Sauf que je n'étais pas venu pour une simple déconfiture, ni pour l'habituelle ironie tellement commode... Il me fallait de l'aventure, enfin... Et parfois, quand même, il faut être juste, des éclats revenaient, comme des traces dans le ciel d'astres éteints... Mais il n'y a rien à sauver. Rien à retenir. Ce que j'ai appris. Le peu que j'ai appris. Même si on le veut de toutes ses forces et se jette alors dans l'action entièrement, héroïquement, désespérément, avec tout ce qu'il reste de l'enfance... Il ne faut alors rien vouloir sauver, retenir. À moins d'en faire tout à fait autre chose... Tu peux t'en aller quand tu veux. Je ne te retiendrai pas. Je n'irai pas te chercher... Même si ça me fait de la peine... Même si ça me déchire le cœur... Voilà, ce qu'il faut dire, ce qu'il m'est arrivé de dire, même si c'est tout autant désastreux et même peut-être pire. Parce qu'on ne retient rien. Parce qu'on ne peut rien retenir. Ni encore moins personne.

jeudi 14 novembre 2013

Mais où l'avais-je déjà vue, cette sacrément jolie nénette? Je débarque un soir à Toulouse chez mon copain A, avec tout mon barda d'aïkidoka d'occasion qui vient de se prendre une raclée par des cadors et même par des vieux arthrosés et même par des filles énervées, dans un stage international, encore tout transpireux, crevant de chaud, fumant comme le trotteur après la course sur la piste gelée, les pieds et les coudes en sang, mais bien, épuisé, vidé, bon à foutre à la poubelle, tout vilain mais tellement tranquille, au fond, vaincu, ruiné à tout point de vue mais heureux, humilié même en public par le Grand Chef en personne, Sensei, mon Maître, car à mon âge je ne sais même pas encore m'habiller et il m'a appris, le Grand Chef, Sensei, mon Maître international, dans le vestiaire, après m'avoir vertement et publiquement rabroué — quel exemple abominable j'étais pour la jeunesse... — à nouer ma jupette, à moi, la tache, la honte, l'indécrottable, le tout mal fagoté, le vite cramoisi, suant et même saignant, le fumeur ceinture noire, à la pause, aux doigts tout jaunes comme Gabin, la tumeur de l'aïkido international, mais badin, ne craignant plus ni Dieu ni Maître fussent-il internationaux et c'est là que je la vois : une grande fille, brune, élégante, ligne parfaite, comme rayonnant un charme, bien plus vivante que le commun, réduisant même instantanément tous les humains autour à zombies, comme une fleur qui ferait se faner alentour d'un coup toutes les autres, dans la rue, en bas de chez mon copain A, poussant la porte du 24, en compagnie d'un grand type maigre et d'une petite fille, sa petite fille, une jeune maman donc. Je leur dis bonsoir, en bas, dans le hall, car je suis poli et aussi parce que, du coin de l'œil, je la trouve quand même assez jolie, intéressante, intrigante, je ne sais pas quoi, trouve alors un peu dommage, presque même un peu déchirant, de m'éloigner déjà, si vite, à peine aperçue, d'une si rayonnante créature. Ils sont lents, piétinants, comme indécis... Un couple, souvent, c'est lent, quand l'individu lui est vif comme le vent... Je monte alors lestement, en tête, les marches jusqu'à chez A. Je suis tellement content de le revoir. Plus de deux ans qu'on ne s'étaient pas vus... Lui a l'air un peu moins enthousiaste. Il semble un peu fatigué, il faut dire, le boulot, la vie de famille, deux morveux un peu terribles, et puis l'âge, on se fait vieux, mine de rien — et de plus en plus cons, il me dit et je suis bien d'accord avec lui et alors, philosophes, vieux copains enfin retrouvés, on rigole... Il se sent alors peut-être un peu envahi... Surtout que les autres aussi débarquent, juste derrière moi, la jolie brune, le grand type maigre, la petite fille... Ses amis, je me dis... La fille, réservée, se tient debout dans la cuisine, tandis que le grand type maigre, un peu artiste, visiblement, parle de choses culturelles, d'un spectacle épatant qu'il a vu, un type à poil qui s'était peint tout en rouge — pour cacher sa confusion? ai-je demandé... Une belle fille, vraiment, racée, délicate à la fois, je la regarde, je ne peux pas m'empêcher de la regarder, ses yeux, ses mains, ses épaules, ses hanches, la chair que je pressens, chaude, qui palpite... j'aimerais tant voir ses pieds, sans même parler du reste... Au bout d'un moment, je lui demande si on ne s'est pas déjà rencontrés, un vieux truc de dragueur pas fin, sauf que c'est vrai, que j'ai vraiment le sentiment de l'avoir déjà rencontrée et même de la connaître... Ils ne sont là que pour récupérer pour la soirée un des deux gamins de mon copain A, qui d'ailleurs n'a jamais vu la fille avant, ne connaît que le grand type maigre. Mais elle accepte, finalement, comme sur un coup de tête, de boire un verre de vin au salon... Je la regarde... Sans m'en rendre compte, sans même le vouloir, par peut-être une sorte d'instinct de mâle dominant, je ne rate pas une occasion de ridiculiser ou d'amoindrir, l'air de rien, le grand type maigre qui l'accompagne et qui ne me regarde jamais dans les yeux... Elle me regarde, elle aussi, je la sens parfois un peu troublée... À un moment, elle avoue qu'elle aussi m'a déjà vu quelque part, elle croit bien, oui oui, c'est étrange, ça la travaille elle aussi... Mais où?... On cherche... Où on a vécu, de quand à quand... (On me dira plus tard qu'elle a rougi plusieurs fois...) Elle me captive... C'est bon... C'est tellement rare, pour moi, d'être captivé comme ça... Le grand type maigre, on me dira plus tard, est un grand séducteur, un tombeur, colle même les photos de ses conquêtes dans un album comme le botaniste les belles plantes dans son herbier... Moi pas, pas pour un sou grand séducteur ni botaniste... Mais je suis quelques fois, très rarement, captivé et j'en prends parfois alors pour dix... vingt... trente ans à me décaptiver tout en n'y parvenant jamais complètement, pour dire je pense encore à une fille en CM2 avec qui j'avais fait touche pipi sous le préau vers les cabinets et ça me trouble toujours autant, me demandant encore lequel des deux avait pris les devants et je crois bien que c'était elle, qui avait la première descendu ma culotte et touché mon petit robinet, je me souviens encore de son regard à ce moment, debout, sous le préau, vers les cabinets, on s'était un peu frottés en respirant vite, les jambes un peu en coton, un peu aussi fait pipi sur les doigts, et si son père, le directeur de l'école, de son bureau, là-haut, derrière le carreau, nous avait observés, parce que je m'étais senti observé et qu'il m'avait regardé de travers, les jours suivants, son père, le directeur de l'école... Les pères, il faut dire, ne m'ont jamais tellement apprécié... Et après, elles m'abandonnent, c'est comme ça, n'ont plus même un regard, soit que je suis trop vicieux, je me dis, soit que je ne le suis pas suffisamment... Et puis un type sans avenir, aussi, peut-être même surtout, et donc sans lendemains... Ou bien c'est à cause des pères, peut-être, qui sont toujours là d'une façon ou d'une autre dans un coin à lorgner... Mais quelle fille... Ce n'est pas seulement qu'elle est jolie, élancée, gracieuse, c'est qu'elle est intense, que j'ai l'impression de la voir tout entière, de la sentir tout entière et qu'elle n'est là alors que pour moi... Je finis même par oublier complètement le grand type maigre... Il n'existe plus... Il n'y a que la grande fille brune... Elle a un joli grain de beauté... Des yeux scintillants avec une âme dedans, c'est tellement rare... Je la regarde... Elle me regarde... Il n'y a plus que nous... Dans un rêve, peut-être, je me dis... Puis ils s'en vont... Je l'embrasse, sur les joues, lentement, posant doucement mes mains sur ses épaules, on se sourit, suis sur le point de lui dire ce que m'avait dit jadis une autre créature de rêve : Au revoir?... Ou adieu?... Mais m'abstiens... Ne pas rejouer à perpétuité la même pièce désastreuse quand même... Plus tard, me brossant les dents dans la salle de bain avec mon copain A, j'aperçois ma face dans le miroir, que j'avais oubliée : une gueule de vieux... Ah... si j'avais seulement dix ans de moins... et quelques illusions encore... Mais j'y ai pensé toute la semaine, à la jolie nénette, en pointillés, c'est déjà ça, je me suis senti renaître, un moment, vivre, capable soudain de franchir de nouveau déserts et océans d'un bond... Mais où l'avais-je donc déjà vue?... Mystère... Je lui ai dit qu'un jour je lui ferais peut-être savoir, si ça me revenait... Comme elle sentait bon... Dans un rêve, je me dis, peut-être... Ou dans une autre vie... Tout ça est bien étrange..

lundi 4 novembre 2013

C'est toujours bon, de se réveiller avec la trique. (Je me suis dit ça toute la journée.) Même si sur le coup j'aurais préféré ne pas me réveiller. Parce que j'étais bien. Parce que je rêvais. Quel besoin de se réveiller, quand on est si bien. (Si c'était ça, la mort, je signerais aussitôt.) Mais avec la trique, je me suis réveillé, ce qui m'a rendu la rupture supportable. Le réveil soudain hurle. M'arrache sans ménagement à mon monde bien plus bandant que l'autre. Le film casse net dans la machine. Mais des images et du son, hors de la machine, semblent lutter encore un moment dans le noir pour exister. Et avec la trique. Comme un lien entre le rêve et la fade réalité qui s'infiltre. Le trait d'union. Je rêve. Je bande. Je suis vivant. Ce n'est pas rien. Un rêve drôlement bien. Je le retiens un peu. J'étais fou. Rien de plus normal. On me prenait en charge, comme on m'avait pris en charge à chaque étape de ma vie, m'emmenait, avec d'autres fous, dans un wagon à bestiaux. Dans une maison de fous j'imagine. Mais c'était bien. C'était dans le cours des choses, normal, tranquille, je n'avais à m'inquiéter de rien. On était dans le wagon à bestiaux, dans le train tacatac... tacataquetant, en rase campagne, la porte coulissante ouverte, vautrés dans la paille, comme des trimardeurs pendant la Grande Dépression. À un moment, je ne sais pas pourquoi, une impulsion, je décidais de m'évader. Une jeune femme que je n'avais jusque là pas remarquée me regardait alors avec de grands yeux étonnés. (Elle n'était pas folle. Je me demandais ce qu'elle faisait là.) D'un coup, je devenais son héros. Je lui faisais mes adieux, un peu timidement au début, puis la serrant fort dans mes bras. En fait, on se connaissait depuis longtemps, il semblait. Mais elle découvrait seulement maintenant ma vraie nature. Ma vraie nature de héros, de héros même lyrique, le type qui se fait la belle, ne se laisse pas conduire n'importe où comme ça dans un wagon à bestiaux. Elle m'embrassait alors sur la bouche. Un baiser un peu dur cependant. Comme si ses lèvres ne suivaient pas complètement son élan. Je me disais alors que j'étais bien trop vieux pour elle. Puis je me disais que ça n'avait aucune importance, considérant tous ces jeunes avachis dans le wagon à bestiaux, déjà vaincus, déjà si vieux, presque morts. On se retrouvera! je lui criais, sautant lestement du wagon. Et je m'enfuyais, la poitrine gonflée de joie. À moi la Liberté!... avec en prime la perspective, la certitude de la revoir un jour, la jolie nénette, ça suffisait pour remplir mon cœur juvénile à ras bord de bonheur... Un cœur bien rempli, une vie alors bien remplie... même si j'étais sans doute un peu trop vieux pour elle, continuais-je toujours un peu à me dire, me trouvant ensuite vieux jeu... Après toutes sortes d'aventures, quittant une place pour une autre, parcourant le monde, libre comme le vent, sans cesse pourchassé par des infirmiers psychiatriques en civil pas très finauds et sans cesse les égarant, de quoi alimenter plusieurs saisons d'une série télé fameuse entre kung fu et le fugitif, je la retrouvais, ou plutôt, je crois, c'est elle qui me retrouvait, des mois voire des années plus tard. C'était encore un peu la nuit, peu avant l'aube, dans une ville quelconque, au bord d'un fleuve lent et lourd, des centaines de colombes sales ou juste des pigeons sur la rive se battaient férocement jusqu'au sang pour saluer le jour. On se retrouvait enfin, se serrait émus l'un contre l'autre, mais je savais déjà ce qu'elle me dirait bientôt, les yeux brouillés de larmes, qu'elle voulait laisser encore une chance à Machin, même si c'était un vrai abruti qui l'ennuyait à mourir, c'était une longue, très longue histoire, une grande partie de sa vie, ça ne pouvait pas se terminer comme ça, sa vie de couple... Ce n'est pas grave, je lui disais, je comprends. (Et c'était vrai, ce n'était pas grave, je comprenais.) Quelle jolie fille, je me disais, quelle fille magnifique, quelle fille... la regardant s'éloigner puis disparaître sans doute pour toujours dans les premières lueurs de l'aube.

vendredi 20 septembre 2013

Trimbalant mes sacs pleins de cadavres tintinnabulants, j'aperçois, assise spectaculairement à la terrasse du café près du bureau de tabac, la Créature du Sang — souvenez-vous, la Rousse Sculpturale en Collants. Elle m'aperçoit elle aussi. S'arrête instantanément de papoter avec sa copine voisine de boutique la fleuriste, lui glisse ensuite — sans cesser de me regarder — un mot à l'oreille, qui la fait rire, la fleuriste — une brune quelconque, interchangeable, bobo — vêtements de lin on suppose équitable, longue chevelure d'ébène luisant cascadant sur ses épaules fines de miel sombre, dents comme les brebis au lavoir, langue délicate comme un pétale de rose, seins minuscules tout en tétons mais il faut voir, un joli rire cependant, limpide comme le ruisseau à la source, plus fin qu'un petit doigt, par en dessous ses cils noirs m'apinchant timidement. (Fleurs & Sang, me dis-je alors, pour me dire quelque chose...) Tous ces cadavres... Lui vient cette moue inquisitrice, à la Créature du Sang, et je baisse alors les yeux. Elle sait. Son œil me dit aussi que je suis en retard, pour notre rendez-vous annuel, qu'elle m'attend, de pied ferme, moulée dans son collant rouge, le talon claquant dans ses jambières de cuir luisant. J'ai honte. (Honte décuplée par la présence de la fleuriste quelconque, qui n'a rien à faire là et qui, dans ma paranoïa, sait désormais tout du feuilleton, peu glorieux pour moi, de la Créature du Sang et moi.) Je suis un lâche. Elle le sait. Ça saute aux yeux. Et tous ces cadavres... (Jamais je n'en ai transporté d'un coup autant en plein jour...) Pas comme ça que je vais améliorer mon sang, son œil me dit... J'ai envie de m'arrêter et de lui dire que ce sont les cadavres d'au moins tout l'été, voire même aussi du printemps. Mais j'aurais l'air de me justifier. D'être coupable, donc. (Et puis il y a la fleuriste quelconque et j'aurais l'air encore plus con...) Mais coupable je suis, de toutes façons, quand je la vois, la Créature du Sang. C'est elle, qui me lit le Rapport du Sang, après, derrière le bureau, froufroutant du collant, me dominant, sévèrement, intégralement : Ce n'est pas mieux... Non... non non... C'est même pire... (Suivi d'un bruit de bouche, en coin.) Elle grimace un peu, rajuste un peu ses obus qui me tiennent en respect pour que carrément ils me visent et que je ne bouge plus du tout... Je baisse les yeux. Elle me domine. Déjà, quand la pâle, fluette, mais gentille, douce Tireuse du Sang opère, elle, la Créature du Sang, la Rousse Sculpturale en Collants, passe et repasse, incendiant tout mon champ de vision. Et mes sens... Et elle le sait très bien... C'est son pouvoir... Vous vous trouvez soudain en vaste érection, tandis qu'on vous tire votre sang, même si elle n'est pas du tout votre genre, les préférant même peut-être à l'opposé fines à petits seins, tout devient alors très bizarre, cotonneux, tiède, moite, la sensation d'être de plus en plus dur tout en ramollissant globalement, tout votre sang restant refluant là, rien que là, ailleurs il n'y en a plus, vous êtes alors sa chose, son jouet, sa proie... et elle repasse, dans son collant, géante rouge, toute mamelles et fentes, étoile terminale consumant tout, et elle sait très bien ce qu'il se passe, tandis qu'on vous siphonne tout votre sang, flacon après flacon... et qu'au fond, il faut être honnête, ce n'est pas si déplaisant... (Je n'imagine pas plus belle mort... Les Romains avaient bien raison... Si on m'euthanasie un jour, c'est ce que je demanderai : chez la Créature du Sang — et même dans sa baignoire, pleine de pétales de fleurs : Fleurs & Sang... Et qu'on le grave sur ma pierre : Fleurs & Sang...) Elle est peut-être même de mèche, je me dis, avec la maigrichonne, anémique Tireuse du Sang... (Sa petite phrase, avant de me piquer : Vous allez avoir un peu chaud...) Sinon, elles fermeraient la porte... Des vampires... Il n'y aurait pas toute cette mise en scène technicolor sinon... Et là, je la croise, tout mal rasé en plus et bien froissé, pas à mon avantage, la clope au bec, un peu débraillé, en habits d'intérieur, ma panoplie de vagabond en chambre, en vieilles savates, comme sorti de ma cabane dans les bois, avec tous ces cadavres, discret comme un troupeau de chèvres dévalant les alpages... Son petit sourire... Je me sens alors tout penaud, tout nigaud, tout débile... D'autant plus que j'avais fait un rêve, la veille, qui me collait encore un peu, où j'avais appris qu'on m'avait trépané, nourrisson, parfaitement, trépané, on me montrait même l'instrument en acier qui avait servi jadis à l'opération, un genre de stylo, conservé comme une relique, dans une boîte bourrée de coton, peut-être même un vrai stylo, c'est ma mère et ma sœur qui me l'apprenaient, car il était temps que je sache la Vérité : trépané... Car j'avais un truc en trop, là-dedans, en tout cas un truc qui n'allait pas et qu'il avait fallu m'enlever au plus tôt, pour pas que ça grandisse, sinon j'aurais fini débile profond, ou Tyran... L'opération, une première, avait été plutôt un succès, j'avais pu vivre ensuite presque normalement, seulement débile léger... Ça expliquait ma petite cicatrice au sommet du crâne et surtout ma vie ratée, mon absence d'ambitions, mon désert amoureux... (Une première, mais aussi une dernière, cette trépanation expérimentale au stylo, ce qui, quand même, tendait à me faire penser que ce n'était peut-être pas une totale réussite... Mais tout ça importait peu, finalement, une réussite, ou un échec, tout était à relativiser et une réussite relative ou un échec relatif c'était peut-être bien alors la même chose — vue positivement ou bien négativement mais la même chose et ma vie alors aussi je pouvais la considérer comme relative, une vie relative étant peut-être alors la même chose qu'une mort relative, question d'humeur seulement, ce qui simplifiait au moins à y penser bien l'existence...) Mon père, lui, l'apprenait en même temps que moi, et en était abasourdi, le pauvre, atterré, à genoux, en larmes, qu'on lui ait tout charcuté, dénaturé, relativisé son fils... Et pourquoi ne lui avait-t-on jamais rien dit?... Tu es trop faible, trop sensible, tu ne l'aurais pas supporté, lui répondait gravement le chœur des femmes... Et moi, le Beloup, pareil, trop faible... Mais elles, les femmes, pas trop faibles, non... Elles nous dominent... On baisse la tête... Elles savent Tout... Nous autres, pauvres ignorants, juste bons pour la tétée... Trépané, nourrisson, au stylo, ce n'est pas rien, elles vous présentent ça comme une simple rougeole... Mais j'ai vite vu les avantages... Mes amoureuses, réelles ou fantasmées, me revenaient, conquises ou reconquises, me pardonnaient même toutes mes cochonneries, toutes mes aberrations, tout mon cynisme, toutes mes défaillances sexuelles et toute ma cruauté psychologique — ça va souvent ensemble — passés et à venir. Car on pardonne tout, à un débile léger... J'étais absous, totalement neuf, enfin Innocent... Mais bientôt il y en avait trop, qui commençaient même à se battre sauvagement pour m'avoir, ne serait-ce qu'en morceaux, pas loin de me déchirer, démembrer vif, des vraies furies et je m'arrachais alors comme je pouvais à leurs ongles et m'enfuyais ventre à terre déjà tout en lambeaux, loin... dans le désert... moi le Beloup solitaire...

jeudi 29 août 2013

Ma mère a un gros bubon dans le cou. Gros comme une pièce d'un centime. Protubérant, gras, suintant un peu. Un peu comme un téton. Elle m'attire à elle et voudrait que je m'y frotte. Mais je ne me laisse pas faire. Je la vois bien venir : m'y frotter... et ce sera bientôt à pleine bouche que je pomperai avidement son ignoble machin... Mais c'est dégoûtant, tu devrais aller voir un médecin... je lui dis, la repoussant, écœuré. Toujours agrippée à moi, elle m'hurle : Mais c'est de l'or!... Heureusement, je parviens à me libérer tout à fait des serres de ma mère. Lui reconseille d'aller voir un médecin. De l'or!... De l'or!... elle continue d'hurler, vraiment effrayante. Du pus, oui... je me dis, mais ne lui dis surtout pas, qu'elle ne sache pas l'ampleur de mon dégoût, je ne voudrais pas non plus lui faire trop de peine — je la sais tellement généreuse, nourricière... Du pus, de l'or, c'est peut-être bien la même chose, c'est jaune, elle a donc peut-être bien raison, je finis par me dire, mais qu'elle ne compte pas sur moi pour venir la téter, m'accrochant à son cou pourrissant tel un vampire assoiffé de pus et non de sang. Qu'est-ce que j'en ai à faire, moi, de l'or... Il faut faire soigner ça, m'man, tu vas quand même pas garder ce truc... Elle rigole, me dit qu'elle se soigne au café, qu'elle en boit des pleines cafetières, qu'elle est même devenue caféinomane... Ma mère qui ne boit jamais de café, ou alors largement coupé avec de l'eau, ça m'inquiète... Elle est complètement hystérique... Et ce bubon est vraiment pas joli, semble même toujours croître, plutôt une pièce d'un euro maintenant... Survient ma sœur, complètement hystérique elle aussi, ne pouvant plus s'arrêter de rigoler et de bondir dans tous les sens, talonnée par je suppose son nouveau compagnon, un grand échalas chauve, ravi, aux airs d'idiot du village... Une maison de fous, je me dis en me dirigeant vers l'évier de la cuisine. Au dessus duquel je me racle la gorge : en sort de la cendre... To smoke... or not to smoke... me vient à l'esprit, me réveillant un peu pâteux, mais reposé... Plus tard, en fin de matinée, je me retrouve au pôle emploi. On m'y apprend que je ne suis plus chômeur de longue durée, mais de très longue durée, une toute nouvelle catégorie qui existe depuis ce printemps et que j'aurai ainsi droit à un accompagnement renforcé. Même si en ce moment je travaille dans un cinéma? (Oui.) Je souris à la conseillère un peu revêche, à lunettes à grosses montures en plastique, la quarantaine, beige. Et puis ensuite, ce sera chômeur de très très longue durée? je lui demande, mais ça ne la fait pas sourire du tout. On va vous orienter prochainement sur des secteurs porteurs, elle m'annonce, très sérieusement. Porteurs de quoi? je m'enquis, le sourcil soudain grave quand juste avant il était plutôt circonflexe, même si je connais bien la réponse, que je garde pour moi : de toutes sortes de tracasseries et même des pires misères. Ça ne l'amuse pas. Comme c'est encore une nouvelle conseillère, qui m'annonce aussi que la prochaine fois c'en sera encore une autre, je lui ressers mon habituel baratin, concluant comme toujours sur mon absence totale d'ambition, mon peu d'entrain. Ce que je veux?... Mais être tranquille, madame... Bon, me voilà maintenant enchaîné à la photocopieuse, à constituer l'énième dossier. Vous voulez que je vous fournisse des papiers alors que vous avez déjà dans votre ordinateur les mêmes informations mais sous une autre forme? Oui, elle me fait, c'est comme ça. Bien, ça m'occupera un moment, je conclus, sans la moindre ironie, ni le moindre agacement, radieux, qu'elle comprenne bien ma position. Une heure trente grosso modo, pas moins de 300 photocopies, une par une, patiemment, méticuleusement, industrieusement, et avec le sourire, j'entends encore le bruit... Enfin dehors, je m'arrête sur le chemin du retour Place Carnot à une terrasse de café, plus pour goûter le doux soleil qu'autre chose. Enfin, je soupire. J'ai mes lunettes de soleil sur mon nez. Le soleil me chauffe agréablement les os. Un petit nuage paresseux débouche d'un toit et s'avance, sans hâte, tranquille, dans le ciel tout bleu : le salue d'un plissement d'yeux. On m'amène mon café verre d'eau. J'ai posé un livre sur la table mais je ne l'ouvre pas. Je regarde autour de moi. Bientôt, une abeille se retrouve à zzzzzzayer autour de mon café. Lui abandonne la soucoupe avec le reste de ma dosette de sucre que je saupoudre dessus. L'observe fasciné s'affairer. De très près. Longtemps. Me revient Schopenhauer, que j'ai un peu lu dans ma jeunesse, la Volonté qui anime l'abeille affairée, inlassablement. Mais aussi les personnes autour de moi. Qui anime tout être, toute chose peut-être aussi. Le petit nuage paresseux alors aussi. Un lycéen attablé avec une jolie fille pourvue de jolis pieds me demande l'heure. Presqu'une heure vingt. La serveuse, mais peut-être la patronne car les autres sont en noir, la cinquantaine, souriante, toute bronzée, jolie robe imprimée, butine de table en table, vieille abeille déjà... La Volonté qui nous gouverne. Même moi, qui en suis tant dépourvu. La volonté de ne pas en avoir procède de la même Volonté. On n'y coupe pas. Dans tous les cas, futur cadavre, on est fichu. Je repense à l'abeille, qui fait son miel, son or. Je repense à ma mère, dans mon rêve, son bubon purulent dans le cou : Mais c'est de l'or!... Me revient alors Lao Tseu : Pourquoi si singulier?... Je sais téter ma mère...

mercredi 3 avril 2013

Œil de très grand corbeau, œil de baleine, de bœuf ou de perdrix, je ne sais plus vraiment. L'animal me regardait, en tout cas, ça j'en suis sûr, et je me voyais dans son œil qui me regardait et je savais que j'allais disparaître, à un moment ou à un autre, soit qu'il ne me regarderait plus, soit que je cesserais de le voir et alors de me voir dans son œil me regardant, tout simplement peut-être parce que j'aurais cessé de voir, qu'un voile aurait peu à peu tout obscurci. Un voile sur mon œil, ou alors sur le sien. C'est là que je me suis dit que c'était peut-être moi, le Grand Corbeau, car c'était un grand corbeau, je ne vais pas continuer à me voiler l'œil en supputant un animal plus rassurant, oui, un grand, très grand corbeau, sur sa branche, qui me regardait et je me voyais dans son œil qui luisait comme une flaque de pétrole, parfaitement, dans mon rêve, et le matin, à l'aube, une corneille s'est posée sur une antenne télé et le grand corbeau m'est revenu : effroi. Mais c'était peut-être moi, le Grand Corbeau, juste moi, je me dis maintenant. Et le reflet dans son œil? Une projection, rien de plus, anthropomorphe. Ça aurait pu être n'importe quoi d'autre. Un humain, voilà, la projection, je serais un humain, comme on dit dans l'enfance quand on joue. Et j'ai fini par y croire, à cette projection. Un humain. Je serais un humain, on dirait. Alors que je suis le Grand Corbeau. J'aurais préféré éléphant, ou baleine, renard ou chat. Je n'ai pas choisi. Quel effroi, de se rencontrer. On se rejette alors très loin. Mais maintenant, je me dis que ce n'est pas si mal, grand corbeau.

samedi 23 mars 2013

Une corneille s'est posée sur une antenne télé et je me suis souvenu du Grand Corbeau dans mon rêve de la nuit. Comme un passage s'est formé entre la corneille sur l'antenne télé et le Grand Corbeau de mon rêve. J'ai froncé les sourcils. Un grand corbeau, vraiment très grand, plus grand que n'importe quel corbeau, il devait faire sur pattes trois mètres de haut, perché sur une grosse branche me regardait, un corbeau mythologique, de je ne sais quelle mythologie. Si la corneille ne s'était pas posée sur l'antenne télé, tache noire mouvante dans le coin de mon œil, bruit d'ailes qui battent sur place avant de se replier, je ne me serais pas souvenu du grand corbeau de mon rêve. J'ai froncé alors les sourcils. La gravité m'a gagné. Un instant j'ai perçu le passage menant de la corneille au grand corbeau de mon rêve, ou plutôt l'absence de passage car tout se joue dans l'intervalle, dans la simultanéité. (Comment pourrait-il y avoir un temps, s'il n'y a pas d'espace?) Je l'avais oublié, le Grand Corbeau. La corneille me l'a ramené. Il me regardait. J'étais saisi. Il ne disait rien. Il n'avait rien besoin de dire. C'était évident, ce que ça disait, un si grand corbeau noir. Son œil luisait comme une flaque de pétrole. Je me voyais dedans, déformé, je savais le moment proche où je ne serais plus qu'un reflet déformé dans son œil, ça ou autre chose, tellement déformé que ça pourrait être n'importe qui, n'importe quoi. J'ai fini par me désintéresser du grand corbeau, il me semble, même si je n'en suis pas si sûr, j'aimerais le croire peut-être seulement. Puis j'ai oublié. Puis une corneille, à l'aube, s'est posée sur une antenne télé et le Grand Corbeau m'est revenu. Il n'avait pas disparu. Il était toujours là, sur sa branche, à me regarder. J'ai froncé les sourcils. Puis, comme je suis fataliste, j'ai souri : la gravité s'est envolée, le poids, j'ai même salué de loin en pensée le Grand Corbeau à travers la corneille qui m'attendait sur sa branche.

lundi 18 février 2013

Very good question baby... I wonder... Is someone there?... Hum... I love Lee Remick, her eyes, her lips, her teeth... I don't remember very well this Blake Edward's film, experiment in terror... but Lee, I remember... Her line... Hum... Her voice... Hum... Is someone there?... What a fine question... I don't know, really don't know... I dreamed a lot, last night... My last dream I was in a hotel and reserved a room for 8:30 AM... The old lady at the reception looked at me strangely... It is time to quit, not to come... But for me it was time to love... Her train was arriving... She who?... Nobody, a mix... She never arrived, in my dream, was only about to come, I knew that but I was happy, alive, there... I was there, so much... And before I was in another place, maybe another me... So... is someone there?... Less or more, I guess... And you, are you there?... Less or more... I was waiting for a girl and I asked for a room for 8:30 AM... and the old lady looked at me strangely... It is time to quit, not to come... She said a lot of things but I didn't understand everything 'cause my english is so poor... Just this : It's time to quit, not to come... I noticed the sexual insinuation and I smiled... And now, in the real world, I remember and wonder... Is someone there?... I don't know... Less or more... I was in so many places, just this night, was so many me... The girl never came, of course, and I never went up in the hotel room, and I never came... I stayed at the reception and just the old lady was there with me and, at a moment, in my happiness, I said to myself : I grew old...

vendredi 15 février 2013

Dans la forêt de bambous de Kuroneko. (le chat noir, de Kaneto Shindō.) Une nuit pleine de rêves, après l'avoir vu. Dans la forêt de bambous. Toujours la même forêt. Le paysan malgré lui devenu samouraï suit la femme dans la nuit. Elle lui rappelle sa femme. Comme deux gouttes d'eau. Et l'autre femme, plus âgée, lui rappellera sa mère, comme deux gouttes d'eau. Un démon, dans la forêt, s'attaque aux samouraïs et s'abreuve de leur sang. Lui, c'est le Héros, celui qu'on a chargé de trouver et tuer le démon. Sauf que ce n'est pas un démon, mais deux démones, sa femme et sa mère. Dans la forêt de bambous, la nuit tombée et jusqu'à l'aube. J'ai pensé au Mizoguchi des contes de la lune vague après la pluie. Pas étonnant, car Shindō en fut l'assistant. Les démons nous captivent. En l'occurrence, ici, les démones. Sa mère, sa femme, toutes deux violées et tuées par une bande de samouraïs errants en temps de guerre, revenues en démones pour se venger. Et lui, le petit paysan enrôlé de force devenu samouraï, Héros malgré lui. Ils se retrouvent alors, dans la forêt de bambous. Les ruines sont un palais. Il retrouve sa femme. Ça dure 7 nuits. Ils s'aiment. Puis elle disparaît. Elle a rompu son pacte avec les ténèbres. N'a pu tuer le samouraï. Ne reste que la mère. Elle est moins tendre, la mère, pas disposée à se sacrifier comme sa femme, bien plus profondément démone, bien plus dangereuse. Il sort son sabre. Plus que jamais, le sabre est l'âme (malade) du samouraï. Tuer la mère, la démone. Il en devient complètement fou. Peut-être qu'il était tout seul, je me dis, à la fin, dans sa forêt de bambous, avec ses démones et quand il ne les a plus, il n'a plus rien du tout, même plus la forêt de bambous. Il s'effondre. Ça finit dans les ruines, dans la cendre. Si ça me touche autant, c'est que j'ai exactement déjà vécu tout ça.

dimanche 13 janvier 2013

J'avais fait ce rêve aussi, il y a quelque temps, peut-être un an ou deux, voire trois ou même plus je ne sais plus : Elle revenait. C'était à la maison. En famille. Mon père évidemment n'était pas mort et on était nous 4, comme on disait. On toquait à la porte. J'allais ouvrir. C'était elle. Depuis le temps que je ne l'avais pas vue, même dans mes rêves... J'en ouvrais de grands yeux et en étais un peu bouche bée sur le coup. À la fois, je savais qu'elle reviendrait un jour ou l'autre, même si je n'y croyais plus depuis longtemps, ce qui peut sembler contradictoire. Un peu anxieuse au début elle comprenait vite et sans qu'un mot ne fût prononcé que non seulement je ne lui en voulais pas mais que j'étais à ce moment le plus heureux des hommes. Alors elle a souri. Un sourire éblouissant. J'ai remarqué bientôt qu'elle avait les prémolaires couronnées d'or. D'où l'éclat. Je l'ai fait entrer. Ma mère, impressionnée, comme intimidée, ce qui n'est pas habituel, m'a glissé à l'oreille : Elle a d'la classe... Et moi, haussant les épaules et levant les yeux au ciel : Évidemment, qu'elle a d'la classe... Il faut dire que pour ma mère, avoir de la classe, c'était ce qu'il y avait de mieux... Je me souviens m'être réveillé ensuite avec un sourire béat, idiot, mais tellement heureux... Puis j'avais repensé à tout ça, qu'elle avait les dents longues et qu'il fallait que ça brille... m'étais aussi rappelé ma mère en ce temps-là, avec ses prémolaires en or... Son sourire étincelait... Elle avait d'la classe, je trouvais, ma mère, avec ses dents en or... J'en voyais d'autres, des femmes, avec des dents en or, mais aucune n'avait la classe de ma mère... Puis le temps a passé, les dents en or c'est devenu très moche, elle s'est fait mettre des céramiques...

vendredi 4 janvier 2013

J'ai rêvé qu'elle revenait. Au début, un type me suivait. Un émissaire, en fait, qui venait tâter le terrain, de loin d'abord, façon détective privé pas très discret que j'ai fini par coincer. Bon, qu'est-ce que vous cherchez?... Si je me souvenais d'elle? De son nom? Évidemment... J'avais laissé un poil sur la grille du siphon, pour voir. Un copain m'avait parlé du test du poil sur la savonnette. Mais comme il n'y avait pas de savonnette, juste un bidon de gel douche, il avait fallu s'adapter. Et d'autres petites choses plus ou moins répugnantes. Ce fut un échec total. Si j'avais voulu la dégoûter, je ne m'y serais pas pris autrement. Alors, elle revenait. Ça ne m'étonnait pas vraiment. Au fond, je savais qu'un jour ou l'autre elle reviendrait, même si je n'y croyais plus depuis longtemps, ce qui peut sembler contradictoire. Tout devient flou, ensuite, nos retrouvailles... Elle me souriait, comme autrefois, se tenait devant moi et mon cœur se fissurait finement de toutes parts comme une vieille porcelaine... Puis j'ai dû me lever pour aller pisser et je me suis dit que c'était bien dommage mais que c'était comme ça, que les rêves se terminaient, comme les histoires se terminaient, comme tout se terminait, parfois même juste parce que l'envie de pisser était plus forte que tout, mais que cette fois je ne lui aurais pas fait passer le test du poil sur la savonnette ni même aucun autre... Je suis allé me recoucher, suis arrivé bientôt dans un tout autre monde... Je ne l'avais jamais rencontrée avant, elle était policière, pas très grande, les cheveux courts châtain clair, jeune, énergique, menait l'enquête, presque sévère au début... J'en tombais instantanément amoureux... J'avais tous les indices, pour son enquête, les lui fournirais sans problème, même si c'était peut-être bien moi le coupable... Mais peut-être qu'on pourrait faire autre chose, je lui ai dit... Et soudain il n'y a plus eu d'enquête, ni d'indices... Son visage s'est adouci... La suite est floue... J'étais un peu frissonnant quand nos corps se sont enfin rencontrés, et elle aussi je crois... C'était chouette, je me suis dit, un peu plus tard, en me levant...

vendredi 28 septembre 2012

On dirait que je serais mort, donc. Je commencerais même franchement à aimer ça. Si j'avais su, je serais mort bien plus tôt... Des choses me reviennent et je souris. On ne rit pas, quand on est mort, mais qu'est-ce qu'on peut sourire... C'est alors comme si on s'ouvrait, comme une fleur au soleil du matin. On devient poète, aussi, quand on est mort. On se dit d'ailleurs que les meilleurs poètes étaient peut-être bien morts de leur vivant. Je parle là des vrais poètes, ceux qui disent les arbres, les oiseaux, l'air et l'eau... Bref, depuis que je suis mort, je souris beaucoup, peut-être même en permanence, car il n'y a plus jour ni nuit. Me revient alors ce rêve que je faisais souvent. Je perdais mes affaires. Il y avait toutes sortes d'histoires possibles dans lesquelles, à un moment, je perdais mes affaires. Mes affaires, dans un sac, ou dans une valise, selon l'histoire. Je passais ensuite tout le rêve à rechercher mes affaires. En vain... C'était vital. Sans mes affaires, je n'étais plus personne, plus rien. Il faut dire que j'étais très matérialiste, de mon vivant, même si je donnais l'impression de ne pas l'être, habitant toujours à 46 ans un T1bis habituellement loué à des étudiants, meublé de peu. Mais toujours très soucieux de mes affaires. Ma clarinette, mon stylo, mon carnet, mon volume des taoïstes chinois, le caillou que j'ai ramassé un jour sur une plage, le tout nouvel appareil photo que je n'ai pas vraiment eu le temps d'expérimenter car je suis mort quelques jours seulement après l'avoir acheté... Et chez moi, ma bibliothèque, ma cinémathèque, ma musicothèque, ma pinacothèque, ma cailloutothèque... Mais mes affaires, celles que je perdais dans mon rêve récurrent, étaient mes affaires essentielles, celles qu'on emporte sur l'île déserte, celles qui vous résument, vous définissent vraiment... Toute ma vie, même si j'ai très peu voyagé, aura été passée à préparer mon sac, à le remplir et le vider, qu'il soit en permanence au poids et à la mesure de qui j'étais et comme mon être était toujours fluctuant mon sac l'était également... Le perdre, c'était aussi perdre cette conscience de moi, ce poids, cette mesure... Mes affaires, c'était moi, en somme... Les perdre, c'était me perdre... Je n'étais plus personne, sans elles, je n'avais plus de poids... Je ne pouvais pas me promener tout simplement les mains dans des poches vides... Il me fallait mon sac, avec dedans ma brosse à dent, mon couteau, mon stylo... Et, à un moment, dans une gare par exemple, je voyais passer par exemple, bouche bée, une fille sublime... J'en oubliais mon sac ou alors c'était mon sac qui m'oubliait, se détachait tout seul de moi... Un instant d'égarement... Je me retournais... Le sac que j'avais peut-être posé sur un banc avait disparu, ou n'était simplement plus sur mon épaule... Je passais ensuite la nuit à le rechercher, refaisant d'abord les trajets simples que je venais de faire, revenant sur mes pas, puis tout devenait tellement compliqué, s'embrouillait, je me perdais de plus en plus dans la ville qui était un vrai labyrinthe... embarqué dans toutes sortes d'aventures plus ou moins étonnantes... Au fur et à mesure, je perdais la conscience de moi, n'ayant plus mes affaires, qui me donnaient une identité, prouvaient mon existence... L'idée de mes affaires à retrouver demeurait, même si je savais de moins en moins ce qu'elles étaient, ce que cela signifiait... Je poursuivais mon chemin, ainsi mu par une idée qui avait fini par se vider de sa substance... finissais souvent par être quelqu'un d'autre, voire même une autre bête, un chien, un chat, voire même une autre plante... ça dépendait des fois... Et maintenant, depuis que je suis mort, je souris... Il faut dire que j'ai enfin retrouvé mes affaires...

mercredi 26 septembre 2012

On dirait que je serais mort. Personne n'en saurait rien. Pas même moi. Mon harem de lectrices enamourées, inquiètes et frustrées, finirait peut-être par se manifester, au bout de quelques mois, laissant des commentaires idiots mais touchants, midinets, qui ne seraient évidemment pas publiés. Puis elles se feraient une raison, finiraient même par oublier. C'est finalement comme un feuilleton télé qui se termine sans se terminer, faute de budget, faute d'audience, faute même d'envie. Il n'y avait pas de scénario. Le mortel ennui a fini par gagner tout le monde. On venait voir par habitude, c'est tout. Là où ailleurs... On s'endormait un peu devant, avant la sieste, c'était un peu comme Derrick... L'âme s'échappe-t-elle par la bouche? Par les yeux? Ou alors dans un dernier pet va rejoindre le Grand Trou dans la Couche d'Ozone? Le dernier pet, ça ferait un titre bien... non? Ou alors il n'y en a pas, d'âme, et on s'éteint comme une télé à tube cathodique, un flash accompagné d'un grésillement comme une poignée de sable et un petit point blanc ensuite au centre de l'écran qui finit aussi par disparaître. Moi j'en sais rien. J'ai fait longtemps ce rêve. Je faisais le mort, pour voir ce que ça faisait, s'il y avait des gens qui viendraient me voir, me toucher, me parler, si je comptais. Parfois oui. Parfois non. En fait c'était surtout pour qu'on vienne me toucher. Ça pouvait devenir très sexuel et je bandais alors très dru. C'était le bon moment pour ne plus faire le mort. Sauf que j'étais vraiment mort... Raideur cadavérique... Au moins, ça dure longtemps... Je me faisais une raison... J'apprenais à me contenter de ce que j'avais... J'étais regretté, au moins, on m'avouait des choses inouïes, on me désirait, même mort, surtout mort, ce n'était pas rien... Je me sentais important, finalement plus vivant mort que vivant... Certes je ne pouvais plus bouger ni rien communiquer... Qu'aurais-je dit de toutes façons?... On ne parle pas de la même façon aux morts qu'aux vivants... Si je m'étais ranimé, je me serais sans doute fait insulter, traiter de pervers, de salaud... On m'aurait peut-être même lynché... Mais là, mort, on m'aimait... Des filles venaient sans préambule me chevaucher tendrement ou sauvagement selon... ou juste me branlaient gentiment, le regard embué, comme on secoue un mouchoir blanc dans une gare pour dire adieu, ou me suçaient, en soulevant leur voile de crêpe, même si toutes n'en portaient pas... ça dépendait des fois... C'était chouette, même si j'éjaculais toujours dans l'autre monde, c'est à dire plus dans le rêve, mais dans mon lit, et que la conscience de la pollution en train d'avoir lieu gâchait quelque peu le plaisir, ne serait-ce que par crainte d'en foutre partout, ce qui m'incitait à maîtriser autant que je pouvais la puissance et l'intensité du jet par toutes sortes de techniques manuelles mais aussi mentales, dans un soucis au pire d'émission lente et contenue dans un périmètre sanitaire délimité en catastrophe, comme on parque les chevaux sauvages même s'il y en a toujours un ou deux qui s'échappent, au mieux d'orgasme seulement interne, tantrique, ce qui n'était jamais gagné d'avance, mais quelle fierté, quand j'y parvenais ne serait-ce qu'à moitié... La petite mort, en somme, me ramenait invariablement dans le monde des vivants, quand j'aurais préféré rester là-bas, au moins pour ne pas interrompre le plaisir... En même temps, je les trouvais un peu malsaines, nécrophiles quand même, ces filles, non?... Ou alors, comme Isis paluchant Osiris, elles tentaient de me faire revenir du royaume des morts?... Moi, je ne pourrais pas me taper une morte... Elles sont bizarres, quand même, ces filles...

dimanche 15 juillet 2012

J'ai fait un rêve perturbant. J'étais arrêté dans la rue par un type qui, sans préambule, voulait me faire nikyo, une torsion du poignet. Je voyais aussitôt qu'il s'y prenait mal et commençais alors gentiment à lui montrer comment briser proprement un poignet. Quelqu'un d'autre survenait, un type qui travaillait parfois avec moi, un collègue projectionniste du temps où j'étais projectionniste, un petit bonhomme timide, constamment mal à l'aise, suant, bourré de tics, qui me suivait comme mon ombre, comme si j'étais son modèle, moi qui donnais l'air de n'avoir peur de rien ni de personne. Je l'aimais bien. Il était gentil. Je le sentais seul et misérable. Il était faible et on profitait en général de sa faiblesse. Petit et grassouillet, ne prenait pas soin du tout de sa personne, sentait souvent un peu mauvais. Et il me suivait, partout où j'allais. Parfois, j'étais obligé de lui dire : là, je vais pisser... Mais je l'aimais bien... Même si parfois il m'agaçait... Je n'aimais pas qu'on le méprise... J'avais envie de le secouer, de lui dire de relever la tête, d'arrêter de se faire marcher sur les pieds, de trembler... Je le trouvais faible, tellement faible, et ça pouvait m'agacer... En même temps, je savais que les choses ne changeraient pas... Donc, dans mon rêve, le petit bonhomme en question survenait. Pour une fois, il se mettait même en avant. Me voyant expliquer comment briser proprement et sans effort un poignet, il s'approchait, voulait reprendre le fil de l'explication, car dans mon rêve il faisait aussi de l'aïkido, était même en quelques sortes mon élève, mon disciple, ce qui n'était pas le cas dans la vraie vie. (L'autre regardait.) Alors, il me saisissait le poignet et commençait sa technique. Moi, son maître, je lui faisais alors remarquer que ça n'était pas tout à fait ça et qu'il s'exposait dangereusement. Il ne réagissait pas. Pour mieux qu'il comprenne, je lui faisais une contre-technique qui lui faisait mordre la poussière, la tête la première. Un peu durement, peut-être. (On me reproche, parfois, d'être un peu dur, quand pourtant j'essaye d'être doux, sauf parfois quand je suis volontairement un peu dur, mais très modérément, pour des raisons pédagogiques : ça ne sert à rien de (me) résister...) En effet, une partie de son visage, tout le front et le nez et un œil, était restée collée au sol. Je comprenais alors que c'était une prothèse, comme celles des gueules cassées de la guerre de 14. Se relevant, courbé, humilié, il ramassait son visage et se le refixait tant bien que mal. J'étais soudain désolé et honteux. Je lui tapotais l'épaule pour le réconforter. Mais je savais bien qu'il avait perdu la face et qu'il aurait beaucoup de mal à s'en remettre. Pour une fois qu'il cherchait à s'affirmer... Je l'avais anéanti, moi, son maître... Avais-je donc quelque chose à prouver?... Que j'étais le plus fort?... J'avais peut-être eu besoin aussi qu'il n'ait plus cette confiance aveugle, totale, canine, en son maître, ce qui m'avait toujours agacé, moi qui n'avais jamais voulu être son maître...

mercredi 20 juin 2012

"Le temps passe. Je ne meurs pas, mais je ne récupère pas non plus, sinon quelques menus mouvements de deux doigts de la main droite." (M.M.)

J'ai retrouvé la trace du Docteur M. Je croyais qu'il était mort depuis au moins douze ans. J'avais fait un rêve. Depuis, le monde n'était plus le même. Le Docteur M n'y était plus. C'était une évidence. J'ai vécu tout ce temps dans un monde où le Docteur M n'était plus. J'ai appris, la semaine dernière, qu'il n'était mort que l'an dernier, à 89 ans. Qu'il avait publié un livre : Le Plongeon. J'ai commencé à le lire, à une terrasse de café. Les larmes me sont parfois montées. J'ai parfois ri aussi. Je me suis aussi demandé si j'y étais, quelque part, dans son livre, un petit mot, une petite phrase, une anecdote de l'époque où j'étais son pilote. Mon pilote, il disait. Mais ça m'étonnerait que j'y sois, dans son livre, tellement mon passage dans sa vie fut bref et peut-être décevant, ou insignifiant. Il était un personnage essentiel du livre que je n'ai pas écrit. Et c'est lui qui a écrit son livre. Je poursuis ma lecture. Redoute un peu de soudain m'y trouver nez à nez avec moi-même, être devenu un personnage, tout petit rôle, figurant minuscule du livre d'un personnage essentiel du livre que je n'ai pas écrit.

dimanche 8 avril 2012

Après l'extraordinaire les diamants de la nuit (démanty noci, 1964), j'ai évidemment eu envie d'en voir d'autres du mystérieux Jan Němec, cinéaste rare aux œuvres rares souvent brèves, rapides, denses, rythmiques, oniriques, sombres et soudain étincelantes et me suis procuré la fête et les invités, 1966 (je nais). Ce n'est pas seulement une satire du communisme, du totalitarisme, tout comme les diamants de la nuit ne parlait pas seulement d'eau low-cost. Cette époque est déjà loin. Tandis que le film est toujours là, hors du temps. Finalement, rien n'a changé, à part peut-être le décor, les costumes. Le Style ne vieillit pas. Il ne se conformait pas à une mode. L'air qu'on y respire n'est pas celui du temps jadis, derrière le rideau de fer. C'est son air à lui, de son temps à lui hors du temps. Derrière le rideau de fer. Il est toujours là, le rideau de fer. Il sera toujours là. Il y aura toujours aussi des chasseurs et des gibiers, c'est ainsi. Il n'y a pas grand chose à en dire, tellement tout est évident, dans la sinuosité, le malaise. Il n'y a qu'à respirer cet air hors du temps... La nuit suivante, j'ai fait un rêve. J'étais invité, dans une fête... Elle aussi, elle était invitée, je la sentais, la savais là, elle qui avait disparu depuis si longtemps, une éternité, y compris de mes rêves... Mais je ne voulais pas la voir. Tout ce temps j'avais tellement désiré la revoir, la cherchant dans mes rêves et maintenant qu'elle était enfin là, je ne voulais plus... Cette fête était un peu un traquenard. Tous les invités semblaient à leur place, formaient un genre de communauté joyeuse de gens à l'aise en bonne société, élégants, légers, ayant réussi leur vie, comme on dit, ce pour quoi ils étaient programmés... Moi, j'étais l'ami de la coiffeuse, c'est tout... Alors, je suis allé en bout de table et ai pris la parole, m'adressant à la fois aux invités et à elle que je savais là, toute proche, qu'à tendre le bras ou tourner la tête à peine, avec son mari : "Je n'ai rien à faire ici, c'est juste à cause de ma coiffeuse que je suis venu, pour lui faire plaisir. Je vais vous laisser entre vous. Et toi, je ne vais même pas te regarder. Juste quelques mots pour te dire que tu n'auras pas un regard de moi. Ce n'est pas du mépris. C'est juste que je ne supporterais pas, de te voir, ici, parmi les invités, dans ton monde, tellement dans ton monde, épanouie, souriante et même rayonnante. Je te félicite pour ta réussite et ton bonheur qui doivent même j'en suis sûr se lire sur ton visage, même si je ne les envie pas du tout car je crois que ce n'est tout simplement pas ma voie et maintenant je m'en vais..." Alors je suis parti, accompagné de quelques ricanements... C'est qui, ce fou?... Après, marchant seul dans la nuit au bord d'un canal à l'eau noire ridée d'éclats de lune, j'ai parfois un peu regretté, de ne pas l'avoir regardée, alors qu'elle était si proche... Puis je n'ai plus regretté... J'aurais souffert, bien trop souffert, et je ne veux plus souffrir... J'ai eu l'impression aussi qu'elle me suivait... Au début, inquiet, ému, je me suis arrêté et retourné plusieurs fois... Puis je ne me suis plus retourné... La fête, ce n'était pas pour moi... J'ai repensé alors à ces mots étranges de Lao Tseu : "Chacun s'échauffe et se dilate... Comme s'il festoyait au Sacrifice du Bœuf..."...  Me suis mis bientôt à siffloter mon air, poursuivant mon chemin solitaire...