Une inconnue venait me voir, anonyme, me disait des choses très gentilles, très tendres. Je l'ai bannie. Quand elle venait me voir, mon compteur s'affolait. Elle est là, je me disais alors... J'allais donc la retrouver, quelque part dans mon labyrinthe, là où on s'entretenait... Mais je me suis bientôt moqué d'elle, de sa candeur, de sa gentillesse. J'ai horreur qu'on m'admire, qu'on me flatte. Je flaire toujours la tromperie, derrière les mots trop gentils. Je la soupçonnais en plus de ne pas être tout à fait inconnue. Elle me faisait penser à quelqu'une. Puis même à deux. Puis, après l'avoir bannie, à dix... cent... Juste au boulot, dans mon cinéma... Tiens, celle-là, la petite très jolie, elle est encore plus timide qu'avant... Elle baisse les yeux, maintenant, quand elle me parle... Et puis l'autre, là, elle m'a dit un truc bizarre, hier... C'est qu'il y en a des filles, dans mon cinéma... Et ailleurs... Ma voisine?... Et puis le passé, évidemment... Je l'ai bannie... C'était sans doute ma seule visiteuse assidue depuis un certain temps... Elle a fait exploser mes statistiques du mois d'avril... Du coup, ça faussait mes statistiques, ça ne voulait plus rien dire... Parce que ça me plaît bien, d'étudier mes statistiques, savoir d'où ils viennent, tous ces pèlerins... Une fois, quelqu'un a atterri chez moi en cherchant à savoir combien il fallait de temps pour mourir crucifié... Quelqu'un d'autre a tapé dans google : "j'ai menti mon père est mort"... Fascinant... En général, c'est très calme, il ne vient pas grand monde, c'est apaisant, je me sens un peu gardien de phare éteint, avec mes jumelles, sur une île improbable, ou même pas une île, un récif quelconque bien à l'écart des routes commerciales, touristiques, bien à l'écart de toutes les routes... Parfois, j'ai plein d'Américains, qui viennent, d'un coup... (Quand je dis plein, c'est une dizaine...) Que viennent-ils faire?... Après le tsunami, j'ai eu une vaguelette de Japonais... Puis il y a eu ma visiteuse anonyme, mon inconnue que je soupçonnais de ne pas l'être tant que ça, à cause de mes statistiques, parce que je faisais des recoupements, c'était fortement improbable qu'elle fût venue par hasard, comme elle l'affirmait, pas impossible, mais improbable... Une chance sur mille?... Grosso modo... Bref, je l'ai bannie... Je l'ai chassée une première fois, en prenant ma grosse voix, sachant qu'elle reviendrait (mon instinct), puis la deuxième fois je l'ai carrément bannie, mon inconnue... Gentiment, mais tout de même assez cruellement je me suis dit ensuite... Elle semblait dans tous ses états, avant que je la bannisse, émue, blessée, je me suis dit alors qu'il valait mieux la bannir, pour ne pas la blesser davantage, mon inconnue, par précaution, ça dégénérait scène de ménage très houleuse et même tempête conjugale, me suis-je dit, du haut de mon phare éteint... Elle est revenue encore un peu, après, je l'observais, elle se rendait toujours au même endroit, dans le labyrinthe, là où nous avions rendez-vous, autrefois, sauf qu'elle ne rentrait plus par la même porte, comme pour se dissimuler encore plus, même si elle ne pouvait plus s'exprimer comme avant, puisque j'avais effacé toutes les traces de son passage (sauf une) et ainsi de son existence et donc de notre relation si je peux dire... Elle venait un moment, hésitait, repartait, revenait un moment plus tard, hésitait encore... Moi, silencieusement, je l'observais... Puis tout est redevenu bien calme, sur mon bout de rocher isolé... Plus personne ne vient m'emmerder... Tranquille... La vie sauvage quoi... En même temps, elle me manque, mon inconnue, maintenant qu'elle n'est plus là... Qui qu'elle soit, elle était tout de même ma seule lectrice avérée, ma mystérieuse intruse... Si ça se trouve même elle était très jolie et très fine, ma groupie, comme elle disait... Elle me trouvait tellement sensible et plein de charme... Ça peut agacer...
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jeudi 19 mai 2011
Une inconnue venait me voir, anonyme, me disait des choses très gentilles, très tendres. Je l'ai bannie. Quand elle venait me voir, mon compteur s'affolait. Elle est là, je me disais alors... J'allais donc la retrouver, quelque part dans mon labyrinthe, là où on s'entretenait... Mais je me suis bientôt moqué d'elle, de sa candeur, de sa gentillesse. J'ai horreur qu'on m'admire, qu'on me flatte. Je flaire toujours la tromperie, derrière les mots trop gentils. Je la soupçonnais en plus de ne pas être tout à fait inconnue. Elle me faisait penser à quelqu'une. Puis même à deux. Puis, après l'avoir bannie, à dix... cent... Juste au boulot, dans mon cinéma... Tiens, celle-là, la petite très jolie, elle est encore plus timide qu'avant... Elle baisse les yeux, maintenant, quand elle me parle... Et puis l'autre, là, elle m'a dit un truc bizarre, hier... C'est qu'il y en a des filles, dans mon cinéma... Et ailleurs... Ma voisine?... Et puis le passé, évidemment... Je l'ai bannie... C'était sans doute ma seule visiteuse assidue depuis un certain temps... Elle a fait exploser mes statistiques du mois d'avril... Du coup, ça faussait mes statistiques, ça ne voulait plus rien dire... Parce que ça me plaît bien, d'étudier mes statistiques, savoir d'où ils viennent, tous ces pèlerins... Une fois, quelqu'un a atterri chez moi en cherchant à savoir combien il fallait de temps pour mourir crucifié... Quelqu'un d'autre a tapé dans google : "j'ai menti mon père est mort"... Fascinant... En général, c'est très calme, il ne vient pas grand monde, c'est apaisant, je me sens un peu gardien de phare éteint, avec mes jumelles, sur une île improbable, ou même pas une île, un récif quelconque bien à l'écart des routes commerciales, touristiques, bien à l'écart de toutes les routes... Parfois, j'ai plein d'Américains, qui viennent, d'un coup... (Quand je dis plein, c'est une dizaine...) Que viennent-ils faire?... Après le tsunami, j'ai eu une vaguelette de Japonais... Puis il y a eu ma visiteuse anonyme, mon inconnue que je soupçonnais de ne pas l'être tant que ça, à cause de mes statistiques, parce que je faisais des recoupements, c'était fortement improbable qu'elle fût venue par hasard, comme elle l'affirmait, pas impossible, mais improbable... Une chance sur mille?... Grosso modo... Bref, je l'ai bannie... Je l'ai chassée une première fois, en prenant ma grosse voix, sachant qu'elle reviendrait (mon instinct), puis la deuxième fois je l'ai carrément bannie, mon inconnue... Gentiment, mais tout de même assez cruellement je me suis dit ensuite... Elle semblait dans tous ses états, avant que je la bannisse, émue, blessée, je me suis dit alors qu'il valait mieux la bannir, pour ne pas la blesser davantage, mon inconnue, par précaution, ça dégénérait scène de ménage très houleuse et même tempête conjugale, me suis-je dit, du haut de mon phare éteint... Elle est revenue encore un peu, après, je l'observais, elle se rendait toujours au même endroit, dans le labyrinthe, là où nous avions rendez-vous, autrefois, sauf qu'elle ne rentrait plus par la même porte, comme pour se dissimuler encore plus, même si elle ne pouvait plus s'exprimer comme avant, puisque j'avais effacé toutes les traces de son passage (sauf une) et ainsi de son existence et donc de notre relation si je peux dire... Elle venait un moment, hésitait, repartait, revenait un moment plus tard, hésitait encore... Moi, silencieusement, je l'observais... Puis tout est redevenu bien calme, sur mon bout de rocher isolé... Plus personne ne vient m'emmerder... Tranquille... La vie sauvage quoi... En même temps, elle me manque, mon inconnue, maintenant qu'elle n'est plus là... Qui qu'elle soit, elle était tout de même ma seule lectrice avérée, ma mystérieuse intruse... Si ça se trouve même elle était très jolie et très fine, ma groupie, comme elle disait... Elle me trouvait tellement sensible et plein de charme... Ça peut agacer...mercredi 13 octobre 2010
Le hasard a ceci d'extraordinaire, c'est qu'il est naturel, dit Charles Boyer dans Madame de. Si je ne devais garder qu'un film de Max Ophüls, ce serait celui-ci. C'est comme une valse d'une fantastique élégance, d'une incroyable légèreté, dans laquelle la gravité elle-même et le drame s'immiscent avec légèreté. Tout n'est que mouvement, jusqu'à l'ivresse, jusqu'à la mort. Rien n'est gratuit, rien n'est fait seulement pour faire joli. L'étourdissement a du sens. L'œil nous emmène, nous fait voir, nous fait rire, nous émeut, et c'est un œil qui marche, qui virevolte même parfois, qui est toujours au cœur de l'action, qui est peut-être même le véritable cœur de l'action, le moteur, l'œil, comme du cyclone. On se souvient du grand travelling dans le crime de monsieur Lange, on se souvient de celui du début de la soif du mal, on se souvient de Kinuyo Tanaka qui court se tuer dans la forêt à l'annonce de l'exécution de son amant dans la vie d'O'Haru femme galante... On a plus de mal à mettre en avant un travelling d'Ophüls plutôt qu'un autre, tellement il y en a de somptueux, tellement on a même la sensation que le film n'est qu'un unique travelling... Juste dans Madame de... Le long de l'étang... Il les aimait, ceux-là, derrière les feuillages... Celui, hilarant, en va-et-vient, quand le fils du bijoutier revient sans arrêt sur ses pas pour apporter ceci ou cela à son père, qui se finit par un ahurissant cadrage en plongée... Les scènes de bal, éblouissantes, avec tous ces miroirs... (On se surprend, parfois, à être plus dans les miroirs qu'ailleurs...) Quand Danielle Darieux, à la fin, court vers son destin... Il y en a trop... Ou plutôt, il n'y a que ça... Jusqu'à l'ivresse, jusqu'à la mort... On se souvient d'Ophüls comme on se souvient d'Ozu, comme d'un extrémiste... L'un dans le mouvement, l'autre dans l'immobilité... Quelle splendeur, Madame de...