Ah... Max Von Sydow... Bengt Ekerot... Le septième sceau... — Antonious Block joue aux échecs contre la Mort... — Le chevalier revenu des croisades, le cœur et l'âme vides, anéanti... — Oui... — Le septième sceau, c'est la Mort?... — Non non... La Mort, la pourriture, la pestilence, sur son cheval verdâtre — blême disent certains — arrive à l'ouverture du quatrième sceau... Le septième, c'est les trompettes, les sept anges trompettistes... — Dieu, en plus d'être un fumeur de havanes, serait donc mélomane?... — Ne t'attends quand même pas à entendre Chet Baker ou Miles Davis ou Tony Fruscella... Ce sont les trompettes de sa colère... rien que des calamités de plus en plus abominables... L'Horreur... — Il est en colère... — Oui... et même depuis le début... car tout est planifié... Si ton nom n'est pas inscrit dans le Livre de Vie, dès le début, tu vas salement déguster... Et s'il est inscrit dans le Livre, tu risques de souffrir encore plus, en attendant le Jugement... — Alors pourquoi toutes ces misères si, depuis le début, il sait déjà tout... — Pour s'occuper, j'imagine... — Fumer ne lui suffit pas... — Il faut croire que non... — Et le chevalier Antonious Block, c'est le Cavalier Blanc du premier sceau? Celui qui part en Croisade?... — Un cavalier blanc de seconde classe peut-être... — Et il joue aux échecs avec la Mort... — Oui... — Parce qu'elle joue aux échecs, la Mort... — Oui, elle est même imbattable... — Comme les ordinateurs... — Oui, comme les ordinateurs... — Les échecs seraient donc un jeu de Mort... — Oui, peut-être bien... — Et il le sait, que la Mort est imbattable?... — Oui, je crois qu'il le sait, que même avec les noirs, elle est imbattable... — Pourquoi alors lui propose-t-il une partie en insinuant qu'il pourrait la battre?... — Pour avoir un sursis, au début... Pour aussi lui faire croire, à la Mort, qu'il est vaniteux... La mettre sur une fausse piste... — Et il y arrive?... — Oui, il y arrive, je crois... — Et il a toujours son épée... — Oui... — Et toi tu n'essayerais pas aussi de faire croire à la Mort que tu t'entraînes au sabre et que tu l'attends au bord du gouffre, alors que tu es ailleurs et ne dégaineras jamais?... — Qui sait... — Tu cherches à l'embrouiller... — Qui sait... — En tout cas, Antonious Block, lui, y arrive, à l'embrouiller... — Oui... — Dans quel but?... — Il est joueur... Les échecs ne sont pas le but, mais le moyen... Il est très curieux aussi, veut savoir ce que sait la Mort... — Et que sait-elle la Mort?... — Rien... Absolument rien... — Elle est juste imbattable aux échecs... comme un ordinateur... — Oui... Et quand il sait enfin vraiment qu'il n'y a rien à savoir, il se met à jouer un autre jeu... — Tromper la Mort... — Oui... L'embrouiller... Lui faire croire qu'on s'intéresse vraiment aux échecs et qu'on veut gagner et sauver sa peau alors qu'on est tout entier absorbé à sauver autre chose... — La face?... — Non non... La grâce simple... la poésie vivante... l'enfance cul nu... — Oui... Elle est belle, cette scène, quand ils mangent des fraises sauvages... Et Bibi Andersson... quelle belle fille... saine... radieuse... — Oui, il y a toujours des filles magnifiques, chez Bergman, il ne pensait qu'à ça... — Et l'acteur visionnaire, acrobate, musicien et poète, à la fin, qui voit sur la colline la farandole menée par la Mort, avec le chevalier juste derrière la Mort et en fin de cortège le musicien avec son luth... — Oui, sauf que le musicien n'y est pas, dans la farandole, puisqu'il a réussi à s'enfuir et que c'est lui qui voit et raconte... — Alors, il nous ment... — Non... Ou alors oui... Peu importe... Il y est, tout en n'y étant pas...
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samedi 12 octobre 2013
jeudi 30 avril 2009
Dans ses films tardifs, John Ford a peut-être eu besoin de régler ses comptes avec l'Amérique blanche et son histoire. Lui qui passait pour un conservateur, voire un réactionnaire, était en fait tout le contraire. En tant qu'Irlandais, il s'était longtemps senti considéré comme une sorte de nègre blanc. Qu'il ait joué un cavalier du Klu Klux Klan dans naissance d'une nation ne voulait pas dire qu'il avait quoi que ce soit de commun avec ces gens-là, pas plus que Raoul Walsh n'a désiré assassiner Lincoln ni encore moins se casser la cheville en sautant du balcon du... Ford's theater, où Lincoln fut assassiné. Dans Cheyenne autumn, Ford ne parle de rien d'autre que du génocide des Indiens d'Amérique. Dans Sergeant Rutledge, nous n'assistons pas au procès du sergent noir, mais à celui de l'Amérique toute blanche. Quel est son crime, finalement? D'être de très loin le plus beau mâle, le plus bel animal, sans doute le plus secrètement et violemment désiré des femmes (ce qu'il était d'ailleurs dans la vie...) et pour cette raison la cible de la haine des petits blancs envieux. S'ensuit forcément un crime sexuel... (Woody Strode est magnifique. Quel dommage qu'il n'ait pas eu plus de rôles conséquents, car il déchirait l'écran, évidemment dans Spartacus, les quelques minutes du début de il était une fois dans l'ouest, inoubliables, quand il boit dans son chapeau... dans les professionnels...) Là, il n'est pas le bon nègre, à la limite du très gênant, comme dans l'homme qui tua Liberty Valance. Il n'est pas non plus un dangereux Black Panther. Il est pour l'intégration, tout en étant lucide. On ne se bat pas pour les blancs, mais pour notre fierté. Il est noble, courageux. A un moment, il hausse le ton et on sent toute l'indignation qui dormait en lui, toute l'émotion. Trop approcher une femme blanche est dangereux. Un jour, cela changera... Cela a-t-il changé? Considérons le pourcentage des noirs dans les couloirs de la mort... Ils ont maintenant un président noir? Attendons un peu pour voir... J'aurais aimé être dans une salle de cinéma, en 1960, quand Sergeant Rutledge est sorti, en Alabama ou même n'importe où en Amérique, même à New York la progressiste où, quand même, Miles Davis, qui était depuis longtemps un dieu vivant du jazz, fut sévèrement passé à tabac à l'entrée d'un grand hôtel juste parce qu'il n'était pas de la bonne couleur. Ce n'est pas le plus beau western de John Ford. Ses plus beaux, je pense à my darling Clementine, stagecoach, Fort Apache, il les avait faits depuis longtemps et n'avait plus grand chose à prouver. C'est juste qu'il fallait mettre les choses au point, une fois pour toutes, au terme de ce long chemin.lundi 15 décembre 2008
J'ai aimé, 20 ans plus tard, revoir let's get lost. Il y a 20 ans, je n'avais vu que le délabrement, Chet Baker en phase terminale, je l'avais trouvé sordide, pathétique, peur constante que son dentier se décolle au milieu d'une chanson, j'étais ressorti du cinéma tout poisseux, misérable. Aujourd'hui, plus du tout. Un film sans fard, riche de points de vue, tendre. Chet Baker magnifique du début à la fin, égoïste, doux, malheureux, manipulateur, à bout de souffle, un attachant salopard tout écorché, un type qui au début avait une tête de cow boy et d'indien à la fin, un vrai rebelle sans cause mais avec trompette qui était un peu aussi sa canne. Toutes ces femmes magnifiques dans sa vie, toutes très différentes, la douce, la chienne, la maman et la putain... J'ai toujours aimé Chet Baker, profondément. C'est un peu Billie Holiday en garçon, quand il chante. Parfois, même, si on ferme les yeux, on dirait une femme. Chet Baker était trompettiste et chanteuse de jazz. Et puis il n'était pas plus délabré à la fin qu'au début. Il était comme ça. S'il n'avait pas existé, Miles Davis n'aurait peut-être pas joué comme il a joué. Si Miles Davis n'avait pas existé, ça n'aurait absolument rien changé, pour Chet Baker. Dès qu'il l'a entendu, Charlie Parker a voulu jouer avec ce petit blanc édenté. Les princes de la défonce. Sa drogue préférée? Celle qui fait peur à tout le monde, le speedball, un mélange d'héroïne et de cocaïne. Il dit ça comme il dirait qu'il aime la glace à la pistache. Il n'a pas appris à jouer. On lui a mis dans les mains une trompette, il a trouvé ça chouette, rien de plus, rien de moins, il a soufflé dedans. Il est mort en tombant du balcon d'une chambre d'hôtel à Amsterdam. Ça lui va bien, finalement. Il est tombé, c'est tout... dans un moment d'égarement, une absence... Il n'a peut-être même jamais eu conscience qu'il tombait tellement tomber lui était naturel. Je l'imagine mal se mettre à battre des bras et des jambes dans le vide en hurlant comme un indien qui tombe d'une falaise dans un western... Non, il devait être assis sur la rambarde, pensif, on dira... et il a basculé, doucement, presque au ralenti, avec cette même expression que sur la photo, qu'il a gardée tout du long, une cigarette continuant de se consumer entre le majeur et l'index jusqu'au moment peut-être où la brûlure le fera sursauter, se tenant à sa trompette avec l'air de se masturber, juste un peu décoiffé peut-être, la mèche au vent... Have a good trip Lady!
