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jeudi 10 octobre 2013

Parce que la Mort rôde... — Verdâtre, avec sa faux... — On croit qu'elle vient d'un coup... Mais elle rôdait depuis un bon moment déjà... On croyait que ce n'était qu'une idée, qu'on pouvait la chasser comme une simple idée noire, ou plutôt une simple idée verdâtre... — La remplaçant par une autre idée?... — Peut-être... Mais elle était toujours là... Elle a d'ailleurs peut-être toujours été là, dès la naissance, assise dans un coin dans la salle d'accouchement, ou juste derrière soi, bientôt, à flairer vos cheveux... Alors on croit pouvoir la chasser comme une idée, la remplaçant par une autre idée, mais elle est toujours là... Elle fait partie de la famille, on ne la chasse pas comme ça... Même chassée, même reniée, refoulée, scotomisée, tout ce qu'on voudra, de toute façon, elle sera toujours là, dans un coin... — Tu pensais, à un moment, que c'était toi, peut-être, qui l'avais rendue malade à ce point, que c'était peut-être à cause de toi, que tu faisais se faner les jolies fleurs, que c'était peut-être même toi qui l'avais poussée au suicide, la jeune fille et la mort... Un soir de fin d'automne, en regardant ta fenêtre, tu avais senti la Mort près d'elle... Peut-être six mois plus tard, au printemps, elle t'avait dit qu'elle avait essayé de se suicider six mois auparavant... — Oui... Un appel au secours, elle avait dit, comme tout le monde dit, comme on dit à la télé, dans les magazines, dans les mauvais romans... Pas grand chose, elle avait dit, presque en riant, un acte désespéré, mais elle ne voulait pas vraiment en finir, elle avait dit... Qu'on la remarque, surtout, qu'on s'occupe d'elle, en baissant les yeux, elle avait dit... — Peut-être alors qu'elle t'appelait... — Peut-être... — Et quelque part, tu l'as entendue... — Peut-être... Ou alors c'était une coïncidence... J'ai pensé et même senti qu'elle se suicidait alors qu'elle se suicidait... — Et tu ne l'as pas rappelée... — Je n'avais plus son numéro... Elle m'avait une fois de plus banni de sa vie... — Tu as peut-être l'oreille, pour la Mort... — Peut-être... — C'est peut-être même toi, le Verdâtre... — On est peut-être tous le Verdâtre de quelqu'un... — Et toi, tu la chasses, la Mort, comme une idée?... — Non... Moi je l'attends, avec mon sabre... Je m'entraîne... Et puis ce n'est pas qu'une idée... Je la sens, parfois, dans la nuit... Je meurs un peu, dans la nuit, souvent, je frôle la Mort, ou alors c'est elle qui me frôle... Elle me serre le cœur, parfois, pour voir ce que ça fait, quel genre de client je suis... Elle s'entraîne, elle aussi, se prépare... Je suis même mort déjà tant de fois... Comme des répétitions, avant la première, ou plutôt avant la dernière... — Sabre contre faux... — Oui... On verra bien... — Tu te prépares... — Oui... Comme le père qui avait fait la vaisselle et ses besoins et sa toilette avant d'aller finalement se recoucher... Comme le pépé qui était remonté traviolant de l'hôpital avec un couteau dans son poing... — Parce que la Mort se précise... — Oui... Quelques mois... Quelques années... Je ne sais pas trop... — Voilà pourquoi tu es devenu tant bavard... — Oui, peut-être... À un moment, on se prépare vraiment... — Tu mets de l'ordre dans tes affaires... Tu t'entraînes aussi au sabre... — Oui, peut-être bien... — Depuis quand?... — Depuis toujours peut-être... Mais la mort de Mouchette peut-être a déclenché quelque chose... — Que de peut-être... — Je me souviens, elle s'est redressée brusquement sur ses pattes, quand on lui a fait la première piqûre... alors qu'elle était paralysée... — L'instinct de vie... — Oui... — Elle nous manque... — Oh oui... — Mais ne pas hâter sa fin... — Certainement pas... — Chaque souffle compte... — Oui... — Et tu crois que tu vas vaincre, avec ton sabre?... — Quelle importance... Seul le geste compte... Seul le geste comptera... Dégainer, couper, il n'y a que ça... Le son de lame qui fend l'air... le petit vent...

samedi 5 octobre 2013

On ne tue finalement que ce qu'on aime... — Peut-être bien, oui... — Le reste, ça n'en vaut pas la peine... — Peut-être bien... La peine, ça se paye cher... — Tatsuya Nakadaï, dans le sabre du mal, il fout la trouille... — Oui, sacrément... Il pratique la garde silencieuse... — C'est vicieux, ça... — Oui, très vicieux, il s'ouvre, se met entièrement à la merci de l'adversaire... Il est alors sans forme, comme on dit chez les Chinois... Déjà en pensée exactement à l'endroit où sera l'adversaire, qui arrivera à bout de souffle, épuisé... Il n'aura plus qu'à l'achever... — C'est ce que tu apprends, aussi, en quelque sorte, la garde silencieuse, et aussi ce qu'il t'arrive d'enseigner... — Oui... La garde silencieuse... Le guerrier immobile... — Ça conduit à la démence... comme dans le film?... — Pas forcément... Âme perverse, sabre pervers, est-il dit dans le sabre du mal... — Et le tien, de sabre, alors, il est comment?... — Je n'en sais encore rien... Trop jeune encore dans l'art du sabre... On le sait vers la fin, peut-être, ou peut-être même pas... — C'est l'âme du samouraï, alors, le sabre?... — Oui, l'âme... Tu te rends compte, à certains moments cruciaux, que c'est le sabre qui décide... Toi, bien souvent, tu aurais pris un autre chemin... — Le sabre... Et quand tu n'as pas ton sabre alors?... — J'ai toujours mon sabre, même quand je n'ai pas mon sabre... — Et quand tu enseignes, tu as des élèves?... — Si on veut, quelques uns... — Tous?... — Non non, juste ceux que j'ai choisis... Un éternel adolescent qui ne lit que des bédés... Un pédopsychiatre renommé... Un type aussi qui a été longtemps aveugle et a retrouvé plus ou moins la vue après une greffe de cornées... Une jeune fille, dernièrement, gracieuse, souple, fraîche comme la rosée, au regard vif... — Et les autres?... — Je les regarde moins, je sens aussi qu'ils m'entendent moins, je perdrais mon temps et eux le leur... — Tu es un maître, alors... — Non non, juste un vieux croûton, un ancien, comme on dit, sempaï, un suppléant... — Et ils t'écoutent... — Oui, ils m'écoutent, je crois, parfois... — Et tu leur dis quoi?... — De se détendre... De rester droit... D'avoir le regard vague... De respirer... De sentir leur propre poids... D'anticiper leur propre chute... D'être sans force... De se déplacer le moins possible... D'être sans but prédéfini... De ne plus réfléchir... Des choses simples... — Et le sabre?... — Et le sabre saura où aller... — Et la garde silencieuse alors, être sans forme, se trouver en pensée à l'endroit où sera l'adversaire... — Au bord du gouffre... On s'y retrouve toujours, au bord du gouffre, fatalement, qu'on prenne n'importe quel chemin... L'attendre alors, l'adversaire, tranquillement, au bord du gouffre... — Juste en pensée?... — Totalement en pensée, c'est à dire entièrement car le corps suit son maître et donc pas juste en pensée, ce qui ne voudrait rien dire... Apprendre à lire les trajectoires, les cheminements, jusqu'à la chute... C'est toujours un peu la même histoire, la même histoire pathétique... Tu le vois soudain foncer tête baissée comme un petit taureau, il est déjà inerte dans la flaque de son sang, même s'il ne le sait pas encore... — Et c'est qui l'adversaire?... — Juste soi-même, au bout du compte, il semblerait... — D'un seul coup de sabre alors se pourfendre soi-même?... — Il y a un peu de ça... Soi-même ou alors son double... L'Autre... L'Adversaire... Le petit taureau... — Juste pour finir en beauté?... — Peut-être bien... — Et le chemin jonché de cadavres... — Les cadavres, c'est le Chemin, il faut passer par là...

jeudi 28 février 2013

Je suis le Guerrier Immobile. Devant le Robinet du Temps. Ploc... Ploc... Ploc... Je suis le Guerrier Immobile. J'attends. Le Temps est une fuite, une simple fuite, la conséquence d'une avarie minuscule pour ainsi dire, d'une simple usure. Il suffira qu'une fois quelqu'un ou quelque chose ou rien du tout ni personne se décide enfin à changer un petit joint de rien du tout pour que le Temps soit aboli. Et ça arrivera forcément. Et c'est même déjà arrivé plein de fois. Ce sera peut-être moi, d'ailleurs, qui changerai le joint, ou alors le prochain locataire. Ou alors je suis le Gardien, le Guerrier Immobile, veillant sur le Robinet du Temps, prêt à pourfendre tout intrus, annihiler toute velléité plombière. Car l'avarie, la fuite, l'usure, c'est la Vie. Ou alors je suis les deux. L'Intrus et à la fois le Guerrier Immobile. Ne le regarde pas, il n'existe pas, m'a dit un jour mon Maître. Un souffle suffit pour l'effacer. Tout comme la cible, il faut l'oublier. La flèche sait où aller. Tu es la flèche. Je suis le Guerrier Immobile. Devant le Robinet du Temps. J'attends. Je sens la Guerre qui vient, repart, revient, c'est comme une pulsation. Elle se rapproche. La Grande. La Der des Ders. Je suis prêt. Je suis le Guerrier Immobile. Devant le Robinet du Temps. De temps en temps, je passe un coup d'éponge, dans le Grand Évier du Temps. Les guerriers, en temps de paix, ont ce genre d'activité, ils font de l'entretien, ou bien de l'exercice, quand ils ne s'ennuient pas à mourir. Mais je la sens qui vient, la Guerre, la Grande, la Der des Ders, la Vraie 14-18, qui sera bien plus brève et terrible que l'autre je pressens, du genre entre 14 et 18 heures, voire entre 14 et 18 minutes, secondes... On se rapproche, d'ailleurs... Le bubon a tellement gonflé il faut dire, la saloperie tellement proliféré, épaisse, jaunâtre, que ça ne peut qu'exploser. Les pommades, au bout d'un moment, sont sans effet, il faut que ça sorte, que les humeurs s'expriment enfin librement, explosent, s'épanchent, enfin, pour soulager le Corps. En attendant, je suis là, debout, bien droit, devant le Robinet du Temps. Je suis le Guerrier Immobile et j'attends. Je suis prêt.

vendredi 15 février 2013

Dans la forêt de bambous de Kuroneko. (le chat noir, de Kaneto Shindō.) Une nuit pleine de rêves, après l'avoir vu. Dans la forêt de bambous. Toujours la même forêt. Le paysan malgré lui devenu samouraï suit la femme dans la nuit. Elle lui rappelle sa femme. Comme deux gouttes d'eau. Et l'autre femme, plus âgée, lui rappellera sa mère, comme deux gouttes d'eau. Un démon, dans la forêt, s'attaque aux samouraïs et s'abreuve de leur sang. Lui, c'est le Héros, celui qu'on a chargé de trouver et tuer le démon. Sauf que ce n'est pas un démon, mais deux démones, sa femme et sa mère. Dans la forêt de bambous, la nuit tombée et jusqu'à l'aube. J'ai pensé au Mizoguchi des contes de la lune vague après la pluie. Pas étonnant, car Shindō en fut l'assistant. Les démons nous captivent. En l'occurrence, ici, les démones. Sa mère, sa femme, toutes deux violées et tuées par une bande de samouraïs errants en temps de guerre, revenues en démones pour se venger. Et lui, le petit paysan enrôlé de force devenu samouraï, Héros malgré lui. Ils se retrouvent alors, dans la forêt de bambous. Les ruines sont un palais. Il retrouve sa femme. Ça dure 7 nuits. Ils s'aiment. Puis elle disparaît. Elle a rompu son pacte avec les ténèbres. N'a pu tuer le samouraï. Ne reste que la mère. Elle est moins tendre, la mère, pas disposée à se sacrifier comme sa femme, bien plus profondément démone, bien plus dangereuse. Il sort son sabre. Plus que jamais, le sabre est l'âme (malade) du samouraï. Tuer la mère, la démone. Il en devient complètement fou. Peut-être qu'il était tout seul, je me dis, à la fin, dans sa forêt de bambous, avec ses démones et quand il ne les a plus, il n'a plus rien du tout, même plus la forêt de bambous. Il s'effondre. Ça finit dans les ruines, dans la cendre. Si ça me touche autant, c'est que j'ai exactement déjà vécu tout ça.

mercredi 6 juin 2012

Je m'ennuie. Ma porte est sale. Des années que je trouve ma porte sale. C'est encore pire quand je l'ouvre. Le chambranle est tout noir. Des années que je me dis qu'il faudrait que je la nettoie. Un seau, une grosse éponge... Mais, ensuite, les murs paraîtraient sales à côté... Je m'ennuie... Pas toi?... Il fait tout gris, dehors... Des jeunes abrutis passent très fort de la techno à l'étage au dessous et gueulent hystériquement pour se faire entendre par dessus... Ça me rend agressif... Je m'imagine armé d'un sabre japonais débouler chez eux, étripant, démembrant, décapitant à tour de bras, impitoyable, le regard posé au loin... Souvent, je m'imagine avec un sabre japonais, quand je suis envahi... Je m'ennuie... Mais je préfèrerais m'ennuyer en silence... Ils me gâchent mon ennui... Je me suis brûlé un doigt dans le grille-pain... Tout à l'heure, je vais aller m'entraîner au sabre, en bois... J'aime bien... Je pousse des cris... En fait, je n'ai envie que de sabrer... Le reste du temps, je m'ennuie, ces derniers temps... Je m'occupe, je fais ceci, cela, ou alors rien... mais n'ai envie en fait que de sabrer, poussant des cris : Uh!... Iaï!... Chat!... Chat, c'est souvent... Je suis le seul, à pousser des cris... Ils n'osent pas, les autres... Moi : Uh!... Iaï!... Chhhhat!... Je m'imagine, débouler à l'étage au dessous... Uh!... Iaï!... Chhhhat!... Ça me soulagerait... Le guerrier parfait qui dort en moi s'étiole... Ce qu'il lui faudrait, c'est une bonne guerre, à l'ancienne, à l'arme blanche...

samedi 7 mai 2011

Je suis allé voir le Big Boss. C'est nécessaire, au bout d'un certain temps, quand on a un peu d'expérience, d'aller le voir, au moins de temps en temps. Ce que je fais. Il ne paye pas de mine, même s'il est bien balèze. Comme ça on dirait un peu un boucher, trapu, la bedaine, un visage sympathique, le bon boucher en somme, avenant, bon vivant, bon coup de fourchette, bonne descente, l'œil rieur, la poignée de main vaste et ferme de l'honnête homme, une certaine timidité parfois, une délicatesse... D'ailleurs, il n'est jamais avare de métaphores bouchères*. Il est très fin. Il a son franc-parler. Il est méchant, il veut te détruire, il vient vers toi, tu lui arraches un œil. Au plus simple, toujours. Comment? Avec le doigt... Tu veux que je te montre?... (On croit que l'aïkido est l'art martial le plus paisible, alors que c'est le plus radical. S'il y avait des compétitions, le spectacle ne durerait pas longtemps et il y aurait des morts.) On l'entend arriver de loin, car il traîne la savate comme personne d'autre. Comme le dojo est très spacieux, pour accueillir tous ceux qui viennent le voir de France et même d'ailleurs, il la traîne longtemps, la savate, pour faire le tour avant de se retrouver face à ses ouailles. C'est drôle. (Je l'entends venir de loin, de derrière, je dis alors à mon collègue à côté, sans même me retourner pour vérifier : v'là l'traîne-savates...) Mais là, une fois qu'il est sur le tatami, c'est le Big Boss. No comment. C'est lui l'patron. Si quelqu'un n'est pas d'accord, qu'il se présente, qu'il avance, on verra bien. Une fois, il m'a dit : Ton bras, c'est un bâton! Juste pour ça, pour cette image, ma visite fut extrêmement bénéfique. Ça a remis en question tout ce que je croyais savoir. Mon bras, désormais, est un bâton. Une autre fois, en me parlant de l'autre, de l'adversaire, il m'avait dit : il n'existe pas, tu t'en fous, oublie-le... Je finis toujours ses stages en rampant, cramoisi, la langue sortie, rêvant d'une bière bien fraîche et d'une bonne cigarette, dans un transat. Je n'ai plus de force, après m'être fait propulser tellement de fois dans les airs et m'être relevé bien trop vite. Je me dis à chaque fois que je devrais m'économiser, moins m'envoler, pour mieux tenir la distance, mais à chaque fois je me laisse prendre très tôt par l'ivresse de l'envol. Et puis parfois on n'a pas le choix, si on tient à son poignet, à son coude, à sa tête, il faut y aller, s'envoler d'une façon ou d'une autre. Comme je n'ai plus vingt ans, fumeur et pas sportif du tout, je suis vite épuisé. A force de tenir des postures martiales, basses, ancrées dans le sol, mes cuisses sont à la fin très douloureuses, ainsi que mes fesses. Ce matin, je me suis même demandé si je pourrais me lever. J'avais la sensation d'avoir des blocs de béton à la place de mes cuisses. C'est bon, d'être épuisé. Je vais me traîner pendant plusieurs jours, en boitillant, clopiner, monter ne serait-ce que quelques marches d'escalier me fera grimacer. Mais c'est tellement bon... A un moment, un type qui devait mesurer 1 mètre 90 et peser cent kilos, m'a regardé de loin droit dans les yeux. C'était une invitation, en quelques sortes. J'ai vite compris qu'il était très très fort, pas du tout dans la même catégorie branleur que moi. Il n'a pas dit un mot. Juste les yeux. C'était au bâton. Il me bouffait. Semblait essayer de me corriger, juste avec les yeux. Regards durs, toujours, un peu trop peut-être me suis-je dit au début : un pince-sans-rire? En fait, c'était un lieutenant du Big Boss, 4ème... 5ème... 6ème Dan... j'en sais rien... (Moi, je suis celui qui refuse de passer le premier (Dan), le dilettante mais qui s'assume, de l'école du hakama froissé je dis parfois, je trouve ça bien...) Alors, il me bouffait... Sur une technique où l'on est censé taper sur les doigts de l'autre pour au moins le perturber, lui, il me visait vraiment les doigts... Alors, j'esquivais, je tiens à mes doigts... Regard dur... (S'emparer de l'esprit de l'autre, c'est l'une des règles...) Quand c'était mon tour, je tapais à côté de ses doigts, sur le bâton, comme on fait d'habitude, pour qu'il n'y ait pas d'accident... il ne bougeait pas... je ne pouvais jamais terminer... Regard dur... Alors, à un moment, j'y suis allé franchement, j'ai même poussé un petit "uh!"...  oh un tout petit, un timide "uh!"... et je lui ai visé les doigts, comme à la guerre... Ça a fait un bruit différent, son regard droit a un instant perdu sa trajectoire, il a aussi perdu sa posture le même instant et je l'ai transpercé alors de ma lance au niveau du plexus... Ce n'était pas un gros coup, sur les doigts, car je ne suis pas un violent... mais quand même... "uh!"... Légèrement confus, je me suis excusé, incliné même à la nipponne... Quelle erreur... Le truc à ne pas faire... C'est carrément l'insulte... (Un samouraï, à la grande époque, après une telle insulte, humilié par un manant, se serait ouvert le ventre, après peut-être, tout de même, avoir décapité le manant...) Je ne t'ai pas fait mal?... Les doigts... ça va?... Je l'ai dit sans la moindre ironie, qui aurait été très déplacée, juste parce que je n'aime pas du tout faire mal aux gens, alors après, si ça arrive, que je les aie blessés d'une façon ou d'une autre,  je m'inquiète de leur état, qui qu'ils soient... Bref... regard encore plus dur... toujours sans un mot... N'empêche qu'à la guerre, il serait mort, à cause de son arrogance, de sa supériorité, bien réelle, écrasante même, indiscutable, évidente, trop évidente... A me fixer ainsi dans les yeux pour me faire la leçon... Moi, je regardais derrière ses yeux, vaguement (ça m'est facile car je suis myope) comme j'avais lu il me semble chez Musashi et le Big Boss, quelques années auparavant, m'avait dit : il n'existe pas, tu t'en fous, oublie-le... Je ne me souciais pas tellement de m'emparer de son esprit, qui était bien plus puissant que le mien, c'était perdu d'avance, j'évitais simplement de me faire taper sur les doigts... Sa leçon, je ne l'ai pas comprise, mais je sens que ça va me trotter longtemps dans la tête... Une montagne, le type, pas un mot, le regard droit, presque de tueur, la posture impeccable... Et moi, souriant, toujours le mot pour rire, parfois même à faire un peu le singe, ce sera peut-être ma leçon : on n'est pas là pour rigoler, ni pour sympathiser, ferme ton clapet, mon gars... C'est la guerre : une toute petite erreur et on est mort... Inutile de dire que j'ai évité de croiser son regard, ensuite, pendant les deux jours, car à mains nues il m'aurait désossé... D'autres l'ont fait à sa place... A la fin, je rampais, tout baveux, de la sueur qui me brûlait les yeux, je cherchais les filles surtout, pas trop costaudes si possible, les petites, les graciles, les légères... Je me suis trouvé une dame d'un certain âge, à un moment, un peu perdue, qui avait peur de tomber... On va y aller bien mollo, que je lui ai dit, on n'est même pas forcés de tomber... A la toute fin, j'ai repéré un petit vieux que je n'avais même pas remarqué en deux jours, bien plus petit que moi, tout sec, cheveux tout blancs, des lunettes à carreaux bien épais... Bien gentil, en plus, souriant, qui me dit que c'est la fin, qu'on va finir le truc bien tranquillement, ce serait pas l'moment de se faire mal... Parfait... On plaisante un peu... Dès que j'ai saisi son poignet, j'ai compris mon erreur... Il m'a ratatiné... Gentiment ratatiné... Merci, lui ai-je dit à la fin, en m'inclinant... 

(* L'aïkido, c'est un couteau de boucher, un même très beau couteau de boucher, un bel outil, bien tranchant... Le bon boucher, avec, il taillera un beau steak...)

dimanche 17 avril 2011

J'ai enfin vu Pauvre humanité et ballons de papier, de Sadao Yamanaka. Son dernier film, 1937. Il fut envoyé ensuite sur le front de Mandchourie, comme simple soldat (il n'était pas très bien vu des autorités), où il mourut de dysentrie, en 1938, il n'avait pas trente ans. Shinji Aoyama (voir, ou revoir, le formidable Eureka, un des très rares très grands films de ce début de millénaire) a dit de lui que s'il avait survécu, il aurait peut-être bien été respecté plus profondément que Mizoguchi, aimé plus fort qu'Ozu (il était très copain avec Ozu, sa mort affecta beaucoup ce dernier) et aurait subjugué plus encore que Kurosawa. (Il dit aussi qu'il est le Jean Vigo japonais. Sauf que Vigo, à côté, il n'a rien fait ou presque. L'atalante? Enlevez Michel Simon, qu'en reste-t-il?) A la toute fin de son testament, quelques mois avant sa mort : "Enfin, je dis à mes aînés et amis : S'il vous plaît, faites de bons films." Comme s'il n'y avait que ça qui comptait vraiment, faire de bons films... En fait, oui, il n'y avait que ça, qui comptait. On le comprend en découvrant Pauvre humanité et ballons de papier. Ce n'est pas une simple production pour divertir les foules, même si c'en est aussi une. Quelle maturité, pour un si jeune cinéaste. Quel style. Il a trouvé. Tout est juste. Il nous a promené dans son monde plein de tristesse, de joie, de cruauté, de poésie. Il filmait si bien la pluie, la nuit. Il savait si bien couper ses plans. (L'art du sabre.) Laisser l'action se dérouler ailleurs. Quand le coiffeur héroïque est sur le pont pour y être exécuté par le chef yakusa et sa bande, on ne sait pas trop ce qu'il sort de son kimono pour contrer l'arme du tueur. Son éventail? Sa pipe? En tout cas, son geste est très beau. Peu importe, finalement, que ce soit un éventail, une pipe ou un couteau. Ce qu'il dégaine, c'est son élégance, sa dégaine, son style. On ne le voit pas mourir. Tout comme on ne voit pas le double suicide du samouraï pauvre sans maître, avec sa femme, à la fin. On voit juste la lame du couteau qui luit dans la main de sa femme. Un ballon en papier qui descend le caniveau. C'est la victoire du style. Qu'ils aient été écrasés par la force, la vulgarité et la misère ne compte pas tant que ça, finalement. Ils ont fait ce qu'ils avaient à faire, avec tellement d'élégance... Le reste... Faites de bons films...

jeudi 8 avril 2010

Je viens de revoir les 7 samouraïs. C'est toujours pareil, je me dis que je l'ai vu déjà tant de fois, que je le connais même par cœur, mais j'y reviens quand même. Dès le début, dès les formidables premiers battements de tambour du grand Fumio Hayasaka, mon cœur s'emballe. (Il composait les musiques des films de Kurosawa et de Mizoguchi, jusqu'à ce que la tuberculose l'emporte, à 41 ans, comme John Coltrane.) Il y a tout, dans ce film. C'est même une splendeur absolue. Je ris toujours aux pitreries de Toshiro Mifune, lequel émeut tout autant qu'il fait rire. Quel acteur énorme. J'adore Takashi Shimura, avec son drôle de visage triste qui ressemble parfois à un masque. (J'ai envie de revoir vivre.) Et puis il y a des chevaux, de la pluie, de la boue, des amoureux dans les fleurs, des samouraïs fauchés pleins de noblesse et des bandits cruels, des paysans qui luttent comme ils peuvent pour survivre, la mort qui n'a rien de glorieux, qui est même plutôt hideuse... Enfin, ça m'emporte à chaque fois... Il y a un tel souffle... C'est tellement beau... La première fois que je l'ai vu, je devais avoir 18 ans, je l'ai trouvé très très long, me suis beaucoup ennuyé... On me l'avait présenté comme un grand classique du cinéma japonais... Ça me l'avait rendu écrasant, sérieux, austère, ennuyeux, la façon dont on m'en avait parlé, comme si j'étais obligé de l'aimer, pour ne pas avoir l'air d'un idiot...

samedi 2 janvier 2010

J'ai revu avec grand plaisir la trilogie samouraï d'Eiichi Kudo. Quels films magnifiques... Les onze guerriers du devoir est peut-être le plus poignant des trois, peut-être parce que c'est le dernier, comme un adieu donc, un crépuscule, on s'attarde plus sur certains personnages, il est peut-être un peu plus... sentimental... Chez Eiichi Kudo, on se traîne dans la boue, il y a du brouillard, des chevaux... Les samouraïs se battent comme des chiens enragés... On est loin du beau geste répété au dojo... Tuer n'est pas facile... Mourir non plus... Ça dure longtemps... Ça n'a rien d'artistique... C'est sauvage, brutal, il n'y a rien de sublime là-dedans... Mais comme la nature est belle... Dans le brouillard, au loin, on entend les sabots des chevaux qui approchent... C'est beau... Une femme se suicide pour donner du cœur au ventre à son samouraï de mari, qu'il n'ait plus rien à perdre... Un autre, avant de partir au combat, tue toute sa famille, tendrement... On peut considérer ces trois films comme des variations sur le même thème : ébranler le système en assassinant un grand seigneur inique, au sacrifice de sa vie... (Les 47 ronins serait le prototype, mais il ne s'agit plus ici seulement de laver l'honneur de son clan, même si l'on reste dans le cadre du Bushîdo, il s'agit aussi et peut-être surtout de révolution...) Pourquoi les samouraïs portaient de grands chapeaux? Pour cacher leur grande honte d'être des samouraïs, disait Kudo, issu lui-même d'une famille de samouraïs... C'est bien dommage que toutes ces merveilles du cinéma japonais ne soient distribuées qu'avec parcimonie...

vendredi 11 décembre 2009

J'ai adoré Satsuma, de Hiroshi Hirata. Ça m'a donné envie de revoir des films de samouraïs. Après ce manga, très documenté historiquement, on comprend mieux le Japon féodal, les tensions qu'il pouvait y avoir entre certains clans et le shogunat, mais aussi entre les samouraïs de rang différent. (Rappelons-nous le début de la vie d'O-haru femme galante, de Mizoguchi, quand Mifune, samouraï de condition modeste, est décapité pour avoir aimé une femme de haut rang...) On est captivé, du début à la fin, par cette épopée du clan Satsuma, qui fut chargé par le shogunat d'effectuer de pharaoniques travaux d'endiguement des fleuves, tout autant dans un but d'intérêt général que pour ruiner et mettre à genoux ce clan autrefois opposé aux Tokugawa. Les samouraïs se transforment alors en manœuvres, en véritables prolétaires, doivent ravaler leur fierté. Il en va de la survie de leur clan. On suit différents personnages. Il n'y a pas de héros principal. Le dessin est d'une grande force, à la mesure de l'histoire. (Mishima était un admirateur de Hiroshi Hirata.) On regrette seulement que ça ne se poursuive pas, à l'issue des plus de 1200 pages de la chose. C'était prévu. Hélas, plus de vingt ans plus tard, l'auteur n'a toujours pas repris sa grande fresque épique et humaniste.

dimanche 29 novembre 2009

J'ai beaucoup aimé le samouraï bambou, de Taiyou Matsumoto. (Vivement le tome 2...) Depuis quelque temps, je m'intéresse un peu au manga. Je retrouve des émotions qui remontent à l'enfance, quand je dévorais des bd. (Quand je me suis mis à lire des vrais livres, j'ai arrêté les bd.) Là, c'est du travail très soigné, très beau, empreint d'une poésie et d'une drôlerie irrésistibles. On prend son temps, on s'attarde sur les pages. On n'est pas pressé d'avancer dans l'action, comme dans certains mangas très addictifs qu'on enchaîne et gloutonne comme des épisodes de 24. Car l'action finalement est secondaire. La lecture de droite à gauche, un peu déroutante au début, devient vite très agréable, change le regard dans la lecture, apporte une touche d'exotisme tout en incitant à la lenteur. On flâne, on s'arrête sur un détail, on est bien... Les planches sont composées de façon magnifique. Le découpage quasiment cinématographique. Le style du dessin est très éloigné des codes du genre. Depuis plus de vingt ans je ne lisais plus de bd. Là, ça me donne envie d'en lire d'autres, de farfouiller un peu dans les librairies spécialisées, parmi les adolescents boutonneux. C'est tellement agréable, de passer une heure ou deux à feuilleter un manga. Si en plus c'est beau, intelligent, poétique, il n'y a pas de raison de s'en priver.

samedi 7 mars 2009

J'ai été un peu déçu, la première fois que j'ai vu Barberousse (Akahige), d'Akira Kurosawa. Parce que je voulais voir un film de Kurosawa, comme les 7 samouraïs ou la forteresse cachée, de la grande aventure épique avec des chevaux, des foules en armes cliquetantes, de la pluie, du brouillard, du kurosawa quoi... Alors, je m'étais un peu ennuyé... Trois heures... La Toho fut un peu effrayée par les frais de production (deux ans de tournage...) et Kurosawa dut attendre cinq ans avant de pouvoir de nouveau faire un film... Dodes'kaden, qui fut un échec commercial et critique très cuisant... Les spectateurs de l'époque durent réagir comme je l'ai fait pour Barberousse, la première fois que je l'ai vu, un peu trompés sur la marchandise... comme si Kurosawa n'avait le droit que de faire un seul genre de films... Puis les années ont passé... Je l'ai revu... Une merveille, du début à la fin... Des moments d'émotion pure comme chez Chaplin, de grâce comme au temps du muet... (Je n'avais pas remarqué, la première fois, que Chishu Ryu y apparaissait dans un petit rôle, peut-être bien parce qu'à l'époque, je ne connaissais pas Chishu Ryu, ni Ozu d'ailleurs... et cette petite apparition de Chishu Ryu est ma foi bien émouvante, je trouve, même s'il ne fait pas grand chose... Sa seule réplique doit être : "Tout est bien qui finit bien..." Avec son éternel petit sourire. C'est infimement drôle et touchant... Comme si Ozu s'était invité chez Kurosawa ou avait été invité, post mortem, car Ozu est mort à peu près à l'époque du début du tournage de Barberousse... Un petit clin d'œil?... Un petit signe d'adieu?... Tout est bien, qui finit bien...) Et puis, à sa façon, même s'il n'y a pas de grandes batailles, Barberousse est un grand film épique... qui vous transporte... Chaque plan est composé comme une peinture vivante... La lumière est magnifique... Toshiro Mifune est égal à lui-même, monstrueux... C'est sur ce film qu'il se brouilla avec Kurosawa... Deux forts tempéraments... Une querelle d'amoureux... C'est leur dernier film ensemble... Des adieux, donc... Quelques mois après la mort de Mifune, kurosawa est mort lui aussi... je m'en souviens, c'était en 1998, il y avait sa photo dans libé. J'ai trouvé ça beau, quelque part, qu'ils se suivent dans la mort, tellement pour moi ils formaient une sorte de couple, des inséparables pourtant séparés, ce qui fut sans doute un déchirement pour l'un comme pour l'autre, comme dans beaucoup d'histoires...

mercredi 18 février 2009

Depuis que je fais de l'aïkido, j'aime encore plus les films de samouraïs. Toshiro Mifune était expert en kendo et en aïkido. Shintaro Katsu était aussi un magnifique sabreur, d'une autre école un peu bizarre. Juste les voir se déplacer est un régal. Leur rencontre dans Zatoïchi contre Yojimbo est pour moi très émouvante. Ce n'est pas le meilleur film de la série, mais on les voit s'affronter, enfin. Bien sûr il n'y a pas de vainqueur, entre deux icônes absolues du chambara. Zatoïchi est une série fabuleuse, le masseur aveugle un personnage entre Charlot et Dirty Harry. Les studios japonais produisaient, dans les années soixante et soixante-dix, des films populaires extrêmement racés. Kinji Misumi en a réalisé une tripotée, et tant d'autres "petits" maîtres comme Kihachi Okamoto, Hideo Gosha... Des films comme le sabre du mal, ou bien Hitokiri, ou encore le premier Zatoïchi de la série, sont pour moi des chefs-d'œuvre que je ne me lasse pas de revoir, qui m'émeuvent profondément à chaque fois par leur puissance dramatique, leur virtuosité dans l'action et leur splendeur artistique. (Les 7 samouraïs, mon Kurosawa préféré, avec chien enragé, je ne le range pas dans la même catégorie, même si c'est un de mes films de chevet, un monument de poésie épique, car c'est un jidai geki, antérieur au chambara. Ce n'est pas la même histoire. Le chambara, c'est le sabre, juste le sabre. C'est le jidai geki raclé jusqu'à l'os. Le sabre, c'est l'âme du samouraï. Ça en devient parfois très mystique.) Ma maîtresse d'aïkido a vite remarqué que j'aimais bien le boken, le sabre. Pas étonnant, avec tous ces films... Musashi lui aussi se battait avec un sabre en bois.

samedi 31 janvier 2009

J'ai toujours trouvé étrange que le Samouraï, de Jean-Pierre Melville, et la marque du tueur, de Seijun Suzuki, soient sortis la même année, en 1967. (L'année de la mort de John Coltrane, entre parenthèses, une année bien sombre, donc, même si ça n'a aucun rapport, j'avais un an et ne le connaissais pas encore... Ça me fait penser qu'il y a quelques jours, j'ai parlé d'une photo qui a été prise en 67 et tout cela me semble de plus en plus étrange...) Quand j'ai vu le deuxième, j'ai pensé aussitôt que c'était un hommage au premier, même si les styles étaient très différents. Il y avait le motif de l'oiseau, dans les deux films, des petites choses comme ça... Une sorte de parenté... Deux grands stylistes... Une histoire de tueurs solitaires... Il y avait une évidence, pour moi, que Seijun Suzuki était un admirateur de Melville et avait cité le Samouraï, pas le contraire car les films de Suzuki n'étaient à l'époque sans doute pas distribués en France, alors qu'Alain Delon était une énorme star au Japon. J'ai donc été grandement étonné d'apprendre que les deux films étaient sortis simultanémént et y ai vu un bel exemple de synchronicité jungienne (deux évènements qui ne présentent pas de rapports de causalité, mais dont l'association prend un sens pour la personne qui les perçoit), comme si les deux cinéastes avaient été traversés, ou visités, au même moment, par la même "idée". Un petit oiseau dans une cage, en France, se retrouve pendu à un rétroviseur, au Japon.

mercredi 14 janvier 2009

Ran n'est pas mon Kurosawa préféré. Mais c'est par ce film que j'ai vraiment réalisé à quel point Kurosawa était grand. Des cavaliers, immobiles, perdus dans le paysage. Des nuages, pas n'importe quels nuages, passent. On en oublie la tragédie qui se trame. Ça n'a même plus aucune importance. Les nuages comptent bien plus, les éléments. Les cavaliers ne sont guère plus que des fourmis. Ils sont disposés là , comme une rose des vents, chacun dans la direction d'un point cardinal. J'ai senti que Kurosawa avait attendu ces nuages-là, pour tourner la scène, pas seulement des nuages, mais précisément ceux-là. J'imagine... des heures et des heures, peut-être des jours d'attente, pour avoir ça, que tous les éléments soient réunis, une seule prise je présume, car le nuage n'est pas un acteur qui accepte facilement de rejouer la scène. C'est pour ça aussi que les cavaliers sont statiques. Les vrais acteurs, à ce moment, sont les nuages. Tout ce qui a lieu sous ce ciel, finalement, est dérisoire, c'est ce que j'ai ressenti à ce moment-là. Regarder passer les nuages est bien plus intéressant. Bientôt il y aura beaucoup d'agitation, trahisons, guerre, folie, mais je n'oublierai jamais que tout est dérisoire, que rien ne sera changé fondamentalement. Alors pourquoi une tragédie? Parce qu'il faut bien s'occuper, arriver à croire et à faire croire que ces occupations, quelles qu'elles soient, ont de l'importance. Quoi de mieux alors qu'une tragédie pour nous redonner un rôle capable de nous faire oublier qu'on n'est pas grand chose, sous ces nuages, se prouver qu'on n'est pas seulement vivant mais qu'on existe et même intensément? Sinon, on ne ferait rien, on resterait couché dans l'herbe à contempler le ciel, on en deviendrait peut-être soi-même brin d'herbe, ou bien nuage, ou mieux encore rien du tout, ce qui n'est peut-être pas à la portée de tout le monde.