(De fil en aiguille, après Guy Green...) J'ai envie de relire Alexandre Grine. Il y a bien longtemps, j'avais prêté les aventures de Ginch à une jeune femme pour la consoler d'un gros chagrin d'amour. (A une époque, des jeunes femmes venaient me voir, quand elles avaient des gros chagrins d'amour, comme si j'étais le consolateur évident...) Je ne l'ai jamais revue, pas plus que le livre. J'en garde un souvenir à la fois magique et brumeux (du livre). Un vieil ami m'a dit récemment avoir enfin lu et avec grand plaisir l'attrapeur de rats, que je lui avais offert il y a peut-être douze ans. Le petit livre s'était presque fait oublier, dans un rayon de sa bibliothèque... (Cet ami s'est toujours méfié de mes enthousiasmes littéraires... Je n'ai pu m'empêcher de lui offrir alors les belles endormies... Il m'en remerciera peut-être dans douze ans...) C'était un drôle de bonhomme, ce Grine, un Russe du début du siècle, un peu aventurier et révolutionnaire si ma mémoire est bonne. Ses livres sont des sortes d'aventures féeriques ou de féeries d'aventure. Il y avait quelque chose de sombre, sans être du tout désespéré. On avait constamment l'impression de rêver. Il ne m'en reste plus qu'une vague impression, peut-être la substance infime, le style, la voix, quelque chose de toujours très familier, intime, même si j'en ai oublié les détails, les contours, comme s'il s'agissait d'un autre moi que je connais parfaitement et m'est tout à la fois totalement étranger. Ses livres, j'ai eu quelque part l'impression de les avoir moi-même écrits ou rêvés. Ah... les voiles écarlates... le monde étincelant...
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samedi 2 octobre 2010
(De fil en aiguille, après Guy Green...) J'ai envie de relire Alexandre Grine. Il y a bien longtemps, j'avais prêté les aventures de Ginch à une jeune femme pour la consoler d'un gros chagrin d'amour. (A une époque, des jeunes femmes venaient me voir, quand elles avaient des gros chagrins d'amour, comme si j'étais le consolateur évident...) Je ne l'ai jamais revue, pas plus que le livre. J'en garde un souvenir à la fois magique et brumeux (du livre). Un vieil ami m'a dit récemment avoir enfin lu et avec grand plaisir l'attrapeur de rats, que je lui avais offert il y a peut-être douze ans. Le petit livre s'était presque fait oublier, dans un rayon de sa bibliothèque... (Cet ami s'est toujours méfié de mes enthousiasmes littéraires... Je n'ai pu m'empêcher de lui offrir alors les belles endormies... Il m'en remerciera peut-être dans douze ans...) C'était un drôle de bonhomme, ce Grine, un Russe du début du siècle, un peu aventurier et révolutionnaire si ma mémoire est bonne. Ses livres sont des sortes d'aventures féeriques ou de féeries d'aventure. Il y avait quelque chose de sombre, sans être du tout désespéré. On avait constamment l'impression de rêver. Il ne m'en reste plus qu'une vague impression, peut-être la substance infime, le style, la voix, quelque chose de toujours très familier, intime, même si j'en ai oublié les détails, les contours, comme s'il s'agissait d'un autre moi que je connais parfaitement et m'est tout à la fois totalement étranger. Ses livres, j'ai eu quelque part l'impression de les avoir moi-même écrits ou rêvés. Ah... les voiles écarlates... le monde étincelant...dimanche 31 janvier 2010
Arigato-san (Monsieur Merci) est chauffeur de bus. Ce n'est pas rien. Comme il est très gentil et plutôt beau garçon, toutes les filles sont un peu amoureuses de lui, dans le bus, mais aussi sur la route. Il connaît toutes les histoires. Tout ce qui se passe dans son bus lui est familier, mais aussi sur la route. Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît. On lui confie des missions, des messages à délivrer, des tombes à visiter, un disque à acheter parce que les jeunes filles s'ennuient, à la campagne. Il est toujours de bonne volonté, désintéressé, jamais pressé. C'est le meilleur des chauffeurs de bus. On va jusqu'à rater le bus précédent, pour voyager dans le sien, même s'il faut attendre des heures. Comme il dit sans arrêt merci avec un grand sourire et un geste de la main, on a fini par l'appeler Monsieur Merci. Une jeune fille accompagnée de sa mère se rend à Tokyo où elle sera vendue comme prostituée. Elles n'ont pas tellement le choix. On ne juge pas. C'est la vie. D'un seul coup d'œil dans le rétroviseur, il a tout compris. Lui qui est tellement joyeux de nature, ça le rend soucieux et même triste. En même temps, il a économisé assez pour s'acheter une chevrolet d'occasion et abandonner son vieux bus, c'est un peu son rêve. Un bel oiseau migrateur lui glisse à l'oreille que s'il décidait de ne pas acheter la chevrolet, alors peut-être que la tendre jeune fille ne serait pas forcée de se prostituer. C'est qu'il s'en passe des choses, dans le bus de Monsieur Merci, à 20 à l'heure, dans ce somptueux road-movie de Hiroshi Shimizu. (L'histoire est de Kawabata, que j'ai découvert la même semaine que Shimizu.) En 1936, au Japon, Hiroshi Shimizu tournait en extérieur des histoires simples, d'un style et d'une élégance incomparables. La nouvelle vague n'a pas inventé grand chose. Tout en disant ça, je vois la vague de Hokusaï. Je pense alors à Maine Océan, de Jacques Rozier. Et puis aussi à l'expédition, de Satyajit Ray. Si j'avais un cinéma, je programmerais les trois, l'un derrière l'autre, en commençant par le plus récent. On finirait par Arigato-san, de Hiroshi Shimizu. On en serait ravi, drôlement ému, le cœur tout ondoyant, ne sachant s'il faut sourire ou pleurer. On rentrerait chez soi lavé de tout à-priori évolutionniste, porté, par delà les âges et les cultures, par la même vague. Ce n'est pas la nouvelle vague. C'est juste la vague. Elle serait même plutôt très ancienne, comme je vois les choses, cette vague, pour ne pas dire sans âge, et c'est très bien ainsi.lundi 25 janvier 2010
A 43 ans, je découvre Yasunari Kawabata. Juste ce que j'avais besoin de lire en ce moment. Dans un état proche de l'envoûtement, j'ai lu coup sur coup les belles endormies et nuée d'oiseaux blancs. Ça a créé en moi des résonances, comme si le roman se ramifiait en moi, se greffait même à mon roman personnel. J'aime le style limpide et précis, ce mélange de sensualité et d'onirisme, de cruauté et de tendresse. Cette sacralisation toute japonaise des choses. Le contenu est pauvre, sans le contenant qui lui convient. Cette quête permanente de l'instant parfait, qui est un art de chaque instant, forcément éphémère, forcément générateur de mélancolie et parfois même mortel, passée la floraison. (La pratique du go, puis et surtout celle de l'aïkido, m'ont appris l'importance primordiale de la forme. Quand la forme est belle, elle est juste. C'est même plutôt quand elle est juste, qu'elle devient belle. Il y a un équilibre, une harmonie, qui se voit, qui se sent. Quand la forme est laide, tout semble malade. La quête est celle de l'instant qui ne se répète jamais tout à fait, qu'on ne peut jamais figer. On ne le possède jamais totalement, même si on croit connaître le geste qui nous y a mené, le chemin. Sauf que ce n'est jamais tout à fait le même chemin. Car entre temps le monde a changé, les choses, nous-mêmes avons changé. On ne peut le reproduire à l'identique, l'instant. A cet instant, on fait vraiment partie du monde, comme une bête, ou mieux encore comme une plante, ou mieux encore comme un caillou, ou mieux encore comme un souffle. L'artiste est celui qui sait créer cet instant en le sachant éphémère. Tout est dans le geste, le mouvement, la respiration.) Je me suis souvenu de cette petite tasse qui appartenait à mon arrière-grand-mère Léontine. (Elle est morte quand j'étais tout petit, je ne me souviens plus, il faudra que je demande à ma mère.) Elle y buvait son café. Elle était très pauvre. Ne possédait que ça. Ma grand-mère la gardait dans le buffet comme une relique. Ça lui rappelait sa mère, assise penchée au dessus de la toile cirée à côté du fourneau, buvant silencieusement son café. (Elle en parlait avec tristesse, tendresse, la larme à l'œil, comme si ces moments du café avaient été les seuls moments heureux, même si, de son vivant, elle n'avait pas toujours été tendre avec la Léontine, qui était venue vivre un temps chez elle à la mort de son mari, un fardeau, on la mettait dans un coin, comme une vieille chose qu'on hésitait encore à jeter, encombrante, elle qui était si menue, discrète, on la regardait de travers... Quel réconfort ce devait être alors pour elle, de sentir la chaleur du café sur la terre cuite de sa tasse...) Il ne fallait surtout pas la toucher, sa tasse. On risquait de la faire tomber. C'était fragile, précieux. Elle avait déjà été rafistolée une fois. Quand ma grand-mère est morte, j'ai récupéré la petite tasse de la mémé Léontine. (Ainsi qu'un petit paquet de fines lettres soigneusement serrées par un très vieux lacet.) Elle aurait sinon fini à la poubelle, cette vieille tasse qui n'avait de valeur que pour ma grand-mère et pour moi aussi un petit peu qui en savais l'histoire. J'ai pris l'habitude alors d'y prendre mon café. C'était la tasse qui convenait. Mon café n'avait plus la même saveur. Le moment n'avait plus rien d'anodin. J'étais comblé, heureux. Désormais, je ne prendrais plus mon café que dans cette petite tasse... Jusqu'au jour où, sur la face externe de la tasse, le long de la fissure en Y qui avait été colmatée, j'ai vu se former une larme, épaisse, sombre... Je l'ai recueillie avec mon doigt... Elle était rouge foncé, poisseuse comme un sang bien épais... J'en ai eu un long frisson d'effroi, me souvenant que la mémé Léontine était très pieuse, j'étais comme une bernadette voyant une statue de la vierge pleurer des larmes de sang, moi qui suis un vrai mécréant, en tout cas pas du tout catholique, même si je me disais en même temps qu'il devait s'agir de la colle qui avait servi à rafistoler la tasse qui s'était liquéfiée à la chaleur du café. Quelques jours plus tard, au téléphone, j'en ai parlé à ma mère, qui s'appelle Yvette et qui raffole de ce genre d'anecdote familiale. Comment? La tasse de la mémé Léontine? Je ne vois pas... Mais si, tu sais, celle qui était dans le buffet et qu'il ne fallait surtout pas toucher!... Non, vraiment, je ne vois pas... Depuis, même si je l'ai conservée, je ne bois plus dans la petite tasse de la mémé Léontine. (J'ai même arrêté, quelques années plus tard, de boire du café.)