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mardi 31 mars 2009

Ça faisait longtemps que je n'avais pas été ému autant. Tout du long, l'émotion a irrigué un canal de ma poitrine jusqu'à la peau de mon crâne, comme le mercure dans le thermomètre. Quelques jours plus tôt, j'avais vu adieu, clarté d'été et j'avais trouvé ça extrêmement beau et plutôt très chiant, drôles de sensations contradictoires. Du coup, je commençais à me dire que Kiju Yoshida était un grand plasticien et puis c'est tout, un cinéaste abstrait. Et puis je vois femmes en miroir, sorti en 2003, le premier film vraiment contemporain de Yoshida que je vois et je suis stupéfait. C'est toujours plastiquement somptueux, mais ce n'est pas tout. Je retrouve l'émotion qui m'avait saisi en voyant la source thermale d'Akitsu. Mariko Okada a vieilli. Mais la grâce ne vieillit pas. Ça fait du bien, au moins, de le constater. Le temps, sur Mariko Okada, est passé comme sur la feuille d'un arbre, avec douceur. Tout le film est baigné dans cette douceur, ce tendre automne, même si le propos est dramatique. J'ai repensé, un peu plus tard, à persona et à d'autres films de Bergman. Peut-être y a-t-il une parenté. Je ne sais pas quoi en dire, en fait, je suis un peu sans voix.

vendredi 20 février 2009

Je viens de revoir voyage à Tokyo. Le cinéma d'Ozu m'est devenu tellement familier que je n'ai plus grand chose à en dire. Tout a été dit. (Kiju Yoshida est peut-être celui qui en a parlé le mieux. Ou pas.) Je ne revois pas souvent voyage à Tokyo. Je viens plus souvent vers crépuscule à Tokyo, printemps tardif, fin d'automne ou le goût du saké, même si, finalement, c'est toujours le même film, très légèrement décalé d'un film à l'autre, allant de plus en plus vers l'épure, le plan vide, l'infime, le Temps, le Rien. Un simple mouvement de glotte. Un geste d'éventail. Un plissement des yeux de Chishu Ryu. Sa façon inimitable de faire hum... Le premier film d'Ozu que j'ai vu était les sœurs Munakata. C'était l'après-midi, au printemps, j'étais oisif, déjà très amateur de thé et m'étais préparé du thé vert, du bi-luo-chun. Alors, le temps s'est arrêté. Ou plutôt, mon temps s'est arrêté et je suis entré dans le temps d'Ozu. Ou plutôt mon temps s'est mêlé au temps d'Ozu. L'après-midi, en buvant du thé vert. (Dans le goût du saké, le deuxième que j'ai vu, dans un plan vide, j'ai remarqué exactement le même modèle de théière que la mienne, une petite, arrondie, en fonte, avec les mêmes petits motifs autour.) C'est devenu un rituel. Je n'apprécie pas autant un film d'Ozu le soir en sirotant un whisky. (J'ai essayé.) Ça ne marche vraiment bien que l'après-midi, surtout avec du thé vert. Le thé blanc passe bien aussi. Le wulong, ça dépend lequel. Le noir, à la rigueur, en hiver, si on n'a rien d'autre. L'après-midi, il faut avoir tout son temps, couper le téléphone. C'est bien quand la fin du film correspond au crépuscule. Là, on est vraiment dedans. Dans voyage à Tokyo, au début, un petit bateau à moteur passe tranquillement de la gauche vers la droite de l'image. Dans voyage à Tokyo, à la fin, un petit bateau à moteur passe tranquillement de la gauche vers la droite de l'image. Une façon de boucler l'histoire? Un éternel retour? Bien sûr que non. Si le petit bateau à moteur, à la fin, était passé de la droite vers la gauche, on aurait pu, peut-être, à la rigueur, spéculer un peu. Mais là, sûrement pas. Le bateau va dans le même sens. Il n'y a qu'un sens, de la gauche vers la droite. On ne revient pas en arrière. Il faut s'y résigner. Avec le sourire, si on peut. On entre toujours du pied gauche, sur un tatami. Quand on se masse les poignets ou les pieds, on commence toujours par le gauche. C'est le sens de circulation des énergies, en médecines chinoise et japonaise. Si on commençait par le droit, tout serait à rebrousse-poil, à contre-courant. Voilà, ce que j'ai vu, aujourd'hui, en revoyant voyage à Tokyo et je trouve ça bouleversant, sans même parler du reste. Un petit bateau à moteur, qui passe, tranquillement, de gauche à droite. Il ne s'est peut-être rien passé d'autre. Ou bien il aurait pu se passer autre chose et ç'aurait été égal. Ou bien il s'est passé autre chose mais on n'était pas là. (Peut-être aussi qu'un train est passé, au début, de gauche à droite, et, à la fin, de droite à gauche, mais je n'en suis pas très sûr et c'est une autre histoire, le progrès, la vitesse, le voyage... pour aller où?) Il faut avoir le temps, pour apprécier Ozu. Alors, quand on est dedans, on a souvent un fin sourire avec les yeux comme Chishu Ryu et parfois même on rit, et puis l'émotion qui paressait dans la région du sternum comme un chat de gouttière se met doucement sur ses pattes et s'étire comme seul un chat le peut et on a alors des frissons et les yeux tout brillants et brûlants. Ça se consomme tranquillement, un Ozu. Il faut un peu être soi-même le petit bateau à moteur, qui passe, tranquillement, au fil de l'eau.

mardi 25 novembre 2008

Dès que j'ai vu Mariko Okada, je l'ai aimée. C'était dans un film d'Ozu je crois, le goût du saké je crois. Elle y avait un petit rôle mais elle crevait l'écran. Dans l'ultime mélodrame immobile d'Ozu, je me souviens du sourire triste de Chishu Ryu, à la toute fin du film, seul, voûté, qui pêle sa pomme, à moins que je ne confonde avec printemps tardif, ou un autre, car il a toujours fait le même film, Ozu. Je me souviens aussi de ma première rencontre avec Mariko Okada, dans ce film, un petit rayon de soleil. Les deux images se mêlent, le sacrifice ordinaire de Chishu Ryu, la joie de vivre de la pimpante Mariko, qui joue le rôle de la bonne copine un peu espiègle. Dès que l'ai vue, j'ai eu envie de l'embrasser dans le cou, comme ça, une pulsion, j'ai aimé ses regards, sa bouche, ses joues, mais plus encore son cou. Ah... son cou... Comme elle devait sentir bon, Mariko... Puis je l'ai retrouvée dans Nuages flottants, très beau film de Naruse, où elle a un rôle plus franchement sensuel, ce qui n'est pas étonnant. Dernièrement, je l'ai revue dans la source thermale d'Akitsu, de Kiju Yoshida, qui devint son mari, le veinard. Dès son premier film, il avait voulu la faire jouer, il devait déjà en être amoureux, quelque part, mais la divine n'était pas disponible et il dut attendre un peu. Enfin, il y eut ce film, son premier avec Yoshida, qui est peut-être son plus beau, selon moi, mes critères étant émotionnels, les frissons qui m'ont parcouru, les larmes qui on coulé sur mes joues. Il faut dire aussi que c'est Mariko Okada qui a amené l'idée du film et qui l'a même produit, ayant toujours voulu jouer ce rôle, tiré d'un roman qui l'avait bouleversée et que c'est elle qui a choisi Yoshida, et non l'inverse, pour son centième film il me semble, se souvenant d'un script qu'un jeune metteur en scène lui avait envoyé, quelques années auparavant. C'est peut-être tout autant un film de Mariko Okada que de Kiju Yoshida. A la fin, phénomène étrange, je me suis exclamé, en moi-même : "Je suis Mariko Okada!" Oui, inquiétant... Risible? Peut-être aussi... Bref... Je la revois ôter ses socques et se mettre à courir dans la neige en tenant le bas de son kimono... Je la revois sous les cerisiers en fleur... Elle allume une cigarette... Elle marche à petits pas... Elle étreint le tronc d'un arbre... Elle regarde un train qui s'en va... Elle se retrouve souvent seule, comme Chishu Ryu à la fin du dernier film d'Ozu, comme moi... Après, je l'ai vue dans tous les films de Yoshida que j'ai pu voir, car elle est devenue son égérie... Mais ce n'était plus pareil... Le petit rayon de soleil était plutôt maintenant petit rayon de lune... une sorte de gravité qui plus jamais ne l'a quittée... une tristesse vague, lancinante... L'amour?