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samedi 29 août 2015

C'est alors que je me suis aperçu que la page était blanche. Elle était là, assise, les jambes croisées, le menton pesant sur le poing qui ne tenait pas le livre, dans cette posture de lectrice, absorbée, depuis tout ce temps. Mais la page était blanche. J'ai d'abord trouvé ça curieux, puis j'ai ressenti comme un grand soulagement, une délivrance, car elle n'avait plus besoin de moi, enfin, ni de personne, je le voyais, elle n'était plus en mon pouvoir, avait même je crois complètement oublié ma présence, se contentant de cette page blanche, pas ma page blanche mais la sienne car ma page blanche à moi était bien différente, c'était la mienne et je ne l'aurais partagée avec personne et quand bien même je l'aurais partagée, personne n'aurait su vraiment la lire, la pénétrer, c'était mon idéal, ma page blanche, mon secret, mon néant enfin retrouvé, peut-être. L'Oubli. Quel mot merveilleux, oubli, comme ça sonne bien. Oubli. Je t'oublierai. Je m'oublierai aussi. Puis je me suis éloigné. J'aurais pu griffonner quelques mots de plus sur sa page, mais je n'ai pas voulu tout salir. Et puis c'était sa page. Ça l'aurait perturbée. Je ne voulais pas la perturber. Je l'avais bien assez perturbée. En silence je me suis alors éloigné. Plus tard, faisant le ménage, je me suis fait cette réflexion : Il faudrait savoir maintenir la saleté à un niveau tolérable. Plusieurs jours durant je me suis même répété cette phrase en boucle : Il faudrait savoir maintenir la saleté à un niveau tolérable... Plus on laisse la saleté s'installer, lentement proliférer, plus c'est difficile de lutter, on est progressivement comme englué dedans, aggloméré, soi-même bientôt saleté et la situation devient alors psychologiquement insurmontable... Les bras m'en tombent. C'est trop crasseux, on a dépassé depuis trop longtemps le point de non retour, on s'est noyé, mêlé dedans... Cette pensée peut finir par envahir toute la pensée et alors prendre l'aspirateur aura aussi et surtout pour effet de se débarrasser provisoirement de cette pensée bien plus que de la saleté, de cette pensée qu'il n'y a rien à faire, aucun remède, qu'on est foutu, qu'inéluctablement la saleté reviendra et qu'elle aura le dernier mot... C'est à chaque fois une petite victoire sur la noirceur qui nous ronge chaque jour un peu plus, mais une victoire provisoire, un sursis... C'est comme la mort, on chasse l'idée, puis elle revient et plus elle s'installe durablement plus il devient difficile de la chasser... Une mouche s'est posée sur votre nez, vous la regardez, vous n'avez même plus suffisamment de nerf pour la chasser, plus même assez de volonté pour remuer un doigt, puis enfin vous la chassez et comprenez qu'en fait c'était facile... Mais il faut savoir s'arrêter, une fois qu'on a enfin commencé à nettoyer, car la propreté absolue ne se peut pas, il restera toujours un endroit un peu sale et c'est même bien d'arrêter de nettoyer en remarquant un endroit un peu sale et en le laissant un peu sale, renoncer alors à ce désir absolu de pureté qui nous avait dangereusement envahi, tout comme il faut toujours soi-même être un peu sale, pas trop, mais quand même un peu. Car l'excès de propreté n'augure rien de bon. Certains comme ça continuent de se laver les mains alors qu'ils se les sont déjà raclées jusqu'à l'os. Alors, maintenir la saleté à un niveau tolérable. Tout comme maintenir la mort à un niveau tolérable. Car rien n'est jamais vraiment net et rien non plus immortel. Tout peut devenir très sordide si on ne sait pas maintenir la saleté ou la mort à un niveau tolérable, dans un sens comme dans l'autre. Ça veut dire alors accepter qu'il y en ait toujours au moins un peu de la saleté et de la mort. C'est ce que je lui aurais dit, si on s'était encore parlé, histoire aussi de dire qu'on ne dit jamais vraiment tout et que tout ça, finalement, n'a que très peu d'importance.

mardi 11 juin 2013

Vous vouliez voir ma nouvelle tête. La voici. Le monde n'est plus du tout pareil, depuis. Tout ce que je vois, maintenant, que je ne soupçonnais même pas avant... c'est étonnant. D'où mon air ahuri. Vous voyez mon strabisme? Là encore il n'est pas trop prononcé, je tiens à mon image, n'exhibe pas trop mes monstruosités, mais il suffit que je regarde plus loin pour devenir sartriesque. Alors, le type, après examen, il m'a dit : C'est un faux. La macula, vous voyez, qu'est pas dans l'axe. Il me montre, sur son bureau, manipulant un gros œil en plastique tout démontable, il connaît bien son affaire, il a d'énormes pellicules sur les épaules. Puis il toussote, hésite un peu, puis, tout en prenant un appareil photo et n'attendant pas ma réponse après m'avoir demandé si je permettais, regardez le point, là-bas, le flash, un air d'animal traqué, la peau luisante et rouge, de monstre brutalement révélé, une image franchement obscène, pathétique, laide, pour ma collection il me dit, il est beau celui-là, ah oui, fameux... J'aurais dû le faire payer, pour la pose. Car je ne pose pas pour rien, moi, normalement. La dernière fois, ça m'a payé mes courses. Bon, vous voulez voir? il me demande et sans attendre ma réponse me pousse avec autorité vers son ordinateur où il me fait défiler à toute allure et fièrement sa collection de faux strabismes. Vous voyez, celle-là, une de mes meilleures, comme un timbre rare, une petite fille avec les yeux de Sartre, jolie comme tout, mais ces yeux-là, bon, un peu monstrueux tout de même, ma petite sœur en somme, ma petite sœur en macula, mais quel ravissement, pour lui, sa collection, sa galerie de monstres, mais le vôtre... pas mal non plus, si si, un de mes meilleurs, pas aussi bien que la petite fille, mais pas loin, me voilà maintenant en bonne place dans sa collection, je serai contemplé par des dizaines, centaines, milliers de faux strabiques et d'étudiants en ophtalmologie, dont il est aussi professeur, chef de clinique et tout, grand chirurgien, le Grand Patron... Sauf que c'est un faux, qu'il me dit, comme la petite vous voyez... C'est à dire qu'il n'y a rien à faire, que c'est incurable?... Oui, dit-il d'un air fataliste, un peu déçu aussi quand même, parce qu'il opère, sinon, quand c'est un vrai, si j'ai bien compris, vous énuclée provisoirement et je sens qu'il aime ça et qu'il doit aussi aimer limer l'orbite, l'os, au micron, pour ajuster, parce que c'est le muscle, derrière, qui est coincé, c'est mécanique, c'est tout con en fait, si je comprends bien, une boule, un trou, moi-même si je n'étais pas si sensible je pourrais opérer... Mais j'étais venu pour des lunettes, moi, c'est tout, je lui dis, pas du tout pour me faire opérer, même si ç'avait été un vrai, ça ne m'a jamais gêné, ce strabisme... L'œil qui pendouille au bout du nerf, sur la joue j'imagine, ou plutôt dans un petit récipient, flottant dans un liquide jaunâtre, pour pas qu'il sèche, qui continue peut-être même à voir, bizarrement, le meulage de l'orbite, la poussière que ça doit faire, et l'odeur aussi... Un faux strabisme... Vers les dix onze ans, une orthophoniste m'avait dit que j'étais un faux bègue. Ça m'avait fait bien réfléchir. Et toujours. Et là, maintenant, un faux strabisme. Bien des disgrâces, mais pour de faux. Et incurable, donc. On s'y fait, à être faux. Un faussaire? Et incurable. Mais comme le monde est différent, maintenant, avec ces lunettes. Moi même, dans ce monde différent, je suis différent. Comment vous expliquer... J'ouvre soudain de grands yeux, ébahi, idiot, car il me faut un temps d'adaptation, accepter que ce monde soit le monde. Et c'est comme si j'en faisais partie tout aussi soudainement, du monde, ça peut surprendre. Tout ce monde qui se met alors à me regarder et même à s'intéresser à moi, et les filles alors, toutes ces histoires qui se présentent soudain... Je les enlève, je redeviens invisible, au moins flou, on me bouscule dans la rue, on m'ignore dans le meilleur des cas, je les remets, on me sourit, on vient même me flairer, c'est étonnant, on m'a même applaudi, hier soir, ovationné, une bonne trentaine de personnes, un héros, une idole, j'étais, quand sans lunettes, pour la même situation, les mêmes m'auraient sans doute hué, voire lynché... Alors, avant de sortir de chez moi je me demande toujours si je les mets ou pas... Quel genre de monde pour aujourd'hui? Je n'ai pas toujours la même envie. Si je les mets souvent, en ce moment, c'est parce que c'est nouveau, c'est que je n'avais jamais vu le monde comme ça auparavant, aussi net, en très très haute définition. Bientôt, je retournerai sans doute avec soulagement dans ma myopie, car tout ça, cette acuité, cette présence intense dans le monde, finira sans doute par me lasser. Et puis, quelque part, ça me semble faux. Je me sens comme au spectacle.

lundi 18 février 2013

Very good question baby... I wonder... Is someone there?... Hum... I love Lee Remick, her eyes, her lips, her teeth... I don't remember very well this Blake Edward's film, experiment in terror... but Lee, I remember... Her line... Hum... Her voice... Hum... Is someone there?... What a fine question... I don't know, really don't know... I dreamed a lot, last night... My last dream I was in a hotel and reserved a room for 8:30 AM... The old lady at the reception looked at me strangely... It is time to quit, not to come... But for me it was time to love... Her train was arriving... She who?... Nobody, a mix... She never arrived, in my dream, was only about to come, I knew that but I was happy, alive, there... I was there, so much... And before I was in another place, maybe another me... So... is someone there?... Less or more, I guess... And you, are you there?... Less or more... I was waiting for a girl and I asked for a room for 8:30 AM... and the old lady looked at me strangely... It is time to quit, not to come... She said a lot of things but I didn't understand everything 'cause my english is so poor... Just this : It's time to quit, not to come... I noticed the sexual insinuation and I smiled... And now, in the real world, I remember and wonder... Is someone there?... I don't know... Less or more... I was in so many places, just this night, was so many me... The girl never came, of course, and I never went up in the hotel room, and I never came... I stayed at the reception and just the old lady was there with me and, at a moment, in my happiness, I said to myself : I grew old...

mardi 2 octobre 2012

Cela aurait été différent si vous aviez appris ma mort par un autre que moi? Vous auriez reçu un message : Il est mort... Et alors? Vous auriez pu faire mieux votre deuil? Me ranger une fois pour toutes dans les morts? Vous imaginez qu'il y a un endroit où se retrouvent les morts? Un genre de grand réservoir? Un pays? La fosse commune, à la rigueur et peut-être alors que les chrétiens ont raison de croire que seuls les pauvres iront au paradis... Eh bien non... Il n'y a rien de tout ça. La preuve... On s'en va... On ne sait pas si on reviendra... Petits ou grands départs, c'est selon... Vous partez faire vos courses, ou vous partez au bout du monde, il se peut qu'il n'y ait pas de retour... Je n'avais dit à personne de vous prévenir, en cas de malheur, comme on dit, que vous sachiez... Je n'aurais pas su à qui confier cette mission... Et je n'ai jamais envisagé aucun malheur pour moi... Pour les autres, oui, mais jamais pour moi... Moi, j'ai toujours été immortel, de mon vivant, j'ai toujours parcouru le monde comme un dieu... Quel besoin alors de confier à quelqu'un la mission de vous prévenir s'il m'arrivait malheur, quand j'étais immortel?... Je lui dirai moi-même, je me suis dit... J'ai un peu froid aux pieds... Vous m'apporterez des chaussettes?... Et puis des cigarettes, aussi, car ici on manque cruellement de tout et le sevrage n'est pas toujours facile même si souvent on oublie... En cas de bonheur aussi, j'aurais pu ne jamais revenir... Le résultat finalement aurait été le même... Ma disparition... Il se trouve que je n'ai jamais été autant bavard que depuis ma disparition... Vous devriez être contente... Et puis je pense à vous... J'aurais dû prévenir quelqu'un quand même, qu'elle ne s'inquiète pas, qu'elle n'attende pas une lettre qui ne viendra jamais... J'aurais dû le faire par gentillesse, au moins... Je suis égoïste... Je m'en vais, comme ça, insouciant, je ne laisse aucune adresse, n'appelle pas quand je suis arrivé, n'envoie pas de cartes postales... Souvenirs du Styx... Bons baisers du Léthé... Je suis impardonnable...

mardi 17 juillet 2012

Ma lectrice est en vacances. Loin. Me voilà donc tout seul. Plus personne pour me lire... Je regarde le calendrier : elle sera encore absente trois semaines. Que vais-je bien pouvoir faire tout ce temps? Parce que moi je m'étais habitué, à avoir une lectrice. Au début, je l'ai chassée, et même plusieurs fois parce qu'elle revenait toujours. (En même temps, je la chassais aussi pour voir si elle reviendrait...) Parce que je n'en voulais pas, au début, je préférais me savoir seul. J'aimais l'idée qu'il n'y avait personne, que tout ça se perdait dans le Néant. Je me suis senti alors envahi, moi qui me croyais seul sur mon île. Puis, peu à peu je me suis habitué à sa présence. Elle est même devenue essentielle, ma lectrice. Et maintenant qu'elle est en vacances, elle me manque, même si ce n'est que pour trois semaines. Je ne sais toujours pas ce qu'elle me trouve. Il y a tellement de choses bien à lire et il a fallu qu'elle jette son dévolu sur ça, ces vagues rots. C'est un mystère, pour moi. L'été dernier aussi, elle était partie en vacances, mais elle était restée connectée, comme on dit aujourd'hui. Cette année, elle a voulu des vraies vacances. Je comprends. N'empêche que moi, je n'ai plus rien à dire, maintenant que je n'ai plus de lectrice. Quand je n'avais pas de lectrice, je m'en fichais, je n'avais pas besoin d'avoir quelque chose à dire. J'étais peinard, sur mon île, je sifflotais quand j'avais envie de siffloter et peu m'importait d'être dans le ton et parfois même je me mettais à gueuler voire lâchais un vent monstrueux qui faisait s'envoler d'un coup tous les oiseaux et se figer le sang des bêtes. Mais maintenant que j'ai une lectrice, tout est bien différent, je suis devenu quand même beaucoup plus délicat. Et comme elle est en vacances, moi, je me retrouve tout seul comme autrefois quand je n'avais pas de lectrice et que d'ailleurs je n'en voulais surtout pas. C'est comme une séparation alors. Tout est tellement vide, soudain. Trois semaines, ça fait long. Si c'est comme ça, je vais peut-être bien redevenir sauvage, me laisser pousser la barbe et les ongles, plus me laver. Et puis peut-être aussi me mettre à dérailler vraiment, maintenant que plus personne ne regarde. Elle verra bien, quand elle rentrera... Peut-être même que je la rechasserai, comme autrefois... Allez tirez-vous... vous m'emmerdez à être toujours là à lire par dessus mon épaule... et puis tellement gentille, généreuse... ça m'énerve, les filles gentilles... (je préfère les salopes...) Parce que je me serai réhabitué à ne plus en avoir, de lectrice... Trois semaines, ça fait long... (Jusque là, elle n'a jamais été absente plus de deux jours...) Ou alors peut-être qu'une autre va prendre la place... Ah... désolé... fallait pas partir en vacances... la place n'est pas restée vacante longtemps vous voyez... Qu'est-ce que vous croyez? Qu'un type comme moi, aussi flamboyant, peut rester tout ce temps sans lectrice?... Vous êtes bien naïve décidément... Et j'en prends, moi, des vacances?... Dire que je vous ai eue comme lectrice pendant tout ce temps... On n'avait pas les mêmes goûts, de toutes façons... Alors évidemment, s'il y a des candidates, qu'elles m'envoient leur cv, avec photos, mensurations, motivations et tout, je ferai un casting, ça m'occupera... (Il ne peut y en avoir qu'une...) Ça lui apprendra, à partir en vacances...

dimanche 17 juin 2012

Il y a des jours qu'on n'oublie pas. Qu'on n'oubliera pas. Marquer d'une pierre. Il m'est arrivé quelques fois de ramasser un caillou et de le garder ensuite longtemps dans ma poche, parfois même des années, d'en savoir parfaitement le poids, la forme, de le toucher souvent, de le regarder souvent, longtemps et même de le lire et le relire, quand il était à lire et à relire, comme pour le connaître parfaitement. J'en ai eu quelques uns, dans ma poche, des cailloux. Un jour, à Paris, je me suis fait braquer. Ouf, je me suis dit après, il ne m'a pris que ma carte bleue avec le code, m'a laissé mon caillou. Malheureux comme les pierres, on dit. Ça m'a toujours habité, cette expression. Ma grand-mère le disait souvent, je crois, même si tout est un peu flou maintenant. Étais-je aussi malheureux que mon caillou? L'étais-je davantage? Moins?... Pourquoi les pierres seraient-elles malheureuses?... Je me suis toujours demandé... Mon caillou, il était malheureux parce que moi-même je l'étais... Mon braqueur me l'aurait volé en même temps que ma carte bleue, j'aurais été anéanti... J'y tenais donc tant que ça, à mon malheur? Il faut croire... Mais d'autres cailloux étaient joyeux... Car ils n'étaient pas forcément malheureux, mes cailloux... On pourrait dire aussi joyeux comme les pierres... ou bien con comme les pierres... sauf qu'on dit con comme la Lune... mais c'est un peu une pierre, aussi, la Lune... Vous vous souvenez? Vous étiez occupée au lavoir. Je fumais dans la rue en regardant en l'air. C'était avant-hier...  C'est ça que je voyais, à ce moment. Ou plutôt ça que j'aurais vu si je n'avais pas été myope. Ça et d'autres choses, mais c'est ça qui est resté. Ça m'intriguait, m'attirait l'œil, j'ai regardé en l'air. J'ai trouvé plus tard dans un bac du lavoir trois miroirs minuscules, petits carrés d'un centimètre carré collés ensemble. Des petites choses. A une époque, j'aurais trouvé du sens, me serais perdu dans des délires chiffrés, mystiques... 5 pigeons sur un fil... Je n'aurais plus vu que des 5... Je n'ai pas cherché à voir 5 et encore moins à voir 5 successivement à deux endroits différents... Ce ne sont pas les mêmes 5... Ça chute... Météores dans le ciel... Heureusement, ça m'a passé, ces divagations qui peuvent mener à la folie... J'ai accepté le hasard... l'insignifiance... Mon père est mort ce jour-là et il avait 55 ans?... Et alors?... Peut-être suis-je devenu alors moi-même insignifiant... Mais ce jour, en tout cas, je ne l'oublierai pas...

samedi 31 mars 2012

Alors, vous ne le savez peut-être pas, mais je vous observe. (Ma lectrice, elle, le sait depuis longtemps. J'en profite pour la saluer. Bonjour alors, ou plutôt bonsoir, lectrice. J'espère que vous allez bien et que je ne vous ai pas trop saoulée, la dernière fois, avec mes trucs. Oui... oui... le hammam, vous devriez... Tout par le siphon, vous verrez!... Chuis quand même un peu con, quand je m'y mets...) Oui, alors, je vous observe, qui que vous soyez. Ça m'intrigue. Ça m'intrigue même beaucoup. (Ma lectrice le sait bien, car on en discute parfois. Elle s'y connait bien, en statistiques, bien mieux que moi...) Avant, il n'y a pas si longtemps, personne ou presque ne venait. J'étais tranquille. Je me foutais de tout. Je croyais être tout seul. Je ne me rasais pas tous les matins, loin de là. (Maintenant non plus.) Parfois même je ne me lavais pas de la semaine, voire du mois. C'est ça, la vie sauvage, on s'en fout, au bout d'un moment, on n'a à plaire à personne, même pas à soi. On se gratte un peu au début, parce qu'on n'est pas habitué, on a encore la peau délicate. Puis après, n'est-ce pas... Donc, il ne passait pas grand monde, par ici, je disais. J'étais bien. Incognito il me semblait. Je venais poser ma petite crotte, de temps en temps, sans trop m'appliquer, un besoin, allez hop! je ne vais quand même pas faire des manières, tout seul dans mon coin, je me disais... Puis, un jour, j'ai découvert l'existence des statistiques. Ça a coïncidé avec l'apparition de ma lectrice. Depuis, je suis obsédé par mes statistiques. Ça monte... ça monte... ça n'arrête plus de monter... Pas énormément non plus, mais il faut voir qu'il n'y a pas si longtemps c'était désert, vraiment... J'ai même fini par localiser au moins six visiteurs... Des habitués quoi, des qui reviennent et même parfois plusieurs fois par jour, voir s'il n'y aurait pas du nouveau, par hasard... Au début, ça m'a fait très bizarre... Comment pouvait-on revenir si fréquemment ici, alors qu'il n'y avait rien?... Alors, parmi les six, j'en connais au moins une, ma lectrice forcément, et puis peut-être aussi cette personne, à Toulouse, que j'en profite aussi pour saluer : salut, gars!... (Si c'est toi, évidemment...) Et puis peut-être aussi ma sœur?... Il en reste au moins trois... Alors, j'observe tout ce monde, je sais dans quelle ville ils sont, quels jours en général ils passent, plutôt le matin, l'après-midi ou le soir, je sais quel type d'ordinateur ils ont, par quels mots clés ils sont arrivés jusqu'ici, la définition de leur écran, leur fournisseur d'accès, quelles pages ils visitent et combien de temps ils y restent, je sais même comment ils sont habillés, la couleur de leurs yeux, s'ils sont laids comme des poux ou gracieux faut voir comme car je les observe par l'œil de leur webcam... si si... sauf ceux qu'ont bouché l'trou... malins... J'ai même un abonné depuis ce mois!... J'en revenais pas quand j'ai vu ça... Je pensais avoir interdit l'opération... Je ne suis pas un communicant moi, pas un type à réseaux, pas du tout liant sur la toile... Alors, un abonné, putain... je vais voir qui c'est... Un Frenchie expatrié aux States, rockeur, écrivain, pas un abonné de merde je me dis, abonné en plus qu'à des trucs bien classieux, littéraires, artistiques et tout... Hi! man!... Je suis même allé voir sur son site... mais je ne me suis pas abonné... car je ne m'abonne pas, moi, c'est comme ça, et puis je ne vote pas non plus... Oui oui... Pas mal... Sympa, le type... Y chante bien... Bonnes références et tout... S'la joue pas trop... Pas de la merde quoi même si le rock globalement ça me fait un peu chier... Si ça continue moi je vais m'inscrire sur facebook... Je pourrai lever mon pouce : "j'aime!".... J'aurai plein d'amis vachement cool, tous le pouce levé, sourire béat : "j'aime!"... Alors, je vous observe, comme je disais... Ça a dû changer ma façon d'être ici... Je me sens observé... donc j'observe... Pas grand monde, mais quand même, au moins six qui reviennent... C'est une foule, pour moi, six... Je les imagine, entassés dans mon petit chez-moi... on a du mal à respirer... il y a comme une oppressante promiscuité... Alors, le soir, je vais voir mes statistiques... les six, s'ils sont passés... (Il y en a même eu sept, à une époque, et même huit et même peut-être neuf, pour vous dire, je ne parle pas des occasionnels, je parle de ceux qui sont accros...) Parfois je fais un peu le con, pour voir... Il faudra bien que ça cesse, un jour, ces conneries... J'étais quand même mieux, avant les statistiques... Le fait de se sentir observé, on n'est plus le même... On se met alors soi-même à observer ceux qui vous observent.. On se met aussi alors à soigner plus la virgule, autrement dit à se couper les poils du nez, collé au miroir avec cet air idiot, pas un qui dépasse, pareil pour les oreilles mais à la pince à épiler pour les oreilles, poil après poil, bien plus difficile, les oreilles, et douloureux, alors que le nez, quand même, c'est fastoche à côté, allez choper juste un poil tout fin sur le lobe de l'oreille, à l'envers dans le miroir, vous croyez aller dans un sens mais vous allez dans l'autre, il faut alors se mettre à penser à l'envers, dire à la main d'aller à droite pour aller à gauche, d'avancer pour reculer, après vous faites tout à l'envers même dans la rue, n'importe où, n'importe quand, n'importe quoi, à cause d'un poil d'oreille et quand vous l'avez enfin coincé, le poil, vous ratez l'extraction et poussez un juron, putain de merde, il est encore là, ce con, en plus il a frisé en glissant entre les mâchoires pas assez fermes de la pince parce que vous étiez un peu fébrile lors de l'opération, la peur de l'échec, sera encore plus dur à coincer, le vicieux, allez coincer une spirale... Chuis pas trop moche?... Mais parfois j'ai envie d'être moche, aussi, de vous roter à la gueule, parfaitement, ou de lâcher un gros et mauvais vent... Vulgaire?... Ben ouais... Barrez-vous si vous êtes pas contents... J'vous emmerde... (Ma lectrice, elle n'aime pas, quand je dis ça...) J'étais bien mieux tout seul de toutes façons... Pas du genre moi bien parfumé et bien peigné à faire des délicats mots d'esprit... même si parfois je suis tenté et que ça doit peut-être même m'échapper, comme un pet de vieux... C'est une question de classe, je crois, que je n'ai pas, et n'aurai jamais, et ne voudrais pour rien au monde avoir, car je crois qu'alors je me dégoûterais pour de bon...  En même temps, j'ai l'air un peu comme ça rugueux, parfois, mais ça n'a rien de très sérieux...

lundi 27 février 2012

De toutes façons, tout le monde s'en fout. Croyez-le bien. De moi comme du monde. Tout ceci a lieu à peu près nulle part. Vous imaginez qu'une Autre vient se vautrer dans ce que vous croyez être chez moi, où elle se sentirait chez elle. Mais ce n'est pas chez moi. Je n'y suis même pas locataire. Et encore moins chez elle. Et il n'y a pas d'Autre. Dans cet à peu près nulle part, tout le monde cherche un miroir, c'est tout, et personne n'en trouve vraiment, ou alors tout le monde trouve le miroir qu'il mérite. Certains aussi sans doute y cultivent une certaine nostalgie, ou une curiosité vaine, croient retrouver quelque chose ou quelqu'un mais ne trouvent en fin de compte que leur solitude, leur misérable petit être dans un pauvre miroir. Moi aussi, pareil, je ne suis pas différent, je cherche aussi parfois un miroir et n'en trouve jamais vraiment, ou alors seulement le miroir que je mérite, misérable et vain. Du vide. En fait, dans cet à peu près nulle part, il n'y a presque personne et presque rien. Il n'y a que des gens. Et les gens ne sont rien. Des atomes, dans l'espace ou l'à peu près vide de cet à peu près nulle part. Ils vont et viennent comme dans les couloirs du métro, sans regarder, pressés par on ne sait quoi, mais investis de leur mission. Des atomes. Programmés. Ils viennent et reviennent toujours à la même heure aux mêmes endroits. Ils ne disent rien, même s'ils parlent. Ils ne font rien, même s'ils ont l'air d'agir. Ils ne font que circuler. On pourrait les mettre en équations, déterminer exactement leurs trajectoires et leurs destins. Ils aiment se retrouver entre eux et croire même souvent qu'ils existent ensemble, en réseaux, dans cet à peu près nulle part. Laissons-les croire ce qu'ils veulent. En tout cas, il ne faut pas y rester trop longtemps, dans cet à peu près nulle part, et surtout pas croire que c'est le monde. Je n'existe pas plus ici qu'ailleurs et j'aurais même tendance à penser que j'existe infiniment plus ailleurs qu'ici, même si je n'y existe peut-être pas non plus énormément. Je viens ici pour faire ma petite crotte, c'est tout. Je pourrais la faire ailleurs. Mais je viens la faire ici. Me dire que je la fais en public doit sans doute m'amuser. Là, j'ai été un peu malade, une dizaine de jours, ne suis pas trop sorti, rien de bien grave, une bonne crève, suis donc resté chez moi, ai donc été tenté plus souvent de faire ma petite crotte à domicile dans cet à peu près nulle part. Parce que c'est commode. C'est un peu comme un pot de chambre, vous voyez, quand on est malade, sous le lit. Un jour, je me dis, il faudra bien le vider.

samedi 21 janvier 2012

Il faisait froid, lundi, à St Étienne. J'avais une heure à tuer avant un rendez-vous. Le café n'était pas bon. Il faut dire que le café est rarement bon, dans les cafés. On a beau le savoir, on reprend toujours un café. Il en va de même pour beaucoup de choses de la vie. Un bon café, je l'aime bien fort, je le bois sans sucre. Dans les cafés, le plus souvent, je sucre abondamment le café, pour masquer le goût infect. Ça a plus un goût de sucre que de café. Même l'arrière-goût n'est pas de café. C'est quelque chose d'infect. Je grimace toujours un peu quand je le bois. Il en va de même pour beaucoup de choses de la vie. On a beau le savoir, on prend toujours un café. (Pareil pour les autres choses de la vie.) Parce qu'on est dans un café. A moins de se saouler de bon matin, dans un café, on prend un café. Votre café, c'est de la merde, je n'ose jamais dire. En fait, ça ne me viendrait même jamais à l'esprit tellement ça me semble normal que le café soit infect, dans les cafés. Évidemment, qu'il est dégueulasse. Tout le monde le sait. Et tout le monde prend un café. Je prends toujours un verre d'eau, pour me rincer la bouche et les tuyaux, après. Je me suis réchauffé un moment le bout des doigts à la tasse, c'est déjà ça. Je me suis photographié, pour immortaliser ce moment. J'ai repensé à une vieille histoire. Ou plutôt j'ai voulu me rappeler une vieille histoire. Il ne m'en restait plus grand chose, juste un nom, le protagoniste peut-être : N'a-qu'un-œil. Impossible de retrouver le fil. Je ne me suis pas non plus torturé la mémoire pour retrouver l'histoire. Je me suis dit que j'avais vieilli, que j'étais plein d'histoires, que ça devenait de plus en plus difficile de les retrouver à partir d'un si ténu élément : un nom : N'a-qu'un-œil. Ce n'était pas une simple histoire. C'était crucial. Ça m'a occupé longtemps. Il y a peut-être quinze ou vingt ans. N'a-qu'un-œil. Il ne reste que ça. Je me suis dit qu'en l'écrivant ça pourrait revenir, que de fil en aiguille... J'ai tout essayé. Faire le vide. Méditatif. Figé dans une sorte de stupeur. N'a-qu'un-œil... C'était je crois lié au goût infect du café... En tout cas, c'est en buvant ce café infect que ça m'est revenu, le nom, N'a-qu'un-œil... Étrange... Mais peut-être que ça n'aurait rien d'étrange si je me rappelais l'histoire... Ça m'a occupé un moment... Qu'en reste-t-il?... N'a-qu'un-œil... J'aurais pu inventer une histoire, pour remplacer l'histoire qui avait disparu... Mais j'ai préféré le silence, être coincé, impuissant, me dire que tout en moi finirait par disparaître, que je ne pourrais jamais inventorier et ressortir de mes petits tiroirs obscurs toutes les histoires que j'avais vécues ou bien rêvées... Ça m'a apaisé, au bout d'un moment, j'ai accepté l'oubli, j'ai accepté moi-même d'être oublié, de mon vivant et même après... N'a-qu'un-œil... J'ai accepté la mort, finalement, de disparaître entièrement, de mon vivant et même après, paisiblement... Au moins, j'oublierai le goût infect du café, dans les cafés et que je prenais toujours un café, dans les cafés et un verre d'eau pour me rincer de cette nausée et qu'il en allait de même pour beaucoup de choses de la vie... Mais N'a-qu'un-œil, quand même, c'est toujours là, ça ne veut pas s'en aller, ça résiste à l'oubli, un résidu dans une région de ma mémoire qui clignote faiblement, mais qui clignote, un genre de signal et quelque chose me dit qu'à une époque c'était important et même crucial... Peut-être quelqu'un pourrait m'aider? J'en doute. Ça ne concerne personne d'autre que moi. Même si à une époque ça a peut-être concerné quelqu'un d'autre, ça ne concerne plus personne. Même moi, finalement, ça ne me concerne plus. C'est juste un signal, un clignotement, comme d'une batterie épuisée et le signal finira par s'éteindre quand il n'y aura plus du tout de batterie, comme tout finira par s'éteindre.

jeudi 8 septembre 2011

En 66, je nais. En 66 sort également Nayak (le héros), de Satyajit Ray. Moi aussi, je suis doué pour les ronds de fumée. En ce temps-là, on avait encore le droit de fumer, dans les trains. On est dans un train, donc. C'est toujours bien, d'être dans un train, il se passe toujours quelque chose, même quand il ne se passe rien. Moi aussi, je voyage en train, si on peut parler de voyager dans mon cas, même si ce n'est pas tellement le nombre de kilomètres qui compte, ni le fait de relier un point géographique à un autre, c'est être dans un train, qui compte, car être dans un train, ne serait-ce que pour une heure, c'est voyager. C'est comme entrer dans une salle de cinéma, entrer dans un train et quand le train démarre, la salle s'éteint et la séance peut alors commencer. C'est du cinéma, en somme, être dans un train. C'est même mieux. On est dans le mouvement. Même si on est immobile et qu'il ne se passe rien, on est dans le mouvement. Il ne se passe rien? Le paysage passe. Le temps passe. Il y a des gens, dans le train, dans ce même train, qui passent. Tout passe. Et même, tout passe différemment, dans un train. Les pensées, aussi, dans un train, passent différemment.  Je me souviens avoir rencontré, dans un train pour Madrid, un moine franciscain, tonsure et robe de bure, malandrin repenti, qui ressemblait à Jean Yanne, parlait comme Jean Yanne. Mais c'est une autre histoire. Le héros, dans Nayak, est une star de cinéma. Un acteur. Il joue. Il ne sait plus très bien qui il joue, ni pourquoi il continue de jouer qui il joue. Une jeune et jolie journaliste l'interviewe. Elle semble tellement naturelle. Mais n'est-elle pas en train de jouer elle aussi? Il se souvient de moments cruciaux de sa vie. Il s'endort, fait des rêves perturbants. Il se saoule. A un moment, il n'est pas loin de se jeter du train en marche. Il voyage. Il est pour ainsi dire au cinéma, le héros, dans ce train. Il joue à être qui il est vraiment. C'est sa vie, qui défile, dans le train. Et le film s'arrêtera quand le train s'arrêtera. Elle est jolie, la journaliste à lunettes. Elle le comprend, immédiatement. Il n'a rien besoin d'expliquer. Elle sait. Elle le connaît, pour ainsi dire d'instinct, sans avoir vu ses films. Elle le voit, même quand elle enlève ses lunettes. Lui aussi, il aimerait bien la connaître... Elle sait aussi et lui aussi le sait que le film s'arrêtera, quand le train s'arrêtera...

vendredi 26 août 2011

Ma lectrice voit des seins partout. Moi, le plus souvent, c'est des crânes, que je vois, de l'os, quand pour elle c'est de la chair. Mais là, pour une fois, aujourd'hui, sans me forcer et même immédiatement, je vois un sein bien rond, avec un gros téton, dans mon café. Parce qu'il faut dire que depuis le début, j'espérais tellement voir des trucs sexuels, dans mon café, des culs, des vulves, des seins. J'en avais marre des crânes, des os, de Thanatos. Je me suis même demandé si je n'allais pas, une fois encore, arrêter le café. En même temps, ce téton, il me semble bien malade, comme s'il avait une tumeur (à midi) et alors ce téton devient une tête un peu grotesque et la tumeur est un œil. Ça se passe dans une caverne, obscure, humide. La lumière, on ne sait jamais si elle vient du dehors ou du dedans. Y a-t-il quelque chose à voir, dehors? (Ce que me dit mon café 7.)

mardi 7 juin 2011

Une mystérieuse inconnue venait me voir. Ma lectrice. Une seule lectrice, ça a toujours été mon idéal. Pas toutes. (Qu'en ferais-je?) Juste une. A une époque, je n'écrivais que pour une seule lectrice. Je la soignais. Je la gâtais bien. Même si elle s'en foutait peut-être bien. Même si elle n'était pas vraiment ma lectrice, peut-être, je me dis, car pour être lectrice faut-il déjà aimer lire et même savoir lire. Je lui avais consacré rien moins que toute ma vie. Mais elle s'en foutait, je crois. Elle ne lisait peut-être même pas. Elle ne s'intéressait qu'au poids, aux dimensions de la chose. Ça la flattait, qu'on puisse être aussi gros et tendu juste pour elle. Dans sa main, c'était bien lourd, bien chaud, bien palpitant, c'est tout. J'étais son (petit) cheval blanc... Quoi d'autre?... Et là, une éternité plus tard, dans ce désert cybernétique, une inconnue est tombée par hasard chez moi et est restée un moment, est même revenue souvent, quotidiennement. On s'est même mis au bout d'un certain temps à dialoguer, ailleurs, en privé. On se connait un peu, maintenant. Elle est allée se promener un peu partout, même les recoins elle les a visités. J'ai du mal alors à revenir chez moi, en public, tellement je la sens qui m'observe, qui me guette, ma lectrice qui est partout, même si elle est peut-être bien mon seul vrai public. Car elle, c'est vraiment une lectrice. Elle n'est plus tout à fait inconnue. Plus vraiment mystérieuse. J'ose à peine, depuis, poser un pied chez moi. Comme si elle s'était installée et qu'elle me regardait faire tout ce que je fais chez moi, même les petites choses très intimes. Je me sens observé. Comme ce n'est pas très grand chez moi, je n'ai pas vraiment d'endroits où me cacher de ses regards, pour être tranquille. Elle a exploré et connaît tous les recoins, même les cachés. Quand je vais aux toilettes, elle est là, assise, à côté. Il faut que je m'habitue. Ce n'est pas évident. Au début, je l'ai chassée, et même plusieurs fois. Mais je ne pourrais plus, maintenant qu'on se connait un peu. Et puis j'aime bien la savoir là, ma lectrice, pas n'importe qui, ma lectrice. Elle est douce, émotive, fine, bienveillante... Peut-être aurais-je préféré une chienne?... Je me dis qu'il serait peut-être temps de changer, ne plus écrire pour une seule lectrice qui serait même ma lectrice, mais pour plusieurs, deux pour commencer, puis peut-être trois... dix... Pas trop non plus... Ce n'est pas très grand chez moi... Je ne saurais plus où les caser...

jeudi 19 mai 2011

Une inconnue venait me voir, anonyme, me disait des choses très gentilles, très tendres. Je l'ai bannie. Quand elle venait me voir, mon compteur s'affolait. Elle est là, je me disais alors... J'allais donc la retrouver, quelque part dans mon labyrinthe, là où on s'entretenait... Mais je me suis bientôt moqué d'elle, de sa candeur, de sa gentillesse. J'ai horreur qu'on m'admire, qu'on me flatte. Je flaire toujours la tromperie, derrière les mots trop gentils. Je la soupçonnais en plus de ne pas être tout à fait inconnue. Elle me faisait penser à quelqu'une. Puis même à deux. Puis, après l'avoir bannie, à dix... cent... Juste au boulot, dans mon cinéma... Tiens, celle-là, la petite très jolie, elle est encore plus timide qu'avant... Elle baisse les yeux, maintenant, quand elle me parle... Et puis l'autre, là, elle m'a dit un truc bizarre, hier... C'est qu'il y en a des filles, dans mon cinéma... Et ailleurs... Ma voisine?... Et puis le passé, évidemment... Je l'ai bannie... C'était sans doute ma seule visiteuse assidue depuis un certain temps... Elle a fait exploser mes statistiques du mois d'avril... Du coup, ça faussait mes statistiques, ça ne voulait plus rien dire... Parce que ça me plaît bien, d'étudier mes statistiques, savoir d'où ils viennent, tous ces pèlerins... Une fois, quelqu'un a atterri chez moi en cherchant à savoir combien il fallait de temps pour mourir crucifié... Quelqu'un d'autre a tapé dans google : "j'ai menti mon père est mort"... Fascinant... En général, c'est très calme, il ne vient pas grand monde, c'est apaisant, je me sens un peu gardien de phare éteint, avec mes jumelles, sur une île improbable, ou même pas une île, un récif quelconque bien à l'écart des routes commerciales, touristiques, bien à l'écart de toutes les routes... Parfois, j'ai plein d'Américains, qui viennent, d'un coup... (Quand je dis plein, c'est une dizaine...) Que viennent-ils faire?... Après le tsunami, j'ai eu une vaguelette de Japonais... Puis il y a eu ma visiteuse anonyme, mon inconnue que je soupçonnais de ne pas l'être tant que ça, à cause de mes statistiques, parce que je faisais des recoupements, c'était fortement improbable qu'elle fût venue par hasard, comme elle l'affirmait, pas impossible, mais improbable... Une chance sur mille?... Grosso modo... Bref, je l'ai bannie... Je l'ai chassée une première fois, en prenant ma grosse voix, sachant qu'elle reviendrait (mon instinct), puis la deuxième fois je l'ai carrément bannie, mon inconnue... Gentiment, mais tout de même assez cruellement je me suis dit ensuite... Elle semblait dans tous ses états, avant que je la bannisse, émue, blessée, je me suis dit alors qu'il valait mieux la bannir, pour ne pas la blesser davantage, mon inconnue, par précaution, ça dégénérait scène de ménage très houleuse et même tempête conjugale, me suis-je dit, du haut de mon phare éteint... Elle est revenue encore un peu, après, je l'observais, elle se rendait toujours au même endroit, dans le labyrinthe, là où nous avions rendez-vous, autrefois, sauf qu'elle ne rentrait plus par la même porte, comme pour se dissimuler encore plus, même si elle ne pouvait plus s'exprimer comme avant, puisque j'avais effacé toutes les traces de son passage (sauf une) et ainsi de son existence et donc de notre relation si je peux dire... Elle venait un moment, hésitait, repartait, revenait un moment plus tard, hésitait encore... Moi, silencieusement, je l'observais... Puis tout est redevenu bien calme, sur mon bout de rocher isolé... Plus personne ne vient m'emmerder... Tranquille... La vie sauvage quoi... En même temps, elle me manque, mon inconnue, maintenant qu'elle n'est plus là... Qui qu'elle soit, elle était tout de même ma seule lectrice avérée, ma mystérieuse intruse... Si ça se trouve même elle était très jolie et très fine, ma groupie, comme elle disait... Elle me trouvait tellement sensible et plein de charme... Ça peut agacer...

jeudi 19 février 2009

Je suis assez soulagé de constater que personne ne vient sur mon blog. C'est drôle, cette idée que j'ai eue de faire ça, comme des millions de personnes, m'exposer ainsi, pour voir, mais comme tout le monde s'expose aux yeux de tout le monde, ça ne veut plus rien dire, ça revient même à cultiver l'anonymat, la solitude, dans cette formidable utopie du webl'Être rejoint le Néant ou peut-être l'inverse. Je crois que je continue justement parce que personne ne vient, comme j'écrirais dans un carnet que je laisserais ensuite sur un banc public. Le jour où quelqu'un trouvera le carnet, je ne pourrai peut-être plus écrire dedans, si je ne le retrouve pas là où je l'ai laissé. En attendant, je trouve ça amusant et je viens, de temps en temps, m'asseoir sur mon banc. C'est un banc très en retrait du chemin. Il faut savoir qu'il existe pour pouvoir venir s'y asseoir. Ou bien alors en flânant, peut-être, on peut tomber dessus, même si le panorama, de mon banc, n'est peut-être pas extraordinaire. C'est mon banc, j'y ai mes habitudes, voilà tout. Il y en a plein d'autres, plus ou moins visibles du chemin. J'avoue qu'ils ne m'intéressent pas du tout, les autres bancs. A chacun son banc. Je n'ai pas le sentiment, ici, de faire partie d'une communauté. Ça me rappelle quand j'étais gamin, à l'internat, chez les curés. On avait tous un petit placard, à côté du lit en fer. On le fermait avec un cadenas, on y mettait des choses précieuses, des gâteaux, des bonbons, des illustrés, un Play-Boy ou un Lui, quelques sous. Certains même le personnalisaient, installaient une petite ampoule qui s'allumait quand on ouvrait la porte. C'était un petit coin à soi, intime, dans ce monde uniformisé, fermé, suffocant. On ne le faisait pas pour que les autres le voient, c'était caché, même si on aimait bien quand même que les autres le voient un peu et trouvent ça bien. Moi, je me suis vite lassé, de mon placard, car il m'a vite foutu le cafard, ce placard. L'odeur des chamonix orange que me donnait ma mère y régnait, mêlée à celle des vieilles chaussettes, et c'était l'odeur de la solitude, de l'abandon. Le soir, des nonnes jouaient de lugubres airs sur le carillon de la cathédrale de la visitation qui surplombait l'école. Je me sentais orphelin. J'avais dix ans, je sanglotais dans mon lit, la nuit, sous le drap, en grignotant mes gâteaux écœurants, en guise de réconfort, en cachette, honteusement, perdu dans ce long dortoir obscur d'une quarantaine de lits. (Puis sont venues les caries, les rages de dents...) Aujourd'hui encore, l'odeur de ces gâteaux me noue la gorge et juste apercevoir l'emballage dans un rayon de supermarché me fait légèrement grimacer. Dans les prisons, ils font la même chose, avec leurs placards. Et sur internet, on peut créer son blog, son placard et internet alors est une sorte de grand dortoir plein d'enfants abandonnés, chacun caché sous son drap à se réconforter honteusement comme il peut. Il y a quelques mois, j'ai vu un film magnifique de Richard Fleischer, son premier il me semble : Child of divorce. A la fin, les deux petites filles, à l'internat, sont devant la fenêtre et le clocher tout proche se met à carillonner. Alors, sur mon canapé, tout m'est remonté et je me suis mis à sangloter.