Ah... Bibi Andersson... Les fraises sauvages... — Comme dans le septième sceau, c'est elle qui cueille les fraises sauvages... — Et Max Von Sydow, il est toujours chevalier?... — Non non... il est devenu pompiste... à peine plus qu'un figurant... — Un chevalier des temps modernes?... — Peut-être bien... — Mais il y a toujours les fraises sauvages... et Bibi qui cueille les fraises sauvages... — Oui... et Victor Sjöström qui se souvient... — De Bibi?... — Oui, de Bibi... Ce sont un peu ses madeleines, les fraises sauvages... La Mort approche, se précise... Il fait alors le bilan, son examen de conscience et d'inconscience... — Et alors?... — Une vie de merde... — Le même Sjöström qui a fait la charrette fantôme et le vent?... — Oui, le même... D'ailleurs, on pourrait mettre en parallèle les deux personnages qu'il joue dans la charrette fantôme et les fraises sauvages... Attends que mon âme soit arrivée à maturité pour venir la cueillir... — Un peu comme les fraises sauvages... — Oui... — Et les fraises sauvages, c'est quoi?... — La jeunesse... L'insouciance... Les regrets... — Elle ne l'aimait pas, Bibi, quand ils étaient jeunes... — Non, elle préfèrait son frère... — C'est son drame... — Ce ne serait pas celui-ci, ce serait peut-être un autre... Cette histoire de montre sans aiguilles, aussi... dans son rêve... — Celle de son père... — Oui, il me semble... — Il a raté sa vie... — Au contraire, il l'a réussie... Mais ça ne pèse rien, par rapport aux fraises sauvages et à la montre sans aiguilles... avec le regard — sévère — du père, peut-être... qui l'avait déjà jugé... avait peut-être aussi préféré son frère... — Ah... s'il avait eu Bibi... — S'il avait eu Bibi, il lui aurait sans doute pourri la vie... — Mais peut-être pas... — Peut-être pas... On ne saura jamais... Dans sa rêverie, elle lui tend un miroir : Regarde-toi... Il ne veut pas... Il a peur de se voir... De voir ce qu'il sait mais se cache à lui-même, qu'il n'est pas le type bien, aimable et désirable qu'il croyait et mettait en scène jusque dans ses souvenirs, mais un monstre de froideur et d'égoïsme... — Et la charrette fantôme vient le chercher à la fin?... — Non... il est juste dans son lit, tout seul, un vieillard, avec ses souvenirs, ses regrets, sa tête de con, sa vie de merde... Et c'est alors qu'on se met peut-être enfin à l'aimer, dans cette sorte de déchéance ordinaire... On a pitié...
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lundi 14 octobre 2013
samedi 12 octobre 2013
Ah... Max Von Sydow... Bengt Ekerot... Le septième sceau... — Antonious Block joue aux échecs contre la Mort... — Le chevalier revenu des croisades, le cœur et l'âme vides, anéanti... — Oui... — Le septième sceau, c'est la Mort?... — Non non... La Mort, la pourriture, la pestilence, sur son cheval verdâtre — blême disent certains — arrive à l'ouverture du quatrième sceau... Le septième, c'est les trompettes, les sept anges trompettistes... — Dieu, en plus d'être un fumeur de havanes, serait donc mélomane?... — Ne t'attends quand même pas à entendre Chet Baker ou Miles Davis ou Tony Fruscella... Ce sont les trompettes de sa colère... rien que des calamités de plus en plus abominables... L'Horreur... — Il est en colère... — Oui... et même depuis le début... car tout est planifié... Si ton nom n'est pas inscrit dans le Livre de Vie, dès le début, tu vas salement déguster... Et s'il est inscrit dans le Livre, tu risques de souffrir encore plus, en attendant le Jugement... — Alors pourquoi toutes ces misères si, depuis le début, il sait déjà tout... — Pour s'occuper, j'imagine... — Fumer ne lui suffit pas... — Il faut croire que non... — Et le chevalier Antonious Block, c'est le Cavalier Blanc du premier sceau? Celui qui part en Croisade?... — Un cavalier blanc de seconde classe peut-être... — Et il joue aux échecs avec la Mort... — Oui... — Parce qu'elle joue aux échecs, la Mort... — Oui, elle est même imbattable... — Comme les ordinateurs... — Oui, comme les ordinateurs... — Les échecs seraient donc un jeu de Mort... — Oui, peut-être bien... — Et il le sait, que la Mort est imbattable?... — Oui, je crois qu'il le sait, que même avec les noirs, elle est imbattable... — Pourquoi alors lui propose-t-il une partie en insinuant qu'il pourrait la battre?... — Pour avoir un sursis, au début... Pour aussi lui faire croire, à la Mort, qu'il est vaniteux... La mettre sur une fausse piste... — Et il y arrive?... — Oui, il y arrive, je crois... — Et il a toujours son épée... — Oui... — Et toi tu n'essayerais pas aussi de faire croire à la Mort que tu t'entraînes au sabre et que tu l'attends au bord du gouffre, alors que tu es ailleurs et ne dégaineras jamais?... — Qui sait... — Tu cherches à l'embrouiller... — Qui sait... — En tout cas, Antonious Block, lui, y arrive, à l'embrouiller... — Oui... — Dans quel but?... — Il est joueur... Les échecs ne sont pas le but, mais le moyen... Il est très curieux aussi, veut savoir ce que sait la Mort... — Et que sait-elle la Mort?... — Rien... Absolument rien... — Elle est juste imbattable aux échecs... comme un ordinateur... — Oui... Et quand il sait enfin vraiment qu'il n'y a rien à savoir, il se met à jouer un autre jeu... — Tromper la Mort... — Oui... L'embrouiller... Lui faire croire qu'on s'intéresse vraiment aux échecs et qu'on veut gagner et sauver sa peau alors qu'on est tout entier absorbé à sauver autre chose... — La face?... — Non non... La grâce simple... la poésie vivante... l'enfance cul nu... — Oui... Elle est belle, cette scène, quand ils mangent des fraises sauvages... Et Bibi Andersson... quelle belle fille... saine... radieuse... — Oui, il y a toujours des filles magnifiques, chez Bergman, il ne pensait qu'à ça... — Et l'acteur visionnaire, acrobate, musicien et poète, à la fin, qui voit sur la colline la farandole menée par la Mort, avec le chevalier juste derrière la Mort et en fin de cortège le musicien avec son luth... — Oui, sauf que le musicien n'y est pas, dans la farandole, puisqu'il a réussi à s'enfuir et que c'est lui qui voit et raconte... — Alors, il nous ment... — Non... Ou alors oui... Peu importe... Il y est, tout en n'y étant pas...
vendredi 15 octobre 2010
Bergman, c'est les visages, les (très) gros plans. S'il ne s'est pas contenté de mettre en scène au théâtre, c'est pour les gros plans, les visages. C'est manifeste dans persona qui alors peut être vu comme son manifeste tardif, 1966 (je nais), le film où il a peut-être eu besoin de capturer l'essence de son propre cinéma, un film (entre autres) purement théorique. (Après ce film, il n'y a plus grand chose d'excitant, chez Bergman, c'est un peu son orgasme... C'est un peu comme Sonny Rollins après 1957...) J'ai revu, cet après-midi, vers la joie, qui date de 16 ans plus tôt. C'était comme si la caméra désirait toujours venir plus près. Je parle de désir et non de volonté. C'est irrépressible. Elle ne pense qu'à ça, la caméra. Elle se retient, jusqu'au moment où, n'en pouvant plus, elle vient. Comme un papillon fasciné par l'ampoule. L'œil approche, sans plan de coupe, du visage, de plus en plus près. D'autres fois, c'est le visage, qui approche, qui est alors le papillon fasciné par l'ampoule, la lumière. Il y a une sorte d'impudeur, parfois, à venir si près, quelque chose dans le regard qui serait du domaine de la pornographie. Comme dans la pornographie, à un moment, on ne peut plus continuer, il y a une limite à la pénétration du regard, au gros plan, on peut en ressentir une sorte de frustration ou d'impuissance, de tristesse finalement. Que découvre-t-on, quand on arrive à la limite du gros plan? Une vérité? Une émotion? La Joie est incompréhensible, dit le chef d'orchestre philosophe de vers la joie, ce n'est pas la joie qui fait rire, c'est celle qui explose, qui emmène au delà de la tristesse la plus douloureuse. Tout est dit. Il n'y a peut-être que ce qu'on y projette, dans le visage. Je ne sais pas. C'est incompréhensible. Il y a un mystère, dans ces visages vus de si près, qui n'est peut-être que le mystère que nous projetons. Peut-être qu'il n'y a que du vide, le vide du visage en soi et (ou) le vide de ce qu'on y projette. On a envie de toucher. De pénétrer. C'est très sexuel, Bergman. Ses actrices n'étaient pas sublimes pour rien. Il m'arrive de ne regarder un film de Bergman que pour me perdre dans la contemplation de ces visages sublimes. Un film de visage, c'est bien plus excitant qu'un film de cul. Finalement, le scénario, les idées, je m'en fous, moi ce que je veux c'est du visage. Alors, je me redresse de mon canapé, je me penche pour le toucher, ce visage immense, je suis redevenu un enfant, innocent, tout nu, devant ma télé, je réalise alors que je bande.

