Avant, on rêvait mieux, quand même, je me dis, après here comes Mr. Jordan. On riait mieux aussi. On pleurait mieux aussi. Au cinéma. Il est boxeur, se crashe en avion même s'il a son saxophone porte-bonheur, dont il ne sait jouer qu'un air, son air, rengaine dans le genre de celles qu'Albert Ayler affectionna tant quelques années plus tard. D'ailleurs, je ne serais pas étonné d'apprendre que c'est après avoir vu ce film qu'Albert Ayler a vraiment trouvé son style, sa voix. (Il recevait souvent des menaces de mort, à cause de son style, de sa voix, qui pouvait déplaire à certains. On l'a retrouvé noyé, mystérieusement, dans l'East River, en 1970. La première fois que je l'ai entendu, un soir, à la radio, c'était summertime, ma vie a changé, vraiment. C'était à l'époque où je soufflais beaucoup aussi dans mon saxophone.) On rêvait mieux, je disais. Il se crashe en avion. Sauf que le collecteur d'âmes le collecte trop tôt. Ce n'était pas son heure. Maintenant, il s'agit de retrouver un corps. Variation, donc, sur le ciel peut attendre, ça donne envie de revoir les versions de Lubitsch et de Powell. C'était l'époque du jazz, on prenait un thème, on le jouait, ça n'emmenait jamais au même endroit, on ne s'en lassait jamais. Alexander Hall s'en sort très bien, très sobrement. J'essayerai d'en voir d'autres. En tout cas, je n'oublierai pas son nom, même si l'Histoire l'a peut-être un peu oublié. Mais qu'est-ce que l'Histoire? Chacun se fait la sienne. De mon point de vue, c'est toujours mieux en minuscule.
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mardi 13 décembre 2011
dimanche 8 novembre 2009
J'aime beaucoup the gunfighter. Il me semble qu'on a toujours un peu négligé Henry king. Tous les films de lui que j'ai vus sont formidables. Son Jessie James, par exemple, est bien supérieur à celui de Nicholas Ray. Le cygne noir est l'un des plus beaux films de pirates que j'aie pu voir. Henry King était un esthète. Trop classique? Le duel au début de the gunfighter préfigure celui entre Randolph Scott et Lee Marvin à la fin de 7 hommes à abattre, de Budd Boetticher. C'est du grand style. Pas besoin d'en faire des tonnes... La photographie d'Arthur Miller est magnifique, ses cadrages et ses mouvements d'appareil toujours justes... (On devrait plus parler des directeurs de la photographie... Que seraient les chaussons rouges ou le narcisse noir sans Jack Cardiff?... Les plus beaux films de Douglas Sirk seraient-ils aussi beaux sans l'œil de Russell Metty?...) C'est en outre un film plein d'émotion retenue, de mélancolie, tout en sobriété. Le héros est fatigué. Il aimerait bien pouvoir se poser, tranquillement, sans qu'un abruti, toujours un peu le même, ait envie de lui tirer dessus. Gregory Peck est impeckable, comme il l'était dans yellow sky, de William Wellman. Lui aussi, Peck, il me semble qu'on l'a un peu vite rangé dans la catégorie bellâtre un peu fadasse, alors qu'il a joué dans tellement de films mémorables, je pense évidemment à duel au soleil, mais aussi à purple plain, le monde lui appartient...vendredi 6 novembre 2009
Parlons un peu d'age of consent. Je l'ai vu pour la première fois il y a quelques jours et ai déjà envie de le revoir. Un bain de jouvence, ce film, l'avant-dernier de l'immense Michael Powell qu'auparavant j'appréciais surtout quand il était en tandem pour ne pas dire en couple avec Emeric Pressburger. (J'ai un voisin hystérique, grossier et très antipathique qui s'est mis à faire un boucan incroyable qui a coupé le fil de ma pensée, si pensée il y avait... Si son amie, suite à ce qui ressemble à une scène de ménage, pouvait enfin le foutre à la porte, j'en serais ravi...) Où en étais-je... Oui, un bain de jouvence, c'est ça... On dirait un premier film... On est très loin des joyaux fantastiques de ses années Pressburger... La forme est plus libre, la structure moins implacable, on est plus du côté d'Ar... de Jacques Rozier... (Si c'était un film de Jacques Rozier, ce serait peut-être bien son meilleur, avec Maine Océan peut-être quand même... En même temps, ce serait peut-être déjà un peu trop rigoureux, ou maîtrisé, retenu, pour être un film de Jacques Rozier... Oui, c'est confus, tout ça...) James Mason est monstrueux, comme bien souvent et même comme toujours... Ce film est peut-être l'anti-thèse de Lolita... Il n'y a rien de pervers... C'est juste la nature... La sève qui monte, l'envie de peindre (ou faire l'amour?) qui revient , tout est lié... Il faut qu'elle soit toute nue... Là, il est heureux... Le bonheur entre par les yeux... (Les fenêtres de l'âme?) Comme il est peintre, il la peint... Elle est la jeunesse, la pureté, elle a la peau dorée par le soleil, les jambes et les aisselles duveteuses, les hanches larges, les seins lourds comme des fruits gorgés de vie, elle est sauvage, elle est la nature, la Vie... Il renaît... Ce n'est pas que physique, c'est spirituel... Enfin, c'est la même chose, le physique, le spirituel... Il la sculpte dans le sable, au début... Oui, le temps finira par tout balayer, mais on s'en fiche, comme un moine tibétain qui fait son mandala... L'important, c'est l'instant, c'est maintenant, c'est l'impermanence... Il est bien trop vieux pour elle? Il pourrait être son grand-père?... Elle finira par lui faire comprendre, de la plus candide des façons, que ça n'a aucune importance... En fait, il n'est pas vieux du tout... Il est, c'est tout...mercredi 28 janvier 2009
Je ne me lasse pas de Colonel Blimp. De tous les films du merveilleux tandem Powell Pressburger, c'est de loin mon préféré. En plus d'être un monument de virtuosité poétique d'une plastique somptueuse, une charge pétillante d'humour contre la raideur et la bêtise militaires, une très lucide analyse de l'Histoire au moment même où elle se produisait, le tableau du crépuscule d'une certaine chevalerie bien plus fin à ce propos que la grande illusion, un réquisitoire anti-nazi mais ô combien germanophile, ce qui était fort culotté en 1943 et outra quelque peu Fat Winston himself qui voulut l'interdire, une magnifique histoire de vraie amitié par delà les nations ennemies, c'est aussi et peut-être surtout un grand film d'amour plein de pudeur, de délicatesse, d'onirisme, de mélancolique légèreté. A la fin, le général à la retraite "Sugar" Candy, regardant une feuille morte flottant dans un réservoir d'eau, répond à une voix en lui-même, surgie du passé, la voix de la femme de sa vie, en présence du sosie parfait de la femme de sa vie : "Now here is the lake... and I still haven't changed...". C'est bon comme une rondelle de Shakespeare arrosée d'un doigt de Yeats... A ce moment, il ne me reste plus qu'à m'essuyer les yeux et à me moucher discrètement en regardant le générique de fin. Je n'ai toujours pas changé... Il ne s'en est jamais remis, d'avoir perdu cette femme, parce qu'elle aimait son meilleur ami, avec qui il s'était battu en duel, histoire de faire connaissance... Si lui a vieilli, son amour au moins n'a pas vieilli, a même gardé le même visage... Ça me rappelle une autre histoire de sosie, il y a bien des années, c'est pour ça aussi... A la bibliothèque, je l'ai vue, de dos, et j'en ai eu le souffle coupé, car c'était... sa nuque... Oui, exactement, sa nuque... Je me suis approché... Elle s'est retournée... Pendant au moins dix secondes, je suis resté pétrifié devant elle, les yeux dans les yeux, les poils dressés, comme un animal... Plus tard j'ai appris qu'elle habitait la même rue que moi, au 30, moi qui étais au 32... Un jour, je l'ai vue au bras d'un type... qui me ressemblait plus qu'un peu... Ça m'a un peu troublé... Une autre fois, je me suis retrouvé en face d'elle dans le métro... Evidemment, à chaque fois qu'on se croisait et on s'est croisés, à intervalles parfois très grands, sur une durée peut-être de... 7 ou 8 ans... j'ose avouer, je sentais qu'elle me reconnaissait, moi le type un peu bizarre qui était resté planté devant elle les yeux écarquillés et il y avait donc toujours une sorte de tension, entre stupeur et attirance... Elle était avec une amie, ce qui semblait lui donner plus d'assurance... Elles étaient vendeuses dans une boutique de lingerie... C'est alors que j'ai entendu sa voix et le charme est tombé, d'un coup... Mais moi non plus, je n'ai pas changé, au fond, tu sais, le lac est toujours là... "Sir?" interroge interloqué le sosie de la femme de sa vie. Alors, il a ce petit sourire, Sugar Candy... Puis c'est le générique. The End.
