Lech dort... Tu croyais que j'étais mort? Hein? C'est ça? Que je ne reviendrais plus?... Eh bien non, je suis encore vivant, un peu, au moins un peu, peut-être même un peu plus qu'un peu, et je suis là, en somme... En somme de quoi?... En somme, comme Lech, ce jour-là, en somme... Lech?... Mais peut-être pas Lech... Qu'est-ce que j'en sais, moi... Scarface... Mais pas du tout terrible comme l'autre... Un scarface endormi... Il cuvait, oui, sans doute... L'ai revu, l'autre jour, titubant, dans la rue, pas du tout terrible comme l'autre, gentil plutôt même, gentil abruti, souriant, paisible, il me salue en passant, bon voisin, Lech, en somme... ou pas Lech... Polonais, pas polonais, qu'est-ce que j'en sais moi... Il aurait été français, je l'aurais appelé Jean, parce que Lech c'est un peu comme Jean, là-bas, en Pologne, non?... un prénom très courant... si on peut dire... Mon père s'appelait Jean, c'est peut-être pour ça aussi que je l'appelle Lech, l'autre, je me dis, Scarface, parce que mon père aussi il en avait une, de cicatrice, mais sous le nez, lui, une chute de vélo, quand il était jeune et gravissait et dévalait les cols en souriant, parce qu'il avait été jeune et avait gravi et dévalé moultes cols, en souriant, mon père, Jean, quand il était insouciant, jeune abruti, Scarface lui aussi... Lech, lui, plutôt un coup de couteau, je me dis, mais peut-être pas... en se rasant peut-être seulement, et peut-être pas Lech d'ailleurs, ni encore moins polonais... Tu sais, toi?... Moi, je ne sais rien... Lech... Jean... Scarface... Je le revois, dans la rue, titubant, arrachant le cellophane d'un paquet neuf de cigarettes américaines, son luxe à lui, peut-être son seul luxe... Dans le pire des marasmes, on s'en grille une, ça va tout de suite beaucoup mieux, même avant de monter à l'échafaud, c'est un sursis, avec le petit gorgeon, une petite déchirure dans l'espace-temps dans laquelle se blottir, par laquelle s'évader un moment, l'éternité peut-être, j'ai bien connu ça... autrefois... et maintenant je suis peut-être mort, alors, quelque part, ou au moins je n'ai plus cet élan, cet élan que j'avais... vers la prochaine cigarette... ce qui me tenait... me faisait avancer... vers la prochaine cigarette... Fumer, c'était toute ma vie... J'ai même écrit un livre, un gros, très raté, mais sans aucune rature, en laissant toutes les fautes, toute la faute, d'un trait, autrefois, au crépuscule de ma triste jeunesse : Apologie de la fumée... Et maintenant, alors, je vais où? Et pourquoi? Et comment?... Je n'ai plus de sursis... Plus vraiment de refuge ni d'espoir ni de rêves... Alors oui, je respire beaucoup mieux, je suis même en très grande forme, grosso modo, mais pour quoi faire?
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samedi 28 juin 2014
jeudi 31 octobre 2013
Il faudrait que je m'organise. J'ai tout mon temps, mais je ne trouve le temps de rien faire. Même lire : en un mois, je n'ai lu que 10 pages. (Dans les hauteurs, de Thomas Bernhard. Son chien pue. Mais la puanteur de son chien lui est indispensable. Va-t-il tuer son chien?...) Piètre lecteur. Piètre n'importe quoi. Bien court? m'a demandé la coiffeuse. Bien court, ai-je confirmé. Je suis ressorti avec cette gueule de militaire. Je ferais mieux de m'acheter une tondeuse. Imbécilement je me dis que la dixième coupe sera gratuite. Bien court, pour que ça dure plus longtemps. Une gueule de pauvre. Au dessus d'un évier de pauvre. (Ça y est, je suis pauvre, officiellement. Je me rends compte que c'est mieux que de craindre d'être pauvre. On y pense moins, quand on l'est, on s'habitue. Il y a même des avantages : on ne pense plus à consommer, mais à survivre, le mieux qu'on peut. Et puis il y a pauvre et pauvre...) Je blanchis. Mais surtout à droite. À gauche, pas trop, je suis encore un peu jeune, à gauche. Mais à droite, on dirait qu'on m'a décoloré. Je me regarde trop dans le miroir au dessus de l'évier peut-être et la lumière m'use alors surtout à droite. Ma gueule. Il n'y a que ma gueule, finalement, qui m'intéresse. Depuis deux ans je me croyais condamné, à cause du sang, du mauvais sang, celui de mon père, celui de mes ancêtres, le mien aussi, un mauvais sang. Les médecins vous mettent des idées dans la tête. Vous n'allez pas bien. Même si vous ne la savez pas. Même si vous ne le sentez pas. Le sang le dit. J'avais fini par renoncer à aller mieux, constatant que tout ce que j'avais fait pour aller mieux, toutes mes bonnes intentions, ne m'avaient entraîné que vers le pire. M'étais même remis à manger du saucisson. Quitte à dépérir, autant le faire avec goût. Résultat : mon sang est redevenu très bien. Un cœur de sportif, on me dit même. 56 battements par minutes. Quelle plaisanterie. Parce que je m'appauvris, je me dis, globalement je mange moins. Je perds mon gras. Un kilo par an en moins. Bientôt je retrouverai mon poids de 30 ans, puis celui de 20, puis celui de 10... Mais comme les journées passent vite. Je n'ai rien le temps de faire. Aujourd'hui, j'ai couru après mes maigres sous, puis la paperasse, j'ai recousu deux boutons de ma veste en cuir, sans me piquer les doigts, j'ai lu deux pages d'un livre. Et le soir déjà tombe. Je me dis qu'il serait temps de m'organiser. J'ai tout mon temps. Il me faudrait découper mon temps. Commencer dès le petit déjeuner par une heure ou deux de musique, histoire de se vider, même si on est déjà vide, surtout si on est déjà vide. Une heure ou deux dehors ensuite à juste baguenauder. Une heure ou deux ensuite à écrire n'importe quoi, ce qui vient, tirer le fil. Une heure ou deux à faire la sieste. Une heure ou deux à écouter de la musique ou regarder un film ou lire un livre, en buvant du thé. Une heure ou deux à faire la cuisine et l'engloutir. Puis le néant douillet du soir. Un film ou deux, ou trois... une lampée ou deux, ou trois de whisky... J'ai parfois l'impression de m'anéantir dans le cinéma. Il est peut-être là le problème : je passe parfois 7 ou 8 heures par jour à regarder des films. Pas que des chefs-d'œuvre. Plein de grosses merdes aussi. Parce que j'aime bien, les grosses merdes, aussi, m'abrutir pour de bon. Parce qu'il y a une sorte de bonheur, à s'abrutir, à se vautrer dans la médiocrité, voire la nullité, pour moi en tout cas, ma façon peut-être de faire partie de l'humanité, à ne plus rien penser finalement, ni ressentir, à se couler dans la masse de merde, à disparaître même dedans, à être un gros con finalement comme un autre. Parce qu'autrement je ne suis pas un gros con comme un autre? Bonne question. Peu importe. Comme gros con, en tout cas, je n'ai plus besoin depuis longtemps de me mesurer à tel ou tel gros con pour évaluer mon degré de connerie. La différence, si différence il y a, c'est que je décide sciemment de m'y vautrer, un certain temps plus ou moins long, en solitaire, peut-être juste pour m'oublier, pour être en vacance de moi. Pour aussi me baigner dans l'air du temps, je me dis, communier avec mes semblables, faire ainsi partie de l'humanité, dans la masse d'abrutis. Mais peut-être que quand j'en sors, de ce bain, ruisselant de connerie semblable, je n'en suis pas moins un gros con, je me dis et même peut-être un pire gros con. Parce que j'en vois beaucoup, des gros cons, autour de moi, pas juste à la télé ou sur internet. Comment moi serais-je différent? Je regarde tout ça comme un immense cirque, un entremêlement de milliards de fictions toutes très semblables finalement et pathétiques, la mienne y comprise, mais je me laisse parfois attendrir, par la mienne y comprise. Pauvres humains... Les gens m'ennuient, férocement. Je n'accepte de communier avec eux qu'en solitaire. Mais tout ça importe tellement peu. Mon problème : il faudrait que je m'organise. Je n'ai jamais su m'organiser. La musique, ça me manque tellement. À une époque, je ne passais pas une journée sans avoir soufflé une heure ou deux voire trois dans mon saxophone ou ma clarinette — plus ou moins gros sifflets — et je crois que globalement ma vie était bien plus satisfaisante. Je n'avais pas de télé, à l'époque, pas de cinémathèque, je n'avais pas non plus d'internet, il n'y avait que la musique... Chaque jour avait son air... Je soufflais, sifflais des volutes de Lester Young, des bribes de Coltrane, de Parker, des bizarreries monkiennes et même des airs à moi, surtout des airs à moi... Il n'y avait que le Son... la vibration de l'anche... Un monde sans paroles, le meilleur des mondes, comme le cinéma avant qu'il se mette à parler... Un copain m'a dit, il y a quelques semaines : Je vais me mettre à la cigarette électronique, pour arrêter de fumer... Et j'ai répliqué, du tac au tac, que moi j'allais me mettre à la vie électronique, pour arrêter de vivre... Je me rends compte alors que ça fait tellement longtemps que je me vautre là-dedans, du matin au soir... un gouffre... que ça n'est pas innocent... que ça ne peut pas être innocent... que c'est un puissant, très puissant anesthésiant, annihilant... — mais n'est-ce pas nous perdre, disparaître, que nous cherchons?... — que je me suis laissé engluer, absorber dans cette toile électronique qu'un simple orage magnétique un jour grillera, anéantira et moi, ce qu'il en restera, avec... que peut-être même je suis mort depuis déjà longtemps... et qu'alors ici, nulle part, je ne suis peut-être bien qu'un vague écho de qui je fus, ou de qui je crus être, une suite éphémère, banale, de uns et de zéros...
vendredi 12 octobre 2012
C'est en sortant de la salle de bain que j'ai pris conscience que j'étais mort. Je devrais plutôt dire salle d'eau car je n'avais pas de baignoire, seulement une douche, mais j'ai toujours trouvé que ça faisait con de dire salle d'eau, précieux, sirupeux, bourgeois qui se veut et se trouve distingué, qui connaît, lui, les subtilités du langage, comme de dire réfrigérateur, boni ou spaghetto, en revanche... Bref. J'ajoute que ce que j'appelle salle de bain faisait aussi lieu d'aisance et que je venais de me lever du trône quand j'ai pris soudain conscience que j'étais mort. Ne jamais abandonner son trône, je le savais... Ce que je ne savais pas, c'est que j'étais déjà mort bien avant d'en avoir pris conscience. J'avais cru vivre, un certain temps, alors que j'étais bel et bien mort. D'autres que moi peut-être aussi m'ont cru alors vivant, mais peut-être pas. Sauf que j'étais mort. Prendre conscience de ma situation, si je peux dire, m'a alors fait prendre conscience que j'avais vécu un certain temps comme un genre de fantôme, de zombie, une âme en peine autrement, je ne sais pas comment dire... Ce jour-là, j'avais fixé au mur une photo de Mouchette. Je l'avais regardée longuement et l'émotion m'avait gagné, j'avais alors pleuré, sans éclat, doucement, pudiquement, en souriant, c'était même très bon, comme je l'aimais, cette gentille bête. Mouchette sortait de la salle bain, donc. La salle de bain qui je précise était aussi son lieu d'aisance puisque sa caisse jouxtait mon trône et qu'on s'y retrouvait d'ailleurs souvent, dans la salle des trônes, assis l'un à côté de l'autre, faisant de concert ce qu'on avait à faire. Elle sortait de la salle de bain et je l'avais prise en photo, à hauteur de chat, venant vers moi, faisant son miaou qui m'émouvait tant, son miaou qu'elle ne disait qu'à moi. C'était ainsi une photo sonore que j'avais fixée à mon mur. C'était Mouchette, vraiment Mouchette. Depuis qu'elle était morte, j'errais comme une âme en peine il faut dire, la vie n'était plus du tout comme avant. Tout, petit à petit, disparaissait autour de moi, à commencer par mon métier, bientôt mon existence sociale, tout foutait le camp en somme et moi-même je commençais à m'effacer, d'abord en surface, puis, bientôt, dans les interstices de la surface... Sans me l'avouer vraiment, ma vie n'avait été qu'une vie de chat et même de chatte stérilisée... C'était quand même bien mieux qu'une vie de chien... C'est en sortant de la salle de bain que je l'ai vraiment su... C'est comme si quelqu'un m'avait alors pris en photo, à hauteur d'homme, un instantané, sortant de la salle de bain, jetant un coup d'œil sur la photo à hauteur de chat de Mouchette sortant de la salle de bain me regardant la prendre en photo tout en se précipitant vers moi et me disant... Quelqu'un, je ne sais pas qui... Personne, sans doute... En tout cas j'ai vu très nettement la photo... Silencieuse, la photo, pas comme la photo sonore de Mouchette... Ça y est, je suis mort, je me suis dit, même si c'était insensé, puisque j'étais mort déjà depuis un an et demi... On m'appelait parfois Monsieur Mouchette, avant... Puis, on aurait pu m'appeler Monsieur Feu Mouchette... Maintenant, assurément, on pouvait m'appeler Feu Monsieur Mouchette...
mardi 2 octobre 2012
Cela aurait été différent si vous aviez appris ma mort par un autre que moi? Vous auriez reçu un message : Il est mort... Et alors? Vous auriez pu faire mieux votre deuil? Me ranger une fois pour toutes dans les morts? Vous imaginez qu'il y a un endroit où se retrouvent les morts? Un genre de grand réservoir? Un pays? La fosse commune, à la rigueur et peut-être alors que les chrétiens ont raison de croire que seuls les pauvres iront au paradis... Eh bien non... Il n'y a rien de tout ça. La preuve... On s'en va... On ne sait pas si on reviendra... Petits ou grands départs, c'est selon... Vous partez faire vos courses, ou vous partez au bout du monde, il se peut qu'il n'y ait pas de retour... Je n'avais dit à personne de vous prévenir, en cas de malheur, comme on dit, que vous sachiez... Je n'aurais pas su à qui confier cette mission... Et je n'ai jamais envisagé aucun malheur pour moi... Pour les autres, oui, mais jamais pour moi... Moi, j'ai toujours été immortel, de mon vivant, j'ai toujours parcouru le monde comme un dieu... Quel besoin alors de confier à quelqu'un la mission de vous prévenir s'il m'arrivait malheur, quand j'étais immortel?... Je lui dirai moi-même, je me suis dit... J'ai un peu froid aux pieds... Vous m'apporterez des chaussettes?... Et puis des cigarettes, aussi, car ici on manque cruellement de tout et le sevrage n'est pas toujours facile même si souvent on oublie... En cas de bonheur aussi, j'aurais pu ne jamais revenir... Le résultat finalement aurait été le même... Ma disparition... Il se trouve que je n'ai jamais été autant bavard que depuis ma disparition... Vous devriez être contente... Et puis je pense à vous... J'aurais dû prévenir quelqu'un quand même, qu'elle ne s'inquiète pas, qu'elle n'attende pas une lettre qui ne viendra jamais... J'aurais dû le faire par gentillesse, au moins... Je suis égoïste... Je m'en vais, comme ça, insouciant, je ne laisse aucune adresse, n'appelle pas quand je suis arrivé, n'envoie pas de cartes postales... Souvenirs du Styx... Bons baisers du Léthé... Je suis impardonnable...
lundi 1 octobre 2012
Une seule chose me manque vraiment, depuis que je suis mort. C'est fumer. S'il y a une chose que j'ai aimée, dans cette vie, c'est bien ça. J'essaye de ne pas trop y penser, sinon je vais finir par regretter d'être mort. Ça va même devenir l'enfer. Je m'en grillerais bien une, quand même... Avec un petit café. Je mettrais un disque de Thelonious Monk... J'écoutais souvent Solo Monk... En boucle... Sphère, ses parents l'avaient aussi prénommé... Souvent, dans les gares, les aéroports, il se mettait à tourner sur lui-même comme un dervish... Sphère... Mes orteils en éventail de paresseux se mettraient alors doucement à remuer... Sphère... La vie, quand même, parfois et même souvent, c'était pas mal. Il y avait comme ça des petits moments parfaits... Je venais de m'offrir une nouvelle cafetière expresso, calandre chromée, 19 bars sous le capot, ça dépotait... Quelques jours avant de trépasser, j'étais allé voir mon médecin, pour des histoires de cholestérol... Tes taux ne sont pas non plus énormes, qu'il m'avait dit... On avait comparé avec les siens... Il m'enterrait... Et puis ta tension est bonne... Un an auparavant, alors que je dépassais à peine, ç'avait été le branle-bas de combat, il avait froncé les sourcils gravement, me faisant des petits dessins avec du gras qui souriait et du gras qui faisait la grimace, que je comprenne bien, moi à qui il faut toujours faire un dessin, que l'heure était grave, que la guerre était à nos portes, réunion d'état-major et tout, les cartes et la boussole, on va les attaquer par là, par surprise, réglons nos montres, tenue de camouflage, percer leur flanc gauche puis les prendre à revers, baïonnette au canon, la passion guerrière nous avait submergés... Moi, bon petit soldat et même héros dans l'âme, garde-à-vous!... repos!... revue de paquetage, démontant remontant même mon arme les yeux bandés les mains derrière le dos, l'œil vif, ami!... ennemi!... ami!... Et maintenant, alors qu'il me semblait avoir crevé le mur du gras, envahi par l'ennemi, il me disait que finalement... il n'y en avait pas tant que ça... De toutes façons, j'avais tiré avant de venir mes propres conclusions, m'étais même remis à bouffer modérément du saucisson et à boire du vin rouge... Si le bon gras dans mon sang se transformait en mauvais, passait en masse à l'ennemi, autant alors bouffer directement du mauvais, qui était tellement bon... Méfie-toi de tes amis, choie tes ennemis, je retournais ainsi à mon Sun Tzu... Tout n'était plus question désormais pour moi que de gras global... Et ceux qui crèvent de faim alors, ils en ont du cholestérol, hein?... Je lui avais parlé aussi de mes crottes... Comme elles avaient changé, depuis un an, avec toutes ces sardines... Il m'avait alors parlé de Gandhi, qui lui aussi était coprologue du dimanche... Et puis peut-être aussi que tu fumes un peu trop, m'étais-je dit... Dans ce brouillard épais, on ne distinguait même plus les amis des ennemis... Et il m'avait dit la même chose, quelques jours plus tard, quand je m'étais déjà résolu à fumer moins... Que chaque cigarette soit comme la dernière... parfaite... une brume légère, un petit nuage paresseux dans le ciel tout bleu, le signal d'un Indien... Bon, c'est ma pause, on va s'en griller une? qu'il m'avait dit. Et on était sortis, mon médecin et moi, on s'était un peu éloignés de son cabinet, que des patients ne risquent pas de nous voir, il pleuvait, on s'était abrités sous l'auvent d'un fleuriste et on s'en était grillé une, continuant à parler avec passion de Gandhi et de ses crottes...
dimanche 30 septembre 2012
Je suis mort, alors. Un des avantages, quand on est mort, c'est qu'on n'a plus peur de mourir. Ni même de rien. Il y en a d'autres, des avantages, plein d'autres. Par exemple, on se rend compte que ce qui est froid peut tout aussi bien être chaud au même moment. Sous le froid couve toujours le chaud et sous le chaud le froid. Rien n'est en soi chaud ni froid. C'est juste la sensation qu'on en a. C'est même parfois juste la sensation qu'on aimerait en avoir... Ce qui me manquait surtout, depuis que j'étais en ville, c'étaient les saisons. Voir l'automne arriver dans les feuillages. La mort est belle. Toutes ces couleurs... En ville, tout était toujours plus ou moins gris, il n'y avait plus que des platanes malades qu'on tronçonnait l'un après l'autre pour qu'ils n'infectent pas les de plus en plus rares platanes sains. La maladie du platane, on disait. Un champignon, qui avait élu domicile dedans, le grignotait de l'intérieur. Ça sentait la fin d'une époque et même la fin d'un monde. Les platanes n'auraient plus leur place, dans le nouveau monde. Et moi non plus. C'est peut-être d'ailleurs la maladie du platane qui m'a eu. J'avais donné un dernier cours d'aïkido, remplaçant comme je pouvais ma maîtresse qui était partie en Norvège j'ai oublié pourquoi. Mon bras était une branche. Je ne pensais pas à une branche de platane mais bien plutôt de saule. La branche n'avait aucune volonté, aucune force. Juste sa forme et sa souplesse, sa nature de branche. Il y avait un poids, sur la branche... C'est toujours un peu la même histoire... Celle de la chute des corps, de la gravité... Du poids qui vous écrase si vous luttez... Pour une fois, j'avais été plutôt content de moi, n'avais pas eu l'impression de tourner laborieusement les pages d'un catalogue de techniques... Tout me semblait tellement simple... Ce qui est délicat, ce n'est pas de se libérer d'un poids énorme, mais d'une simple goutte d'eau... la laisser aller jusqu'au bout de la branche, sans rien précipiter, sans vouloir rien précipiter... Elle prend de la vitesse, toute seule... Autrement dit, c'est bien plus délicat de laisser fuir la vie quand elle est si légère, quand on la sent à peine... On aimerait parfois la retenir... mais ce serait la figer et se figer alors soi-même... Personne n'avait rien compris peut-être... J'étais obscur?... Je n'en sais rien... Moi j'avais eu l'impression pour une fois d'être clair... On m'avait trouvé prétentieux peut-être, de laisser tomber le catalogue des techniques, de laisser tomber aussi le charabia yin et yang, de laisser peut-être aussi tomber l'aïkido... Le but n'était-il pas de laisser tomber?... Je n'étais pas un grand technicien il faut dire, me sentais plus à l'aise dans les images, que je ne savais pas forcément bien dessiner... Seules les images m'intéressaient... Je suis un arbre et mon bras est une branche... Tant qu'il y aura de la sève... Mais voilà, la maladie du platane m'a gagné, moi qui croyais être un saule...
vendredi 28 septembre 2012
On dirait que je serais mort, donc. Je commencerais même franchement à aimer ça. Si j'avais su, je serais mort bien plus tôt... Des choses me reviennent et je souris. On ne rit pas, quand on est mort, mais qu'est-ce qu'on peut sourire... C'est alors comme si on s'ouvrait, comme une fleur au soleil du matin. On devient poète, aussi, quand on est mort. On se dit d'ailleurs que les meilleurs poètes étaient peut-être bien morts de leur vivant. Je parle là des vrais poètes, ceux qui disent les arbres, les oiseaux, l'air et l'eau... Bref, depuis que je suis mort, je souris beaucoup, peut-être même en permanence, car il n'y a plus jour ni nuit. Me revient alors ce rêve que je faisais souvent. Je perdais mes affaires. Il y avait toutes sortes d'histoires possibles dans lesquelles, à un moment, je perdais mes affaires. Mes affaires, dans un sac, ou dans une valise, selon l'histoire. Je passais ensuite tout le rêve à rechercher mes affaires. En vain... C'était vital. Sans mes affaires, je n'étais plus personne, plus rien. Il faut dire que j'étais très matérialiste, de mon vivant, même si je donnais l'impression de ne pas l'être, habitant toujours à 46 ans un T1bis habituellement loué à des étudiants, meublé de peu. Mais toujours très soucieux de mes affaires. Ma clarinette, mon stylo, mon carnet, mon volume des taoïstes chinois, le caillou que j'ai ramassé un jour sur une plage, le tout nouvel appareil photo que je n'ai pas vraiment eu le temps d'expérimenter car je suis mort quelques jours seulement après l'avoir acheté... Et chez moi, ma bibliothèque, ma cinémathèque, ma musicothèque, ma pinacothèque, ma cailloutothèque... Mais mes affaires, celles que je perdais dans mon rêve récurrent, étaient mes affaires essentielles, celles qu'on emporte sur l'île déserte, celles qui vous résument, vous définissent vraiment... Toute ma vie, même si j'ai très peu voyagé, aura été passée à préparer mon sac, à le remplir et le vider, qu'il soit en permanence au poids et à la mesure de qui j'étais et comme mon être était toujours fluctuant mon sac l'était également... Le perdre, c'était aussi perdre cette conscience de moi, ce poids, cette mesure... Mes affaires, c'était moi, en somme... Les perdre, c'était me perdre... Je n'étais plus personne, sans elles, je n'avais plus de poids... Je ne pouvais pas me promener tout simplement les mains dans des poches vides... Il me fallait mon sac, avec dedans ma brosse à dent, mon couteau, mon stylo... Et, à un moment, dans une gare par exemple, je voyais passer par exemple, bouche bée, une fille sublime... J'en oubliais mon sac ou alors c'était mon sac qui m'oubliait, se détachait tout seul de moi... Un instant d'égarement... Je me retournais... Le sac que j'avais peut-être posé sur un banc avait disparu, ou n'était simplement plus sur mon épaule... Je passais ensuite la nuit à le rechercher, refaisant d'abord les trajets simples que je venais de faire, revenant sur mes pas, puis tout devenait tellement compliqué, s'embrouillait, je me perdais de plus en plus dans la ville qui était un vrai labyrinthe... embarqué dans toutes sortes d'aventures plus ou moins étonnantes... Au fur et à mesure, je perdais la conscience de moi, n'ayant plus mes affaires, qui me donnaient une identité, prouvaient mon existence... L'idée de mes affaires à retrouver demeurait, même si je savais de moins en moins ce qu'elles étaient, ce que cela signifiait... Je poursuivais mon chemin, ainsi mu par une idée qui avait fini par se vider de sa substance... finissais souvent par être quelqu'un d'autre, voire même une autre bête, un chien, un chat, voire même une autre plante... ça dépendait des fois... Et maintenant, depuis que je suis mort, je souris... Il faut dire que j'ai enfin retrouvé mes affaires...
jeudi 27 septembre 2012
On dirait que je serais mort, mais que je serais encore un peu là, d'une certaine façon. Dans les limbes cybernétiques on dira. Tout cela n'est peut-être alors qu'un écho, ou comme l'effet d'une persistance rétinienne. Coincé là. Je pensais que peut-être je m'éteindrais comme une veille télé à tube cathodique. Sauf que rien ne se passe comme on l'avait prévu. Difficile à raconter. Soudain, j'ai su. Très vite. Tout. Instant très bref de totale clairvoyance ou alors de totale ignorance. Puis, tout aussi vite, je me suis même demandé si ce n'était pas simultané, je n'ai plus rien su. Et je me suis alors retrouvé là, dans ces limbes. Un genre de fantôme. En transit. Pour je ne sais plus où. Je l'ai su, à l'instant où j'ai tout su. Puis je ne l'ai plus su, puisque je n'ai plus rien su du tout. Je suppose que je suis en transit, un peu comme dans une gare, ou dans un camp de rétention où je serais tout seul en attendant d'être embarqué vers ma destination finale, mais peut-être pas, peut-être qu'en fait je suis déjà arrivé, qu'il n'y a plus rien après, pas même rien. Ça ne m'inquiète pas. Là ou ailleurs... Je suis là, même si je ne sais pas vraiment où, ni pourquoi, ni même comment j'y suis arrivé. Ça ne change pas tellement je crois ou plutôt je présume de ce que j'ai connu de mon vivant. De mon vivant... j'essaye de me souvenir... ou plutôt je dis que j'essaye de me souvenir, car je n'en ai aucune envie, de me souvenir, comme je n'aurais aucune envie de placer mon doigt au dessus de la flamme d'une bougie... Ce n'est pas que je redoute quoi que ce soit... C'est juste que je sais que ça brûle... Quand on le sait, c'est un peu con d'y mettre le doigt, sauf quand on aime souffrir... Et c'est tellement loin... Ou plutôt c'est tellement ailleurs... En même temps, ce n'était pas tellement différent il me semble... Peut-être qu'en m'efforçant j'aurais des souvenirs, que je pourrais me faire une idée de qui j'étais de mon vivant, deux ou trois anecdotes, des personnes qui ont compté, des choses que j'aimais faire, des sentiments, des sensations, des goûts... Le goût du café, c'était comment?... C'est étrange... Je n'en ressens pas la nécessité... C'est comme si cette état dans lequel je suis était celui dans lequel j'ai toujours été... La différence c'est que plus rien ne vient interférer... Je me suis détaché... Je suis loin... En même temps je suis là... Ça me semblait étrange, au début... Maintenant, ça me semble normal, comme si j'avais toujours été là, dans mon élément... Je n'est pas un autre... Sans doute l'était-il de mon vivant... Ainsi, si je m'efforçais, je pourrais en dire l'histoire... de cet autre... Mais tout effort m'est devenu non pas pénible, mais incongru... Déjà que j'étais paresseux de mon vivant... Maintenant, je peux dire je suis, tout comme je peux dire à la fois je ne suis pas... car c'est exactement la même chose... De même que l'individu que je suis est tout à la fois dividu... De mon vivant, j'aurais ressenti peut-être la nécessité de le prouver, ne serait-ce que pour passer un moment... Maintenant, je me sens libéré de toute nécessité... Je suis là, je pourrais être ailleurs, sauf que je suis là... Et tout en étant là, je suis ailleurs... Parce que c'est exactement la même chose, le même endroit, le même nulle-part...
mercredi 26 septembre 2012
On dirait que je serais mort. Personne n'en saurait rien. Pas même moi. Mon harem de lectrices enamourées, inquiètes et frustrées, finirait peut-être par se manifester, au bout de quelques mois, laissant des commentaires idiots mais touchants, midinets, qui ne seraient évidemment pas publiés. Puis elles se feraient une raison, finiraient même par oublier. C'est finalement comme un feuilleton télé qui se termine sans se terminer, faute de budget, faute d'audience, faute même d'envie. Il n'y avait pas de scénario. Le mortel ennui a fini par gagner tout le monde. On venait voir par habitude, c'est tout. Là où ailleurs... On s'endormait un peu devant, avant la sieste, c'était un peu comme Derrick... L'âme s'échappe-t-elle par la bouche? Par les yeux? Ou alors dans un dernier pet va rejoindre le Grand Trou dans la Couche d'Ozone? Le dernier pet, ça ferait un titre bien... non? Ou alors il n'y en a pas, d'âme, et on s'éteint comme une télé à tube cathodique, un flash accompagné d'un grésillement comme une poignée de sable et un petit point blanc ensuite au centre de l'écran qui finit aussi par disparaître. Moi j'en sais rien. J'ai fait longtemps ce rêve. Je faisais le mort, pour voir ce que ça faisait, s'il y avait des gens qui viendraient me voir, me toucher, me parler, si je comptais. Parfois oui. Parfois non. En fait c'était surtout pour qu'on vienne me toucher. Ça pouvait devenir très sexuel et je bandais alors très dru. C'était le bon moment pour ne plus faire le mort. Sauf que j'étais vraiment mort... Raideur cadavérique... Au moins, ça dure longtemps... Je me faisais une raison... J'apprenais à me contenter de ce que j'avais... J'étais regretté, au moins, on m'avouait des choses inouïes, on me désirait, même mort, surtout mort, ce n'était pas rien... Je me sentais important, finalement plus vivant mort que vivant... Certes je ne pouvais plus bouger ni rien communiquer... Qu'aurais-je dit de toutes façons?... On ne parle pas de la même façon aux morts qu'aux vivants... Si je m'étais ranimé, je me serais sans doute fait insulter, traiter de pervers, de salaud... On m'aurait peut-être même lynché... Mais là, mort, on m'aimait... Des filles venaient sans préambule me chevaucher tendrement ou sauvagement selon... ou juste me branlaient gentiment, le regard embué, comme on secoue un mouchoir blanc dans une gare pour dire adieu, ou me suçaient, en soulevant leur voile de crêpe, même si toutes n'en portaient pas... ça dépendait des fois... C'était chouette, même si j'éjaculais toujours dans l'autre monde, c'est à dire plus dans le rêve, mais dans mon lit, et que la conscience de la pollution en train d'avoir lieu gâchait quelque peu le plaisir, ne serait-ce que par crainte d'en foutre partout, ce qui m'incitait à maîtriser autant que je pouvais la puissance et l'intensité du jet par toutes sortes de techniques manuelles mais aussi mentales, dans un soucis au pire d'émission lente et contenue dans un périmètre sanitaire délimité en catastrophe, comme on parque les chevaux sauvages même s'il y en a toujours un ou deux qui s'échappent, au mieux d'orgasme seulement interne, tantrique, ce qui n'était jamais gagné d'avance, mais quelle fierté, quand j'y parvenais ne serait-ce qu'à moitié... La petite mort, en somme, me ramenait invariablement dans le monde des vivants, quand j'aurais préféré rester là-bas, au moins pour ne pas interrompre le plaisir... En même temps, je les trouvais un peu malsaines, nécrophiles quand même, ces filles, non?... Ou alors, comme Isis paluchant Osiris, elles tentaient de me faire revenir du royaume des morts?... Moi, je ne pourrais pas me taper une morte... Elles sont bizarres, quand même, ces filles...








