J'ai quand même eu l'énergie et juste avant l'envie ou alors l'idée de lever un bras. Depuis le temps que j'étais là sans bouger et parfois même sans respirer. Égal à une chaise. Égal plutôt à un canapé dans ce cas à mémoire de forme. À mémoire de forme. J'avais fini par ne faire plus qu'un avec lui, lui prêtant ma forme, me lovant dans sa mémoire infinie. Hybridation plus ou moins réussie. Parfois quand même une partie de moi s'échappait. Une partie informe. Une partie rebelle à toute absorption car rebelle à toute mise en forme et donc à toute mémoire de forme. Non! Je ne suis pas un canapé! Mais quoi, alors?... Un ermite, peut-être, je me suis dit, considérant mes ongles de pieds et de mains qui avaient tant poussé en mon absence, mes cheveux en broussaille, ma barbe collante, le fumet capiteux qui émanait de moi. J'ai regardé ma montre. Oui, mais quel jour? je me suis demandé. Et quel mois? Quand j'ai su, j'ai fait les yeux tout ronds. J'ai alors allumé la radio. Savoir ou en était un peu le monde. Pas grands changements. Ai consulté mes différentes messageries. Personne n'avait cherché à me joindre. Ouf. J'ai mis du temps à me redresser, tant mon corps était solidaire du canapé. Avant d'atteindre la station debout j'ai dû longuement me masser les jambes dont les muscles semblaient avoir fondu. Sous la douche brûlante, j'ai dû m'asseoir, car la tête me tournait et mes cannes flageolaient. Me lavant les cheveux, je me suis souvenu que je n'avais plus de coiffeuse, partie à la retraite, qu'il faudrait que je m'en trouve une autre et ça m'a plongé dans une terreur abyssale, comme si le monde que je retrouvais n'était plus du tout le même monde et qu'il fallait que je reprenne tout du début, que je réapprenne à vivre. Ça m'avait pris tellement de temps pour en arriver là, pour avoir quelques repères plus ou moins fiables, rassurants et là soudain je me retrouvais dans un monde étranger, sans mémoire de forme, de moi. Tous mes itinéraires avaient disparu. Le labyrinthe avait changé de forme. Comment allais-je faire? Les salons de coiffure ne manquaient pas. Il y en avait même tellement. Mais lequel choisir? Oserai-je pousser la porte? Comment sera la shampouineuse? Autrefois, elle était blonde, douce et pulpeuse, sentait un peu comme l'herbe fraichement coupée et le lait, j'aurais passé ma vie la tête renversée dans la cuvette. Si le paradis existe, ça doit ressembler à ça, abandonné aux doigts experts d'une shampouineuse. Mais pas n'importe laquelle. Partir, au petit bonheur, redécouvrir le monde, je me suis dit alors en me rasant le nez collé au petit miroir pendu au dessus de l'évier, car il ne s'agissait pas seulement de retrouver une coiffeuse et une shampouineuse mais de retrouver le monde, au moins un monde, un petit monde déjà. Ma tête s'est remise à tourner, envahie par l'excitation mêlée à la peur de l'Inconnu. Un tel projet, soudain. J'ai dû m'asseoir. Pas trop vite, je me suis dit. Le monde est-il à mémoire de forme? je me suis demandé. La question m'a occupé longtemps en me coupant les ongles, dans la cuisine, les pieds sur une chaise. Je suis repassé dans le salon, ai regardé longuement le canapé qui avait repris sa forme de canapé, impersonnel, sans moi dedans, ai été tenté d'y retourner pour de nouveau m'y perdre. Mais j'ai résisté. J'ai résisté aussi à la tentation de sortir aussitôt dans le monde et le parcourir en courant et riant comme un gamin récemment bipède au printemps. Ne pas se précipiter. On n'était pas au printemps. L'ivresse pourrait m'être fatale. Je suis retourné dans la cuisine, me suis fait un petit café, l'ai bu tranquillement, puis un deuxième, en écoutant la radio, des voix, assis sur une chaise en paille qui grinçait au moindre de mes mouvements, me disant qu'elle n'était pas à mémoire de forme, la chaise, seulement une station temporaire, que le monde non plus n'était sans doute pas à mémoire de forme même si la question continuait quand même de se poser et que tout même était tellement douteux, sujet à questionnements sans fin, sans issue, le coude sur la table, me massant le menton, jetant parfois un œil par la fenêtre, les toits de tuiles orangées, les cheminées, le ciel tout gris.
Affichage des articles dont le libellé est ma coiffeuse. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est ma coiffeuse. Afficher tous les articles
lundi 17 décembre 2012
mardi 12 juin 2012
J'ai blanchi. J'ai demandé à ma coiffeuse une enveloppe pour mettre dedans mes cadavres. On s'est même dit qu'à chaque coupe dorénavant on en mettrait un peu dans une enveloppe, avec la date : 12.06.12, pour suivre l'évolution. Alors elle me sort l'horoscope, elle, tout de suite, les astres, les conjonctions, tout le tremblement... A chaque fois, il y a un gros tas, par terre, de cadavres... Toutes ces doubles spirales d'ADN dedans... On pourrait en faire une perruque, à chaque fois, tellement le tas est gros, ou des moustaches, boucs postiches, ou rembourrer un coussin... ou me cloner des millions, des milliards de fois... Quel gâchis... La bourgeoise à côté sous son casque écoute, les yeux tout ronds, feuilletant son magazine... Elle n'ose pas rigoler... Personne n'ose rigoler... C'est qui ce dingo en tongs et chemise militaire british bien usée qui contemple ses cheveux morts dans sa paume et leur parle tel Hamlet à son crâne?... Mais certaines sont curieuses, viennent même me renifler, me regardent avec de grands yeux de vieilles biches, osent un sourire... Une, même, aujourd'hui, la soixantaine, est venue sentir ma bouche de si près que j'ai cru qu'elle allait m'embrasser, car je venais de fumer une cigarette dehors... Hum... Ça sent bon... Vingt ans qu'elle a arrêté, elle y pense toujours, elle m'explique qu'elle fumait même au dessus de sa baignoire en se lavant les cheveux... Je l'imagine, au dessus de la baignoire, avec sa cigarette, se lavant les cheveux, vingt ans plus tôt, pas mal... vraiment pas mal... elle devait avoir de l'allure... Et, soudain, la mélancolie se diffuse en moi comme un nuage d'encre de seiche, car c'est peut-être ma dernière coupe de cheveux dans le salon de ma coiffeuse... Peut-être douze ans que j'y venais et jamais je n'ai réussi à payer un centime à ma coiffeuse, pas du tout une coiffeuse à 2 balles il faut dire, disciple de Vidal Sassoon, le mec qui a coiffé Mia Farrow dans Rosemary's baby, dont la philosophie était : on n'est pas pressés, c'est de l'Art... On sait quand ça commence, jamais quand ce sera terminé... Et oui, à London, elle y est allée, toute seule perdue dans London, le voir, apprendre, dans sa jeunesse, blonde genre Kim Novak, ne parlant même pas le dialecte, sa petite robe imprimée, son petit sac avec dedans ses ciseaux... C'était son Dieu, le Vidal, son gourou, le Grand Amour pédé, impossible de sa vie et la coiffure était un Art, sinon elle n'aurait été qu'une coiffeuse blonde à deux balles... Quand il est mort, il y a un mois, à Bel Air, Los Angeles, elle en a pleuré à chaudes larmes... Moi je n'en demandais pas tant... l'Art, n'est-ce pas... juste qu'elle me coupe... Fais ce que tu veux, mais coupe, bien court... Avant, j'allais chez l'Arabe, rue de Marseille, sourates à la radio et que des mecs en djellabas, j'aimais l'ambiance, petit coiffeur maigre moustachu aux avant-bras très poilus, shampoing à la brosse métallique, coupe au rasoir, je ressortais la nuque bien rouge, le cuir presqu'en sang, ça durait dix minutes un quart d'heure, c'était une autre histoire... Là, j'avais changé d'environnement, que des bourgeoises d'Ainay, une heure trente en moyenne sur le siège, le moindre cheveu ayant son importance, sa raison d'être, son énergie, comme un trait de Dürer ou un jet de Pollock... Et le salon va fermer... Elle m'a dit qu'elle continuerait de me couper, chez elle, comme autrefois, mais ça ne sera plus jamais pareil... Une petite dame bien propre en tailleur gris est passée et lui a offert une rose jaune, pour la remercier de l'avoir coiffée entre midi et deux... Elle avait un peu la larme à l'œil, ma coiffeuse... Ça va me manquer, tout ça, elle m'a dit... Y-a pas qu'à toi, je lui ai dit...
dimanche 8 avril 2012
Après l'extraordinaire les diamants de la nuit (démanty noci, 1964), j'ai évidemment eu envie d'en voir d'autres du mystérieux Jan Němec, cinéaste rare aux œuvres rares souvent brèves, rapides, denses, rythmiques, oniriques, sombres et soudain étincelantes et me suis procuré la fête et les invités, 1966 (je nais). Ce n'est pas seulement une satire du communisme, du totalitarisme, tout comme les diamants de la nuit ne parlait pas seulement d'eau low-cost. Cette époque est déjà loin. Tandis que le film est toujours là, hors du temps. Finalement, rien n'a changé, à part peut-être le décor, les costumes. Le Style ne vieillit pas. Il ne se conformait pas à une mode. L'air qu'on y respire n'est pas celui du temps jadis, derrière le rideau de fer. C'est son air à lui, de son temps à lui hors du temps. Derrière le rideau de fer. Il est toujours là, le rideau de fer. Il sera toujours là. Il y aura toujours aussi des chasseurs et des gibiers, c'est ainsi. Il n'y a pas grand chose à en dire, tellement tout est évident, dans la sinuosité, le malaise. Il n'y a qu'à respirer cet air hors du temps... La nuit suivante, j'ai fait un rêve. J'étais invité, dans une fête... Elle aussi, elle était invitée, je la sentais, la savais là, elle qui avait disparu depuis si longtemps, une éternité, y compris de mes rêves... Mais je ne voulais pas la voir. Tout ce temps j'avais tellement désiré la revoir, la cherchant dans mes rêves et maintenant qu'elle était enfin là, je ne voulais plus... Cette fête était un peu un traquenard. Tous les invités semblaient à leur place, formaient un genre de communauté joyeuse de gens à l'aise en bonne société, élégants, légers, ayant réussi leur vie, comme on dit, ce pour quoi ils étaient programmés... Moi, j'étais l'ami de la coiffeuse, c'est tout... Alors, je suis allé en bout de table et ai pris la parole, m'adressant à la fois aux invités et à elle que je savais là, toute proche, qu'à tendre le bras ou tourner la tête à peine, avec son mari : "Je n'ai rien à faire ici, c'est juste à cause de ma coiffeuse que je suis venu, pour lui faire plaisir. Je vais vous laisser entre vous. Et toi, je ne vais même pas te regarder. Juste quelques mots pour te dire que tu n'auras pas un regard de moi. Ce n'est pas du mépris. C'est juste que je ne supporterais pas, de te voir, ici, parmi les invités, dans ton monde, tellement dans ton monde, épanouie, souriante et même rayonnante. Je te félicite pour ta réussite et ton bonheur qui doivent même j'en suis sûr se lire sur ton visage, même si je ne les envie pas du tout car je crois que ce n'est tout simplement pas ma voie et maintenant je m'en vais..." Alors je suis parti, accompagné de quelques ricanements... C'est qui, ce fou?... Après, marchant seul dans la nuit au bord d'un canal à l'eau noire ridée d'éclats de lune, j'ai parfois un peu regretté, de ne pas l'avoir regardée, alors qu'elle était si proche... Puis je n'ai plus regretté... J'aurais souffert, bien trop souffert, et je ne veux plus souffrir... J'ai eu l'impression aussi qu'elle me suivait... Au début, inquiet, ému, je me suis arrêté et retourné plusieurs fois... Puis je ne me suis plus retourné... La fête, ce n'était pas pour moi... J'ai repensé alors à ces mots étranges de Lao Tseu : "Chacun s'échauffe et se dilate... Comme s'il festoyait au Sacrifice du Bœuf..."... Me suis mis bientôt à siffloter mon air, poursuivant mon chemin solitaire...
mercredi 4 mai 2011
Comme elle me manque... Mouchette... C'est dur, de perdre un être cher... Tellement précieuse, Mouchette, simple, ne parlant jamais pour ne rien dire, ne faisant jamais rien pour ne rien faire... Aucune rancœur, jamais, aucune mesquinerie, jalousie, pourtant elle aurait eu parfois des raisons, jamais envieuse, pas du tout ambitieuse, la noblesse incarnée... Elle aurait pu aller vivre ailleurs, les appartements accueillants ne manquaient pas, alentour, et même le luxe, là où on vivait autrefois. Le mien d'appartement était le plus petit, le plus modeste de très loin, le seul même dans son genre si petit. (Princier! s'était exclamé un certain Singe, qui m'avait une fois rendu visite. Assis dans le fauteuil, il était tellement massif qu'il semblait emplir tout l'espace...) Autour, il n'y avait que des riches et même parfois très riches. J'ai ouvert la fenêtre, au tout début, je lui ai dit d'aller voir ailleurs, comme ça, pour qu'elle se fasse une idée, car peut-être que chez moi ce n'était pas très bien, même pour une minette de l'assistance, qui avait bien le droit quand même de désirer autre chose... Pendant deux jours et une nuit, elle a disparu, elle est allée voir, par là-bas... A la tombée de la deuxième nuit, j'ai vu sa tête qui passait par la fenêtre, elle me regardait, différemment d'avant, je lui ai souri, ça a duré quatorze ans... Elle partait chasser, dehors, le jour, la nuit, me ramenait des rouge-gorges, des chauve-souris... vivants, évidemment... Personne ne m'a jamais si bien considéré... Je suis une bête, moi aussi... Ce qui me distingue? Mon odeur, le soyeux de mon pelage, le timbre de ma voix, ma chaleur. C'est tout. Le reste n'est que fantasmes. Une sale bête? Une brave bête?... C'est selon... A chacun de voir... Je m'en fous... Une bête de somme aussi, c'est à dire de la sieste... Moi aussi, il m'arrive de sortir les griffes, quand je suis bien... Ah... qu'elles étaient bonnes, ces siestes, avec Mouchette... Et puis on regardait des films, l'après-midi, la nuit aussi... On était bien... J'ai plus de mal, maintenant, à regarder des films, à les finir surtout... Il me manque quelque chose, ou plutôt même quelqu'un... Sur la terrasse chez ma coiffeuse, une petite minette est venue se frotter à mes jambes, on a discuté un moment, elle était jolie, douce, bien fine aussi... mais ce n'était pas Mouchette... Il y a encore un peu son fantôme, chez moi... Avant, c'était chez nous...
samedi 10 avril 2010
Peut-être que mon dernier mot sera aussi rosebud. C'est ce que je me dis à chaque fois que je revois Citizen Kane. (Enfin, j'ai trouvé une belle copie!) Moi aussi je me sens comme si on m'avait privé de mon enfance. J'aurais préféré continuer à jouer dans la cour. Mais c'était pour mon bien. J'avais une mère forte, aussi, un père effacé. Puis des pulsions un peu mégalomanes m'ont un peu assailli, après, à certains moments de ma vie. Quand on a été abandonné dans l'enfance, c'est dur d'être aimé, après. Alors on poursuit des chimères, on construit des châteaux fabuleux qui finalement n'abritent que la solitude et la désolation, bientôt des ruines. Bien sûr, je ne suis pas Charles Foster Kane, je suis même presque son contraire. J'ai pris l'autre chemin. Je ne sais pas s'il est mieux, en tout cas je l'ai pris. Mais quand je regarde Citizen Kane, je suis Charles Foster Kane. (Alors, Michèle, ma coiffeuse et confidente, mon ancienne voisine et même amie, m'a demandé, en me coupant les cheveux : Et toi, c'est quoi ton type de femme?... Moi : Celles qui me font souffrir comme une bête et m'abandonnent je crois, des femmes de caractère, ambitieuses tu vois, qui n'acceptent pas que je ne le sois pas, qui souffrent énormément quand elles échouent, c'est soit réussir soit échouer il n'y a pas de nuances, un peu comme ma mère, fières, intransigeantes, parfois très méprisantes, tellement soucieuses des apparences, elles ont l'air douces, le sont même parfois, mais elles sont tellement dures, au fond, peut-être bien très malheureuses... Elles me trouvent formidable au début et pathétique à la fin... Castratrices, en somme, quand moi je ne suis qu'un chat qui aimerait qu'on le caresse un peu... Celles qui auraient pu faire mon bonheur, qui étaient totalement généreuses et tendres et ne me jugeaient jamais, je les ai fuies en courant... Ça doit remonter à l'enfance... Je t'ai raconté l'histoire de la femme au manteau de fourrure?... La dame d'à côté, sous son séchoir : Ah, les mères! Elles s'en prennent plein la figure!... On a bien rigolé...)


