Ça fait tellement longtemps que je n'ai pas vu la mer. La dernière fois, c'était avec Mouchette, en voiture, vers Sète, on était juste passés. Elle n'aimait pas la voiture, Mouchette, elle avait miaulé tout le long, toute tremblante, oreilles couchées, montant même parfois sur la plage avant tenant à peine sur ses pattes. Dès le début de notre périple, elle avait chié et pissé et vomi sur mon pull vert, que j'avais jeté dans la première poubelle de station essence, le même pull vert que je portais quand je l'avais rencontrée et quand on s'était retrouvés elle avait semblé déçue que je n'aie pas pris mon pull vert, comme si je n'étais plus du tout le même, sans cette saloperie de pull vert, comment avais-je pu le garder si longtemps? Elle n'aimait pas voyager. Pas comme dans mes rêves, où elle trottait toujours à mes côtés comme le Milou à Tintin. Et chez les autres, alors, tout son temps aplatie sous les lits. Après, on n'a plus du tout voyagé. C'était un test. Je m'étais dit essayons, pour voir si elle aime ça. Pas du tout. Je la revois, terrorisée, sur la plage avant. Je ne pouvais pas trop descendre la vitre, sinon elle aurait sauté, à la moindre ouverture essayait de forcer le museau, aurait aimé avoir l'épaisseur d'une feuille de papier. Dans la voiture il y avait aussi un copain, qu'on avait récupéré à Agen et qu'on emmenait à Toulouse. Il essayait de la tenir sur ses genoux tant bien que mal. On rigolait. Elle perdait ses poils par poignées. Mais on ne s'est pas arrêtés. Ça avait l'air joli, Sète. Puis on est remontés à Lyon, de nuit, juste Mouchette et moi, il pleuvait. En plus des essuie-glaces qui étalaient le gras sur le pare-brise, tirs tendus d'étoiles filantes, il y avait Mouchette qui se baladait en tremblant, miaulant rauquement sur la plage avant. On avait pris l'autoroute pour que ça aille plus vite. Je me demande encore comment on n'a pas eu d'accident. Je l'attrapais, essayais de la maintenir sur mes genoux, elle se libérait, montait sur le volant, se mettait à hurler, je n'y voyais plus rien. Tout ça pied au plancher. Quand on est finalement arrivés, elle s'est calmée aussitôt. La porte de traboule franchie je l'ai sortie de sa boîte. Reconnaissant son territoire, le labyrinthe, queue en l'air d'un coup comme un cran d'arrêt, me regardant : miaou? Puis a avalé ventre à terre les cinq étages en terrasses en grognant de plaisir, les Grands Espaces retrouvés. Bien deux heures ensuite à faire sa toilette tellement l'aventure l'avait fripée. M'en a pas voulu. Pas du tout dans son caractère. Ronronnant bientôt sur moi, toute propre, tout son long, sa patte sur mon épaule, sphinge de gouttière, sa tête qui d'un coup tombait sur ma poitrine, toute molle, toute chaude. Parfois, elle sursautait, me plantait un peu les griffes, devait rêver. Mais quelle idée, de partir en voyage...
Affichage des articles dont le libellé est road movie. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est road movie. Afficher tous les articles
dimanche 7 avril 2013
Ça fait tellement longtemps que je n'ai pas vu la mer. La dernière fois, c'était avec Mouchette, en voiture, vers Sète, on était juste passés. Elle n'aimait pas la voiture, Mouchette, elle avait miaulé tout le long, toute tremblante, oreilles couchées, montant même parfois sur la plage avant tenant à peine sur ses pattes. Dès le début de notre périple, elle avait chié et pissé et vomi sur mon pull vert, que j'avais jeté dans la première poubelle de station essence, le même pull vert que je portais quand je l'avais rencontrée et quand on s'était retrouvés elle avait semblé déçue que je n'aie pas pris mon pull vert, comme si je n'étais plus du tout le même, sans cette saloperie de pull vert, comment avais-je pu le garder si longtemps? Elle n'aimait pas voyager. Pas comme dans mes rêves, où elle trottait toujours à mes côtés comme le Milou à Tintin. Et chez les autres, alors, tout son temps aplatie sous les lits. Après, on n'a plus du tout voyagé. C'était un test. Je m'étais dit essayons, pour voir si elle aime ça. Pas du tout. Je la revois, terrorisée, sur la plage avant. Je ne pouvais pas trop descendre la vitre, sinon elle aurait sauté, à la moindre ouverture essayait de forcer le museau, aurait aimé avoir l'épaisseur d'une feuille de papier. Dans la voiture il y avait aussi un copain, qu'on avait récupéré à Agen et qu'on emmenait à Toulouse. Il essayait de la tenir sur ses genoux tant bien que mal. On rigolait. Elle perdait ses poils par poignées. Mais on ne s'est pas arrêtés. Ça avait l'air joli, Sète. Puis on est remontés à Lyon, de nuit, juste Mouchette et moi, il pleuvait. En plus des essuie-glaces qui étalaient le gras sur le pare-brise, tirs tendus d'étoiles filantes, il y avait Mouchette qui se baladait en tremblant, miaulant rauquement sur la plage avant. On avait pris l'autoroute pour que ça aille plus vite. Je me demande encore comment on n'a pas eu d'accident. Je l'attrapais, essayais de la maintenir sur mes genoux, elle se libérait, montait sur le volant, se mettait à hurler, je n'y voyais plus rien. Tout ça pied au plancher. Quand on est finalement arrivés, elle s'est calmée aussitôt. La porte de traboule franchie je l'ai sortie de sa boîte. Reconnaissant son territoire, le labyrinthe, queue en l'air d'un coup comme un cran d'arrêt, me regardant : miaou? Puis a avalé ventre à terre les cinq étages en terrasses en grognant de plaisir, les Grands Espaces retrouvés. Bien deux heures ensuite à faire sa toilette tellement l'aventure l'avait fripée. M'en a pas voulu. Pas du tout dans son caractère. Ronronnant bientôt sur moi, toute propre, tout son long, sa patte sur mon épaule, sphinge de gouttière, sa tête qui d'un coup tombait sur ma poitrine, toute molle, toute chaude. Parfois, elle sursautait, me plantait un peu les griffes, devait rêver. Mais quelle idée, de partir en voyage...vendredi 30 décembre 2011
Il n'a plus 20 ans. Elle en a tout juste 18. Il fait la course avec deux jeunes cons de 20 ans. Il veut prouver qu'il a la plus grosse, tout en sachant qu'il n'a pas la plus grosse, la plus puissante, la plus rapide bagnole. Il s'invente des histoires. Il est tout seul, en fait. Il est gentil. Il est paumé. Il est triste. Il ramasse des autostoppeurs. Il frime un peu, gentiment. Il est un peu ringard. Il a des mocassins à glands, dans le coffre un mini bar. Parce qu'il n'a plus 20 ans. Il a raté sa vie. Maintenant, il est sur la route, dans sa pontiac GTO flambant neuve. Il ne sait pas où il va. Les jeunes cons non plus ne savent pas où ils vont, mais ils s'en fichent, ce qu'ils veulent c'est faire la course, avoir la plus grosse, la plus puissante, la plus nerveuse, entendre le vrombissement du moteur, dans leur chevrolet 55. Eux, ils ne sont pas ringards. Ils sont cool. Parce qu'ils sont jeunes. La fille, de toutes façons, elle s'en fout, de qui a la plus grosse. Ils sont chiants, ces garçons, avec leur bagnole, même quand ils sont jeunes et cool, à 40 ans ça en devient pathétique. Elle aimerait autre chose, elle, même si elle ne sait pas vraiment quoi. Lui aussi, il aimerait autre chose et il sait très bien quoi, sauf qu'il n'a plus 20 ans et qu'il est complètement largué. Il aimerait repartir de zéro, de nouveau avoir 20 ans, ne pas avoir vécu cette vie de merde. En même temps, il sait bien que c'est impossible. Alors, il se raconte des histoires... On va se poser baby, on construira une maison, tu verras, on sera bien... Elle ne l'entend pas, parce qu'elle dort... C'est parce qu'elle dort, qu'il ose lui dire... Parce qu'il sait très bien qu'elle s'en fout, de la maison, tout comme de la bagnole... Il pourrait même lui dire n'importe quoi, endormie ou éveillée, ce serait toujours pareil, elle s'en foutrait, parce qu'elle aimerait autre chose, même si elle ne sait pas vraiment quoi... Mais il lui dit quand même, pendant qu'elle dort, parce qu'il a besoin de se raconter des histoires...
dimanche 31 janvier 2010
Arigato-san (Monsieur Merci) est chauffeur de bus. Ce n'est pas rien. Comme il est très gentil et plutôt beau garçon, toutes les filles sont un peu amoureuses de lui, dans le bus, mais aussi sur la route. Il connaît toutes les histoires. Tout ce qui se passe dans son bus lui est familier, mais aussi sur la route. Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît. On lui confie des missions, des messages à délivrer, des tombes à visiter, un disque à acheter parce que les jeunes filles s'ennuient, à la campagne. Il est toujours de bonne volonté, désintéressé, jamais pressé. C'est le meilleur des chauffeurs de bus. On va jusqu'à rater le bus précédent, pour voyager dans le sien, même s'il faut attendre des heures. Comme il dit sans arrêt merci avec un grand sourire et un geste de la main, on a fini par l'appeler Monsieur Merci. Une jeune fille accompagnée de sa mère se rend à Tokyo où elle sera vendue comme prostituée. Elles n'ont pas tellement le choix. On ne juge pas. C'est la vie. D'un seul coup d'œil dans le rétroviseur, il a tout compris. Lui qui est tellement joyeux de nature, ça le rend soucieux et même triste. En même temps, il a économisé assez pour s'acheter une chevrolet d'occasion et abandonner son vieux bus, c'est un peu son rêve. Un bel oiseau migrateur lui glisse à l'oreille que s'il décidait de ne pas acheter la chevrolet, alors peut-être que la tendre jeune fille ne serait pas forcée de se prostituer. C'est qu'il s'en passe des choses, dans le bus de Monsieur Merci, à 20 à l'heure, dans ce somptueux road-movie de Hiroshi Shimizu. (L'histoire est de Kawabata, que j'ai découvert la même semaine que Shimizu.) En 1936, au Japon, Hiroshi Shimizu tournait en extérieur des histoires simples, d'un style et d'une élégance incomparables. La nouvelle vague n'a pas inventé grand chose. Tout en disant ça, je vois la vague de Hokusaï. Je pense alors à Maine Océan, de Jacques Rozier. Et puis aussi à l'expédition, de Satyajit Ray. Si j'avais un cinéma, je programmerais les trois, l'un derrière l'autre, en commençant par le plus récent. On finirait par Arigato-san, de Hiroshi Shimizu. On en serait ravi, drôlement ému, le cœur tout ondoyant, ne sachant s'il faut sourire ou pleurer. On rentrerait chez soi lavé de tout à-priori évolutionniste, porté, par delà les âges et les cultures, par la même vague. Ce n'est pas la nouvelle vague. C'est juste la vague. Elle serait même plutôt très ancienne, comme je vois les choses, cette vague, pour ne pas dire sans âge, et c'est très bien ainsi.samedi 6 décembre 2008
Pour moi aussi la vie est une succession de plans séquences liés par des fondus au noir qui sont comme de longs clignements de paupières. Parfois les personnages sortent du champ et on ne les suit pas, car ils ne faisaient que passer. Stranger than paradise. Il y a quelque chose de préraphaélite, dans ce film. Je pense à Giotto, je ne sais pas pourquoi. Et à Ozu. Aux films Lumière aussi. Quelque chose de primitif, de primordial. Un film qui ne ment pas, dans un monde où Griffith et Eisenstein n'auraient jamais existé. Et pourtant un film très moderne, quand il est sorti, je me souviens, et encore aujourd'hui. C'est comme si Giotto avait vécu deux siècles plus tard et avait malgré tout peint de l
a même façon. C'est un peu tiré par les cheveux, oui, c'est même un peu n'importe quoi. Le cinéma n'est pas la peinture. Et Jim Jarmusch n'est pas Giotto. C'est peut-être son plus beau film. Je ne l'avais pas revu depuis sa sortie. Ça me rappelle un autre road movie. On était partis d'Annecy en deux chevaux, pour aller à Genève, en hiver. Aurélio conduisait. Anne était très jolie genre Marina Vlady et s'était mise à chanter une chanson d'Edith Piaf. Moi j'essuie les verres, au fond du café... J'ai bien trop à faire, pour pouvoir rêver... Nos cols étaient remontés, car il faisait froid. On était au bord de l'ennui, mais juste au bord et ça avait quelque chose de magique. Comme dans stranger than paradise. Il ne se passe pas grand chose en fait, mais on est bien, non? On se croirait un peu dans stranger than paradise, j'avais dit. Ils m'avaient regardé d'un air blasé. Et ils n'avaient pas tort car dès que j'avais le cul dans une voiture je disais : on se croirait dans stranger than paradise. Sauf que cette fois, c'était vrai. Et Giotto, il faisait des road movies? Ah... foutez-moi la paix... D'ailleurs oui, il en faisait, et pas qu'un peu, si vous voulez savoir... Les meilleurs road movies que j'ai vus, c'est Giotto qui les a faits, pour en finir avec cette histoire.mercredi 26 novembre 2008
Ce film n'est sans doute pas le meilleur de Douglas Sirk. Pourtant, si je devais n'en garder qu'un, ce serait celui-ci, peut-être parce que c'est le premier film de Sirk que j'ai vu, il y a une vingtaine d'années et que j'en suis encore tout retourné. Lana Turner n'est pas la plus subtile des actrices? John Gavin est un peu fade? S'il en était autrement, le film ne serait pas aussi fort, je crois. Pour ce rôle il fallait une actrice qui joue un peu faux, à la limite du rictus parfois, et qui joue faux pour de vrai, ce qui n'est pas évident. Tout est dans le titre : Imitation of life. Il s'agit d'imiter. Mais où est le modèle? Dans le miroir? Ou alors est-ce le reflet? Ou alors n'est-ce qu'un fantasme? Le rêve américain? Pas seulement américain. Ambition et amour ne font pas bon ménage. Qu'est-ce que la vie? Qu'y a-t-il donc à imiter? Faire semblant de ressentir ce que l'on ressent vraiment, écrivait Fernando Pessoa. Est-ce du même ordre? Mais alors, que ressent-on vraiment? Regarde comme tu es devenue laide, ai-je envie de lui dire, si seulement tu es encore capable de voir quoi que ce soit, ou d'entendre quoi que ce soit. Je le dis sans méchanceté, plutôt avec tristesse, avec fatalité. Au fond, c'est tragique. Comme tu es devenue superficielle, mon amour, fausse, une caricature de toi-même, ça me rend malade... Ah... ce film est d'une effroyable cruauté... Ce n'est pas seulement un mélodrame flamboyant, ni un film sur la question raciale, c'est un film sur la vanité, la laideur définitive qui en découle... et d'autres choses encore... C'est un miroir... Pauvre conne... Ça me donne envie de revoir Imitation of life, la version de Stahl, 20 ans plus tôt, avec Claudette Colbert, dont le film de Sirk est un remake. Le film est beaucoup moins crue
l, mais il se regarde avec plaisir, c'est même un très bon film, mais dont les enjeux sont ailleurs, il y a même des moments irrésistibles de pure comédie. Claudette Colbert y est formidable, pétillante, à croquer. Ce qui me donne envie de revoir New York Miami (It happened one night, en vo) peut-être mon Capra préféré. Un drôle de road movie, des moments d'une extraordinaire poésie. C'est presque l'antidote d'Imitation of life, tout en légèreté, une ballade. Elle découvre le monde, la vie, l'amour, fuyant sa triste condition de fille de milliardaire, elle dort dans la paille, s'endort dans un bus sur l'épaule de Clark Gable, le veinard... Elle se met à regarder les petites gens... à apprécier les choses simples… mais essentielles, comme l'art de la mouillette par exemple... On rit beaucoup, dans ce film, et c'est plein de tendresse. Après Imitation of life, pour survivre, il faut revoir New York Miami, ce que je ferai désormais systématiquement.
