Mon père. Sa dernière cigarette, c'est moi qui la lui ai offerte. Je m'en souviens comme si c'était hier. Enfin non, pas exactement, c'est même très lointain, très brumeux. Un de nos meilleurs moments, cette cigarette, dans le hall d'un hôpital, je veux bien me souvenir, à l'époque où on pouvait fumer où on voulait, où on fumait beaucoup, sans trop se soucier des conséquences, comme dans les films de Sautet. Une heure plus tard, l'hôpital appelait, c'est moi qui décrochais : une angine de poitrine, avait dit la dame à l'autre bout du fil. Quelques années plus tard, cancer du poumon, je me souviens sur la radio on aurait dit des araignées, noires mais en fait blanches sur la radio en négatif, et bientôt la boîte en sapin capitonnée de velours violet, papa en survêtement adidas et chaussettes jaunes allongé bien raide dedans, façon sardine, les mains jointes comme il se doit, le teint un peu cireux, l'air un peu trop sérieux. Mais sa dernière cigarette, elle sortait de mon paquet, ça je me souviens très bien. Tu ne m'offrirais pas une cigarette? Bien sûr que si... Tellement content, d'offrir une cigarette à mon père, enfin, et qu'on fume, tranquilles, notre cibiche, enfin complices. De quoi? Complices de quoi? Mais de rien. Complices de Rien, même, avec un grand R. Un bon moment. Un très bon moment. Parfait, même. Sa dernière cigarette... Moi je n'ai pas attendu l'infarctus ni le cancer pour arrêter de fumer, même si je ne
suis à l'abri de rien et je peux bien même crever demain ou dans sept
ans d'un cancer ça ne changera rien à ça : je n'ai pas attendu d'être malade
pour arrêter, moi. J'étais juste fatigué de ça. Et pourtant c'est ce que j'ai préféré dans la vie et de loin, fumer, je me disais même que je fumerais jusqu'à la mort. C'est comme si j'avais trahi. Mais je commençais à me sentir fatigué, très fatigué. Et ça commençait à me rappeler un peu trop mon père, qui lui aussi était très fatigué. Et moi, ma dernière cigarette, pourtant pas très ancienne, je ne m'en souviens déjà plus... Elle n'avait rien de solennel il faut dire, pas plus ni moins qu'une autre et personne ne me l'a offerte, c'est peut-être aussi pour ça. Je l'ai fumée, voilà tout, il y a quelques mois, je ne sais pas combien, je pourrais compter sur mes doigts, savoir à peu près, mais je n'en ai pas envie. Il n'y a pas de date. Il n'y a plus de dates. Je suis comme hors du temps. Peut-être aussi que toute cigarette était la dernière cigarette, celle du condamné, un sursis, une fraction d'éternité, ce n'est pas rien. Et puis alors j'ai fait mon deuil de toutes mes cigarettes qui étaient ma dernière cigarette. J'ai fait aussi mon deuil de mon père. J'ai fait aussi mon deuil de mes pathétiques amours. J'ai fait aussi mon deuil de mes rêves discrets de grandeur. De moi, peut-être aussi un peu. J'ai fait mon deuil de tout. Tout en même temps. En un seul lot. Le lot du Perdant. On ne retrouve pas ce qu'on a perdu. C'est ainsi.
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lundi 20 octobre 2014
mercredi 11 septembre 2013
Quand Pierre a trépassé, je n'ai pas été surpris. Pas non plus bouleversé. (Il ne m'était pas si proche.) Un collègue m'a appelé au téléphone, pour me dire que Pierre était mort, qu'il y aurait une crémation, tel jour, telle heure, cimetière de la Guillotière, sans cérémonie, ni fleurs, ni couronnes, dignement, dans la mesure du possible. Je ne me suis pas interrogé bien longtemps pour savoir que j'irais. C'était évident, que j'irais. Même si on n'était pas proches du tout. La dernière fois que je l'avais vu, deux mois avant peut-être, j'avais causé un moment avec lui, derrière le cinéma, il m'avait raconté, d'une voix qui se voulait sereine mais était un peu tremblante, les examens qu'il passait, à l'hôpital... Il était alors entre grisâtre et jaunâtre... Depuis au moins un an, je le savais, qu'il crevait d'un cancer (le foie, dans son cas), il avait pris un nez bizarre aussi, en choux-fleur, l'œil trouble un peu aussi. Il sentait un peu déjà la mort, je n'approchais pas trop. Je ne lui avais rien dit de mes pressentiments, évidemment. Dès que les médecins vous font passer des tas d'examens et prononcent certains mots encourageants, il vaudrait mieux alors fuir, aller se recoucher sans suivre leurs conseils, espérer sombrer dans la nuit sans que ça fasse trop mal, ni trop peur, ou alors se jeter d'une falaise. Mais quand le froid commence à vous gagner vraiment, que le néant alors peu à peu vous éponge, ce n'est sans doute plus la même histoire. Je voyais déjà un cadavre. Mais je lui souriais. Lui parlais gentiment. Il était encore un peu vivant. Je n'allais quand même pas l'achever. Son œil, en même temps, savait. Et savait que je savais. Mais les médecins... L'espoir... De quoi?... S'accrocher... C'était un minable, Pierre. Pas pour moi. Pour moi c'était un type un peu paumé que je voyais au boulot. Un être humain familier. Qui sentait un peu la misère, la déchéance. Il changeait les ampoules, perçait des trous, c'était un peu l'homme à tout faire. Mais un minable, pour presque tout le monde, un type négligé, qui buvait, se traînait, ne disait jamais rien d'intéressant et n'était vraiment pas un marrant. Qui travaillait en plus comme un cochon, incapable de faire un petit trou sans déplâtrer tout le mur, le plus sagouin bricoleur. Il était vieux. Il était moche. Il était sale. Il était con. Une merde, en somme. On le gardait par pitié. Il aurait sinon fini sous un pont... Il y avait un petit local, dans le sous-sol du cinéma, une gaine technique éclairée au néon pleine de conduits de climatisation, où étaient remisés ses outils, avec un établi, des étagères, tout en bordel, le local de Pierre, on disait, même des années après sa mort, même si son successeur avait tout bien briqué et rangé, des petits casiers avec des étiquettes, chaque rondelle à sa place, les outils rutilants au garde-à-vous contre le mur, c'était toujours le local de Pierre, au moins pour moi, preuve qu'il avait mine de rien une certaine importance, pour avoir laissé son nom à un lieu, fût-il si modeste. Alors quand il est mort je n'ai pas hésité. La question ne s'est même pas posée. Même si je ne le connaissais pas vraiment, même si je fuis les enterrements presque autant que les mariages, c'était évident, j'y suis allé. On s'est retrouvés à 5 ou 6 du cinéma (moi à fumer dans les allées en regardant les pierres) un gros cinéma, l'ancien directeur, la nouvelle directrice, 3 ou 4 de sa famille, une de ses sœurs, un beau-frère qui venait de Tourcoing... C'était l'automne, le ciel était tout gris et froid... Il pleuvinait... Ce fut bref. Tandis que le cercueil avançait vers la fournaise, il avait demandé que soit joué, sur un vieux magnétophone, une chanson de Daniel Balavoine, je ne sais plus si c'était mon fils ma bataille ou je ne suis pas un héros... C'était son choix. Rien à redire. Son goût à lui... J'y ai détecté une forme d'humour que je ne lui connaissais pas, ayant mis en scène ce moment incongru mais touchant... Et puis c'était honnête, modeste, il n'avait pas demandé Bach... Au bistrot, pas loin du cimetière, sa sœur m'a raconté un peu son histoire, à Pierre, son petit frère, comment à une époque tout allait bien pour lui. Il avait sa petite entreprise de fenêtres, une femme, un fils... Et puis ensuite, hein...
dimanche 16 juin 2013
Je retrouve cette photo, prise le même jour par mon père, à La Sainte donc, pour resituer, la colline qui dominait le bourg où on vivait, le long de la D992 je disais pour ne pas le nommer. Je devais déjà avoir fait ma première communion et avais déjà aussi bien dégusté à l'internat catholique et donc ne prenais plus du tout les bondieuseries au sacré, surtout quand elles étaient d'une telle laideur, je parle au moins pour la madone toute noire, derrière. (Zoomant sur ma bobine antique, j'y trouve un air vaguement antéchristique.) Il m'avait photographié aussi le même jour sur fond panoramique, le bourg donc en contrebas, un gros bourg on disait, ce qui semblait alourdir encore la sensation qu'on avait d'être piégé au fond, après avoir dit un village, avec des anciennes fermes mais aussi des HLM cubiques, un terrain de foot pelé, un camping municipal avec pommiers, une station essence à chaque extrémité, quelques commerces, une école primaire jusque donc au CM2, une gendarmerie, là où on vivait, pas si mal, au bord de la rivière, avec à chacun son jardin potager dans l'enceinte grillagée, juste en face d'une maison de vieux, toutes deux de même style haut-savoyard, esthétique chalet si vous voyez, les toits bien tombants, à cause de la neige, les boiseries peintes en marron, bref il m'avait photographié aussi dans ce panorama de rêve et là alors je n'étais plus du tout diabolique, plus du tout inquiétant, un gamin de 12 ans, souriant, un peu poseur peut-être, mais sans extravagances, m'appuyant un peu langoureusement sur un piquet de clôture de pré à vaches. Normal, quoi. Ce qui me touche, ce n'est pas tant de me voir à 12 ans blasphémant gentiment, c'est de savoir que c'est mon père qui a pris la photo. La mise en scène, c'était moi. Mais le cadre, c'était lui. Il a mis son œil dans le viseur. Il a appuyé sur le bouton. Sans souci de cadrer parfaitement. Le tout, c'était de centrer à peu près le gamin, retenir sa respiration au moment d'appuyer sur le bouton. C'est le regard de mon père. Il est toujours là, l'œil dans le viseur. Je le vois à ce moment bien plus et bien mieux que je me vois. Dommage qu'on n'en ait pas pris plus souvent des photos. La fois où on est allés à la pêche... Il faut dire qu'on s'est rarement retrouvés tous les deux, entre hommes, entre garçons, je me demande même si je n'ai pas déjà trop de doigts à mes mains pour dénombrer nos moments véritables, juste lui et moi... Il fallait insister longtemps... Il n'en avait pas envie... Et plus le temps passait, moins il en avait envie, comme du reste d'ailleurs, je le sentais de plus en plus s'éloigner, même s'il y avait quand même parfois des petits sursauts, des brefs retours, des moments... La vie lui pesait tellement... Une pauvre vie, a dit ma mère, pour résumer, quand il est mort... Et c'est la fête des pères, aujourd'hui, j'apprends, ma mère m'informe au téléphone qu'elle va lui porter une jolie pensée en terre cuite, ça ne fera jamais que la deuxième, l'une pour faire chier l'autre, comme elle dit si bien... Moi, souvent, je lui offrais quelques paquets de Gauloises, pour l'occasion, avec parfois un étui en cuir ou simili pour les glisser dedans, un briquet rechargeable, ou encore un cendrier qui tournait comme une soucoupe volante quand on pressait le bitonio pour évacuer dedans la cendre ou le mégot, parce qu'il aimait tellement fumer, je le voyais bien... Il en est mort, à ce qu'il paraît... Ce qui me rappelle que la dernière cigarette qu'il a fumée, c'était dans le hall de l'hôpital où il faisait son bilan, comme on disait, et c'est même moi qui lui avais offerte, alors je m'en souviens bien de sa dernière cigarette, un rare moment juste lui et moi, bien des années plus tard, l'un de ceux auquel je peux sans hésiter attribuer un doigt... J'étais venu le voir, on était descendus boire un jus de chaussettes au distributeur dans le hall... Tu n'aurais pas une cigarette? m'avait-il demandé avec une étrange décontraction... Et on avait fumé, tous les deux, en buvant notre jus de chaussettes, sans dire grand chose, mais tellement proches, c'était même la première fois qu'on s'en grillait une petite tous les deux... Et la dernière, donc... Ensuite, j'étais rentré en voiture, il faisait nuit, c'était je crois en automne mais je peux me tromper, dans la voiture qu'on se partageait, lui et moi, même si j'ai très vite marqué le territoire et même plutôt très salement je dois avouer et que personne d'autre que moi n'osa bientôt plus entrer dedans... À peine était-je rentré que l'hôpital appelait, je décrochais : Votre père a fait un infarctus... Bon... Quelques années plus tard, même s'il n'avait depuis notre moment mémorable plus touché une cigarette, se privant peut-être ainsi de ce qu'il avait le plus et le mieux apprécié dans sa vie : cancer du poumon... C'est quand même bien dégueulasse...
lundi 25 février 2013
Le pépé Ness. Entre 14 et 18. L'image s'efface. Il est mort quand j'avais 10 ans. Il ne regarde pas l'objectif. Il est ailleurs, le regard intensément dans le vague. Il sent à peine la main de son camarade de tranchée sur son épaule et que le foyer de sa pipe est tout froid. Il a dû en voir, le pépé Ness. Plus tard, il était assis bien droit dans son fauteuil, le même regard, sous le carillon Westminster. Cloc... Cloc... Cloc... Le temps s'écoule. Like as the wawes towards the pebbled shore, so do our minutes hasten to their end... Je ne me souviens pas du son de sa voix. Il ne parlait pas. Pas pour ne rien dire en tout cas. Pour moi, enfant, le pépé Ness était incorruptible, forcément. Et un mystère. Jamais une plainte. Jamais la moindre histoire. Toujours bien droit. Mort quand j'avais 10 ans. En soulevant sa casquette, qu'il n'enlevait jamais, on découvrit un cancer du cuir chevelu, souvenir de là-bas, d'un éclat d'obus, qu'il avait gardé tout ce temps juste pour lui. Il a dû en voir. Parfois il passait la main sous sa casquette et il grattait. On lui demandait ce qu'il grattait. Mais rien voyons... il répondait et personne de son vivant ne sut ce qu'il cachait sous sa casquette. Mon père aussi, parfois, se grattait la tête à un endroit précis. Et moi aussi, ça peut m'arriver, de temps en temps, car j'ai moi aussi une petite marque sur le sommet du crâne, une cicatrice ancienne que j'attribue à une chute dans la cour, je devais avoir 5 ou 6 ans, alors que ce n'est peut-être qu'atavique. Se gratter la tête serait alors comme la célébration de l'indicible. Le pépé Ness savait pourquoi il se grattait la tête. Mon père le savait déjà beaucoup moins. Et moi, j'ai peut-être seulement inventé une histoire. Je cours, trébuche sur un tuyau au ras du sol et tombe sur le crâne et même sur le sommet du crâne, j'entends encore le bruit sourd. On m'emmène d'urgence à la pharmacie. On me pèse sur une grande balance en métal. Je me demande : Pour savoir quel poids j'ai perdu dans la chute, combien de matière s'est échappée de ma tête? Une dame en blanc me prend dans ses bras. Ça sent l'éther. Je perds connaissance. Dans ses bras.
dimanche 4 novembre 2012
Elle savait fumer, Tippi Hedren. Les femmes, aujourd'hui, ne savent plus fumer. C'est bien triste. Sur les paquets on nous dit maintenant qu'on ne bandera plus, qu'on attrapera un cancer du poumon ou de la gorge, dents et gencives, on va crever c'est certain et de façon affreuse. Mais en ce temps-là on s'en foutait, on ne savait pas que c'était mal. Car fumer c'était bien. Fumer c'était même beau. Un truc d'Indiens, au début. Tippi, forcément, avec un nom pareil, elle ne pouvait que faire la chose avec art. Et c'était donc de l'art. Sans aucun doute. Je vais faire un tour dans les galeries, à la biennale, je n'en vois point, de l'art. Mais là, je la regarde fumer et c'est une évidence. Elle me regarde elle aussi, d'ailleurs. Nous nous regardons, elle et moi, Tippi and I. Moi aussi alors j'en allume une. Avec art aussi je la fume. J'adore la regarder fumer. Je me repasse la scène en boucle. Ça me met comme en adoration. Je pourrais passer ma vie à la regarder fumer. C'est sa dernière cigarette. Après, il n'y aura plus que les oiseaux. Mais là elle est encore un peu tranquille. Assise, elle fume. Elle est pensive. Elle ne fait pas trop attention aux oiseaux perchés derrière elle. Elle est un peu vicieuse même si elle ne sait pas vraiment encore à quel point. Elle est tellement gracieuse, quand elle fume. Elle est venue avec des love birds, apparemment innocemment. Des love birds... Plus tard, on ne sait pas trop pourquoi, peut-être seulement guidée par son désir, elle montera dans la chambre. Des bruits d'ailes l'attirent. Elle sait qu'il ne faut pas. Mais elle monte. Comme envoûtée. Et là-haut, dans la chambre, elle obtient ce qu'elle désirait tant, tout au fond. Tous ces petits becs bien durs qui s'abattent sur elle et la piquent, la déchirent soudain. Elle est prisonnière de la chambre, là-haut, de son désir enfin qui s'assouvit, depuis le temps que ça la travaillait. Oh... Mitch... gémit-elle, proche de l'extase. Les becs du plaisir, après les ailes du désir... Mais Mitch est derrière la porte qu'elle bloque de son corps abandonné aux oiseaux. Il sera toujours derrière la porte, Mitch, il suffit de voir sa gueule. Il n'y comprend rien, Mitch. Il ne voit en elle que sa mère en plus jeune ou plutôt il n'a même pas conscience de voir en elle sa mère en plus jeune, comme il ne l'a jamais connue. Même taille, même maintien, même coupe de cheveux, grosso modo. Les cheveux sont devenus gris. Les vêtements aussi. Le regard est devenu sévère, amer. Sa mère, elle comprend tout, parce qu'elle a déjà vécu tout ça, au moins en rêves. Mais lui, il restera toujours derrière la porte.
jeudi 19 avril 2012
On t'annonce que tu as un cancer, que tu en as maxi pour six mois. Ce que je me dis, en ce moment... Six mois, c'est bien... Ça me prend, de temps en temps, comme si je me préparais, je crois même que ça me prend depuis tout gamin que je sais qu'on finit tous un jour ou un autre par caner pour de bon, basculer entièrement dans la Nuit. Y penser sérieusement, méthodiquement, désangoisse, dans mon cas, je dirais même plutôt que ça prévient l'angoisse, car ça ne me prend pas quand je broie du noir ou me sens drôle, inquiet, m'extrapolant au moindre pincement toutes les tumeurs, poumon, colon, anus, estomac, mâchoire, langue, nez, œil, os, sang, doigt, téton, peau, couille, oreille, gland, cervelle et tant d'autres, mais plutôt quand je suis bien tranquille, je rêvasse, je me projette, après je me sens encore plus tranquille, comme si j'avais réglé une affaire de la plus cruciale importance. Ça finira bien par arriver, tôt ou tard. Ça me pend même au nez, avec mes chromosomes... Il est bizarre, ce grain de beauté, là... Non?... Allez, une cigarette, histoire d'embrouillarder un peu la peur, la désorienter et même qu'elle se paume, colin-maillard, rate une marche et tombe dans le canal... A la baille! Ouste! Rien à foutre, du cancer!... Le temps alors doit prendre une tout autre importance. Moi je m'imagine bien, après le coup de massue de l'annonce quand même qui m'estourbira comme tout le monde, la pilule avalée plus ou moins de travers, plutôt con, à mettre de l'ordre dans mes affaires, dans un premier temps, même si je n'en ai pas beaucoup des affaires, mais quand même, on ne se rend pas compte tout ce qu'on a ramassé, empilé, conservé, tout liquider alors le matériel, le pesant, pas laisser toute mes merdes en héritage à déblayer avec gants en caoutchouc et masque à oxygène. Comme en pique-nique, pas question de laisser toutes ses merdes, que tout soit bien net une fois disparu, comme si personne n'était venu. Pas laisser de traces... Alors moi je viderais tout l'appartement, donnerais tout à qui voudrait bien et tout le reste à la benne, hop! rendrais les clés, puis à l'hôtel, de ci, de là, deux trois nippes dans un sac, léger, un livre ou deux, mes taoïstes peut-être, ma clarinette pour me donner un peu d'épaisseur, façon David Carradine dans kung fu, comme en vacances, les dernières, jusqu'au bout. Moi on ne me retrouvera pas tout pourri, grouillant, irrespirable six mois après dans mon gourbi, sauf imprévu évidemment, genre infarctus ou anévrisme. L'avantage du cancer, c'est qu'en général vous êtes prévenu. Il s'annonce, le cancer, souvent même longtemps à l'avance, il est poli voire même protocolaire. Même foudroyant, il vous laisse au moins quelques mois... Semaines?... Ça laisse au moins le temps pour ranger et pour vider les lieux. A l'hôtel, ils changent les draps tous les jours. J'imagine qu'il doit y en avoir plein, des mourants, dans les hôtels, qui ont fait tout comme moi je ferai, c'est simple, on les emmène dans le drap quand ils sont raides, tout froids, parfois même encore tièdes tout juste trépassés, on en met d'autres pour le suivant. Et si ça fait trop mal, à un moment, ce cancer, j'irai me finir avec ce que j'aurai trouvé de mieux pour me finir, genre overdose d'héroïne, mais peut-être bien mieux, sur une plage par exemple, avec le bruit des vagues. Je me serai renseigné bien avant. Je suis prévoyant. Ce qu'il y a de mieux. J'ai vu mon père cancéreux terminal sans le savoir même s'il devait bien se douter, poumons et cerveau, traité au doliprane, les yeux tout brouillés qui clignotaient tellement il avait mal mais il ne l'aurait jamais dit, il endurait, stoïque dans son genre, sourire idiot virant grimace, devait à certains moments voir double ou même triple ou même cent comme les mouches... Moi, ce ne sera pas la même chanson. Alors j'irai me promener, avec mon sac, là où mes pieds me mèneront, jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus. Moi qui ne suis pas du tout attiré par les drogues, je crois bien qu'alors elles me tenteront beaucoup, ne serait-ce que pour ne pas avoir trop mal. Je ne veux pas avoir mal. C'est simple. Juste ça. Mourir, passe encore, mais agoniser en me tordant de douleur avec des râles affreux ou faire des bruits d'évier comme mon père, certainement pas. Peut-être que j'aurai envie de retourner à certains endroits où je fus heureux ou malheureux voire les deux. Mais peut-être pas. Là ou ailleurs, finalement... Regarder le soleil se lever. Regarder le soleil se coucher. Écouter les bruits. Sentir ce qu'il y a à sentir. Point... Et puis, quand on regarde bien, et même au microscope, un cancer, ce n'est pas si moche... Psychédélique, là, un peu... non?... Et puis de la musique... Coltrane... Les berceuses si douces des îles Salomon... Deux trois choses comme ça qui me touchent, qui m'emmènent... Je voudrai réaliser quelque chose d'extraordinaire à quoi j'aurai rêvé toute ma vie?... Pas même... Des choses simples... Boire un café... Fumer une cigarette... Caresser un chat... Sourire à une inconnue... Voire les 4 en même temps... Rêver, aussi, comme j'aurai rêvé toute ma vie, car je suis un rêveur, c'est ainsi, et un rêveur ça rêve... Les quelques rares grands rêves que j'ai réalisés, grands à mes yeux mais si minuscules à d'autres, pour pas quand même mourir trop couillon, même si on meurt toujours très couillon, génie ou abruti c'est idem, ne m'ont apporté qu'amertume de toutes façons, même si pas que, il faut être honnête, je ne regrette alors rien, pas même l'amertume... Revoir des personnes qui auront compté pour leur faire mes adieux?... Bien trop mélodramatique... Ils ne me reconnaîtraient d'ailleurs peut-être pas, j'aurais bien l'air idiot encore une fois, ça en deviendrait même comique... Je crois que d'instinct, comme les éléphants, lentement et je crois gracieusement, je parle pour les éléphants, j'irai plutôt me trouver un cimetière à mon goût...
samedi 3 mars 2012
Toujours empli de l'absence de Pearl White, mais équipé de mon brand's haide, j'ai caboté mollement jusqu'à la Place Carnot. Au moins en tant que plante y soigner un peu ma carence en vitamine D d'oiseau urbain de nuit. Un monde... dès qu'il fait beau, ils sortent tous de leurs terriers... Au pire, j'irai dans l'herbe... Gare aux crottes de chiens... Mais une place sur le trottoir plein soleil était libre... On aurait dit qu'elle m'attendait... Tout ce monde... et tous à chercher une table, glapir qu'il n'y en a plus... Ils ne la voyaient pas, celle-là, la mienne... Peut-être un trou dans l'espace-temps... Je m'y dirige, donc, sans crainte ni précipitation, m'y installe, remonte les manches de ma chemise jusqu'au milieu du biceps, plus la surface de peau est grande mieux c'est pour bien capter la D, presque envie de me mettre tout nu... C'est pour le cancer, la D, ça fortifie les cellules, plus vaillantes alors à reconvertir celles qui ont été séduites par le côté sombre de la Force... A la fois, n'en faut pas trop, sinon Mélanome s'invite, tout noir et puant dans son vêtement miteux resté trop longtemps au grenier... Toc toc... Faut ce qu'il faut, modérément... Gaston passe devant et s'arrête : on s'en sert cinq : Prenez le soleil? — Et comment!... Il a toujours sa casquette de pépé sur son crâne chauve, moustache, un peu Choron, veste d'hiver... Il repart, me rend le soleil qu'il avait éclipsé derrière sa tête de lune, deux doigts sur la visière... Deux Russes, à tribord... Qu'est-ce que ça cause les Russes et fort... Heureusement, ça cause en russe... Des costauds, mâchoires carrées, cheveux en brosse, blonds, bien slaves, comme sortis d'affiches de propagande d'URSS, habillés chic, un peu voyant à la fois... Peut-être bien des maquereaux... Parce que dans le secteur j'ai cru parfois repérer des prostituées d'Europe de l'Est, qui doivent opérer sous les voûtes de Perrache... Alors je ferme les yeux, telle la plante épanouit ses feuilles, c'est bon... Mais quand même, au bout d'un court moment : Pourraient pas la fermer ces Russes?... Sitôt pensé ils se lèvent et s'en vont... Au même moment, le soleil ardent commence à se glisser sournois derrière un panneau signalant que la place est réservée aux handicapés... Voilà peut-être pourquoi... Le café est dégueulasse mais l'eau du robinet se laisse boire... J'ouvre enfin mon brand's haide... Sur la terrasse en face j'ai cru reconnaître une jeune femme mais l'ai laissée, indifférent, se noyer dans ma myopie... Une plante, pas un lapin... [21.3.1946 : sur papier cul britannique. Jaune bouteille gisait la lune fêlée, j'eus un renvoi en bas dans la brume violette (plus tard encore).] Ça me ressuscite soudain Pearl White et qu'elle a disparu. Je me demande maintenant si ce n'était pas la lune, qu'elle regardait. C'était peut-être la nuit. J'avais cru que c'était le jour, dans un jardin j'imaginais, mais me trompais peut-être. Et puis, elle buvait, Pearl White. Peut-être qu'aussi elle a eu un renvoi, dans la brume violette, après avoir contemplé la lune fêlée jaune bouteille qui gisait... Ça me serre le cœur soudain, à moins que ce soit le café... Elle a disparu... The lady vanishes... Je me retrouve alors dans un train... Elle disparaît... J'en ai presque un peu les larmes aux yeux, parce que Pearl White a disparu, dans le train... Était-ce la lune qu'elle contemplait ainsi songeuse? Ou un oiseau bleu et jaune dont les trilles éclaboussaient les Grands Feuillages?... La question m'habitera longtemps... [Ça s'appelle comment : un divan sans appuie-tête ni ressorts et qui n'a plus de tissus?] C'est alors que deux Russes sont venus s'asseoir à la table à côté. Deux autres Russes. Pareils à la fois. Des Russes de propagande. Qu'est-ce que ça cause, les Russes, et fort. C'est donc la table des Russes, qui vont toujours par deux. Je referme mon brand's haide. Le soleil commence à rejaillir de derrière le panneau : un genre d'aube latérale et blanche : Pearl White... Avant de mettre les voiles allume une cigarette pour voir où va le vent. Étirement des bras, doigts écartés, poings fermés pouces dedans. Coup d'œil sur ma montre : batteries rechargées. Grattement subtil de tête d'un doigt comme pour stimuler l'aire de cervelle dessous. Que de questions, en ce moment... Un divan sans appuie-tête ni ressorts et qui n'a plus de tissus...mercredi 18 janvier 2012
Je pense souvent à Lon Chaney, mort des suites d'un cancer des cordes vocales à l'avènement du cinéma parlant, en 1930. Quelle force inouïe se dégageait de lui... Dans l'inconnu, de Tod Browning, il se fait couper les bras, par amour pour une jolie fille de cirque qui ne supporte pas qu'on la serre dans ses bras. Dans the penalty, de Wallace Worsley, on lui coupe les jambes par erreur quand il est encore tout gamin. Naissance du Monstre. Du Mal. Ça tient à peu de choses. Une erreur de diagnostic. Un œdème au cerveau. A la fin, il ne retrouvera pas ses jambes comme il l'avait horriblement projeté, mais son âme. Le chirurgien, au lieu de lui greffer de nouvelles jambes, l'opère au cerveau. Le Mal incarné devient le Bien. Il perd du même coup sa virilité, sa force, lui qui était aussi une bête de sexe quand il était roi des bas-fonds, des ténèbres et peut-être aussi un artiste. C'est un film étrange à l'happy end grimaçant, ricanant et d'une tristesse infinie. On n'oubliera jamais Lon Chaney, marchant sur ses moignons, ses rictus haineux, sa brutalité absolue, puis cette douceur angélique... Le loup s'est transformé en agneau... Il devait souffrir, quand il jouait. C'était peut-être même son secret, la souffrance, ce qui lui donnait cette force. Ce n'était pas seulement son visage qui parlait et il n'était donc pas seulement l'homme aux mille visages, c'était son corps tout entier qui se tordait, hurlait, emplissant tout l'écran, pathétique, grandiose, effrayant. Le grand héros tragique du cinéma muet, c'était lui. Il était Le Monstre. Celui qu'on montrait, donc, comme au cirque, celui qui fascinait. Aujourd'hui, les monstres, on les cache... (Il serait temps que les studios hollywoodiens, notamment MGM, libèrent tous les trésors encore visibles nés de sa rencontre évidente avec Tod Browning.)
lundi 2 janvier 2012
A une époque, j'ai beaucoup écouté Stan Getz. (Je devais aller le voir au festival de Vienne, au milieu des années 80, quand le concert a été annulé, à cause de son cancer du poumon, il s'est retrouvé ensuite le souffle un peu court, à souffler d'un seul poumon.) C'était un vrai connard, il paraît, Stan Getz, un vrai salaud, dans la vie, avec les femmes, les amis et aussi avec ses collègues musiciens, un tyran, un égocentrique très pervers. Mais ce n'était pas pour cette raison que je l'écoutais. C'était à cause d'une phrase, qu'il avait dite, que je l'écoutais, une simple phrase, entendue à la radio quand je suivais avec passion le jazz est un roman d'Alain Gerber : "Le son détermine la phrase." C'est resté gravé en moi, comme "le style contre les idées" de Céline. Alors je me suis mis à l'écouter vraiment, Stan Getz. A cause de cette phrase, au début. Puis je l'ai écouté parce qu'il me parlait. Avant d'entendre cette phrase, je n'aimais pas tellement Stan Getz, je trouvais son timbre un peu trop léché, ses phrases un peu trop sirupeuses. Il faut dire que je n'en connaissais pas grand chose. A l'époque, pour moi, il fallait déjà être noir, pour faire du jazz et les blancs n'avaient fait que récupérer et pervertir joliment, poliment, niaisement, l'Œuvre aux Noirs. Puis, à la radio, chez Gerber, j'ai entendu cette phrase : "Le son détermine la phrase." Et tout à changé. Je n'ai plus entendu le salaud sirupeux, mais un musicien très subtil, parfois déchirant, le fils spirituel de Lester Young. Et puis la phrase est restée. Le son détermine la phrase. Rien d'autre. C'était sa phrase. Il n'a pas pondu tout un traité ou des mémoires, il a simplement dit cette phrase, une phrase toute simple qui vaut tous les traités et il n'a pas dû la dire mille fois, cette phrase, peut-être même qu'il ne l'a dite qu'une fois, entre deux saloperies. C'est devenu aussi ma phrase, plus importante, cruciale, vivante, que "le style contre les idées" ou n'importe quoi d'autre. C'est même devenu mon seul idéal, ou plutôt ma seule ligne de conduite, ma devise, ma formule, ce qui valide ou invalide, et pas seulement quand je soufflais, laborieusement le plus souvent, dans mon vieux saxophone.
mardi 29 novembre 2011
En fait, je n'ai rien à dire. Je me trouve con. Tellement con. Je n'ai pas dormi de la nuit. (C'est moche, ce truc, ça va bien avec.) Je ferais mieux de me taire, mais c'est comme si je voulais enfoncer le clou. Et puis j'avais faim. Je me sentais même tout vide. Alors je me suis levé. Je prends mon petit déjeuner. J'écoute la radio. Je n'y comprends rien. En fait, je les trouve cons. De si bon matin, se mettre à parler comme ils parlent, je ne comprends pas. Ils ne s'arrêtent jamais. Ils ont toujours un truc à dire et ils ont même l'air d'y croire. Et si un jour, à la radio, ils n'avaient plus rien à dire, on tendrait l'oreille, au début, puis on comprendrait qu'il n'y a plus rien à dire et donc plus rien non plus à écouter. On entendrait parfois quelqu'un se racler un peu la gorge, se gratter la tête, éternuer, un début de fou rire nerveux, finalement désespéré, un micro qui tombe, une chaise qui couine, quelqu'un qui s'enfuit en courant... Ça ferait drôle, non?... Oui, c'est con... Putain, j'ai 45 ans, je me suis dit, toute la nuit, il faut être con quand même pour ne pas pouvoir s'endormir parce qu'on se dit qu'on a 45 ans. Bilan des 45 ans : néant. D'autres fois, ça me fait sourire voire je trouve ça même apaisant. Mais là, non. Néant. Et puis j'ai vu mon père, bien net, qui me regardait, j'aurais presque pu le toucher... Trépassé à 55... Je me rapproche... Je n'aurais jamais dû aller voir un médecin. Tout allait bien. J'y suis juste allé pour un certificat médical. C'est alors qu'il m'a mis des idées dans la tête. Elles y étaient déjà avant, mais très très vaguement, un petit nuage sombre, là-bas, au loin... C'est sournois, un médecin, quand même. Ça vous regarde, avec son œil suspicieux, pointu, pathologiste, vous demande alors si vous êtes en bonne santé. Drôle de question. Qu'est-ce que j'en sais, moi, si je suis en bonne santé... je n'ai même pas envie de savoir, d'ailleurs, que je lui dis, tant que je me sens bien... Il faut qu'il trouve un truc, c'est son boulot, je peux comprendre... Alors, la fois d'après, il regarde mes analyses de sang, fronce un peu les sourcils, avec presque un air victorieux on dirait... Et me voilà avec du cholestérol maintenant, moi qui étais en parfaite santé l'instant d'avant, pas beaucoup, bien moins même que lui il me dit, mais tout de même un peu et puis avec mon père n'est-ce pas qui en avait aussi du cholestérol et qui a même fait des infarctus à cause de ça avant de se faire son cancer du fumeur n'est-ce pas... C'est l'idée, qui compte, le soupçon... Tu fumes combien?... Et là, toute la nuit, putain... j'ai 45 ans... et mon père qui me regarde en souriant, comme s'il m'attendait, comme s'il savait que je me rapproche, que mon heure vient, c'est pour ça aussi qu'il est bien net, parce que j'ai du cholestérol, pas beaucoup certes, mais c'est l'idée qui compte, elle est là, elle circule même dans mon sang, bientôt mûr donc pour le caveau... On est pareils, mon fils, les mêmes gênes, c'est comme ça faut t'y faire... Si ça se trouve aussi j'ai déjà un cancer... Il suffirait que l'idée se précise... Je sens qu'il ne va pas tarder à me prescrire une radio des poumons, le médecin... Tiens, c'est quoi ça?... Ben voilà, regarde, là, il est là, pas bien gros encore, mais il est là... si si... Tu vois?... Du coup, je me trouve vite fait un bon dealer, je me mets à fumer massivement de l'herbe ou mieux encore de l'opium, pour me finir en douceur, pas trop avoir mal... Moi, on ne m'ouvrira pas, on ne m'enlèvera rien, même si c'est tout noix pourrie à l'intérieur... Alors il y a quelqu'un, dans l'immeuble, qui chaque matin fait un trou à la perceuse, cinq ans que ça dure, juste un petit coup de perceuse, pas un trou bien profond donc, chaque matin, pas plus qu'une fraction de seconde, dans du bois on dirait, je ne comprends pas... Ou alors c'est toujours le même trou peut-être et c'est l'œuvre de sa vie, son trou... Je viens de l'entendre... Je ne comprends pas... L'art contemporain non plus je ne comprends pas, même si ça s'appelle métastases 45... Je ne comprends pas non plus ce qu'ils disent à la radio, ce qu'ils ont tant à dire, pourquoi ils ne s'arrêtent jamais... C'est comme le type avec son trou, c'est pareil... Ou alors c'est une femme, à la perceuse?... Peut-être... même si je ne comprends pas mieux, si c'est une femme, à la perceuse...
vendredi 28 octobre 2011
Plus de 20 ans que je n'avais pas eu de prise de sang. J'ai horreur de ça. Si en plus on me trouvait un cancer... Pendant que l'infirmière remplissait interminablement ses fioles de mon sang je regardais la secrétaire s'affairer d'une cabine l'autre. Une créature. Très grande, sculpturale, les cheveux courts rouge feu, cuissardes de cuir luisant, elle ne portait qu'un collant noir qui lui moulait parfaitement le haut des cuisses et les fesses et tout cela frémissait terriblement quand elle se déplaçait de son pas tellement autoritaire. Moi, me vidant lentement de mon sang, minuscule à côté, j'avais chaud... (Vous risquez d'avoir un peu chaud, m'avait dit la gentille, douce, frêle infirmière...) J'étais en même temps un peu comme dans un rêve... J'aurais peut-être aimé que ça continue, me vider même intégralement de mon sang, à la romaine, lentement, bercé par les paroles douces de l'infirmière, avec la créature spectaculaire aux formes frémissantes que j'aurais eu de moins en moins l'énergie de désirer et même bientôt de suivre des yeux... (Une très belle mort, peut-être...) Je l'ai revue, dans l'après-midi, dans la rue, la créature... Immense, claquant des bottes énergiquement, tout qui bouge quand elle marche, je me suis arrêté net sur le trottoir pour la contempler une dernière fois mais ce n'était plus pareil, il aurait fallu peut-être qu'en même temps je me vide de mon sang... Ça m'a donné envie de revoir la cité des femmes... Comme c'était bon, comme c'était drôle et beau... Plus personne ne sait rêver comme ça...
vendredi 26 août 2011
Ma lectrice voit des seins partout. Moi, le plus souvent, c'est des crânes, que je vois, de l'os, quand pour elle c'est de la chair. Mais là, pour une fois, aujourd'hui, sans me forcer et même immédiatement, je vois un sein bien rond, avec un gros téton, dans mon café. Parce qu'il faut dire que depuis le début, j'espérais tellement voir des trucs sexuels, dans mon café, des culs, des vulves, des seins. J'en avais marre des crânes, des os, de Thanatos. Je me suis même demandé si je n'allais pas, une fois encore, arrêter le café. En même temps, ce téton, il me semble bien malade, comme s'il avait une tumeur (à midi) et alors ce téton devient une tête un peu grotesque et la tumeur est un œil. Ça se passe dans une caverne, obscure, humide. La lumière, on ne sait jamais si elle vient du dehors ou du dedans. Y a-t-il quelque chose à voir, dehors? (Ce que me dit mon café 7.)
dimanche 1 mai 2011
J'ai appris récemment que ma première amoureuse était morte d'un cancer. Je ne sais plus si on avait joué au docteur. Je crois bien qu'oui, même si je ne me souviens pas exactement. Ma première gifle aussi, ça je me souviens bien. (Ce n'était peut-être alors qu'un râteau?) C'est ma tante Odette qui me l'a appris. Ma sœur était tout étonnée que je me souvienne encore de son prénom : Laurence. Quelques jours après la mort de Mouchette je l'ai appris. Un cancer bien méchant, qui l'avait rendue toute difforme, monstrueuse. Elle avait honte et peur que ses enfants la voient, elle cachait son visage, Laurence...
jeudi 10 février 2011
Je regarde Mad Men. C'est d'une belle lenteur, aux antipodes de le plupart des séries actuelles. On se croirait parfois dans un tableau d'Edward Hopper. Il y a des corps, des silhouettes, dans des décors. Le temps s'est arrêté. Même s'il continue. Le lent ballet des âmes solitaires qui se frôlent sans jamais vraiment se toucher. Les hommes sont en costume et portent des chapeaux. Les femmes sont en robe très souvent imprimée, poitrines brevetées playtex. On fume beaucoup. On boit beaucoup. On se cache beaucoup. Que cache-t-on? Que craint-on de laisser échapper? Il n'y a rien de très pervers, rien de très noir à dissimuler. (On n'est pas dans Dexter.) On cache son humanité, si ça existe. C'est beau et triste à la fois. Le silence en dit parfois bien plus que tous les longs discours. Il en dit surtout bien mieux. Quand deux âmes se trouvent, subrepticement, se reconnaissent, il n'y a jamais d'effusions, c'est tout juste une fugace lueur au coin de l'œil. Souvent, il ne se passe rien, ou pas grand chose. On se contente d'être là, de respirer le même air. On n'est pas pressé de changer d'atmosphère. On est là et en même temps on n'y est pas, ou peu, ou plus, peu importe. Des petites choses inquiètent. Ça sent bizarre, non?... Bets a-t-elle une tumeur au cerveau? Et moi, ai-je une tumeur au cerveau? Parce qu'il n'y a pas longtemps, chez moi, régulièrement, à l'heure du thé, je sentais dans l'air comme des effluves de mazout... Juste une petite pointe, comme ça... Tiens, c'est bizarre... Peut-être les canalisations?... Et puis on passe à autre chose... S'il doit venir, il viendra, le cancer... Ce serait terrible, si Bets avait une tumeur au cerveau... En attendant, l'idée s'est installée, sournoisement...
vendredi 28 mai 2010
Je me souviens, mon père était dans le coma depuis le matin, j'étais resté jusqu'au soir à lui tenir la main. Quand il respirait, ça gargouillait comme un tuyau d'évier encrassé. Je lui parlais, lui caressais le front. Le soir, à un moment, j'ai eu besoin de changer d'air, ma mère a pris la relève, je suis allé dans le salon, j'ai commencé à regarder freaks, de Tod Browning. Quelle idée... freaks... Mon père était en train de mourir et moi je regardais freaks... Même si je ne le regardais pas vraiment... C'était une sorte de parenthèse, je me disais que dans cette parenthèse il ne pourrait rien arriver... Au milieu du film, vers les onze heures du soir, ma mère m'a appelé, j'ai mis le film sur pause : ton père est mort. (J'ai menti, parfois, après, en disant que j'avais été là, à son dernier souffle. J'ai même dû décrire l'instant avec beaucoup de précision, de réalisme.) J'aurais dû être là. Mais j'étais à côté. Je regardais freaks. Je suis entré dans la chambre. Y régnait un silence inhabituel, lourd. Tous les oiseaux qui, les derniers jours et même les nuits avaient piaillé parfois insupportablement, entassés dans les épais, sombres feuillages des vieux chênes, jamais il n'y en avait eu autant, des centaines, des milliers, on se demandait même si ce n'était pas seulement dans notre tête, s'étaient soudain tus. Il était tout figé comme une chose. Ses yeux étaient mi-clos, éteints. Je les ai fermés, comme j'avais vu faire dans les films. (Le lendemain, je les ai rouverts, pour voir... Ça ne se fait pas, je sais... Mais il le fallait... Quel effroi, sur le coup... En même temps, c'est la vie, la mort, l'œil qui s'est éteint... Animé de la même curiosité, mais aussi avec tendresse, j'ai touché le cadavre de mon père, tout mou quand on l'a lavé puis habillé, avec ma mère, puis comme une bête empaillée...) Ensuite, j'ai dû pleurer comme un nourrisson, en hurlant, vraiment, je me revois me revoir hurler comme si j'étais spectateur de moi-même et même doublement spectateur de moi-même, remontant dans ma chambre pour me jeter sur mon lit. Puis je suis redescendu, j'ai vu la fin de freaks, même si je ne l'ai pas vraiment vue. Il le fallait. Je ne saurais dire pourquoi. Mon père est mort en plein milieu de freaks, de Tod Browning. (Quel nom... Tod Browning...) La dernière chose que mon père a faite, avant de mourir? Il a fait la vaisselle. (Ma chambre était au dessus de la cuisine. Je l'ai entendu faire la vaisselle, tôt le matin, avant de me rendormir.) Comme tous les matins. Puis il a fait un brin de toilette, car c'était un homme très propre. Puis est allé se recoucher. J'ai souvent revu freaks. Le film où mon père est mort. Parfois même je l'ai revu un 15 juin, autour de 23 heures.samedi 7 mars 2009
Souvent, je pense à mon père. Il me manque, immensément, viscéralement, même si j'ai fait mon deuil, comme on dit. Il me manquera toujours. J'ai des souvenirs tristes et délavés comme des vieilles photographies. Ma sœur, quand je l'appelle au téléphone, me parle interminablement de gens que je ne connais pas, sans me laisser en placer une. Et toi, ça va comment? me demande-t-elle, une demi-heure plus tard, quelques secondes avant de raccrocher. Oh... moi, je suis toujours un cow-boy solitaire, tu sais... Oui oui, toujours locataire... Un jour ou l'autre, il faut rendre les clés... Mais ça ne m'empêche pas d'être chez moi, Marielle, là où je suis... J'achèterai peut-être un bateau, un jour, mais pour naviguer tu vois... Puis on me brûlera dedans, quand je serai mort, avec mes petites affaires, comme un viking, ou un manouche, ça me plairait bien, même si on n'a pas le droit il paraît, c'est quand même triste, la mort... Alors, je serai peut-être enfin un hors-la-loi, quand je serai mort... Peut-être que tout ça, c'est à cause des cadeaux de noël de cette année-là, je me dis... On vous remet un accessoire, un costume, ça vous colle à la peau toute votre vie... Une fois par an, je vais sur la tombe rose de mon père, à Clarafond, Haute-Savoie. Ma mère, souvent, m'attend à la sortie, car je reste un bon moment et qu'elle sait, sans que j'aie eu à lui dire, que j'ai besoin de rester seul. Je suis assis sur la tombe, je me roule une cigarette de cow-boy que je fume en regardant le paysage vallonné, les nuages paresseux, les oiseaux, en parlant à mon père, dans ma tête. Salut p'pa, je dis, en arrivant. T'as entendu, l'oiseau, là?... Pendant des années, j'ai parlé, dans ma tête, à mon père. Maintenant, c'est juste quand je viens fumer une cigarette sur sa tombe. (Il est mort d'un cancer du poumon.) Il a l'air fatigué, sur la photo. Déjà, à l'époque de cette photo, je ressentais sa fatigue, comme s'il était écrasé par la vie. Très tôt, je me suis dit que moi, je ne serais pas fatigué comme mon père, que je serais donc très souvent en vacance et que je ne deviendrais sans doute pas gendarme, ni père de famille peut-être... En ce sens, je le dis sans vanité, je n'ai pas trop mal réussi. Je viens de réaliser que j'ai plus de dix ans de plus que mon père à l'époque de cette photo. C'est troublant, car j'ai l'impression d'en avoir dix de moins. Cinq ans plus tôt, ce n'était pas le même homme, sur les photos. Comme s'il avait pris vingt ans, d'un coup.









