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lundi 23 septembre 2013

La parole, c'était celle des femmes. Les hommes étaient taiseux, baissaient un peu la tête, parfois riaient, grognaient, cognaient du poing la table ou poussaient un juron. Les femmes parlaient, racontaient, cancanaient, moi je les écoutais. Ma grand-mère a passé, comme Louise Brooks, l'essentiel de sa vie dans son lit. Elle n'était pas malade — est morte à 93 ans, tout simplement d'usure — c'est juste que c'était dans son lit qu'elle était le mieux. J'allais la voir, dans la pénombre et la tiédeur de la chambre où tout le monde dormait. Qu'est-ce que tu fais mémé? Je parle avec mes morts, me répondait-elle souvent, ses yeux noirs rivés au plafond. Elle finissait toujours par me raconter une histoire, pas une histoire qu'elle avait lue dans un livre, car elle n'en avait lu aucun, avait passé en tout et pour tout deux ou trois mois de sa vie sur les bancs de l'école, savait quand même écrire, pas si mal je trouve encore en relisant ses petits mots, mais une histoire qui lui sortait de la bouche, qui lui venait de je ne savais pas où et il y avait soudain des paysages qui se formaient dans la pénombre, sur le plafond lézardé, le vent se mettait même à souffler, à siffler, la burle, il faisait nuit, un froid comme des lames de couteaux, on emmenait là-haut au cimetière de St Clément un mort, empaqueté de linges sur un traineau... une épopée... des jours et des nuits à tirer et pousser le traineau... des congères hautes comme des immeubles de cinq étages... et les loups qui hurlaient... Je me blottissais contre la mémé, j'étais terrifié, merveilleusement terrifié, ne voulais surtout pas qu'elle s'arrête... car c'était le plus beau des cinémas, sur le plafond lézardé... et il y avait tant de films... je ne sais pas d'où elle sortait toutes ces bobines... Elle avait le regard noir, la mémé, ne racontait pas que des histoires, elle en faisait, aussi... La pire langue de vipère du quartier... Des hommes se sont battus au sang à cause de ses histoires... Elle haïssait ses voisins, elle haïssait peut-être même le monde, jusqu'à sa mort elle a haï le genre humain... Mais avec ses petits enfants, c'était bien différent, d'une tendresse, d'une générosité... Souvent aussi elle sortait la boîte de photos... ou alors c'était moi qui la sortais et allais vers son lit : Et lui, mémé, qui c'était?... Alors elle racontait... (Quand elle est morte, j'ai évidemment récupéré la boîte de photos...) Je n'étais encore jamais allé au cinéma. Il n'y avait pas non plus encore la télé... Mais la mémé, elle en savait, des histoires, et comme projectionniste et même comme cinéaste, elle se posait un peu là... Et puis il y avait ma mère, aussi, mais dans un genre bien différent... La mémé, c'était le cinéma classique, expressionniste, on était un peu chez Murnau... Ma mère c'était plus compliqué, plus avant-gardiste, il n'y avait pas que les histoires, il y avait aussi les mots, elle les triturait, les tronçonnait, les recomposait, réinventait, mélange d'argot stéphanois, de patois ardéchois qu'elle avait dû entendre toute petite fille et bon français populaire mêlé parfois à quelques mots plus savants... et tout ça sans effort, ça sortait de sa bouche, et des histoires énormes, souvent, qui auraient fait rougir Rabelais... (Quand il avait fallu récupérer l'arête de poisson coincée dans le rectum du pépé...) Je l'écoutais, je riais, je riais tellement... Et toujours... Quand je l'ai au téléphone, il est rare que je n'entende pas un mot nouveau, mais que je comprends aussitôt, j'ai l'oreille... Elle fait mine de se fâcher un peu, par coquetterie : Pfff... tu dis n'importe quoi, c'est un mot qui est dans le dictionnaire, allons... La dernière fois que je suis allé la voir, il y avait, posé à côté du téléphone, un bout de papier sur lequel était écrit en très gros caractères : NIETZSCHE... J'en ai fait des yeux tout ronds, il faut dire que je ne l'ai jamais vue lire autre chose que des romans de gare, et depuis un certain temps en très gros caractères, à cause de sa cataracte, ce qui limite bien ses choix... Oui, me dit-elle, ils en parlaient à la radio, ça m'a intriguée, alors je suis allée à la bibliothèque... Mais ils ne l'avaient qu'en petit... Alors je les écoutais, ma grand-mère et ma mère, depuis tout petit... et dès que la parole m'est venue, je me suis mis moi aussi à parler, pas du tout taiseux comme les hommes, mais alors comme une mitraillette, on ne pouvait plus m'arrêter, on me disait que j'allais finir... speakerine... et j'abordais tous les sujets, jusqu'à même parfois la réincarnation... Parfois, ma mère m'engueulait, parce que je parlais trop, quand il y avait des grands, comme quoi je faisais mon intéressant, il faut dire que je les trouvais un peu limités, les grands... Et puis, un certain jour, vers les sept ou huit ans, je fus frappé de bégaiement. C'est bien ça : frappé. Comme par la foudre. (J'ai lu, bien plus tard, dans l'Apocalypse de St Jean : "Les éloquents seront frappés de bégaiement.") Et alors je me suis tu, presque complètement. On m'a cru peut-être alors autiste, ou réservé, timide, idiot. Alors que j'étais bègue. Je me souviens d'un type, qui passait dans la rue, et les gamins se moquaient de lui, en imitant son bégaiement, comme quand on jette des pierres à un miséreux ou à un chien galeux, moi le premier, qui l'imitais peut-être même plus fort que les autres, plus méchamment, jusqu'au jour où... C'est ma genèse, peut-être inventée — mais peut-être pas — très tôt, pour qu'il y ait une raison... Mais quelle souffrance, quand vous ne pouvez plus rien dire, quand vous sentez en plus la parole qui bouillonne, fait pression, dans la poitrine, tension montante derrière le front, dans la mâchoire, c'est douloureux... C'est aussi une douleur morale, comparable à la douleur physique de celui qui ne peut plus pisser à cause de ses calculs... Je me sentais maudit... Dieu m'avait puni... (Un jour, en serrant la mâchoire, coincé par une syllabe dure comme la pierre, je me suis cassé une dent.) On n'imagine pas la souffrance que c'est. J'étais fier. Je n'aurais jamais bégayé en public. Alors en public je me taisais. Combien de fois j'aurais aimé prendre la parole... J'avais tellement à dire... Je bégayais surtout à la maison, en privé. Ça faisait rire un peu mon père et ma sœur. Ma mère, ça l'énervait, elle m'engueulait, comme si je faisais exprès. Une orthophoniste avait conclu que j'étais un faux bègue, parce que, malin, je réussissais tous les exercices. Il n'est pas bègue, avait-elle dit, il hésite. Parce que bègue, c'était infamant. Je trichais. J'émettais une voyelle muette pour laisser glisser dessus la consonne, j'avais toutes sortes de stratagèmes et de techniques que je m'étais inventées, je changeais l'ordre des mots, je connaissais bien les synonymes, même si ce n'était pas toujours le mot vraiment juste ça s'en approchait et ça sortait sans encombre, mais quand même c'était frustrant, d'avoir laissé tomber le mot juste parce qu'il était imprononçable... Être un peu chantant, un peu acteur, m'a aidé un peu aussi... Même si parfois toutes mes techniques me lâchaient... L'émotion... Voilà pourquoi aussi peut-être je pratique un art martial depuis tellement d'années : la maîtrise du souffle, de l'émotion... Quand j'ai su l'histoire de Louis Jouvet qui, rentré du théâtre, à la maison, ne pouvait plus aligner deux mots... Quel formidable phrasé il avait... On en parle souvent, avec mon copain O, un sacré bègue, lui. Quand je lui ai dit que je l'étais aussi, il ne m'a pas cru, au début. Alors, souvent, maintenant, quand on se voit, je me laisse un peu aller à bégayer avec lui, par fraternité. Lui, c'est un drôle de phénomène, d'un grand raffinement, fin calligraphe, inventeur d'écritures syllabiques étranges et belles, grand causeur si on veut bien, sait bien l'écouter, humoriste, conférencier hors pair, carreleur, peintre, plâtrier habité, comptable impeccable, ne voyageant que dans les Cyclades, humble, d'une élégance évidente... Il ne fait jamais rien à moitié. Ne bâcle jamais rien. Tout est prétexte à la finesse. Même couper une tranche de saucisson est un art... Et comme bègue aussi, pas à moitié, sans aucune honte, ouvertement, grandement, monstrueusement, magnifiquement, mon antithèse, moi qui me suis toujours caché. Le jour où j'ai pu dire sans honte : je suis bègue, j'en avais déjà contourné les principaux obstacles et plus personne ne me croyait. Par des ruses. Même si c'est toujours un peu là. Plus du tout comme à une époque une prison — je me tapais littéralement la tête contre les murs — une vraie souffrance, une réclusion, totale, à l'isolement, au Trou pendant peut-être douze... quinze ans... mais une petite chose, toujours, dans ma tête, qui sera toujours là, comme si, à certains moments, dans le cerveau, une connexion ne voulait plus se faire. Une chose est sûre, je ne m'y casserai plus les dents, contre ce mur. Mon expérience m'a montré aussi que les bègues étaient souvent des individus passionnants et de parole(s). Quand on se bat avec la langue, on devient alors une sorte de guerrier, même si moi c'était plutôt... prisonnier, puis évadé. On a souffert. Pas à moitié. Je me revois, vers mes sept huit ans, maudit, interpellant Dieu, dans ma tête : Mais qu'ai-je donc fait de si grave?... Je n'aurais pas dû me moquer?... C'est ça?!... Évidemment, il ne répondait jamais, ce Grand Con... Ou bien alors c'était à cause des femmes, je me disais, peut-être, la parole, c'était leur domaine, fallait pas y toucher...

vendredi 1 juillet 2011

Je vois tout. Je sais qui vous êtes. Ce que vous êtes. Je sais ce que vous cherchez. Je sais ce que vous ne trouvez pas et ne trouverez pas, ni ici, ni ailleurs. Car ce n'est pas en cherchant qu'on trouve cela. Vous êtes en mon pouvoir. Là. Maintenant. Totalement. A une époque déjà lointaine, même si c'était hier, quand j'étais fou (ça a bien duré au moins six mois), je savais, en scrutant les yeux, s'il y avait une âme, derrière. Mon regard était parfois difficilement soutenable, je crois. (C'est en me scrutant dans un miroir, que je suis devenu fou. (Qui suis-je?) J'ai basculé, immobilement, sciemment. Seulement alors j'ai pu lire et même vivre Antonin Artaud. Pauvre homme. Moi, heureusement, j'étais bien plus puissant et résistant que lui. Et que Nietzsche, aussi, à la fin... pauvre homme...) Je parlais avec les bêtes et les bêtes me parlaient. Les arbres aussi me parlaient. Le vent. Le torrent. Les pierres. Tout me parlait. Un jour, passant à côté d'un chien méchant, un pitbull écumant de rage, je me suis arrêté, l'ai regardé droit dans les yeux, de tout mon être bestial, en poussant un sourd grognement que je ne me connaissais pas et qui m'a moi-même beaucoup impressionné : il s'est mis à pleurer. J'étais impitoyable, en ce temps-là. Un soir, dans un café, une femme s'est retournée en sursautant, tandis que je passais derrière elle, me faufilant entre deux chaises. J'ai cru que c'était un animal, a-t-elle dit, dans un souffle, visiblement très remuée... Je ressentais les choses un peu plus rapidement, avais même l'impression que je les pressentais exactement. Je me déplaçais comme un chat. La moindre sensation était décuplée, centuplée. Une fois, sous la douche, transpercé par toutes ces gouttes, j'ai cru m'évanouir. Un jour, j'ai mangé une rose, entièrement, dans un jardin public, mon seul repas de la journée, je n'avais plus rien, m'étais sauvagement délesté de tout, vraiment de tout, plus de famille, plus d'amis, plus de maison, plus de pays, plus d'argent, plus de papiers, plus de voiture, plus de veste, plus de couteau, plus de guitare, plus de stylo, plus de tabac, plus d'idées, plus d'images, plus de connaissances, plus d'ignorances, plus rien, j'ai mangé une rose entièrement dans un jardin public et ce fut peut-être le meilleur repas de toute ma vie. Je l'ai mâchée longtemps, très longtemps. J'en ai connu parfaitement la saveur, la substance. De ma bouche, elle s'est diffusée dans tout mon corps. J'ai su vraiment, alors, viscéralement, ce que c'était qu'une rose. J'étais couvert de boue, les bras griffés jusqu'au sang d'avoir dévalé un bois bien raide et plein de ronces, sur mes pieds, sur le ventre, sur le dos, parfois la tête la première. J'ai nagé alors au fond de l'eau, à l'aube, tout habillé, sous les coques des bateaux, escorté par des cygnes blafards qui rayonnaient parfois dans l'eau trouble un peu verte. Avez-vous déjà vu nager des cygnes sous l'eau? Avez-vous déjà nagé avec eux? Sacré spectacle. Sacré moment... En tout cas, en sortant de l'eau, j'étais propre... J'ai vu des fantômes. J'ai vu et entendu des bêtes qui n'étaient pas dans les livres. Mes cheveux se sont dressés sur ma tête, tous mes poils électrisés... J'ai vu mon propre corps, en bas, étendu sur le dos, comme endormi, j'étais sur le point de traverser le plafond, avant de redescendre dedans, dans mon corps qui semblait endormi, lentement... J'ai vu des yeux sans âme. D'une noirceur... Car tout le monde n'en avait pas, au fond des yeux, une âme. C'était même seulement une toute petite minorité qui en était dotée. Comme c'était émouvant, de rencontrer une âme, parfois, un frère, une sœur... On se reconnaissait, immédiatement, sans effusion... Mais c'était tellement rare... Les yeux sans âme étaient des gouffres noirs... Les rues en étaient bondées... Ma nature aurait été belliqueuse, je les aurais exterminés sans le moindre état d'âme... Mais ma nature était douce, au fond, même si elle était impitoyable... Les yeux sans âme comprenaient dans le miroir de mes yeux qu'ils n'étaient que des yeux sans âme. Ils ne pouvaient plus faire semblant, même à leurs propres yeux. Ils étaient alors dévoilés, s'assombrissaient encore plus, fuyaient avant de périr totalement devant moi. Comme des insectes. Des yeux d'insectes. (Parfois, c'était une vache, c'était déjà un peu plus supportable. Parfois même, la vache avait une âme.) La seule lumière qui les animait était celle du dehors. C'était terrible. Je révélais leur néant. J'étais impitoyable... Pendant six mois, ça a duré... Puis j'ai décidé de revenir, car ça avait un prix, d'être fou : je me consumais... Mon cœur n'aurait pas tenu bien longtemps encore comme ça, même si je sentais qu'il était fort... Il ne tenait plus qu'à un fil, à la fin... Je n'avais pas peur de la mort, mais je ne voulais pas mourir et les oiseaux non plus ne voulaient pas que je meure, ils venaient me le dire, sur mon rebord de fenêtre... J'ai senti que j'allais mourir, alors j'ai décidé de revenir. J'avais ce pouvoir. C'est dur, de revenir, douloureux, de perdre son pouvoir, sa puissance. Tout seul, je suis revenu, progressivement. J'ai laissé ma couronne sur un banc. Encore une fois, j'ai tout perdu. Je suis redevenu cet être aimable, gentil, doux, prévenant, le plus souvent, du moins je crois. Certains se rassurent avec l'idée du suicide, même s'il ne se suicident jamais, ça leur permet de vivre. Moi, je me dis que si un jour plus rien ne me retient ici, je pourrai redevenir fou, cette fois pour ne plus revenir. (Je sais comment on fait.)