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samedi 21 juillet 2012
mercredi 21 septembre 2011
Mahanagar (la grande ville). Une épure, tout juste sublime. Splendeur du cinéma de Satyajit Ray. Cinéma de l'émotion, sans effets parasites. Dès qu'apparaît Madhabi Mukherjee (qui était aussi Charulata), je suis au bord des larmes, au bord même d'un genre d'orgasme lacrymal, contenu. Ce n'est pourtant pas un mélodrame. Comme chez Bergman, les actrices, chez Satyajit Ray, sont sublimes. Ça fait tellement du bien, de voir ou revoir un film de Satyajit Ray. Ça nettoie de tout ce qui nous a pollués, en terme de cinéma au moins. Tous ces effets qui nous ont assaillis, salis, qui ont taché nos visions et peut-être nos âmes et tout cela pour rien, l'effet pour l'effet. Dans Mahanagar, les seuls et très rares effets, cinématographiquement parlant, sont invisibles, à moins de les chercher, ici un très léger faux-raccord, là une très subtile contre-plongée... On réapprend la distance, aussi. La distance n'empêche pas l'émotion. Ni la violence. Ni la passion. Ni quoi que ce soit. C'est même la clé, la distance. Le mawaï, on dit, dans les arts martiaux japonais. (On casse le mawaï pour tuer, au sabre, ce n'est pas rien...) Le problème du cinéma actuel, c'est que peu de cinéastes ont cette conscience du mawaï, de la distance. Ils tuent alors l'émotion en croyant l'avoir suscitée, même si ce que je dis là est sans doute déjà trop flatteur pour la plupart d'entre eux, qui ne se soucient évidemment pas de susciter de l'émotion, mais juste de produire des effets. Des effets pourquoi? Juste pour des effets. Une sorte de nihilisme bariolé et virevoltant, une excitation scopique, c'est tout... Comme elle est belle, Madhabi Mukherjee, simplement belle. Le moindre de ses sourires me met au bord d'une sorte d'orgasme, je disais, lacrymal, retenu. Bergman dévorait ses actrices dans des gros plans finalement très sexuels, pornographiques j'ai pu même dire à une époque. Ray les contemple, à distance. Il sait se rapprocher aussi. Que ce soit chez l'un ou chez l'autre, elle donne tout, l'actrice, s'abandonne totalement, sans effets, nue, elle est tout, une source vive d'émotion pure, de désir absolu. La caméra de Bergman s'approche, comme un papillon de nuit attiré par l'ampoule et vient buter contre une sorte de mur invisible, une limite. Celle de Ray reste souvent à distance. Les deux ont une conscience aiguë du mawaï... Pour les deux, les visages sont des paysages... Bergman voulait pénétrer ce paysage... Il bandait fort, Bergman, en permanence... Ray le contemplait, à distance, le paysage, de ses grands yeux sombres de Bengali... Et l'histoire?... Mais on n'en a rien à foutre de l'histoire, ce n'est pas le plus important l'histoire, même si elle est drôlement bien, cette histoire... L'histoire, finalement, c'est toujours la même histoire et on a évidemment un grand... grand plaisir à l'entendre de nouveau, à la voir de nouveau s'animer sous nos yeux, pleine de joies et de peines... C'est l'émotion, la grâce, qui comptent, et puis le style évidemment... la petite musique, disait Céline... et cette petite musique on ne sait jamais d'où elle vient... Ce n'est pas une juxtaposition d'effets, pas une grammaire précise qu'on apprendrait à l'école ou en copiant ceux qui en seraient dotés... On ne parle pas ici d'effets de style... mais de style... On ne sait pas trop ce que c'est... On sait juste que c'est rare... Soudain, ça se met à vivre, à vibrer, ça nous emplit alors entièrement, on ne sait pas trop pourquoi, ni comment... Il n'y a pas de méthode, pas de recette, sinon tout le monde aurait du style et on ne distinguerait donc plus le style du simple effet de style, le sublime du vulgaire...
jeudi 8 septembre 2011
En 66, je nais. En 66 sort également Nayak (le héros), de Satyajit Ray. Moi aussi, je suis doué pour les ronds de fumée. En ce temps-là, on avait encore le droit de fumer, dans les trains. On est dans un train, donc. C'est toujours bien, d'être dans un train, il se passe toujours quelque chose, même quand il ne se passe rien. Moi aussi, je voyage en train, si on peut parler de voyager dans mon cas, même si ce n'est pas tellement le nombre de kilomètres qui compte, ni le fait de relier un point géographique à un autre, c'est être dans un train, qui compte, car être dans un train, ne serait-ce que pour une heure, c'est voyager. C'est comme entrer dans une salle de cinéma, entrer dans un train et quand le train démarre, la salle s'éteint et la séance peut alors commencer. C'est du cinéma, en somme, être dans un train. C'est même mieux. On est dans le mouvement. Même si on est immobile et qu'il ne se passe rien, on est dans le mouvement. Il ne se passe rien? Le paysage passe. Le temps passe. Il y a des gens, dans le train, dans ce même train, qui passent. Tout passe. Et même, tout passe différemment, dans un train. Les pensées, aussi, dans un train, passent différemment. Je me souviens avoir rencontré, dans un train pour Madrid, un moine franciscain, tonsure et robe de bure, malandrin repenti, qui ressemblait à Jean Yanne, parlait comme Jean Yanne. Mais c'est une autre histoire. Le héros, dans Nayak, est une star de cinéma. Un acteur. Il joue. Il ne sait plus très bien qui il joue, ni pourquoi il continue de jouer qui il joue. Une jeune et jolie journaliste l'interviewe. Elle semble tellement naturelle. Mais n'est-elle pas en train de jouer elle aussi? Il se souvient de moments cruciaux de sa vie. Il s'endort, fait des rêves perturbants. Il se saoule. A un moment, il n'est pas loin de se jeter du train en marche. Il voyage. Il est pour ainsi dire au cinéma, le héros, dans ce train. Il joue à être qui il est vraiment. C'est sa vie, qui défile, dans le train. Et le film s'arrêtera quand le train s'arrêtera. Elle est jolie, la journaliste à lunettes. Elle le comprend, immédiatement. Il n'a rien besoin d'expliquer. Elle sait. Elle le connaît, pour ainsi dire d'instinct, sans avoir vu ses films. Elle le voit, même quand elle enlève ses lunettes. Lui aussi, il aimerait bien la connaître... Elle sait aussi et lui aussi le sait que le film s'arrêtera, quand le train s'arrêtera...
dimanche 4 septembre 2011
45 minutes, ça suffisait à Satyajit Ray pour raconter très simplement une histoire dont on se souviendrait toute sa vie. Moi, en tout cas, je m'en souviendrai toute ma vie, de cette histoire. Je ne suis pas Indien, ni brahmane, ni indésirable (quoique...), intouchable je voulais dire, j'ai fait un lapsus et en même temps c'est la même chose, intouchable, indésirable... Je ne suis pas Indien, et pourtant ça me parle de choses que je connais depuis toujours. Un intouchable, tout en bas de l'échelle donc et même plus bas encore, vient demander une faveur de nature spirituelle à un brahmane, tout en haut de l'échelle donc. L'intouchable est maigre. Il a de la fièvre. Le brahmane est bien gras. Il ne fait que bouffer et faire la sieste. S'éventer avec art est sa plus physique occupation. Sa femme, très distinguée, est pleine de mépris pour les petites gens, bien plus encore que son époux. (A un moment, l'intouchable demande du feu pour allumer sa pipe, quelle inconvenance, elle lui jette alors quelques braises au visage. Parce qu'il est déjà épuisé, l'intouchable, il n'a rien mangé depuis la veille, à un moment il croit que fumer lui donnera un peu de cœur au ventre...) L'intouchable est plein de considération, au début, de respect, vient même avec une offrande, laquelle est acceptée avec un peu de dédain par le brahmane. Car ce n'est pas suffisant. Ce n'est même jamais suffisant. Il lui fait balayer la cour. Puis ceci, puis cela, couper du bois... Jusqu'à l'épuisement, jusqu'à la mort... L'intouchable est maintenant étendu raide devant la maison au bord du chemin et personne ne veut le toucher, bien entendu... La femme de l'intouchable, évidemment magnifique, vient alors hurler sa douleur et taper du poing contre la porte du brahmane et de sa femme claquemurés qui n'osent plus même respirer. Elle n'avait pas grand chose. Désormais elle n'a plus rien du tout. Elle finira mendiante, ou prostituée, on imagine. Ou bien prostituée puis mendiante... Ils ont peur... et honte... Que vont penser les gens?... Et pourquoi les autres intouchables refusent-ils de les débarrasser de l'intouchable?... De vénérables brahmanes refusent désormais de passer devant la maison tant que la dépouille ne sera pas enlevée... C'est le brahmane gras et paresseux qui finalement devra s'y coller, avec un certain dégoût, néanmoins sans toucher l'intouchable : une corde passée autour d'une cheville de l'intouchable (levée à l'aide d'un bâton) il le traînera péniblement, long calvaire, jusqu'à une décharge pleine de carcasses de bêtes. Ce saint homme aura bien pris soin également de purifier la cour de sa maison par quelques gestes et paroles inspirées. Le jeune fils du brahmane (Satyajit Ray lui-même?) est témoin impuissant et choqué de l'histoire. Il a une dizaine d'années, tout comme la fille de l'indésirable, joyeuse, insouciante, que son père pensait déjà marier, motif de sa visite au brahmane. Et moi je suis ému par tant de simplicité, si peu d'effets. Une telle violence. Un film de Satyajit Ray et même un téléfilm, c'est comme un livre de Ramuz : le style est invisible.
dimanche 31 janvier 2010
Arigato-san (Monsieur Merci) est chauffeur de bus. Ce n'est pas rien. Comme il est très gentil et plutôt beau garçon, toutes les filles sont un peu amoureuses de lui, dans le bus, mais aussi sur la route. Il connaît toutes les histoires. Tout ce qui se passe dans son bus lui est familier, mais aussi sur la route. Il connaît tout le monde et tout le monde le connaît. On lui confie des missions, des messages à délivrer, des tombes à visiter, un disque à acheter parce que les jeunes filles s'ennuient, à la campagne. Il est toujours de bonne volonté, désintéressé, jamais pressé. C'est le meilleur des chauffeurs de bus. On va jusqu'à rater le bus précédent, pour voyager dans le sien, même s'il faut attendre des heures. Comme il dit sans arrêt merci avec un grand sourire et un geste de la main, on a fini par l'appeler Monsieur Merci. Une jeune fille accompagnée de sa mère se rend à Tokyo où elle sera vendue comme prostituée. Elles n'ont pas tellement le choix. On ne juge pas. C'est la vie. D'un seul coup d'œil dans le rétroviseur, il a tout compris. Lui qui est tellement joyeux de nature, ça le rend soucieux et même triste. En même temps, il a économisé assez pour s'acheter une chevrolet d'occasion et abandonner son vieux bus, c'est un peu son rêve. Un bel oiseau migrateur lui glisse à l'oreille que s'il décidait de ne pas acheter la chevrolet, alors peut-être que la tendre jeune fille ne serait pas forcée de se prostituer. C'est qu'il s'en passe des choses, dans le bus de Monsieur Merci, à 20 à l'heure, dans ce somptueux road-movie de Hiroshi Shimizu. (L'histoire est de Kawabata, que j'ai découvert la même semaine que Shimizu.) En 1936, au Japon, Hiroshi Shimizu tournait en extérieur des histoires simples, d'un style et d'une élégance incomparables. La nouvelle vague n'a pas inventé grand chose. Tout en disant ça, je vois la vague de Hokusaï. Je pense alors à Maine Océan, de Jacques Rozier. Et puis aussi à l'expédition, de Satyajit Ray. Si j'avais un cinéma, je programmerais les trois, l'un derrière l'autre, en commençant par le plus récent. On finirait par Arigato-san, de Hiroshi Shimizu. On en serait ravi, drôlement ému, le cœur tout ondoyant, ne sachant s'il faut sourire ou pleurer. On rentrerait chez soi lavé de tout à-priori évolutionniste, porté, par delà les âges et les cultures, par la même vague. Ce n'est pas la nouvelle vague. C'est juste la vague. Elle serait même plutôt très ancienne, comme je vois les choses, cette vague, pour ne pas dire sans âge, et c'est très bien ainsi.dimanche 1 mars 2009
Narsingh est amer, car sa femme l'a quitté. Les femmes, désormais, c'est fini, elles n'entreront plus même dans son taxi. Les affaires ne vont pas très fort. Le sang fougueux des guerriers Singh bouillonne dans ses veines. Pour un écart de conduite, on lui retire sa licence et il doit s'en aller, prendre la route, au volant de sa Chrisler 1930, accompagné de son fidèle Rama, sorte de Sancho Panza. En chemin, il tombe sous le charme de Neelah. Elle est chrétienne, de basse caste. Aveuglé par son amour, il ne comprend pas qu'elle en aime un autre, unijambiste de surcroît. Narsingh a mal. Le guerrier est blessé dans sa fierté et son âme. Aveuglé par le sang noble des Singh, il méprise la divine Gulabi, de très basse caste, mais qui chante si bien, tellement douce, tellement vivante, qui est la grâce en personne et qui l'adore. Il est le noble prince qu'elle attendait depuis toujours. Tu n'es qu'une sale traînée, lui dit-il, la première nuit. Elle n'a pas choisi. Elle est d'une caste qu'on peut violer et mépriser impunément. Tandis que Narsingh, lui, est un guerrier, noble y compris dans la misère. Il ne sait pas encore qu'elle est entrée dans son cœur. Il ne sait pas encore à quel point le sang des Singh bouillonne dans ses veines. Il ne sait pas encore que Gulabi et lui sont esclaves du même maître infâme. Il ne sait pas encore que la noblesse est ailleurs. Et moi je ne savais pas, avant aujourd'hui, que Satyajit Ray, que je croyais bien connaître et aimais déjà profondément et sans réserve, avait réalisé ce chef-d'œuvre absolu, l'expédition (Abhijan). J'en suis tout remué, tout exalté, comme si le sang des Singh bouillonnait dans mes veines.

