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lundi 19 mai 2014

Mon père me regarde. Ma sœur aussi me regarde. Ma mère et moi, on regarde ailleurs, là-bas. La mer? On snobe le photographe. Un étranger? Une connaissance? Dieu? On ne pose pas, nous. Ou alors, on pose vraiment. Mais mon père me regarde. Et alors je regarde mon père. Sa tête. Il avait cette tête-là. Même à la fin, il avait cette tête-là. Et ces pieds. Je regardais ses pieds. Je regarde toujours ses pieds. Mon regard attiré par ses pieds. Ses pieds étaient étranges. Me fascinaient. Des ongles de gros orteils démesurés. Comme des télés. Des drôles de pieds. Même à la fin, il avait ces pieds-là et je continuais d'être fasciné par ses pieds. Même mort, il avait encore ces pieds-là et je fixais encore ses pieds, quand il n'était plus qu'une sorte de bête empaillée grisâtre... jaunâtre... je ne sais plus... sur le lit... Des ongles de gros orteils comme des télés. Des pieds vraiment étranges. Je n'en ai jamais vu de pareils. Ni même de comparables. Ses pieds. C'étaient ses pieds à lui, rien qu'à lui. À mon père. C'était lui, ses pieds. Sa tête, ses pieds, voilà ce qu'il me reste, surtout. Les pieds de ma mère, à côté, semblaient mous, sans nerfs, sans âme. Ceux de mon père étaient noueux comme des branches d'olivier, avec des ongles comme des télés. Mais c'étaient de bons pieds, je me disais, je me dis encore, des pieds d'honnête homme, de gentil. J'aimais les pieds d'honnête homme de mon père, noueux, torturés comme des branches d'olivier avec au bout des télés. J'ai dû jouer longtemps à les lui tirer, pincer, chatouiller et ça le faisait râler gentiment, parce qu'il n'aimait pas qu'on lui touche les pieds, mon père, ses pieds noueux, comme si ça lui faisait mal, comme s'il avait concentré toutes ses souffrances dans ses pieds, on n'imagine pas la souffrance d'un olivier et je ne peux pas me souvenir de mon père sans me souvenir de ses pieds, sans revoir exactement ses pieds, ce qu'exprimaient ses pieds. Et puis sa tête. Sa bonne tête. Des souvenirs me remontent. Il me regarde. Il est venu me chercher, tard le soir, vers les minuit, en voiture, à la gare, je suis en permission, il me regarde alors pour la première fois comme un homme, même si je suis toujours son gamin, on peut enfin partager quelque chose de vraiment viril : l'armée, je n'ai d'ailleurs peut-être fait l'armée que pour ça, pour me rapprocher un peu de mon père, pour vivre cet unique moment : descendre tondu d'un train à minuit et le voir sur le quai à m'attendre, peut-être était-ce aussi un peu pour ça que je me suis mis à fumer, très jeune, pour me rapprocher un peu de mon père, cet étranger tellement familier, je suis content de le retrouver, de le voir sur le quai à m'attendre  — ma mère, elle, m'attendait plutôt dans la voiture devant la gare — depuis le temps que j'étais coincé à la caserne, toujours plus ou moins consigné, on se sourit de loin, on est émus, c'est le meilleur moment, quand on s'aperçoit et se rapproche, un sourire qu'on a du mal à enlever tellement on est contents de se revoir, depuis le temps...

mercredi 7 mai 2014

Je suis confus. Toutes mes élucubrations tombent à l'eau. Évidemment, je pourrais faire comme si de rien n'était. Et ça vaudrait peut-être mieux. Parce que l'idée me plaisait bien, que ma mère cadrait bien les photos et que mon père, lui, le pauvre, ne savait pas, était même désarmé, voire même qu'une sorte de frayeur biblique l'inondait quand il fallait prendre une photo, parce que les photos, c'était l'affaire des femmes, il fallait des fleurs, c'était à chaque fois un peu le jardin primordial, et caetera... Et pourquoi pas des pommes?... Oui... Parce que tout reposait sur cette photo, que j'attribuais à mon père... C'était même ma plus grande découverte, cette photo, dans la boîte de diapos, dans la cave de ma mère, 45 ans plus tard... Ma mère, en maillot de bain, sur la plage, en 69, année érotique... Son corps... Rien que son corps... Enfin un regard un peu sexuel, je m'étais dit, de mon père pour ma mère, moi qui de toute ma vie ne les avais jamais entendus ni vus ni même imaginés faire quoi que ce soit de sexuel, même pas une petite langue, une petite main, un petit doigt, rien... Enfin, cet obscur objet du désir, je m'étais dit, sacré papa... C'était d'autant plus troublant qu'il lui avait coupé le visage, ne gardant que la bouche... Pas non plus de mains, et juste un pied... façon statue antique... Il n'avait gardé donc que l'essentiel... le Sexe... Quelque chose de maladroit, de spontané, de sincère, m'émouvait terriblement là-dedans... Jusqu'au moment où j'ai vu que derrière ma sœur, à la tête également coupée, se tenait un autre personnage, un genou et un bras que je n'avais pas remarqués tout d'abord... mon père... qui ne pouvait donc plus être l'auteur de la photo, puisqu'il était partiellement dessus... Mais alors... qui?... Il suffit évidemment de chercher celui qui n'est pas sur la photo... Alors, donc... Peut-être ma première photo, alors, à l'âge de trois ans... Je coupais déjà les têtes... J'ai toujours coupé les têtes il faut dire... Encore dernièrement — mais j'y reviendrai, une autre fois — il était question d'une tête coupée... Comme si le coupage de têtes avait toujours été ma préoccupation, mon grand intérêt dans la vie et peut-être même ma passion... (J'entends encore Fernandel : Tout condamné à mort aura la tête tranchée...) Sauf que là, les têtes,  c'étaient celles de mes parents, de ma sœur... la famille... ma famille... Est-on, à trois ans, conscient de couper des têtes?... Peut-être ma première photo, donc, peut-être aussi ma meilleure. Par la suite, je n'ai peut-être jamais cessé de vouloir reproduire cette image primordiale.

vendredi 2 mai 2014

La seule beauté qui compte est celle qui ne se sait pas. Les choses sont parfois très simples. Il faut centrer à peu près son sujet. C'est encore mieux s'il y a des fleurs. Et la grâce de l'instant, si grâce il y a. C'est je présume ma mère qui a pris la photo. Mon père, lui, aurait cadré différemment. (Mais j'y reviendrai, une autre fois, à comment mon père aurait cadré, à comment mon père cadrait, plus chaotique, plus contemporain si on veut, quand ma mère, elle, avait une conception très structurée, très classique de l'image.) Le jardin. L'éternel Jardin. C'est toujours à peu près la même histoire. Celui qu'on a perdu. Celui qu'on aimerait retrouver peut-être. On remet en scène comme on peut le Jardin, voilà. C'est ce que disait ma grand-mère, aussi, quand on allait prendre une photo : Au jardin, un coup de peigne et au jardin... Les hommes, eux, ne prenaient pas de photos, à moins qu'on ne les y contraigne et dans ce cas c'était à la sauvette, sans méthode, avec effarement peut-être, d'où ces cadrages bizarres, ils ne savaient pas s'y prendre, ça n'était pas leur domaine, la mise en scène, le cadrage, pauvres acteurs, mais j'y reviendrai, une autre fois... Les images, prendre les images, c'était souvent l'affaire des femmes et on peut se demander pourquoi, surtout quand revient toujours le thème du jardin, avec des fleurs, donc, parce que s'il n'y avait pas eu de fleurs ça n'aurait plus été la même chose, parce qu'une bonne photo, il fallait qu'il y ait des fleurs, c'était comme ça et moi je dis que ce n'était pas seulement pour faire joli, pas seulement pour qu'il y ait des jolies couleurs sur la photo, mais que c'était aussi et même surtout à cause du Jardin, celui qu'on avait perdu, ou qu'on croyait avoir perdu, le Jardin perdu, alors, oui, celui de la Genèse, de toutes les genèses, y compris de la mienne alors... C'était donc souvent l'affaire des femmes, prendre les photos, avec des fleurs si possible. Les hommes, eux, n'auraient jamais cherché un lieu avec des fleurs, n'auraient jamais eu ce soucis du Jardin, comme s'ils l'avaient oublié, ou refoulé trop loin. Les femmes, elles, avaient besoin de faire cette mise en scène, d'opérer ce retour, on peut se demander pourquoi. Toute photo, idéalement, devait être prise dans un jardin, voilà, dans Le Jardin. Je trouvais ça stupide, autrefois, vulgaire, souvent d'une grande laideur. Je me rends compte, aujourd'hui, retrouvant cette image qui dormait depuis 45 ans dans une boîte, que c'était tout le contraire.

jeudi 24 avril 2014

Tu croyais peut-être que je ne reviendrais plus? Que c'était fini?... Mais je reviens toujours. Fluctuant comme la mer, je vais et viens sans cesse... Et rien jamais n'est fini. Comment ce qui n'a jamais vraiment commencé pourrait alors finir?... Il est vrai cependant que je ne suis plus tout à fait le même homme... Je suis retourné voir ma mère. Ravie de me voir plus fumant du tout mais vapotant abondamment comme la machine à Papin. J'ai troqué mon paquet de tabac contre toutes sortes de fioles nicotinées, bien plus drogué qu'avant, flairant en permanence mes drogues sur mon embout, mes doigts. Ma mère m'a alors accueilli tel le fils prodigue revenu de 35 ans de tabagie et me voilà envoyant d'énormes nuages de vapeurs de havane dans la cuisine, dans le salon, moi qui jadis avais à peine le droit de fumeroller coupablement mon tabac de pauvre, été comme hiver sur le balcon. On va rendre visite à ma sœur. Me voilà vautré sur son canapé, complètement dans les vapes à m'envoyer voluptueusement ma nicotine. Comme c'est bon... Il m'aura fallu un peu plus de deux semaines pour décréter définitivement la vapeur supérieure à la fumée... Encore plus drogué qu'avant... Mais femme actuelle dit que c'est bien... Parfois stupéfait, voire bouleversé, j'ai retrouvé ce que je ne soupçonnais pas avoir perdu : goût, odorat, souffle, sommeil... À un moment, sur le canapé, ma sœur pose longuement sa main sur la mienne. Je la regarde. Elle a vieilli, sa main. La mienne aussi. On a vieilli... Le lendemain, dans la cave de ma mère, je trouve une vieille boîte de diapos : Été 69. C'était donc il y a 45 ans... 45 ans... Je ne les connaissais pas, ces photos... Ça m'émeut... Entre ma mère et ma sœur... Cet instant a eu lieu...

jeudi 21 novembre 2013

Tout ce cinéma... Alors qu'au fond, je m'en fous... Car au fond, je me fous de tout... Tout ça, c'est juste que j'ai envie de m'entendre, parfois, et je me parle, alors, à moi, surtout à moi, suis même — sans aucun sérieux rival mort ou vivant — la voix que je préfère entendre, qui me fait le mieux voyager et aussi le mieux rigoler, jusqu'à parfois me saouler, jusqu'à parfois la gueule de bois... J'invite alors un peu les muses, pour voir, pour boire... et même parfois elles viennent, boiteuses, toussantes, louchantes ou borgnes, tordues, déjà saoules, moustachues quand ce n'est pas barbues, pas du tout les gracieuses créatures dont je rêvais, mais tout de même elles viennent... Même si elles ne sont plus ce qu'elles étaient, elles ont gardé un certain charme, quand on sait apprécier les beautés périmées... Parce que ça vieillit, les muses, aussi... Ce n'est pas sérieux, allons... pas plus que la vie... pas moins non plus... je l'ai toujours su... dit... On a bien essayé de me faire croire que c'était sérieux, tout ça, la vie, l'amour, la mort, le travail, la famille, la patrie, la littérature, l'art, la philosophie, le foot, l'Histoire de France, la pédicure, le prix des choses et aussi le prix des gens, Dieu, tout ce qu'on voudra... Et pourquoi pas la sieste, alors?... Mais oui, c'est très sérieux, la sieste, certains s'y rendent même comme au bureau... Au bout d'un moment, c'est comme si je me réveillais, de tant de gravité, de tant de sérieux... Il n'y a que la souffrance... Ou l'absence de souffrance... J'ai mal aux dents, alors là oui ma vie est intense, n'est même que souffrance, tout est concentré là, je ne suis même plus que ça, souffrance, même si je souris pour faire diversion... Moi, chanceux, je n'ai jamais rien connu de pire comme douleur que la rage de dents, mais j'en ai eu, alors, des rages de dents, je pourrais en parler, ma vie n'est même qu'une suite de rages de dents pour violon à une seule corde, à un seul nerf suraigu... Et quand je n'ai pas mal aux dents, je me tricote des souffrances morales, nobles tant qu'à faire... Ah... les souffrances de l'âme... ça occupe bien... Jusqu'au moment où je me dis que la moindre rage de dents me balayerait tout ça, me foutrait même un sacré coup de pied au cul de ma souffrance de l'âme si noble... Qu'on me scie un bras jusqu'à l'os et même au delà, on verra si je conserve mes langueurs monotones... Le type qui est dehors l'estomac vide plein de crampes dans ce froid bien humide et qui ne passera peut-être pas l'hiver alors lui, oui, il sait, ce que c'est, la souffrance, que la vie n'est que souffrance et même une sacrée saloperie... Mais moi, le cul bien au chaud, tout bien propre et reposé et bien nourri, fumant ma clope avec un bon petit café, dans mon canapé, de quoi irais-je me plaindre et qu'est-ce que j'en sais, moi, de la souffrance... Et puis c'est peut-être une question de nature, aussi... Même à un enterrement, je finis toujours par rigoler, au moins sourire... (Même à l'enterrement de mon père...) Parce que ce n'est pas sérieux... Je finis toujours par repérer une trogne, ou un détail, comme un clin d'œil que me ferait le Diable pour me faire rigoler... Mon combat, si on peut parler de combat, il est là... je ne me laisserai pas avoir, que je me dis, mais peut-être bien qu'un jour je me dirai autre chose... Le rire emportera tout, toutes mes petites misères, toute ma bêtise, ainsi que toute celle du monde... On se plaint que la littérature est molle, qu'il n'y a plus rien qu'enculages de toutes petites mouches même plus à merde... Une bonne guerre mondiale, une bonne suée bien méphitique de choléra, de peste noire ou de grippe espagnole, une bonne boucherie planétaire avec des tripes à l'air bien fumantes, bien puantes, bien grouillantes et ils refleuriraient les génies sur toute cette pourriture, c'est certain... La beauté, la grande beauté lyrique, est à ce prix, peut-être... Il lui faut de la pestilence, des asticots... Est-ce vraiment souhaitable?... On devrait être content, alors, de vivre cette époque toute molle de chats d'appartement bien nourris, castrés, ou de chihuahuas — question de style, de sens que l'on donne à sa vie —... de guerres juste à la télé... La misère, la souffrance, c'est pour les autres... On lève une paupière, remue l'oreille, on se rendort... On rote son ragoût et sa bière entre deux scènes de massacre à la télé, d'horreur absolue qui a lieu là-bas, toujours là-bas... Dans la rue bien tranquille, un type est en train de crever, lentement, on passe, il fait partie du décor, il en faut un, au moins un, un exclu, un paria, un qui pue pour de bon, pour goûter pleinement l'intimité douillette qu'on cultive dans sa petite serre rien qu'à soi et trouiller suffisamment aussi pour rester ce qu'il faut dans le rang, jouer tant bien que mal les petites comédies pour survivre, rester à flot, demeurer dans sa bonne petite léthargie... Pas de bol, mon pote... Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?... On pourrait intervertir les rôles, là ce serait lui qui passerait, tranquille, pareil... Mais un jour, sa haine va exploser, il vaudra mieux alors ne pas se trouver là... C'est ça ou crever discrètement... Tout le monde n'a pas cette pudeur... Quand il y en aura cent, mille, dix mille, vraiment pouilleux, affamés, au bout de tout, là, bien méchants, vengeurs et il y aura de quoi, dans ma rue bien bourgeoise et pas seulement des zombies bien proprets venant, très sérieusement, en bas de chez moi, comme si leur vie en dépendait, dans ce tout nouveau bar à ongles, pédi-spa... (Après livres anciens, puis antiquités africaines, ça fait réfléchir... quand on voit que c'est à peu près la même clientèle... Vous êtes accueillis comme des émirs par des hôtesses sublimes en blouses roses, sans chaussettes, des travailleuses du pied on pourrait dire...) Et moi, alors... le crincrin d'une dent me réveille, dans la nuit... Putain de dent, je me dis, voilà, en avalant mon cachet et attendant qu'il fasse effet... et que ma vie n'est qu'une suite de rages de dents et que finalement les rages de dents ont toujours été les périodes les plus intenses de ma vie, parce que la rage... parce que la souffrance... Mais le rire... peut-être qu'un jour je n'en aurai plus la force, ou plus le goût... le mauvais goût... C'est facile, de dire qu'on s'en sortira toujours par le rire, quand le pire qu'on a connu c'était une banale rage de dents... Hier, je me suis fait engueuler, salement... Un personnage, qui s'est rebiffé, qui n'avait pas demandé à être là, dans mon œuvre, si on peut appeler ça une œuvre... n'avait pas apprécié, du coup, de s'y rencontrer et si vilainement... Pourtant je l'aimais bien, celui-là, lui réservais bien des aventures grotesques et édifiantes, avec bienveillance l'imaginais clopiner sur bien des trottoirs merdeux, de quoi au moins bien m'amuser et lui aussi je me disais, ça aurait pu l'amuser, mais non... Ce que tu as fait là!... Ce que tu as fait là!... l'œil soudain mauvais, me pointant même de son doigt gigantesque à presque me toucher le mien, d'œil, pas mauvais, comme s'il voulait me le crever et j'ai senti alors que ça couvait depuis longtemps, sous sa douceur, sa haine... et qu'il en serait toujours ainsi... et que c'était aussi du cinéma... (Un sacré cinéaste, lui, il faut reconnaître, et quand il va se décider à passer enfin en salle de montage, à coller bien comme il faut tous les bouts, ça va déménager et je prendrai mon billet, c'est sûr, et même dans les premiers, pour voir ça...) À chacun son cinéma... Alors, il n'y a plus rien, dans le mien... Une fiction sans personnages, sans rien, que moi, la voix, The Voice, avec ma dent... Si maintenant les personnages fuient les fictions... ont ce pouvoir... Merdre... Si on ne peut même plus se moquer un peu de ses copains ni en faire des héros impeccables, là en plus ou presque personne ne vient, entre nous... Je regarde dehors... Il pleut... Buée sur le carreau... Ça caille... Sale nuit, pour le pouilleux, dehors... Vais replonger sous ma couette, chaude, douillette, océan de plumes, Paradis évident... Il n'y a rien... Juste ma dent, ma douleur et moi, et le cachet, heureusement, qui commence à assourdir la petite musique déplaisante... Putain de dent... Appeler le dentiste, ou bien attendre que ça passe... C'est la question... Ça peut même être la question de toute une vie...

vendredi 20 septembre 2013

Trimbalant mes sacs pleins de cadavres tintinnabulants, j'aperçois, assise spectaculairement à la terrasse du café près du bureau de tabac, la Créature du Sang — souvenez-vous, la Rousse Sculpturale en Collants. Elle m'aperçoit elle aussi. S'arrête instantanément de papoter avec sa copine voisine de boutique la fleuriste, lui glisse ensuite — sans cesser de me regarder — un mot à l'oreille, qui la fait rire, la fleuriste — une brune quelconque, interchangeable, bobo — vêtements de lin on suppose équitable, longue chevelure d'ébène luisant cascadant sur ses épaules fines de miel sombre, dents comme les brebis au lavoir, langue délicate comme un pétale de rose, seins minuscules tout en tétons mais il faut voir, un joli rire cependant, limpide comme le ruisseau à la source, plus fin qu'un petit doigt, par en dessous ses cils noirs m'apinchant timidement. (Fleurs & Sang, me dis-je alors, pour me dire quelque chose...) Tous ces cadavres... Lui vient cette moue inquisitrice, à la Créature du Sang, et je baisse alors les yeux. Elle sait. Son œil me dit aussi que je suis en retard, pour notre rendez-vous annuel, qu'elle m'attend, de pied ferme, moulée dans son collant rouge, le talon claquant dans ses jambières de cuir luisant. J'ai honte. (Honte décuplée par la présence de la fleuriste quelconque, qui n'a rien à faire là et qui, dans ma paranoïa, sait désormais tout du feuilleton, peu glorieux pour moi, de la Créature du Sang et moi.) Je suis un lâche. Elle le sait. Ça saute aux yeux. Et tous ces cadavres... (Jamais je n'en ai transporté d'un coup autant en plein jour...) Pas comme ça que je vais améliorer mon sang, son œil me dit... J'ai envie de m'arrêter et de lui dire que ce sont les cadavres d'au moins tout l'été, voire même aussi du printemps. Mais j'aurais l'air de me justifier. D'être coupable, donc. (Et puis il y a la fleuriste quelconque et j'aurais l'air encore plus con...) Mais coupable je suis, de toutes façons, quand je la vois, la Créature du Sang. C'est elle, qui me lit le Rapport du Sang, après, derrière le bureau, froufroutant du collant, me dominant, sévèrement, intégralement : Ce n'est pas mieux... Non... non non... C'est même pire... (Suivi d'un bruit de bouche, en coin.) Elle grimace un peu, rajuste un peu ses obus qui me tiennent en respect pour que carrément ils me visent et que je ne bouge plus du tout... Je baisse les yeux. Elle me domine. Déjà, quand la pâle, fluette, mais gentille, douce Tireuse du Sang opère, elle, la Créature du Sang, la Rousse Sculpturale en Collants, passe et repasse, incendiant tout mon champ de vision. Et mes sens... Et elle le sait très bien... C'est son pouvoir... Vous vous trouvez soudain en vaste érection, tandis qu'on vous tire votre sang, même si elle n'est pas du tout votre genre, les préférant même peut-être à l'opposé fines à petits seins, tout devient alors très bizarre, cotonneux, tiède, moite, la sensation d'être de plus en plus dur tout en ramollissant globalement, tout votre sang restant refluant là, rien que là, ailleurs il n'y en a plus, vous êtes alors sa chose, son jouet, sa proie... et elle repasse, dans son collant, géante rouge, toute mamelles et fentes, étoile terminale consumant tout, et elle sait très bien ce qu'il se passe, tandis qu'on vous siphonne tout votre sang, flacon après flacon... et qu'au fond, il faut être honnête, ce n'est pas si déplaisant... (Je n'imagine pas plus belle mort... Les Romains avaient bien raison... Si on m'euthanasie un jour, c'est ce que je demanderai : chez la Créature du Sang — et même dans sa baignoire, pleine de pétales de fleurs : Fleurs & Sang... Et qu'on le grave sur ma pierre : Fleurs & Sang...) Elle est peut-être même de mèche, je me dis, avec la maigrichonne, anémique Tireuse du Sang... (Sa petite phrase, avant de me piquer : Vous allez avoir un peu chaud...) Sinon, elles fermeraient la porte... Des vampires... Il n'y aurait pas toute cette mise en scène technicolor sinon... Et là, je la croise, tout mal rasé en plus et bien froissé, pas à mon avantage, la clope au bec, un peu débraillé, en habits d'intérieur, ma panoplie de vagabond en chambre, en vieilles savates, comme sorti de ma cabane dans les bois, avec tous ces cadavres, discret comme un troupeau de chèvres dévalant les alpages... Son petit sourire... Je me sens alors tout penaud, tout nigaud, tout débile... D'autant plus que j'avais fait un rêve, la veille, qui me collait encore un peu, où j'avais appris qu'on m'avait trépané, nourrisson, parfaitement, trépané, on me montrait même l'instrument en acier qui avait servi jadis à l'opération, un genre de stylo, conservé comme une relique, dans une boîte bourrée de coton, peut-être même un vrai stylo, c'est ma mère et ma sœur qui me l'apprenaient, car il était temps que je sache la Vérité : trépané... Car j'avais un truc en trop, là-dedans, en tout cas un truc qui n'allait pas et qu'il avait fallu m'enlever au plus tôt, pour pas que ça grandisse, sinon j'aurais fini débile profond, ou Tyran... L'opération, une première, avait été plutôt un succès, j'avais pu vivre ensuite presque normalement, seulement débile léger... Ça expliquait ma petite cicatrice au sommet du crâne et surtout ma vie ratée, mon absence d'ambitions, mon désert amoureux... (Une première, mais aussi une dernière, cette trépanation expérimentale au stylo, ce qui, quand même, tendait à me faire penser que ce n'était peut-être pas une totale réussite... Mais tout ça importait peu, finalement, une réussite, ou un échec, tout était à relativiser et une réussite relative ou un échec relatif c'était peut-être bien alors la même chose — vue positivement ou bien négativement mais la même chose et ma vie alors aussi je pouvais la considérer comme relative, une vie relative étant peut-être alors la même chose qu'une mort relative, question d'humeur seulement, ce qui simplifiait au moins à y penser bien l'existence...) Mon père, lui, l'apprenait en même temps que moi, et en était abasourdi, le pauvre, atterré, à genoux, en larmes, qu'on lui ait tout charcuté, dénaturé, relativisé son fils... Et pourquoi ne lui avait-t-on jamais rien dit?... Tu es trop faible, trop sensible, tu ne l'aurais pas supporté, lui répondait gravement le chœur des femmes... Et moi, le Beloup, pareil, trop faible... Mais elles, les femmes, pas trop faibles, non... Elles nous dominent... On baisse la tête... Elles savent Tout... Nous autres, pauvres ignorants, juste bons pour la tétée... Trépané, nourrisson, au stylo, ce n'est pas rien, elles vous présentent ça comme une simple rougeole... Mais j'ai vite vu les avantages... Mes amoureuses, réelles ou fantasmées, me revenaient, conquises ou reconquises, me pardonnaient même toutes mes cochonneries, toutes mes aberrations, tout mon cynisme, toutes mes défaillances sexuelles et toute ma cruauté psychologique — ça va souvent ensemble — passés et à venir. Car on pardonne tout, à un débile léger... J'étais absous, totalement neuf, enfin Innocent... Mais bientôt il y en avait trop, qui commençaient même à se battre sauvagement pour m'avoir, ne serait-ce qu'en morceaux, pas loin de me déchirer, démembrer vif, des vraies furies et je m'arrachais alors comme je pouvais à leurs ongles et m'enfuyais ventre à terre déjà tout en lambeaux, loin... dans le désert... moi le Beloup solitaire...

dimanche 8 septembre 2013

Le Paradis... mais peut-être pas pour tout le monde. J'étais arrivé. J'étais une merveille. Il n'y en avait plus que pour moi. Je lui ai piqué sa poupée. Je lui ai piqué sa mère. Il me fallait tout. Et tout de suite. Et je cassais tout, à un moment ou à un autre. Pourquoi? — Pour voir ce qu'il y a dans le ventre, ai-je répondu dès que j'ai su m'exprimer. Je lui ai cassé sa poupée. Je lui ai cassé aussi sa mère. Et puis il y avait le père, l'ombre de mon père. Alors lui je l'ai tué, à petit feu, après lui avoir piqué sa femme, estimant d'emblée qu'il n'avait rien dans le ventre. Rien de très original. Voilà, le Paradis, ce que c'était. La Famille. Ce n'était plus pareil, quand ma mère était entre ma sœur et moi. Il n'y avait alors plus que ma mère, qui sentait le parfum et le lait. Son odeur anéantissait toutes les autres. Je n'avais plus envie alors que de me vautrer sur ma mère, dans ma mère, même si parfois j'avais l'impression de m'y noyer. Mais ma sœur, je me suis toujours dit, je lui ai tout volé, tout saccagé, tout salopé son monde. J'étais une merveille. Tout me réussirait, me réussissait même déjà, destiné à ce qu'il y avait de plus grand. Elle, dans le meilleur des cas, en bûchant, elle finirait secrétaire. (Si je suis devenu un raté, c'était peut-être juste pour me faire pardonner.) C'était autre chose de bien plus compliqué que juste ma sœur et moi, la Famille. Ma sœur se consolait avec mon père, qui peut-être aussi se consolait avec ma sœur. D'ailleurs, ça sautait aux yeux, elle ressemblait physiquement plus à mon père et moi plus à ma mère. Ils brunissaient au soleil, alors que nous, avec nos peaux claires, on y cramait comme des vampires. Mais nous, on était forts. Eux, ils étaient faibles. C'était comme ça. C'était même dans le sang. J'étais de la mère et elle du père. On ne pouvait rien y changer. D'ailleurs, personne ne cherchait à changer quoi que ce soit. Je me dis qu'elle aurait été peut-être plus heureuse sans moi, ma sœur, qu'elle aurait eu peut-être une meilleure vie. Moi qui dans ma rapacité absorbais tout. Pour finalement tout détruire. Plus tard, vers les dix ou douze ans, me sentant à moitié orphelin, je me disais parfois qu'on se serait peut-être bien mieux portés pour de bon orphelins. J'avais des fantasmes morbides. Les parents, sur le chemin du retour, en voiture, rataient un virage... J'avais honte, me trouvant même monstrueux, du sentiment de libération que ça me procurait. Le pire, c'est que je les adorais.

vendredi 6 septembre 2013

Puis ce fut la Guerre. Je ne saurais dire quand elle a commencé, ce qui l'a déclenchée. C'était peut-être juste les hormones. La nature. Ce qui a été si proche, mêlé, doit à un moment se déchirer, se séparer. Je ne sais pas qui des deux était le plus cruel, le plus vicieux. Je la traînais par les cheveux dans tout l'appartement. Elle me suppliait de la lâcher. Avec mon bon cœur, je me laissais attendrir. Puis c'était elle qui, sitôt libérée, m'empoignait et  me traînait par les cheveux. Je la suppliais... Avec son bon cœur, elle se laissait attendrir... On traversait l'appartement, comme ça, dans un sens, puis dans l'autre. Des hurlements. Des claquements de portes, parfois même sur les doigts. Je la pinçais jusqu'au bleu. Elle me griffait jusqu'au rouge. Il y avait des trêves. Tout n'était pas perdu. Quand on se retrouvait seuls, le soir, les parents sortis, qu'on regardait le sixième sens à la télé, se blottissait l'un contre l'autre, deux petits animaux terrorisés par la Nuit. Je peux venir dans ton lit? La peur pouvait nous ressouder. Le désespoir, aussi, quand il fallait repartir, le lundi, elle chez les bonnes sœurs, moi chez les curés. On avait mal au ventre, la boule dans la gorge, quand il fallait y aller et même dès le dimanche. Elle pleurait, dans les couloirs sonores, et même hurlait, quand on la laissait là-bas, il fallait que les nonnes l'emmènent de force. Moi, j'étais un homme, me retenais jusqu'au soir, dans le dortoir, pour sangloter sous mon drap. On se sentait à ces moments un petit peu orphelins... Mais revenait vite l'envie de se faire mal, d'une façon ou d'une autre, quand on se retrouvait. Alors que depuis toujours elle sentait tellement bon, je ne pouvais soudain plus la sentir et c'était sans doute réciproque. Il y avait toujours cette envie de la toucher, d'être près d'elle, comme aimanté, mais qui était maintenant confuse, troublée par un je-ne-savais-quoi qui me poussait à un moment à vouloir la torturer d'une façon ou d'une autre. On s'éloignait. Elle était soigneuse, coquette, sa chambre bien proprette, quand moi j'étais négligé et ma chambre un foutoir. Elle lisait Fantômette, moi Pif gadget. Sa tirelire était en forme de ruche et la clé cachée quelque part, la mienne en forme de champignon toxique, la trappe sauvagement arrachée — j'étais un brise-fer, disait ma mère. Quand, un après-midi d'été, sur le lac d'Annecy, flottant les jambes écartées sur notre minuscule bateau pneumatique, rouge, qui autrefois nous avait paru si spacieux et ne pouvait maintenant plus nous contenir, celui qui était toujours percé et avait une boussole à la proue, je m'aperçus que des poils pubiens dépassaient de son maillot, un genre d'effroi inconnu me figea. La rupture était enfin consommée. La Guerre alors prit fin.

jeudi 5 septembre 2013

Le Paradis, c'était peut-être ça. Une fille — je n'ose pas dire une femme car pour moi, preuve de mon incurable immaturité, toutes les femmes, même centenaires, sont encore et avant tout des filles et il me semble qu'il y a toujours quelque chose de faux, de fabriqué, dans cette image de la femme qui me vient quand je prononce le mot — une fille, disais-je, autrefois, s'est crue et même peut-être déclarée, au moins sur le papier et pour ses proches, mon âme sœur. (Elle était magnifique, étincelante, d'une beauté sauvage, à couper le souffle, le mien en tout cas, je l'adorais, j'ai traversé le monde pour la revoir et pour la perdre, ça a failli m'anéantir et j'en suis quelque part aujourd'hui très heureux.) Mais pas du tout, avais-je rétorqué à son ami, le terne peintre homosexuel venu gauguiniser au Paradis des cannibales en compagnie duquel on était allés mastiquer d'insipides sushis dans une gargote sans âme et hors de prix, j'ai déjà une sœur, et donc déjà une âme sœur... Elle avait fait la grimace, d'autant plus que non... non... je ne suis pas du tout un artiste... et pas non plus un écrivain... n'en ai d'ailleurs pas la prétention, ni même l'ambition... Quel ennui, les artistes, les écrivains surtout... Quoi, alors?... Un chômeur radié, un paresseux, un promeneur, pour ne pas dire un vagabond, le plus souvent autour de ma chambre, ou juste dans ma tête... Toutes ses médiocres illusions sur moi de midinette ultramarine sophistiquée, déjà bien entamées, ont fini de se dissiper dans les vapeurs écœurantes des gyosas... Le soir même, dans la chambre d'hôtel avec vue sur la mer — les pieds dans l'eau, disait le prospectus — elle se refusait à moi pour la dernière fois... Évidemment, j'aurais dû dire oui, mon âme sœur, évidemment, enfin trouvée!... Mon goût, très douteux, pas toujours consciemment, pour le sabordage, surtout quand le navire est somptueux, les cales pansues de merveilles, les voiles gonflées voluptueusement… Mais je n'ai jamais eu qu'une sœur... N'en ai jamais voulu d'autre... Elle était là, ma sœur, sur le petit banc en pierre, c'était déjà l'automne, j'allais vers elle, j'allais toujours vers elle. Il n'y avait qu'elle. Mon âme sœur. Qui sentait tellement bon. Elle lisait. (Je l'ai toujours vue lire. Pas comme moi, qui m'y suis mis sur le très tard, et avec parcimonie, la plupart des livres me tombant vite des mains.) C'était peut-être ça, le Paradis. Le battement de mon cœur en retrouvant ma sœur. Je venais un peu l'embêter, tirer un peu sur sa jupe, sur son livre, qu'elle en sorte, de son livre, de sa rêverie, pour s'occuper de moi.

jeudi 29 août 2013

Ma mère a un gros bubon dans le cou. Gros comme une pièce d'un centime. Protubérant, gras, suintant un peu. Un peu comme un téton. Elle m'attire à elle et voudrait que je m'y frotte. Mais je ne me laisse pas faire. Je la vois bien venir : m'y frotter... et ce sera bientôt à pleine bouche que je pomperai avidement son ignoble machin... Mais c'est dégoûtant, tu devrais aller voir un médecin... je lui dis, la repoussant, écœuré. Toujours agrippée à moi, elle m'hurle : Mais c'est de l'or!... Heureusement, je parviens à me libérer tout à fait des serres de ma mère. Lui reconseille d'aller voir un médecin. De l'or!... De l'or!... elle continue d'hurler, vraiment effrayante. Du pus, oui... je me dis, mais ne lui dis surtout pas, qu'elle ne sache pas l'ampleur de mon dégoût, je ne voudrais pas non plus lui faire trop de peine — je la sais tellement généreuse, nourricière... Du pus, de l'or, c'est peut-être bien la même chose, c'est jaune, elle a donc peut-être bien raison, je finis par me dire, mais qu'elle ne compte pas sur moi pour venir la téter, m'accrochant à son cou pourrissant tel un vampire assoiffé de pus et non de sang. Qu'est-ce que j'en ai à faire, moi, de l'or... Il faut faire soigner ça, m'man, tu vas quand même pas garder ce truc... Elle rigole, me dit qu'elle se soigne au café, qu'elle en boit des pleines cafetières, qu'elle est même devenue caféinomane... Ma mère qui ne boit jamais de café, ou alors largement coupé avec de l'eau, ça m'inquiète... Elle est complètement hystérique... Et ce bubon est vraiment pas joli, semble même toujours croître, plutôt une pièce d'un euro maintenant... Survient ma sœur, complètement hystérique elle aussi, ne pouvant plus s'arrêter de rigoler et de bondir dans tous les sens, talonnée par je suppose son nouveau compagnon, un grand échalas chauve, ravi, aux airs d'idiot du village... Une maison de fous, je me dis en me dirigeant vers l'évier de la cuisine. Au dessus duquel je me racle la gorge : en sort de la cendre... To smoke... or not to smoke... me vient à l'esprit, me réveillant un peu pâteux, mais reposé... Plus tard, en fin de matinée, je me retrouve au pôle emploi. On m'y apprend que je ne suis plus chômeur de longue durée, mais de très longue durée, une toute nouvelle catégorie qui existe depuis ce printemps et que j'aurai ainsi droit à un accompagnement renforcé. Même si en ce moment je travaille dans un cinéma? (Oui.) Je souris à la conseillère un peu revêche, à lunettes à grosses montures en plastique, la quarantaine, beige. Et puis ensuite, ce sera chômeur de très très longue durée? je lui demande, mais ça ne la fait pas sourire du tout. On va vous orienter prochainement sur des secteurs porteurs, elle m'annonce, très sérieusement. Porteurs de quoi? je m'enquis, le sourcil soudain grave quand juste avant il était plutôt circonflexe, même si je connais bien la réponse, que je garde pour moi : de toutes sortes de tracasseries et même des pires misères. Ça ne l'amuse pas. Comme c'est encore une nouvelle conseillère, qui m'annonce aussi que la prochaine fois c'en sera encore une autre, je lui ressers mon habituel baratin, concluant comme toujours sur mon absence totale d'ambition, mon peu d'entrain. Ce que je veux?... Mais être tranquille, madame... Bon, me voilà maintenant enchaîné à la photocopieuse, à constituer l'énième dossier. Vous voulez que je vous fournisse des papiers alors que vous avez déjà dans votre ordinateur les mêmes informations mais sous une autre forme? Oui, elle me fait, c'est comme ça. Bien, ça m'occupera un moment, je conclus, sans la moindre ironie, ni le moindre agacement, radieux, qu'elle comprenne bien ma position. Une heure trente grosso modo, pas moins de 300 photocopies, une par une, patiemment, méticuleusement, industrieusement, et avec le sourire, j'entends encore le bruit... Enfin dehors, je m'arrête sur le chemin du retour Place Carnot à une terrasse de café, plus pour goûter le doux soleil qu'autre chose. Enfin, je soupire. J'ai mes lunettes de soleil sur mon nez. Le soleil me chauffe agréablement les os. Un petit nuage paresseux débouche d'un toit et s'avance, sans hâte, tranquille, dans le ciel tout bleu : le salue d'un plissement d'yeux. On m'amène mon café verre d'eau. J'ai posé un livre sur la table mais je ne l'ouvre pas. Je regarde autour de moi. Bientôt, une abeille se retrouve à zzzzzzayer autour de mon café. Lui abandonne la soucoupe avec le reste de ma dosette de sucre que je saupoudre dessus. L'observe fasciné s'affairer. De très près. Longtemps. Me revient Schopenhauer, que j'ai un peu lu dans ma jeunesse, la Volonté qui anime l'abeille affairée, inlassablement. Mais aussi les personnes autour de moi. Qui anime tout être, toute chose peut-être aussi. Le petit nuage paresseux alors aussi. Un lycéen attablé avec une jolie fille pourvue de jolis pieds me demande l'heure. Presqu'une heure vingt. La serveuse, mais peut-être la patronne car les autres sont en noir, la cinquantaine, souriante, toute bronzée, jolie robe imprimée, butine de table en table, vieille abeille déjà... La Volonté qui nous gouverne. Même moi, qui en suis tant dépourvu. La volonté de ne pas en avoir procède de la même Volonté. On n'y coupe pas. Dans tous les cas, futur cadavre, on est fichu. Je repense à l'abeille, qui fait son miel, son or. Je repense à ma mère, dans mon rêve, son bubon purulent dans le cou : Mais c'est de l'or!... Me revient alors Lao Tseu : Pourquoi si singulier?... Je sais téter ma mère...

mercredi 7 août 2013

Et tu mets plus rien sur Mouchette écho? (Qu'il me demande, mon neveu.) Parce que maman, elle aime bien, Mouchette écho... Ah, je fais. Je le savais bien, que ma sœur venait voir. Mais j'imaginais que c'était en secret. Maintenant je réalise que c'est une histoire de famille. Je me sens observé. Le petit aussi, il sait. Et sa grand-mère, ma mère, doit aussi savoir, si ça se trouve, même si, à cause de ses yeux usés, elle ne peut plus lire que LES GROS CARACTÈRES. Tout le monde sait. Mais lui, le petit, il me surveille. J'étais dans la cuisine, chez ma mère, j'écrivais un petit mail au Singe, lui disant que j'étais dans SA Michaille et qu'on ne pourrait donc pas se voir pour l'apéro, le petit se pointe, se met à lire derrière mon épaule : Tu écris un article pour Mouchette écho?... Mais... mais... Ouste!... C'est personnel!... (Du coup, tout mal torché, mon mail au Singe...) Merde, je me sens observé, maintenant. Ça fait se poiler ma mère, c'est déjà ça. Et lui, le petit, alors, il attend le prochain article de Mouchette écho? Et Mouchette écho par ci, et Mouchette écho par là... Merde... Et sa mère lui a dit que quand on était petits, elle et moi, elle me protégeait?... Ah bon?... Oui oui, il fait... (Même qu'elle l'a lu dans Mouchette écho...) En effet, j'admets, une fois ou deux... Je lui raconte l'histoire en colonie de vacances, je devais avoir sept ans, quand les monos m'avaient sorti manu militari (c'était une colonie de vacances pour gosses de militaires) de la douche (collective, comme dans les camps) parce que je prenais trop mon temps, les yeux fermés, n'avais pas vu que les autres étaient déjà sortis depuis un bon moment et m'avaient balancé tout nu dans la cour. Comment ma grande sœur m'avait sauvé de ce péril. Tout nu, par terre, un cercle hilare autour de moi. Voilà, d'où je viens, peut-être, qui je suis dans ce monde. Bien des années plus tard, je n'ai eu besoin de personne pour me dépouiller totalement et me retrouver à terre. ELLE viendrait me sauver, m'enroulerait dans une couverture comme un accidenté de la Route, m'apaiserait, me laverait, m'emmènerait... En attendant, couvert de boue et de sang, prophète aigu, j'errais sauvage et presque nu parmi les bêtes... Bien trop occupée, sur son île, à réussir sa vie, ELLE ne vint pas me sauver... Et c'est encore une fois ma sœur qui me sauva... Sans elle, j'aurais sans doute fini à l'asile, hurlant, camisolé, ou gentiment bavant... Leur faire comprendre que ce n'est pas la Vérité, leur Mouchette écho, que c'est même tout le contraire. Je ne suis pas le gardien de la mémoire familiale. Ni même d'aucune mémoire. Ne suis gardien que de mon phare éteint, sur mon île (confetti dérisoire d'un empire très ancien mais non moins dérisoire) dans ma nuit. D'ailleurs, ce n'est pas Mouchette écho... Mais il attend, le petit, le prochain article de Mouchette écho... Moi qui envisageais d'écrire des trucs un peu pornos... Moi, à ton âge, je lisais Pif Gadget!... Tous les mercredis je me ruais dès l'ouverture à la maison de la presse!... Pour avoir le couteau de Rahan!... Et puis j'allais en colo!...

dimanche 13 janvier 2013

J'avais fait ce rêve aussi, il y a quelque temps, peut-être un an ou deux, voire trois ou même plus je ne sais plus : Elle revenait. C'était à la maison. En famille. Mon père évidemment n'était pas mort et on était nous 4, comme on disait. On toquait à la porte. J'allais ouvrir. C'était elle. Depuis le temps que je ne l'avais pas vue, même dans mes rêves... J'en ouvrais de grands yeux et en étais un peu bouche bée sur le coup. À la fois, je savais qu'elle reviendrait un jour ou l'autre, même si je n'y croyais plus depuis longtemps, ce qui peut sembler contradictoire. Un peu anxieuse au début elle comprenait vite et sans qu'un mot ne fût prononcé que non seulement je ne lui en voulais pas mais que j'étais à ce moment le plus heureux des hommes. Alors elle a souri. Un sourire éblouissant. J'ai remarqué bientôt qu'elle avait les prémolaires couronnées d'or. D'où l'éclat. Je l'ai fait entrer. Ma mère, impressionnée, comme intimidée, ce qui n'est pas habituel, m'a glissé à l'oreille : Elle a d'la classe... Et moi, haussant les épaules et levant les yeux au ciel : Évidemment, qu'elle a d'la classe... Il faut dire que pour ma mère, avoir de la classe, c'était ce qu'il y avait de mieux... Je me souviens m'être réveillé ensuite avec un sourire béat, idiot, mais tellement heureux... Puis j'avais repensé à tout ça, qu'elle avait les dents longues et qu'il fallait que ça brille... m'étais aussi rappelé ma mère en ce temps-là, avec ses prémolaires en or... Son sourire étincelait... Elle avait d'la classe, je trouvais, ma mère, avec ses dents en or... J'en voyais d'autres, des femmes, avec des dents en or, mais aucune n'avait la classe de ma mère... Puis le temps a passé, les dents en or c'est devenu très moche, elle s'est fait mettre des céramiques...

dimanche 27 novembre 2011

Ma sœur, c'était mon ange gardien. Elle me protégeait, en permanence avait un œil sur moi. On se tenait souvent par la main. Elle m'a sauvé bien des fois. Elle arrivait toujours au bon moment. Elle ne s'en souvient peut-être pas, mais moi je m'en souviens très bien. Je me souviens même de l'odeur de sa robe de chambre, comme je me souviens de celle des coussins et de celle du divan. C'est là, imprimé en moi pour toujours. C'est sans doute l'époque de ma vie la plus heureuse, la plus parfaitement et simplement heureuse. Parce qu'il y avait ma sœur. Après, il y a eu l'adolescence, les choses ont changé. Puis on est devenus adultes et les choses ont encore changé. On a pris des chemins différents. N'empêche que c'est toujours ma sœur et que ce sera toujours ma sœur. On était bien. Elle était protectrice et moi protégé, ça a sans doute déterminé nos caractères. Même dans les situations les plus difficiles, plus tard, j'ai toujours eu l'impression d'avoir un ange gardien, que tout finirait ainsi par s'arranger. Cette sorte d'optimisme, de tranquillité, même si je suis parfois aussi pessimiste et intranquille, me vient d'elle je crois, de cette époque, de notre enfance. Je la trouve tellement émouvante, ma sœur, dans sa petite robe de chambre dont je connais encore l'odeur. J'ai aussi encore la sensation tactile du tissus de sa robe de chambre et de ma main sur son aine. Pour me redresser, je devais appuyer sur son aine avec ma main et même peut-être avec mon poing et elle me disait alors que je lui faisais mal, mais je faisais la même chose la fois suivante, même si je le savais bien que ça lui faisait mal. Du coup, ses souvenirs à elle sont sans doute moins agréables que les miens, elle qui me protégeait, moi qui avais tous les droits. C'est comme le souvenir d'une autre vie. Je lui faisais mal. Et je le savais. Je lui faisais mal, parce qu'on était tellement proches... Ce n'était pas méchant, mais il y avait déjà toute la cruauté qui couvait dans la tendresse... Ce besoin de faire mal, à un moment... Ce n'était pas intentionnel. Je n'appuyais pas sur son aine pour lui faire mal. Mais je savais que ça lui ferait mal... (Après cette époque bénie, est venue celle où on n'arrêtait plus de se chamailler, se traînant même parfois à tour de rôle par les cheveux à travers tout l'appartement, l'époque des cris et même des hurlements.)

dimanche 1 mai 2011

J'ai appris récemment que ma première amoureuse était morte d'un cancer. Je ne sais plus si on avait joué au docteur. Je crois bien qu'oui, même si je ne me souviens pas exactement. Ma première gifle aussi, ça je me souviens bien. (Ce n'était peut-être alors qu'un râteau?) C'est ma tante Odette qui me l'a appris. Ma sœur était tout étonnée que je me souvienne encore de son prénom : Laurence. Quelques jours après la mort de Mouchette je l'ai appris. Un cancer bien méchant, qui l'avait rendue toute difforme, monstrueuse. Elle avait honte et peur que ses enfants la voient, elle cachait son visage, Laurence...

jeudi 17 mars 2011

L'Adler de mon père était presque du même modèle que celle de Nicholson dans Shining, une Gabriele 10. Je me souviens, quand je l'ai eue pour moi tout seul (car au début je la partageais avec ma sœur, qui apprenait à taper avec tous ses doigts, ce qui m'a toujours semblé aussi compliqué que jouer du piano), je devais avoir dix-huit ans, c'était comme si on m'avait offert une voiture. (Et même mieux.) Mon père l'avait achetée quand il était jeune gendarme, pour s'entraîner à la maison, quand il préparait l'OPJ... (Il l'a réussi facilement, l'examen, mais n'a jamais voulu monter en grade. Juste l'idée le rendait malade. Il est toujours resté simple gendarme, à la campagne, pas très bien sous son képi, il suffit de regarder les photos.) Ma première machine, donc, la Gabriele... Je l'ai toujours. Il y a quelques semaines, je l'ai sortie de sa mallette. Les caoutchoucs, dessous, étaient cuits. J'ai essayé de taper quelques lettres. Elles coinçaient. Même au début, elles coinçaient. On l'avait pourtant nettoyée au compresseur, avec mon père. Alors, j'avais une burette d'huile, sur mon bureau. Elle était capricieuse, la Gabriele. Je l'acceptais comme elle était. Et puis je me sentais inspiré, dessus. J'ai même dû écrire un petit roman, dessus. Qui s'appelait... A reculons... (A rebours était déjà pris...) Je l'aimais, cette machine. Et puis mon père avait tapé dessus des procès-verbaux, quand même, et moi j'étais Poète. (Je me souviens d'un carnet dans lequel il décrivait, dans un style se voulant gendarmesque, un pendu légèrement faisandé. Il doit être dans mes affaires, quelque part, le carnet... Ce qui me fait penser qu' A reculons, qui doit aussi être quelque part dans mes affaires, commençait également par une histoire de pendu, un suicide, plutôt tranquille, à la montagne, au grand air... Je n'avais jamais fait le lien, avant aujourd'hui...) Elle était capricieuse, perforait parfois le papier, était un peu rude, un peu germanique, avec son aigle belliqueux sur la calandre, mais je l'aimais, Gabriele... J'en prenais soin... (A la même époque, un copain avait récupéré d'un oncle décédé une magnifique Underwood, noire, en parfait état... Comme j'avais été choqué de voir que ce n'était qu'une veille chose, pour lui, sans valeur, qu'il malmenait et a dû finir par détruire, en jouant avec... Je me souviens aussi avoir réparé une jolie Olivetti portative d'un autre copain, avec une épingle à cheveux... Quelle fierté...) Quand j'ai travaillé dans mon premier cinéma, apprenant que le projecteur s'appelait Victoria 5, je l'ai considéré(e) différemment... Mon chef d'alors, Régis, comme mon grand-père, un de la vieille école, qui me formait, m'avait bougonné, au début, me voyant tout faire avec délicatesse : Allez! Vas-y! C'est pas une femme!... Et moi : C'est Victoria... c'est pas Victor... désolé... Une machine, ce n'est pas un machin... (Aujourd'hui, je travaille toujours sur des Victoria 5 et suis toujours aussi délicat, même si elles pissent un peu l'huile... sachant en plus qu'elles vont bientôt disparaître... ces belles Italiennes... celles qui font la plus belle musique et les plus belles images...) Mais Gabriele, ma première machine à écrire, quand même, l'Allemande, je n'étais pas peu fier, dessus, même si elle était souvent revêche, pleine de problèmes. J'en ai écrit, des pages, dessus... Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras... Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras... Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras... Un tiens vaut mieux que deux tu l'auras...

samedi 7 mars 2009

Souvent, je pense à mon père. Il me manque, immensément, viscéralement, même si j'ai fait mon deuil, comme on dit. Il me manquera toujours. J'ai des souvenirs tristes et délavés comme des vieilles photographies. Ma sœur, quand je l'appelle au téléphone, me parle interminablement de gens que je ne connais pas, sans me laisser en placer une. Et toi, ça va comment? me demande-t-elle, une demi-heure plus tard, quelques secondes avant de raccrocher. Oh... moi, je suis toujours un cow-boy solitaire, tu sais... Oui oui, toujours locataire... Un jour ou l'autre, il faut rendre les clés... Mais ça ne m'empêche pas d'être chez moi, Marielle, là où je suis... J'achèterai peut-être un bateau, un jour, mais pour naviguer tu vois... Puis on me brûlera dedans, quand je serai mort, avec mes petites affaires, comme un viking, ou un manouche, ça me plairait bien, même si on n'a pas le droit il paraît, c'est quand même triste, la mort... Alors, je serai peut-être enfin un hors-la-loi, quand je serai mort... Peut-être que tout ça, c'est à cause des cadeaux de noël de cette année-là, je me dis... On vous remet un accessoire, un costume, ça vous colle à la peau toute votre vie... Une fois par an, je vais sur la tombe rose de mon père, à Clarafond, Haute-Savoie. Ma mère, souvent, m'attend à la sortie, car je reste un bon moment et qu'elle sait, sans que j'aie eu à lui dire, que j'ai besoin de rester seul. Je suis assis sur la tombe, je me roule une cigarette de cow-boy que je fume en regardant le paysage vallonné, les nuages paresseux, les oiseaux, en parlant à mon père, dans ma tête. Salut p'pa, je dis, en arrivant. T'as entendu, l'oiseau, là?... Pendant des années, j'ai parlé, dans ma tête, à mon père. Maintenant, c'est juste quand je viens fumer une cigarette sur sa tombe. (Il est mort d'un cancer du poumon.) Il a l'air fatigué, sur la photo. Déjà, à l'époque de cette photo, je ressentais sa fatigue, comme s'il était écrasé par la vie. Très tôt, je me suis dit que moi, je ne serais pas fatigué comme mon père, que je serais donc très souvent en vacance et que je ne deviendrais sans doute pas gendarme, ni père de famille peut-être... En ce sens, je le dis sans vanité, je n'ai pas trop mal réussi. Je viens de réaliser que j'ai plus de dix ans de plus que mon père à l'époque de cette photo. C'est troublant, car j'ai l'impression d'en avoir dix de moins. Cinq ans plus tôt, ce n'était pas le même homme, sur les photos. Comme s'il avait pris vingt ans, d'un coup.

vendredi 16 janvier 2009

Mon père regardait l'objectif. Ma mère regardait ma sœur qui regardait les bougies qu'elle soufflait sur son gâteau d'anniversaire. Moi, je m'étais brûlé le bout du nez à une bougie, je n'avais pas un an et regardais ailleurs. La petite robe imprimée de ma mère, le marcel de mon père, la toile cirée avec des roses. Le globe de verre sur le frigo avec dedans les fleurs artificielles. Chez mes grands-parents. Je regarde dans la direction de la fenêtre, ou de l'évier, je ne sais plus très bien. J'ai toujours beaucoup aimé les fenêtres, ainsi que les éviers. Je n'ai jamais beaucoup aimé les anniversaires. Peut-être bien parce que je me suis brûlé le bout du nez ce jour-là. Composition en triangle, dominée par la mère. Tout semble tellement tranquille, serein, une jolie petite famille, heureuse, à la fin des années soixante, même si maintenant je distingue une légère mélancolie dans le regard de mon père. Ma mère est bien campée, regard couvant la petite, bras veillant le petit. Sa présence est indiscutable, c'est une madone. Mon père semble vouloir s'incruster dans la scène, un peu inconfortablement, une épaule rentrée, comme s'il désirait lui aussi faire partie de la couvée, au moins entrer dans le triangle. Il est le seul à poser vraiment pour la photo. Ils étaient beaux, en tout cas, mes parents. Je me souviens que j'étais fier, quand j'étais petit, d'avoir des parents aussi beaux. J'ai toujours trouvé cette photo très émouvante. Personne ne regarde dans la même direction. Les filles regardent ce qui est proche, dans le triangle, les garçons ce qui est loin, à l'extérieur... Il me semble que ma main droite est sur le gâteau...