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mardi 18 février 2014

Je t'ai attendue, au bord de l'eau. Longtemps. J'imaginais que tu viendrais, par derrière, poser tes mains fines sur mes yeux. Mais tu n'es pas venue. Il m'est arrivé d'être triste, tellement triste et seul et nu comme les pierres au bord de l'eau. Peu à peu, au bout quand même d'un certain temps, des années, des dizaines d'années, mais peu à peu,  je n'ai plus su qui j'attendais, au bord de l'eau, ni pourquoi ni pourqui j'étais tellement triste et parfois aussi tellement vigoureux, d'une vigueur même égale à ma frustration, totale, absolue, jusqu'au Désespoir, ni ce que je faisais, au bord de l'eau, surtout que je ne faisais rien, au bord de l'eau, sinon attendre je ne savais plus qui, ni quoi, puis même plus attendre, juste être là. J'étais au bord de l'eau, voilà tout, toute une vie ou presque au bord de l'eau, j'ai grandi au bord de l'eau, j'ai aussi vieilli au bord de l'eau, même si je ne m'en suis pas aperçu aussitôt, m'étant peut-être cru jusque là immortel, incorruptible, je me suis vu, un jour, au bord de l'eau, plus l'enfant, mais le vieux, pas un vieux très vieux, mais quand même un vieux, un vieux même vieillissant et c'est comme si alors je n'avais jamais été entre l'enfant et le vieux et cette vision alors m'a assombri et alors aussi ma vision s'est assombrie. Le monde, peu à peu, s'était éteint, au bord de l'eau, en attendant je ne savais plus qui ni quoi, ou mes yeux alors s'étaient usés, avaient vieilli, mes yeux, et mon âme, alors, si ça veut dire quelque chose, assombrie. Fiat Nox, donc. Tu étais brune. Tu étais blonde. Tu étais rousse. Je ne sais plus. Si tu survenais, là, maintenant, je ne te reconnaîtrais sans doute pas. Mon chien, peut-être, lui seul, te sentirait et viendrait te lécher. Mais je ne me plains pas. Ne regrette pas. Car j'étais à ma place, au bord de l'eau, et je suis toujours à ma place, au bord de l'eau. Comme une bête des bois, j'ai vécu, ou plutôt comme une bête du bord de l'eau. Tout miroitait. Tout scintillait. Tout bruissait et murmurait. Au début. Des éclats me transperçaient. M'emplissaient. Je jouissais. De tout. Et je t'attendais. Pourquoi? Parce que. Parce que peut-être seulement ma semence qui débordait. J'ai répandu alors ma semence, au bord de l'eau. Longs filaments laiteux, voies lactées croissant et se diluant dans l'eau noire. J'étais le mâle du bord de l'eau ensemençant l'eau noire. Et ainsi, abondant mais stérile, j'ai vécu, au bord de l'eau, attendant, puis n'attendant plus. Ou alors c'était l'eau noire, qui était stérile. Ou alors elle et moi. Une vie bien remplie, mine de rien. Qui peu à peu s'est vidée. Je suis toujours là, au bord de l'eau. Je ne sais pas où j'irais, maintenant, après tout ce temps, toute une vie au bord de l'eau. Surtout que je m'y sens à ma place, au bord de l'eau, même si j'ai vieilli. Ma peau, mes dents, mes yeux... Même si tout s'éteint. Tout doit aussi s'éteindre ailleurs. Tout finit toujours par s'éteindre. Mieux vaut donc être là, au bord de l'eau, là où je suis né, là où j'ai grandi, là où j'ai vieilli, là où je mourrai, dans ce décor si familier qui est mon décor et peut-être même que je suis ce décor et que ce décor c'est moi. Il y aura encore quelques scintillements, quelques bruissements, quelques murmures et je serai là, au bord de l'eau. Je n'attends plus rien ni personne. Je n'ai plus d'impatience. J'ai cru longtemps qu'il fallait se remplir de la vie, se nourrir de la vie, en dévorer le plus possible, devenir le plus savant, le plus expérimenté, le plus gros possible, un obèse de la vie et qu'alors je ne savais pas vivre, que j'étais même un handicapé de la vie, comme on dit un cas social un cas de la vie, moi qui picorais à peine la vie, moi qui étais si vite rassasié de la vie, écœuré de la vie. Alors que c'était tout le contraire, qu'il fallait au contraire s'en vider, accepter de s'en vider, de la vie, au bord de l'eau, accepter aussi d'en savoir de moins en moins, de la vie, d'être un récipient poreux, troué, qui ne sait pas, ne peut pas retenir la vie, d'aller alors inexorablement vers l'ignorance, la débilité et finalement le néant. Avec un petit n le néant, c'est à dire pas grand chose, pas un Néant glorieux qui serait la face cachée de Dieu. Un petit néant de rien du tout. À la mesure d'une vie de rien du tout. Comme toutes les vies sont aussi des vies de rien du tout.

jeudi 31 octobre 2013

Il faudrait que je m'organise. J'ai tout mon temps, mais je ne trouve le temps de rien faire. Même lire : en un mois, je n'ai lu que 10 pages. (Dans les hauteurs, de Thomas Bernhard. Son chien pue. Mais la puanteur de son chien lui est indispensable. Va-t-il tuer son chien?...) Piètre lecteur. Piètre n'importe quoi. Bien court? m'a demandé la coiffeuse. Bien court, ai-je confirmé. Je suis ressorti avec cette gueule de militaire. Je ferais mieux de m'acheter une tondeuse. Imbécilement je me dis que la dixième coupe sera gratuite. Bien court, pour que ça dure plus longtemps. Une gueule de pauvre. Au dessus d'un évier de pauvre. (Ça y est, je suis pauvre, officiellement. Je me rends compte que c'est mieux que de craindre d'être pauvre. On y pense moins, quand on l'est, on s'habitue. Il y a même des avantages : on ne pense plus à consommer, mais à survivre, le mieux qu'on peut. Et puis il y a pauvre et pauvre...) Je blanchis. Mais surtout à droite. À gauche, pas trop, je suis encore un peu jeune, à gauche. Mais à droite, on dirait qu'on m'a décoloré. Je me regarde trop dans le miroir au dessus de l'évier peut-être et la lumière m'use alors surtout à droite. Ma gueule. Il n'y a que ma gueule, finalement, qui m'intéresse. Depuis deux ans je me croyais condamné, à cause du sang, du mauvais sang, celui de mon père, celui de mes ancêtres, le mien aussi, un mauvais sang. Les médecins vous mettent des idées dans la tête. Vous n'allez pas bien. Même si vous ne la savez pas. Même si vous ne le sentez pas. Le sang le dit. J'avais fini par renoncer à aller mieux, constatant que tout ce que j'avais fait pour aller mieux, toutes mes bonnes intentions, ne m'avaient entraîné que vers le pire. M'étais même remis à manger du saucisson. Quitte à dépérir, autant le faire avec goût. Résultat : mon sang est redevenu très bien. Un cœur de sportif, on me dit même. 56 battements par minutes. Quelle plaisanterie. Parce que je m'appauvris, je me dis, globalement je mange moins. Je perds mon gras. Un kilo par an en moins. Bientôt je retrouverai mon poids de 30 ans, puis celui de 20, puis celui de 10... Mais comme les journées passent vite. Je n'ai rien le temps de faire. Aujourd'hui, j'ai couru après mes maigres sous, puis la paperasse, j'ai recousu deux boutons de ma veste en cuir, sans me piquer les doigts, j'ai lu deux pages d'un livre. Et le soir déjà tombe. Je me dis qu'il serait temps de m'organiser. J'ai tout mon temps. Il me faudrait découper mon temps. Commencer dès le petit déjeuner par une heure ou deux de musique, histoire de se vider, même si on est déjà vide, surtout si on est déjà vide. Une heure ou deux dehors ensuite à juste baguenauder. Une heure ou deux ensuite à écrire n'importe quoi, ce qui vient, tirer le fil. Une heure ou deux à faire la sieste. Une heure ou deux à écouter de la musique ou regarder un film ou lire un livre, en buvant du thé. Une heure ou deux à faire la cuisine et l'engloutir. Puis le néant douillet du soir. Un film ou deux, ou trois... une lampée ou deux, ou trois de whisky... J'ai parfois l'impression de m'anéantir dans le cinéma. Il est peut-être là le problème : je passe parfois 7 ou 8 heures par jour à regarder des films. Pas que des chefs-d'œuvre. Plein de grosses merdes aussi. Parce que j'aime bien, les grosses merdes, aussi, m'abrutir pour de bon. Parce qu'il y a une sorte de bonheur, à s'abrutir, à se vautrer dans la médiocrité, voire la nullité, pour moi en tout cas, ma façon peut-être de faire partie de l'humanité, à ne plus rien penser finalement, ni ressentir, à se couler dans la masse de merde, à disparaître même dedans, à être un gros con finalement comme un autre. Parce qu'autrement je ne suis pas un gros con comme un autre? Bonne question. Peu importe. Comme gros con, en tout cas, je n'ai plus besoin depuis longtemps de me mesurer à tel ou tel gros con pour évaluer mon degré de connerie. La différence, si différence il y a, c'est que je décide sciemment de m'y vautrer, un certain temps plus ou moins long, en solitaire, peut-être juste pour m'oublier, pour être en vacance de moi. Pour aussi me baigner dans l'air du temps, je me dis, communier avec mes semblables, faire ainsi partie de l'humanité, dans la masse d'abrutis. Mais peut-être que quand j'en sors, de ce bain, ruisselant de connerie semblable, je n'en suis pas moins un gros con, je me dis et même peut-être un pire gros con. Parce que j'en vois beaucoup, des gros cons, autour de moi, pas juste à la télé ou sur internet. Comment moi serais-je différent? Je regarde tout ça comme un immense cirque, un entremêlement de milliards de fictions toutes très semblables finalement et pathétiques, la mienne y comprise, mais je me laisse parfois attendrir, par la mienne y comprise. Pauvres humains... Les gens m'ennuient, férocement. Je n'accepte de communier avec eux qu'en solitaire. Mais tout ça importe tellement peu. Mon problème : il faudrait que je m'organise. Je n'ai jamais su m'organiser. La musique, ça me manque tellement. À une époque, je ne passais pas une journée sans avoir soufflé une heure ou deux voire trois dans mon saxophone ou ma clarinette — plus ou moins gros sifflets — et je crois que globalement ma vie était bien plus satisfaisante. Je n'avais pas de télé, à l'époque, pas de cinémathèque, je n'avais pas non plus d'internet, il n'y avait que la musique... Chaque jour avait son air... Je soufflais, sifflais des volutes de Lester Young, des bribes de Coltrane, de Parker, des bizarreries monkiennes et même des airs à moi, surtout des airs à moi... Il n'y avait que le Son... la vibration de l'anche... Un monde sans paroles, le meilleur des mondes, comme le cinéma avant qu'il se mette à parler... Un copain m'a dit, il y a quelques semaines : Je vais me mettre à la cigarette électronique, pour arrêter de fumer... Et j'ai répliqué, du tac au tac, que moi j'allais me mettre à la vie électronique, pour arrêter de vivre... Je me rends compte alors que ça fait tellement longtemps que je me vautre là-dedans, du matin au soir... un gouffre... que ça n'est pas innocent... que ça ne peut pas être innocent... que c'est un puissant, très puissant anesthésiant, annihilant... — mais n'est-ce pas nous perdre, disparaître, que nous cherchons?... — que je me suis laissé engluer, absorber dans cette toile électronique qu'un simple orage magnétique un jour grillera, anéantira et moi, ce qu'il en restera, avec... que peut-être même je suis mort depuis déjà longtemps... et qu'alors ici, nulle part, je ne suis peut-être bien qu'un vague écho de qui je fus, ou de qui je crus être, une suite éphémère, banale, de uns et de zéros...

mardi 3 septembre 2013

Juste en face, il y a une boutique de chaussures de marques. Pour des baskets fluos garnies de fourrure léopard, il faut compter au minimum 300 euros. (La laideur et l'inconfort sont devenus hors de prix.) Les gens de la boutique s'entendent bien avec ceux d'à côté, à droite, qui font dans la téléphonie mobile. (Quand le disquaire, lui, à gauche, claquemuré, va bientôt disparaître, il paraît.) C'est l'invasion de la laideur, de la bêtise, de la vulgarité. Et du bruit, car ils parlent fort, y compris seuls, dans leur téléphone, car ils veulent qu'on les entende, même s'ils n'ont rien à dire, surtout parce qu'ils n'ont rien à dire, qu'on sache qu'ils existent, qu'ils sont importants, qu'ils sont Là. Tandis qu'à la radio Nat King Cole se remet à velourer son slow down... je lève le nez de mon Cioran, me sentant, dans le brouillard périphérique de ma myopie, observé par la Créature de la boutique de chaussures. Ne l'ayant plus lu depuis mes vingt ans, j'en gardais une image extrêmement grave, de Cioran, quand je réalise maintenant, rigolant parfois comme un bossu derrière ma vitre, qu'il est d'une drôlerie déflagrante, potentiellement donc un bon copain. (C'était sans doute moi, qui étais grave, à vingt ans.) Tout en chaussant mes lunettes pour vérifier la chose — que la Créature m'observe — je recopie dans mon carnet, à l'attention du Singe, pour la prochaine fois qu'on causera, même si c'est surtout lui le causeur, pour deux et même pour dix, pour cent, quand parfois ce serait tellement bon de se contenter d'écouter ce que disent les oiseaux, même s'ils ne font que roter, ou le murmure du ruisseau, même s'il n'y en a pas : Il faut garder quelques traces du singe, ou alors rester chez soi. (Il doit la connaître. Forcément. Il connaît tout, le Singe.) Au même moment, je décide de la prendre en photo, la Créature. Car elle m'obsède un peu, depuis le début de la journée. Ses petits seins bien droits, surtout, qui bossèlent l'intérieur de mon front. Je me dis qu'une fois que je l'aurai prise, j'y penserai beaucoup moins. (Comme preuve aussi qu'elle me regarde et que ce n'est pas que dans ma tête.) Elle croit, peut-être, que la plupart du temps je la regarde, que je la déshabille, que je suis un voyeur, un pervers — ce que je ne nie pas — quand la plupart du temps, sans lunettes, je regarde dans le vague. Dans sa direction, forcément, puisque je suis posté juste en face. Je ne sais, en fait, qui est le plus voyeur des deux. Car il suffit que je lève les yeux pour la voir qui m'observe. Je ne porte pourtant pas de chaussures de marques, les orteils libres et heureux dans mes tongs, plus proche globalement de mon voisin de trottoir le Roumain, que de ceux du trottoir en face, d'un autre monde. Elle a un bulldog nain qui souvent dort devant la porte et qu'elle promène en ondulant et parfois même il bande. Elle porte souvent des lunettes de soleil à miroirs, même à l'intérieur de la boutique, mais ce jour-là pas de soutien-gorge j'ai remarqué : de bien tentants tétons... C'est peut-être à partir du moment où j'ai cessé de la regarder — même si, la plupart du temps, c'est le vague que je sondais — qu'elle s'est mise, elle, à me guetter. Parce que c'est sa raison d'être, peut-être, qu'on la regarde, qu'on la désire, bien consciente des effets qu'elle produit sur le mâle, elle n'est même là peut-être que pour ça et ça l'a fortement troublée alors, non pas que je l'observe et désire ses bien tentants tétons dressés, ce qui est bien naturel, mais que je cesse de l'observer, niant peut-être alors, à son grand désarroi, son existence. Je ne la connais pas. Si ça se trouve, aux toilettes, les jambes écartées, aux chevilles sa culotte roulée, ou dans son lit le soir, l'âme grande ouverte, polissonne, elle se noie dans Emily Dickinson ou Thérèse d'Avila, voire même les surpasse en rêveries morbides et au-delà. Je l'ai prise, brusquement, en photo, ai volé sans me cacher son âme, à cet instant que j'ai trouvé bien mystérieux, de stupeur, de défit ou d'abandon, je ne l'avais jamais vue comme ça auparavant. Je n'arrive pas à savoir si elle me dit prends-moi ou bien sale con...  ce qui est parfois finalement la même chose... Peut-être aussi que je ne veux plus savoir... Ou alors c'est Nat king Cole, qui lui fait cet effet...

samedi 20 avril 2013

J'imaginais que des foules d'anciens résidents viendraient voir le démembrement de la Bête. Au moins quelques uns, que je projetais en vieux bagnards, le crâne tondu strié de cicatrices, l'œil délavé, intense, la tête encore sonore d'échos de pas dans les couloirs, de clés dans les serrures. Mais personne n'est venu. Juste moi. Je me suis glissé derrière la palissade. Comme une carcasse de crabe gigantesque qu'on a vidé. Qu'on a vidé de tout. Le passé ne s'agrippera pas aux pierres. Ce qu'il en reste sera bientôt tout ravalé, tout propre. Un grand silence. Je n'ai pas eu l'audace de passer le muret pour aller voir de plus près. Ça m'a rappelé le muret de mon enfance, au fond de la cour. Il y avait, de l'autre côté, un terrible chien noir qui faisait traîner sa chaîne sur le goudron. La liberté était à ce prix, affronter le Grand Chien Noir, au moins traverser son territoire sans se faire dévorer. Mais là, pas de chien noir, juste des panneaux d'interdiction de pénétrer, les dangers habituels du chantier. Et le muret, qui autrefois était un mur avec des barbelés. Je suis reparti, me suis trouvé bien dressé, bien trouillard. L'excitation d'être passé en douce derrière la palissade, suivie de la honte d'être resté bloqué par un muret ridicule. Je reviendrai, je me suis dit, quitte à me prendre une poutre métallique sur la tête, au moins pour marcher tout droit en direction de la porte, me sentir avalé par l'architecture, le crabe, découvrir ce qu'il y a derrière, une cour, un mur, une fenêtre. Le chemin semble difficile : un trou, puis un grillage. Mais ça doit valoir la peine. Arrivé là-bas, dedans, peut-être au péril de ma vie, me faire la belle, enfin.

jeudi 4 avril 2013

Je suis sombre. Je me lève difficilement le matin. Mais si je me rendors, mes rêves ne sont pas mieux, voire même bien plus sombres, des nuées de corbeaux. J'ai la crève, tuyaux glaireux, suées nocturnes, je tousse comme un mineur silicosé, depuis deux semaines. Alors, je me lève, tout brouillé, je bois des cafés, fume des cigarettes, longtemps, en écoutant le monde s'écrouler à la radio, je bâille, me gratte, aujourd'hui je me suis coupé les ongles de pied, mets du temps à me décider à aller faire ma toilette. Quelque chose ricane en moi. Quand je suis moins sombre, ça sourit. Quand je suis sombre, ça ricane. Mauvaise période. Mon monde vacille. Ma tranquillité est menacée. J'ai parfois envie de tout envoyer balader, craquer une allumette sous le tas informe de mon existence, prendre mon sac, ma clarinette, disparaître. Pour aller où? Le monde m'ennuie. Il n'y a que le mien de monde qui m'intéresse vraiment. Mes paysages, mes saisons, mes torrents et mes gouffres. Même s'il n'y en a pas. Les autres humains aussi m'ennuient. Il n'y a que mes personnages qui m'intéressent, même s'ils sortent rarement de l'ombre. Lui, là, il ricane. Un chien à tête humaine. Il a tout compris, c'est pour ça qu'il ricane, c'est à dire qu'il a compris qu'il n'y avait rien à comprendre. Il passe, de gauche à droite, en ricanant, c'est tout. Et moi je le regarde passer. Ça me distrait un moment. Ce n'est pas moi, qui ricane, c'est lui, le chien à tête humaine, le cynique. J'attends qu'il soit passé pour me plonger dans la contemplation de cette zone obscure, profonde, qui m'attire, mais il n'a jamais fini de passer et me gâche le tableau, le silence, l'oubli. Je pourrais très facilement l'effacer, mais il n'y aurait alors plus du tout de lumière. Et puis, ne le voyant plus, je l'entendrais encore, le sachant là dissimulé dans la nuit. Mais je ne le déteste pas. C'est juste qu'il me gâche le silence. Son ricanement d'ailleurs parfois me gagne et je me demande alors si ce n'est pas moi finalement le chien à tête humaine (ou l'homme à tête de chien?) le cynique.

jeudi 5 janvier 2012

L'œil de Laura La Plante (belle plante) dans le chat et le canari, de Paul Leni. Un docteur y cherche des signes de démence. En fait, c'est plutôt le docteur, qui nous inquiète beaucoup. Le livreur de lait aussi, il fait peur, au clair de lune. (Il n'a pas de menton.) Un livreur de lait, en pleine nuit, en uniforme rayé, c'est tout de même étrange. Un grand échalas demeuré, sans menton. Et puis il y aurait un maniaque, échappé d'un asile, qui se prendrait pour un chat, adorerait donc jouer avec les petits animaux sans défense, notamment les canaris. Il jouerait très longtemps, cruellement avec et les déchiquetterait même à la fin. Bref, un chat. Une main griffue, parfois, sort de la nuit épaisse... En fait, il ne ressemble pas vraiment à un chat, mais plutôt à un sanglier... (Il fait bien moins peur que le laitier...) Sa main nous inquiète, mais quand on le voit tout entier, à la fin, on ne voit plus qu'un pauvre sanglier... Pas un chat, en tout cas... Ça fout quand même la trouille, un sanglier... Mais un chat aurait été plus vif, on se dit... Et le livreur de lait?... Il a disparu. On ne sait plus où il est. Qui allait-il livrer dans la nuit? Ou quoi?... Une écuelle de lait pour le chat?... On s'en souviendra longtemps, du livreur de lait qui était sur la route cette nuit-là... On se souviendra longtemps aussi de l'œil de Laura La Plante... Peut-être que Buñuel aussi s'en souviendra, un an plus tard, quand il fera un chien andalou...

vendredi 1 juillet 2011

Je vois tout. Je sais qui vous êtes. Ce que vous êtes. Je sais ce que vous cherchez. Je sais ce que vous ne trouvez pas et ne trouverez pas, ni ici, ni ailleurs. Car ce n'est pas en cherchant qu'on trouve cela. Vous êtes en mon pouvoir. Là. Maintenant. Totalement. A une époque déjà lointaine, même si c'était hier, quand j'étais fou (ça a bien duré au moins six mois), je savais, en scrutant les yeux, s'il y avait une âme, derrière. Mon regard était parfois difficilement soutenable, je crois. (C'est en me scrutant dans un miroir, que je suis devenu fou. (Qui suis-je?) J'ai basculé, immobilement, sciemment. Seulement alors j'ai pu lire et même vivre Antonin Artaud. Pauvre homme. Moi, heureusement, j'étais bien plus puissant et résistant que lui. Et que Nietzsche, aussi, à la fin... pauvre homme...) Je parlais avec les bêtes et les bêtes me parlaient. Les arbres aussi me parlaient. Le vent. Le torrent. Les pierres. Tout me parlait. Un jour, passant à côté d'un chien méchant, un pitbull écumant de rage, je me suis arrêté, l'ai regardé droit dans les yeux, de tout mon être bestial, en poussant un sourd grognement que je ne me connaissais pas et qui m'a moi-même beaucoup impressionné : il s'est mis à pleurer. J'étais impitoyable, en ce temps-là. Un soir, dans un café, une femme s'est retournée en sursautant, tandis que je passais derrière elle, me faufilant entre deux chaises. J'ai cru que c'était un animal, a-t-elle dit, dans un souffle, visiblement très remuée... Je ressentais les choses un peu plus rapidement, avais même l'impression que je les pressentais exactement. Je me déplaçais comme un chat. La moindre sensation était décuplée, centuplée. Une fois, sous la douche, transpercé par toutes ces gouttes, j'ai cru m'évanouir. Un jour, j'ai mangé une rose, entièrement, dans un jardin public, mon seul repas de la journée, je n'avais plus rien, m'étais sauvagement délesté de tout, vraiment de tout, plus de famille, plus d'amis, plus de maison, plus de pays, plus d'argent, plus de papiers, plus de voiture, plus de veste, plus de couteau, plus de guitare, plus de stylo, plus de tabac, plus d'idées, plus d'images, plus de connaissances, plus d'ignorances, plus rien, j'ai mangé une rose entièrement dans un jardin public et ce fut peut-être le meilleur repas de toute ma vie. Je l'ai mâchée longtemps, très longtemps. J'en ai connu parfaitement la saveur, la substance. De ma bouche, elle s'est diffusée dans tout mon corps. J'ai su vraiment, alors, viscéralement, ce que c'était qu'une rose. J'étais couvert de boue, les bras griffés jusqu'au sang d'avoir dévalé un bois bien raide et plein de ronces, sur mes pieds, sur le ventre, sur le dos, parfois la tête la première. J'ai nagé alors au fond de l'eau, à l'aube, tout habillé, sous les coques des bateaux, escorté par des cygnes blafards qui rayonnaient parfois dans l'eau trouble un peu verte. Avez-vous déjà vu nager des cygnes sous l'eau? Avez-vous déjà nagé avec eux? Sacré spectacle. Sacré moment... En tout cas, en sortant de l'eau, j'étais propre... J'ai vu des fantômes. J'ai vu et entendu des bêtes qui n'étaient pas dans les livres. Mes cheveux se sont dressés sur ma tête, tous mes poils électrisés... J'ai vu mon propre corps, en bas, étendu sur le dos, comme endormi, j'étais sur le point de traverser le plafond, avant de redescendre dedans, dans mon corps qui semblait endormi, lentement... J'ai vu des yeux sans âme. D'une noirceur... Car tout le monde n'en avait pas, au fond des yeux, une âme. C'était même seulement une toute petite minorité qui en était dotée. Comme c'était émouvant, de rencontrer une âme, parfois, un frère, une sœur... On se reconnaissait, immédiatement, sans effusion... Mais c'était tellement rare... Les yeux sans âme étaient des gouffres noirs... Les rues en étaient bondées... Ma nature aurait été belliqueuse, je les aurais exterminés sans le moindre état d'âme... Mais ma nature était douce, au fond, même si elle était impitoyable... Les yeux sans âme comprenaient dans le miroir de mes yeux qu'ils n'étaient que des yeux sans âme. Ils ne pouvaient plus faire semblant, même à leurs propres yeux. Ils étaient alors dévoilés, s'assombrissaient encore plus, fuyaient avant de périr totalement devant moi. Comme des insectes. Des yeux d'insectes. (Parfois, c'était une vache, c'était déjà un peu plus supportable. Parfois même, la vache avait une âme.) La seule lumière qui les animait était celle du dehors. C'était terrible. Je révélais leur néant. J'étais impitoyable... Pendant six mois, ça a duré... Puis j'ai décidé de revenir, car ça avait un prix, d'être fou : je me consumais... Mon cœur n'aurait pas tenu bien longtemps encore comme ça, même si je sentais qu'il était fort... Il ne tenait plus qu'à un fil, à la fin... Je n'avais pas peur de la mort, mais je ne voulais pas mourir et les oiseaux non plus ne voulaient pas que je meure, ils venaient me le dire, sur mon rebord de fenêtre... J'ai senti que j'allais mourir, alors j'ai décidé de revenir. J'avais ce pouvoir. C'est dur, de revenir, douloureux, de perdre son pouvoir, sa puissance. Tout seul, je suis revenu, progressivement. J'ai laissé ma couronne sur un banc. Encore une fois, j'ai tout perdu. Je suis redevenu cet être aimable, gentil, doux, prévenant, le plus souvent, du moins je crois. Certains se rassurent avec l'idée du suicide, même s'il ne se suicident jamais, ça leur permet de vivre. Moi, je me dis que si un jour plus rien ne me retient ici, je pourrai redevenir fou, cette fois pour ne plus revenir. (Je sais comment on fait.)

mardi 5 avril 2011


Il y a toujours la même rampe d'escaliers. Derrière le bâtiment, dans un recoin, il y a toujours le mur aux fusillés. Il n'y avait pas de salle de bain. Les wc, à la turque, étaient au rez-de-chaussée, mais j'étais encore trop petit pour y aller et je faisais mes affaires dans un pot jaune qui sentait l'eau de javel. J'avais peur de descendre tout seul à la cave. Il fallait passer devant les cachots. Dedans, même si je ne voyais pas, il y avait parfois des gens qui hurlaient, ou qui geignaient, ou qui toussaient, ou qui étaient silencieux, ce qui était encore plus inquiétant. Un jour, dans la cour, j'ai vu les gendarmes passer au jet un clochard saoul qui s'était chié dessus. Il braillait. Ils rigolaient. Eux-aussi, les gendarmes, ils buvaient. Ils étaient souvent grands et gras, nez comme des fraises trop mûres. Mon père, lui, ne buvait pas. Il sentait le café au lait et le tabac brun. C'était réconfortant. Ma mère sentait le lait un peu suret et le parfum, car elle en vendait, du parfum, c'était parfois écœurant, le mélange des deux. Mais elle avait les mains douces. Il y avait des fantômes, la nuit, dans les rideaux en tulle, des longues femmes maigres et pâles, qui me guettaient, des bêtes tapies sous le lit, et des prisonniers dans les cachots, en bas. En haut comme en bas, c'était peu rassurant. Derrière, au fond de la cour, il y avait un muret, un peu plus haut que moi. Au delà, il y avait un passage, gardé par un grand chien noir, qui grognait dès qu'on approchait, babines toutes retroussées, bondissait à presque s'étrangler au bout de sa chaîne. Il avait le cou à vif. On disait qu'il était fou. Au delà, il y avait la voie de chemin de fer. Je me disais qu'un jour ou l'autre, il faudrait que je l'affronte, le grand chien noir, si je voulais m'en aller. J'en ai rêvé tellement souvent, de ce chien noir. Un bruit de chaîne sur le goudron. Un jour, bien plus tard, ailleurs, à l'autre bout du monde, dans les ruines d'un bagne où j'avais abouti je ne savais trop comment, je l'ai retrouvé, le grand chien noir. Bien des choses s'étaient passées entre temps. Il ne m'a pas dévoré. Il est juste venu vers moi, comme si on se connaissait depuis toujours. Il m'a d'abord remarqué, de loin, se figeant soudain, puis est venu en trottant, sans me quitter des yeux, puis m'a léché la main, mon grand chien noir.

mercredi 29 décembre 2010

La nuit dernière, une petite chienne sophistiquée, c'était je crois une chihuahua, m'a fait des avances que j'ai bêtement repoussées. Elle était très gracieuse, de grands yeux vicieux et songeurs, un élégant nœud jaune sur la tête. Mourant de regret, brûlant de désir, je suis parti à sa recherche, échouant finalement dans une petite épicerie, où la caissière, sans charme, obèse mais bigrement sensuelle, s'est penchée vers moi par dessus le comptoir, s'est mise à me dévorer la bouche tout en me branlant lentement.

dimanche 8 mars 2009

Parfois encore, dans mes pensées un peu vagues, je me retrouve là-bas. Avant d'aller là-bas, je croyais savoir ce qu'était la solitude. Mais je ne le savais pas vraiment. C'est là-bas, que j'ai vraiment su. Je ne savais plus où était le nord, où était le sud. Je ne savais plus vraiment qui j'étais, je crois... Peut-être que finalement je ne suis allé là-bas que pour le découvrir et que j'ai compris alors qu'il n'y avait rien, ni personne... J'allais m'asseoir, de temps en temps, de jour comme de nuit, sur un banc, au bout d'un ponton qui avançait dans le lagon. Je regardais devant moi. Mais il n'y avait rien, devant moi. Je semblais attendre. Personne ne venait jamais. J'essayais de faire le vide, pour ne plus sembler attendre, n'y parvenais pas souvent... De ma chambre d'hôtel, j'entendais la mer, d'un côté, de l'autre l'air qui sifflait sous la porte et la faisait parfois un peu cogner dans le chambranle. Il y avait une reproduction sinistre de Gauguin au mur. J'écoutais Billie Holiday, accompagnée par Lester Young, my first impression of you (was like the sight of flowers in spring...), il m'a fallu peut-être dix ans pour pouvoir réécouter ces enregistrements sans avoir envie de me jeter par la fenêtre. Je fumais énormément, quasiment sans arrêt, des gitanes sans filtre, j'avais toujours l'impression d'être en manque, et je l'étais. Je ne dormais plus mais parfois je m'effondrais, une heure ou deux dans une sorte de coma dont je sortais brusquement, blême et suant, par besoin de fumer. Je pleurais sur mon lit, parfois, en position fœtale. Puis je me trouvais idiot. Je trouvais ça très moche, puis je trouvais ça très beau et j'avais honte, parfois, de trouver ça très beau, d'être un tel idiot... Quelle vanité... J'avais le ventre creux. Une fois, de toute la journée, je n'ai mangé qu'un oignon, en riant et en pleurant. Une autre fois, pensivement, trois olives. Il n'y avait plus rien. J'étais presque tout seul, dans cet hôtel qui était bien au dessus de mes moyens... Je n'y ai engagé la conversation qu'une fois, avec un homme d'affaires australien, au bout du ponton. Hello... What are you watching?... Green lights... fishes... in the sea... Don't you see?... Oh yes... beautifull... Yes... Are you... english?... You're joking?... I speak so bad... I'm french... Holidays?... No... Affair?... No... So What?... Nothing at all... Greenlights maybe, who knows... Ah... french men... C'est peut-être la seule fois où j'ai ri de bon cœur, en presque un mois... Je n'ai jamais rien regretté, à part peut-être un certain manque d'élégance, même si je n'ai jamais autant souffert que là-bas... C'était nécessaire, vital, c'est peut-être même là-bas que je suis vraiment né... Autrement, je marchais, des kilomètres et des kilomètres en bord de mer, sans but, tournant en rond, dans l'île... Souvent, des chiens méchants se jetaient sauvagement sur moi derrière les portails des villas sans lesquels ils m'auraient égorgé et j'en tremblais encore longtemps après. Alors, je m'éloignais des zones résidentielles qui ne voulaient pas de moi. Je me sentais chassé, banni, totalement indésirable. J'avais un air de vagabond, un peu déguenillé mais propre. Je ne savais jamais où était le soleil, où il était censé se lever ou se coucher, j'étais perdu, je ne savais pas non plus où regarder pour savoir d'où je venais... Parfois, je m'arrêtais, je m'asseyais sur un rocher ou sur un bout de plage désert, je regardais la mer, devant moi, mais il n'y avait rien... En marchant, un jour, sans but, longtemps, jusqu'à m'oublier, ne plus être alors que la sensation de marcher, je suis arrivé dans les ruines de l'ancien bagne... (Ce qui peut vouloir dire qu'il y en avait un nouveau, quelque part...) Un grand chien noir est venu vers moi et m'a léché la main...

vendredi 30 janvier 2009

"Il éjaculait sur les gens!... Tu imagines?!... Ce truc horrible?!..."
Entendu le 26 juin 2000 à 14 heures, alors que j'étais assoupi au bord de la Saône, de 3 jeunes filles qui passaient avec un chien noir.