Parfois, je me retourne et ne reconnais plus rien. Je sais pourtant précisément où je suis, à Lyon, entre les ponts de la Guillotière et de l'Université, en descendant le Rhône. Mais quand je me retourne, je ne reconnais plus rien. Juste avant, je marchais, insouciant, semi-somnambulique, d'un point A à un point B, un parcours tellement familier, me félicitant du temps couvert qui donnait une si belle lumière, un si beau ciel tragique. Bientôt, comme soudain réveillé par cette splendeur, je me suis arrêté, puis retourné pour le panorama et alors je n'ai plus rien reconnu. Dans le sens de la marche, tout m'était familier et là, derrière moi, le chemin parcouru, ce qui pourtant l'instant d'avant était devant, tout m'était devenu étranger. Je suis resté un moment, comme ça, un peu stupéfait, à découvrir le paysage, à savourer mon ignorance. Une semaine auparavant, entre deux trains, en gare de Grenoble, je n'avais rien reconnu. Je n'y étais pas retourné depuis plus de vingt cinq ans, à Grenoble, mais y avais quand même vécu plusieurs années du temps que j'étais étudiant et avais pris le train des centaines de fois dans cette gare. Mais je n'avais rien reconnu. Les alentours non plus, marchant un peu pour trouver une terrasse où prendre un demi, je ne les avais pas reconnus. J'étais dans une ville totalement étrangère. N'y avais même jamais foutu les pieds. J'avais trouvé ça étrange car avant de me rendre à Grenoble je m'étais dit que je me souviendrais sans doute de certains lieux, que ça reviendrait, assurément, même si je n'avais aucune image dans ma mémoire — juste un son : la cloche du tram, Cours Berriat, à l'aube — j'imaginais que c'était quelque part en moi, encore, au moins la gare, qu'il suffirait alors de décorner la page, que rien ne se perdait. Mais non, il ne restait plus rien. Et là, m'arrêtant et me retournant je me suis souvenu de ce moment, entre deux trains, sans passé, vide, la semaine précédente. Je me suis dit aussi que si j'avais décidé alors de remonter le Rhône, je serais arrivé un jour où l'autre dans la ville où j'avais vécu mes premières années, là où vivait encore ma mère et que je ne les aurais alors peut-être ni l'une ni l'autre reconnues.
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lundi 18 mai 2015
lundi 19 mai 2014
Mon père me regarde. Ma sœur aussi me regarde. Ma mère et moi, on regarde ailleurs, là-bas. La mer? On snobe le photographe. Un étranger? Une connaissance? Dieu? On ne pose pas, nous. Ou alors, on pose vraiment. Mais mon père me regarde. Et alors je regarde mon père. Sa tête. Il avait cette tête-là. Même à la fin, il avait cette tête-là. Et ces pieds. Je regardais ses pieds. Je regarde toujours ses pieds. Mon regard attiré par ses pieds. Ses pieds étaient étranges. Me fascinaient. Des ongles de gros orteils démesurés. Comme des télés. Des drôles de pieds. Même à la fin, il avait ces pieds-là et je continuais d'être fasciné par ses pieds. Même mort, il avait encore ces pieds-là et je fixais encore ses pieds, quand il n'était plus qu'une sorte de bête empaillée grisâtre... jaunâtre... je ne sais plus... sur le lit... Des ongles de gros orteils comme des télés. Des pieds vraiment étranges. Je n'en ai jamais vu de pareils. Ni même de comparables. Ses pieds. C'étaient ses pieds à lui, rien qu'à lui. À mon père. C'était lui, ses pieds. Sa tête, ses pieds, voilà ce qu'il me reste, surtout. Les pieds de ma mère, à côté, semblaient mous, sans nerfs, sans âme. Ceux de mon père étaient noueux comme des branches d'olivier, avec des ongles comme des télés. Mais c'étaient de bons pieds, je me disais, je me dis encore, des pieds d'honnête homme, de gentil. J'aimais les pieds d'honnête homme de mon père, noueux, torturés comme des branches d'olivier avec au bout des télés. J'ai dû jouer longtemps à les lui tirer, pincer, chatouiller et ça le faisait râler gentiment, parce qu'il n'aimait pas qu'on lui touche les pieds, mon père, ses pieds noueux, comme si ça lui faisait mal, comme s'il avait concentré toutes ses souffrances dans ses pieds, on n'imagine pas la souffrance d'un olivier et je ne peux pas me souvenir de mon père sans me souvenir de ses pieds, sans revoir exactement ses pieds, ce qu'exprimaient ses pieds. Et puis sa tête. Sa bonne tête. Des souvenirs me remontent. Il me regarde. Il est venu me chercher, tard le soir, vers les minuit, en voiture, à la gare, je suis en permission, il me regarde alors pour la première fois comme un homme, même si je suis toujours son gamin, on peut enfin partager quelque chose de vraiment viril : l'armée, je n'ai d'ailleurs peut-être fait l'armée que pour ça, pour me rapprocher un peu de mon père, pour vivre cet unique moment : descendre tondu d'un train à minuit et le voir sur le quai à m'attendre, peut-être était-ce aussi un peu pour ça que je me suis mis à fumer, très jeune, pour me rapprocher un peu de mon père, cet étranger tellement familier, je suis content de le retrouver, de le voir sur le quai à m'attendre — ma mère, elle, m'attendait plutôt dans la voiture devant la gare — depuis le temps que j'étais coincé à la caserne, toujours plus ou moins consigné, on se sourit de loin, on est émus, c'est le meilleur moment, quand on s'aperçoit et se rapproche, un sourire qu'on a du mal à enlever tellement on est contents de se revoir, depuis le temps...
lundi 30 décembre 2013
Je ne l'ai pas prise en photo. Quand elle s'est installée en face de moi, j'ai rangé mon appareil photo. J'ai regretté, plus tard, d'avoir rangé mon appareil photo, de ne pas l'avoir prise en photo. Je l'ai trouvée d'abord vulgaire, un peu, une grande blonde aux cheveux longs, bien balancée, une vingtaine d'années, un peu trop maquillée peut-être, dans un manteau noir avec un col de fausse fourrure, un peu pute, m'a demandé d'une petite voix si elle pouvait s'installer là, avec un accent peut-être d'Europe de l'Est, mais peut-être pas, peut-être juste un peu timide. Bonjour, lui ai-je dit en souriant, puis j'ai bientôt rangé mon appareil photo, tout en me disant que je regretterais bientôt d'avoir rangé mon appareil photo. Puis le compartiment s'est rempli d'un coup, comme si elle avait été une avant-garde et qu'un vide, un silence, l'avait séparée du troupeau. Il y a eu bientôt même des gens debout dans la travée ou bien assis sur leur valise. À ma gauche, une femme brune un peu épaisse, défraîchie, au visage triste, son mari et sa progéniture éparpillés ici et là, regards désespérés ou las, un peu vieille déjà, mais peut-être bien plus jeune que moi, me dis-je, vaincu, comme je suis vieux... En face d'elle, une autre femme au visage flétri, au regard fatigué, plus jeune, subissant le soliloque de sans doute son amie assise à côté sur sa valise avec peut-être au bout d'un moment quand même des pulsions homicides. La blonde s'inspecte dans son miroir de poche, entre deux pages de mon Chinois je la zieute un peu dans le prolongement du paysage qui défile, puis elle range son miroir de poche, me glisse un petit regard complice comme quoi elle nous soûle, la mocheté, à côté, qui raconte sa vie banale à pleurer, son mec qui n'était pas si bien, son appartement, sa mère qui n'a pas droit à la retraite, son boulot... Je sens son genou contre le mien. Peut-être croit-elle que c'est le pied de la tablette, je me dis, et je ne déplace pas ma jambe et bientôt elle étend sa jambe plus loin et je la sens, chaude, contre ma cuisse, elle a de très longue jambes, elle s'avachit un peu, son genou pas loin de mon entre-jambes, bientôt ferme les yeux, semble s'endormir. Quel univers peut-on gagner en se disputant un espace grand comme une corne d'escargot? m'interroge alors mon Chinois. Je remue légèrement la jambe, sans pour autant chercher à fuir la sienne, qu'il n'y ait pas de malentendu, qu'elle sache bien que c'est ma jambe et non pas le pied de la tablette, que ce n'est pas ma jambe, qui est venue violer son territoire, mais que ce n'est pas pour autant problématique, car moi je suis sans territoire — ou alors retractile comme une corne d'escargot — que sa jambe contre ma jambe, c'est même plutôt agréable, comme si on se connaissait, et même intimement. Je m'aperçois au bout d'un moment qu'elle s'est déchaussée. Chaussettes marron. Je la regarde dormir, ne la trouve plus du tout vulgaire comme au début, je la trouve même très belle, là, maintenant, endormie, sans manières, les traits relâchés. Parfois, elle lève les paupières, me sourit, naturellement, comme si on se connaissait, flemmardait dans le même lit, replonge. Moi aussi, je lui souris. Je n'entends plus le pénible soliloque de la fille au visage ingrat à côté, ni le brouhaha du compartiment, le gamin avec son jeu vidéo, le type avec son téléphone... Il n'y a plus que la blonde et moi, le paysage par la vitre, le Rhône, le Chinois. C'est une vraie blonde. À moins qu'elle se teigne les sourcils. De belles mains, aux ongles soignés. Parfois sa jambe glisse un peu. Me communique sa chaleur. Un espace grand comme une corne d'escargot... Plus d'une heure plus tard, je me désencastre d'elle comme je peux sans la réveiller pour descendre à ma gare de destination : Bellegarde-sur-Valserine, là où j'ai vécu mes premières années, là où est revenue vivre ma mère. Tout le compartiment d'ailleurs se vide. Sauf elle, qui reste là, endormie, profondément semble-t-il. Je descends en dernier, la regarde encore un peu, la quitter me déchire légèrement. Sur le quai, je pose mes bagages, m'allume une cigarette en attendant que le quai se vide, en attendant aussi que le train redémarre, l'apercevoir une dernière fois, par la vitre, endormie. Le train redémarre. La vois passer puis disparaître, mais cette fois assise bien droite, bien réveillée, pianotant sur son téléphone, me dis alors qu'elle n'a peut-être que fait semblant de dormir, tout le voyage, et ça me rappelle alors d'autres histoires de filles endormies ou qui alors faisaient semblant.
jeudi 5 décembre 2013
Toujours le même train. Tacatac... tacataquetant... Jamais tout à fait le même voyage. Avant que tout s'éteigne. Tout s'éclaire enfin, quand vient la nuit. Pylone délicat pi à l'horizon en feu. Portique... gibet peut-être? Mystère planté sur la colline. Je passe. Un sentiment me serre le cœur. Je ne sais pas quoi. Je ne sais plus qui. Je passe, peut-être seulement. Juste ce sentiment-là, si c'en est un, de passer, de ne que passer, d'être tout proche de la nuit, toujours plus proche de ma nuit. Je vais vers ma nuit, tacatac... tacataquetant... c'est tout. Pylone délicat sur la colline. Mystère. Je passe. Une envie de pleurer. Ni de peine, ni de joie. Juste pleurer. Ce moment, quand vient la nuit, quand tout s'éclaire enfin. Parfois. La beauté du monde. Ne l'avoir saisie qu'à cet instant, avant que tout s'éteigne. À l'agonie. Puis c'est la nuit. Enfin. J'oublie. Comme j'oublie une rage de dents quand je n'ai plus mal aux dents, j'oublie le pylone délicat debout sur la colline, seul, frêle silhouette juste au bord de la nuit, quand tout s'éclaire enfin, ce sentiment, ce serrement de cœur, ce flamboiement mourant, me retrouver seul, vraiment tout seul, alors, tout au bord de ma nuit, ma nuit qui est alors la nuit... Comme le cœur des oiseaux s'affole, quand vient la nuit. Puis c'est la nuit.
mardi 3 décembre 2013
Et puis l'envie revient. Ou le besoin? Comme un besoin? Faire son besoin? Besoin... Besoin... Quel mot étrange... be... zoin... L'envie?... Ou le besoin?... Tout l'après-midi, à ne pas savoir trancher... Le besoin serait-il seulement une envie qu'on ne pourrait plus contenir?... Faire son besoin : évacuer, se soulager... Le plaisir est dans l'écoulement... L'apaisement, au moins... Et après, il n'y a plus rien, je suis vidé, je suis alors vide, le monde alors disparaît, comme si je m'étais vidé du monde, voilà, et donc moi aussi je disparais, peut-être... mais je ne sais pas... je n'arrive pas à me décider... si je disparais, ou non, quand le monde disparaît, si j'en suis seulement un occupant, un élément, minuscule, négligeable, ou l'inconscient démiurge... Il s'efface et moi donc aussi je m'efface, peut-être, mais peut-être pas... En m'écoulant... Ce besoin de s'écouler... Ce vieux rêve de n'être qu'écoulement... Mais pas vraiment un rêve, plutôt un fantasme conscient, comme de faire son lit dans le temps... Le temps... Faire son lit dedans et alors s'y coucher... et alors s'écouler... Je prends toujours le même train, toujours la même ligne et je ne sais toujours pas où je vais, c'est même peut-être pire que ça : je le sais de moins en moins... Mais ça ne m'angoisse pas. Au contraire, ça m'apaise. Parce que je m'écoule... Parce que je ne suis bien que dans l'écoulement... Je dis ça et à la fois j'en doute... Car il y a quelque chose d'un peu morne, à la fois, à se sentir toujours dans le même train et à finalement très bien savoir où il va : nulle part... Mais un nulle-part qui n'a peut-être pas toujours été un nulle-part? je m'interroge... Je ne sais plus... Je n'ai peut-être même jamais su... Ou alors si j'ai su, j'ai oublié, c'était un savoir momentané... Le buraliste m'explique qu'ils viennent de sortir une nouvelle cigarette à bout filtre rotatif, à deux positions, normale ou light... La même cigarette, normale ou light... Bien... Ils sont forts, ces Américains... Que le fumeur soit libre de fumer une cigarette normale ou alors une cigarette light et ce avec la même cigarette, à la fois normale et light... Ils devraient faire la même chose avec les trains, je me suis dit plus tard, me disant ensuite que ça ne voulait rien dire, que je devenais idiot, que le monde me rendait idiot... Mais pourtant, ça continuait de me trotter dans la tête, faire la même chose avec les trains qu'avec les cigarettes à bout filtre rotatif... Oui... Et alors voyager normalement, ou alors light... Deux façons de s'écouler vers nulle part, l'une normale, l'autre light...
samedi 16 novembre 2013
Tant de laideur... Ça ne change pas... On se croit devenu enfin raffiné, planant dans les hauteurs, imperturbablement, royalement, aiglement, avec le sourire idiot du Bouddha, mais c'est toujours la même merde, le même blabla... toujours les mêmes conneries... C'est même peut-être encore pire en vieillissant... car en plus on devient moche... Non non... je n'ai rien appris... et rien ne m'a jamais servi de leçon... Cancre de la vie... Toujours au fond de la classe, près du radiateur et de la fenêtre, à penser à la fille du directeur, qui elle est toujours au premier rang, à sa petite culotte, vers les cabinets, qui n'était sans doute pas une cancre de la vie, elle, qui a dû réussir, elle, dans la vie... Comme elle était jolie... (Et vicieuse...) Toujours aussi con... Grande âme, mon cul... Toujours autant obsédé, seulement passé de jeune dégueulasse à vieux dégueulasse... Je ne suis bien finalement que dans mon lit... comme la mémé... Au moins il y fait chaud... j'y bande sans raison, juste d'aise, et les films souvent y sont bien... même si je serais bien incapable d'en raconter la moindre scène... Ils sont bien peut-être justement parce que je ne peux pas les raconter et qu'ils échappent à la laideur, donc, à ma laideur, à ma voix de fausset, qui n'a pas encore mué, qui ne muera même jamais, il faut se faire une raison, de cancre et à la fois premier de la classe, si ça se peut, c'est peut-être bien ça mon problème, d'ailleurs, on ne peut pas être les deux, et pourtant si... j'étais, je suis les deux... l'Alpha et l'Oméga de la Connerie... Grave et chaude, ma voix, elle m'avait dit... (Pas la fille du directeur, une autre, une autre fille de directeur, bien des années plus tard...) Elle n'avait pas l'oreille... Déraillante, ma voix, soudain, comme si les gonades n'étaient pas encore descendues... Pas de quoi être fier... Mais grave et chaude, j'aurais aimé, oui, faire vibrer la fille juste par les ondes, ça oui... quel pouvoir... agir sur les organes à distance... la tenir ainsi captive, mais consentante, ne demandant même que ça, ne pensant même qu'à ça, abandonnée, pantelante, gémissante, dans les bras puissants, poilus, odorants de ma voix, l'emplissant à l'unisson de l'organe magnifique, spectaculaire, à la chaleur vibrante, profonde de contrebasse de ma voix... Parle-moi... parle-moi... parle-moi... suppliait-elle, lascive, haletante, comme si je pouvais la faire jouir avec des mots... la pénétrer avec ma voix... c'en était presque indécent, comme ça, tellement impudique pour moi si délicat, même s'il n'y avait que nous, dans le salon de thé chinois façon pagode, au crépuscule, quelque part dans le ciel indigo la Croix du Sud que je n'ai jamais su voir... Quelques heures plus tard, ailleurs, montant d'un cran : domine-moi... viole-moi... Alors je fais semblant, jusqu'à un certain point... je descends dans les graves, dans mes cavernes... dans le bourdon hypnotique qui parfois d'ailleurs m'endort moi-même... jusqu'au moment où ça déraille... et je suis alors démasqué... j'en sursaute, comme moi-même libéré soudain de ma propre emprise... Immature... voilà... je suis... et là tout s'effondre... le château de cartes en Espagne... le mirage... je ne suis plus du tout l'homme qu'elle croyait... le beau mâle ténébreux monté comme un chêne ou bien marteau-pilon... tout juste un gland... un pauvre gland... fragile comme une brindille bientôt cassée par le vent... toujours petit garçon, renfermé, au fond de la classe, rêvassant, pas tant d'oiseaux et de nuages et fleurs sublimes que de la petite culotte à la fille du directeur, ce qu'il y avait dedans, comment elle sentait, le petit bateau ivre... et pourquoi elle ne m'a plus jamais regardé, après, moi qui voulais tellement l'emmener dans ma cabane, dans les bois, au bord de la rivière, même si je n'en avais pas, de cabane, mais j'en aurais arrangé une, juste pour elle... Et son père, là-haut, qui nous épiait...
jeudi 14 novembre 2013
Mais où l'avais-je déjà vue, cette sacrément jolie nénette? Je débarque un soir à Toulouse chez mon copain A, avec tout mon barda d'aïkidoka d'occasion qui vient de se prendre une raclée par des cadors et même par des vieux arthrosés et même par des filles énervées, dans un stage international, encore tout transpireux, crevant de chaud, fumant comme le trotteur après la course sur la piste gelée, les pieds et les coudes en sang, mais bien, épuisé, vidé, bon à foutre à la poubelle, tout vilain mais tellement tranquille, au fond, vaincu, ruiné à tout point de vue mais heureux, humilié même en public par le Grand Chef en personne, Sensei, mon Maître, car à mon âge je ne sais même pas encore m'habiller et il m'a appris, le Grand Chef, Sensei, mon Maître international, dans le vestiaire, après m'avoir vertement et publiquement rabroué — quel exemple abominable j'étais pour la jeunesse... — à nouer ma jupette, à moi, la tache, la honte, l'indécrottable, le tout mal fagoté, le vite cramoisi, suant et même saignant, le fumeur ceinture noire, à la pause, aux doigts tout jaunes comme Gabin, la tumeur de l'aïkido international, mais badin, ne craignant plus ni Dieu ni Maître fussent-il internationaux et c'est là que je la vois : une grande fille, brune, élégante, ligne parfaite, comme rayonnant un charme, bien plus vivante que le commun, réduisant même instantanément tous les humains autour à zombies, comme une fleur qui ferait se faner alentour d'un coup toutes les autres, dans la rue, en bas de chez mon copain A, poussant la porte du 24, en compagnie d'un grand type maigre et d'une petite fille, sa petite fille, une jeune maman donc. Je leur dis bonsoir, en bas, dans le hall, car je suis poli et aussi parce que, du coin de l'œil, je la trouve quand même assez jolie, intéressante, intrigante, je ne sais pas quoi, trouve alors un peu dommage, presque même un peu déchirant, de m'éloigner déjà, si vite, à peine aperçue, d'une si rayonnante créature. Ils sont lents, piétinants, comme indécis... Un couple, souvent, c'est lent, quand l'individu lui est vif comme le vent... Je monte alors lestement, en tête, les marches jusqu'à chez A. Je suis tellement content de le revoir. Plus de deux ans qu'on ne s'étaient pas vus... Lui a l'air un peu moins enthousiaste. Il semble un peu fatigué, il faut dire, le boulot, la vie de famille, deux morveux un peu terribles, et puis l'âge, on se fait vieux, mine de rien — et de plus en plus cons, il me dit et je suis bien d'accord avec lui et alors, philosophes, vieux copains enfin retrouvés, on rigole... Il se sent alors peut-être un peu envahi... Surtout que les autres aussi débarquent, juste derrière moi, la jolie brune, le grand type maigre, la petite fille... Ses amis, je me dis... La fille, réservée, se tient debout dans la cuisine, tandis que le grand type maigre, un peu artiste, visiblement, parle de choses culturelles, d'un spectacle épatant qu'il a vu, un type à poil qui s'était peint tout en rouge — pour cacher sa confusion? ai-je demandé... Une belle fille, vraiment, racée, délicate à la fois, je la regarde, je ne peux pas m'empêcher de la regarder, ses yeux, ses mains, ses épaules, ses hanches, la chair que je pressens, chaude, qui palpite... j'aimerais tant voir ses pieds, sans même parler du reste... Au bout d'un moment, je lui demande si on ne s'est pas déjà rencontrés, un vieux truc de dragueur pas fin, sauf que c'est vrai, que j'ai vraiment le sentiment de l'avoir déjà rencontrée et même de la connaître... Ils ne sont là que pour récupérer pour la soirée un des deux gamins de mon copain A, qui d'ailleurs n'a jamais vu la fille avant, ne connaît que le grand type maigre. Mais elle accepte, finalement, comme sur un coup de tête, de boire un verre de vin au salon... Je la regarde... Sans m'en rendre compte, sans même le vouloir, par peut-être une sorte d'instinct de mâle dominant, je ne rate pas une occasion de ridiculiser ou d'amoindrir, l'air de rien, le grand type maigre qui l'accompagne et qui ne me regarde jamais dans les yeux... Elle me regarde, elle aussi, je la sens parfois un peu troublée... À un moment, elle avoue qu'elle aussi m'a déjà vu quelque part, elle croit bien, oui oui, c'est étrange, ça la travaille elle aussi... Mais où?... On cherche... Où on a vécu, de quand à quand... (On me dira plus tard qu'elle a rougi plusieurs fois...) Elle me captive... C'est bon... C'est tellement rare, pour moi, d'être captivé comme ça... Le grand type maigre, on me dira plus tard, est un grand séducteur, un tombeur, colle même les photos de ses conquêtes dans un album comme le botaniste les belles plantes dans son herbier... Moi pas, pas pour un sou grand séducteur ni botaniste... Mais je suis quelques fois, très rarement, captivé et j'en prends parfois alors pour dix... vingt... trente ans à me décaptiver tout en n'y parvenant jamais complètement, pour dire je pense encore à une fille en CM2 avec qui j'avais fait touche pipi sous le préau vers les cabinets et ça me trouble toujours autant, me demandant encore lequel des deux avait pris les devants et je crois bien que c'était elle, qui avait la première descendu ma culotte et touché mon petit robinet, je me souviens encore de son regard à ce moment, debout, sous le préau, vers les cabinets, on s'était un peu frottés en respirant vite, les jambes un peu en coton, un peu aussi fait pipi sur les doigts, et si son père, le directeur de l'école, de son bureau, là-haut, derrière le carreau, nous avait observés, parce que je m'étais senti observé et qu'il m'avait regardé de travers, les jours suivants, son père, le directeur de l'école... Les pères, il faut dire, ne m'ont jamais tellement apprécié... Et après, elles m'abandonnent, c'est comme ça, n'ont plus même un regard, soit que je suis trop vicieux, je me dis, soit que je ne le suis pas suffisamment... Et puis un type sans avenir, aussi, peut-être même surtout, et donc sans lendemains... Ou bien c'est à cause des pères, peut-être, qui sont toujours là d'une façon ou d'une autre dans un coin à lorgner... Mais quelle fille... Ce n'est pas seulement qu'elle est jolie, élancée, gracieuse, c'est qu'elle est intense, que j'ai l'impression de la voir tout entière, de la sentir tout entière et qu'elle n'est là alors que pour moi... Je finis même par oublier complètement le grand type maigre... Il n'existe plus... Il n'y a que la grande fille brune... Elle a un joli grain de beauté... Des yeux scintillants avec une âme dedans, c'est tellement rare... Je la regarde... Elle me regarde... Il n'y a plus que nous... Dans un rêve, peut-être, je me dis... Puis ils s'en vont... Je l'embrasse, sur les joues, lentement, posant doucement mes mains sur ses épaules, on se sourit, suis sur le point de lui dire ce que m'avait dit jadis une autre créature de rêve : Au revoir?... Ou adieu?... Mais m'abstiens... Ne pas rejouer à perpétuité la même pièce désastreuse quand même... Plus tard, me brossant les dents dans la salle de bain avec mon copain A, j'aperçois ma face dans le miroir, que j'avais oubliée : une gueule de vieux... Ah... si j'avais seulement dix ans de moins... et quelques illusions encore... Mais j'y ai pensé toute la semaine, à la jolie nénette, en pointillés, c'est déjà ça, je me suis senti renaître, un moment, vivre, capable soudain de franchir de nouveau déserts et océans d'un bond... Mais où l'avais-je donc déjà vue?... Mystère... Je lui ai dit qu'un jour je lui ferais peut-être savoir, si ça me revenait... Comme elle sentait bon... Dans un rêve, je me dis, peut-être... Ou dans une autre vie... Tout ça est bien étrange..
lundi 4 novembre 2013
C'est toujours bon, de se réveiller avec la trique. (Je me suis dit ça toute la journée.) Même si sur le coup j'aurais préféré ne pas me réveiller. Parce que j'étais bien. Parce que je rêvais. Quel besoin de se réveiller, quand on est si bien. (Si c'était ça, la mort, je signerais aussitôt.) Mais avec la trique, je me suis réveillé, ce qui m'a rendu la rupture supportable. Le réveil soudain hurle. M'arrache sans ménagement à mon monde bien plus bandant que l'autre. Le film casse net dans la machine. Mais des images et du son, hors de la machine, semblent lutter encore un moment dans le noir pour exister. Et avec la trique. Comme un lien entre le rêve et la fade réalité qui s'infiltre. Le trait d'union. Je rêve. Je bande. Je suis vivant. Ce n'est pas rien. Un rêve drôlement bien. Je le retiens un peu. J'étais fou. Rien de plus normal. On me prenait en charge, comme on m'avait pris en charge à chaque étape de ma vie, m'emmenait, avec d'autres fous, dans un wagon à bestiaux. Dans une maison de fous j'imagine. Mais c'était bien. C'était dans le cours des choses, normal, tranquille, je n'avais à m'inquiéter de rien. On était dans le wagon à bestiaux, dans le train tacatac... tacataquetant, en rase campagne, la porte coulissante ouverte, vautrés dans la paille, comme des trimardeurs pendant la Grande Dépression. À un moment, je ne sais pas pourquoi, une impulsion, je décidais de m'évader. Une jeune femme que je n'avais jusque là pas remarquée me regardait alors avec de grands yeux étonnés. (Elle n'était pas folle. Je me demandais ce qu'elle faisait là.) D'un coup, je devenais son héros. Je lui faisais mes adieux, un peu timidement au début, puis la serrant fort dans mes bras. En fait, on se connaissait depuis longtemps, il semblait. Mais elle découvrait seulement maintenant ma vraie nature. Ma vraie nature de héros, de héros même lyrique, le type qui se fait la belle, ne se laisse pas conduire n'importe où comme ça dans un wagon à bestiaux. Elle m'embrassait alors sur la bouche. Un baiser un peu dur cependant. Comme si ses lèvres ne suivaient pas complètement son élan. Je me disais alors que j'étais bien trop vieux pour elle. Puis je me disais que ça n'avait aucune importance, considérant tous ces jeunes avachis dans le wagon à bestiaux, déjà vaincus, déjà si vieux, presque morts. On se retrouvera! je lui criais, sautant lestement du wagon. Et je m'enfuyais, la poitrine gonflée de joie. À moi la Liberté!... avec en prime la perspective, la certitude de la revoir un jour, la jolie nénette, ça suffisait pour remplir mon cœur juvénile à ras bord de bonheur... Un cœur bien rempli, une vie alors bien remplie... même si j'étais sans doute un peu trop vieux pour elle, continuais-je toujours un peu à me dire, me trouvant ensuite vieux jeu... Après toutes sortes d'aventures, quittant une place pour une autre, parcourant le monde, libre comme le vent, sans cesse pourchassé par des infirmiers psychiatriques en civil pas très finauds et sans cesse les égarant, de quoi alimenter plusieurs saisons d'une série télé fameuse entre kung fu et le fugitif, je la retrouvais, ou plutôt, je crois, c'est elle qui me retrouvait, des mois voire des années plus tard. C'était encore un peu la nuit, peu avant l'aube, dans une ville quelconque, au bord d'un fleuve lent et lourd, des centaines de colombes sales ou juste des pigeons sur la rive se battaient férocement jusqu'au sang pour saluer le jour. On se retrouvait enfin, se serrait émus l'un contre l'autre, mais je savais déjà ce qu'elle me dirait bientôt, les yeux brouillés de larmes, qu'elle voulait laisser encore une chance à Machin, même si c'était un vrai abruti qui l'ennuyait à mourir, c'était une longue, très longue histoire, une grande partie de sa vie, ça ne pouvait pas se terminer comme ça, sa vie de couple... Ce n'est pas grave, je lui disais, je comprends. (Et c'était vrai, ce n'était pas grave, je comprenais.) Quelle jolie fille, je me disais, quelle fille magnifique, quelle fille... la regardant s'éloigner puis disparaître sans doute pour toujours dans les premières lueurs de l'aube.
lundi 14 octobre 2013
Je pourrais passer ma vie dans les films de Bergman. Voyageant d'un film l'autre. Surtout quand je suis malade, momentanément au bout du rouleau, emmitouflé dans ma vieille couverture pleine de trous. Comme Ingrid Thulin, dans le silence. Par deux fois elle verra passer la charrette fantôme. (La troisième fois, ce sera un nain.) Esther est malheureuse. Elle boit beaucoup. Elle fume beaucoup. Elle est malade. Croit qu'elle va mourir. Elle est seule, terriblement seule. Parfois elle se masturbe, mais sans plaisir. Anna est sensuelle, fait l'amour aussi souvent qu'elle le peut, avec des étrangers, là où ça la prend. N'en est pas moins désespérée. Elle en veut à sa sœur. Se sent méprisée par son intellectuelle frigide de sœur, sans cesse observée, jugée. Se venge. Depuis toujours. (Le père avait sans doute sa préférée.) Et Johann, le gamin, entre sa mère torride et sa tante mourante. (Johann, c'est peut-être bien Bergman, le fils du pasteur.) Il erre dans les couloirs de l'hôtel, découvre le monde. Ce monde étrange où personne ne parle sa langue. Il lave le dos de sa mère, quand elle est dans son bain, lui caresse la peau, lui embrasse les épaules et la nuque, fait la sieste avec sa mère toute nue, regarde les pieds de sa mère, les seins de sa mère, se plonge dans les jupes de sa mère dès qu'il en a l'occasion pour s'étourdir de son parfum. Sa tante, traductrice, lui apprend des mots. Il est peut-être plus souvent avec elle qu'avec sa mère nymphomane. Mais elle n'a pas le droit de le câliner comme sa mère. Ses regards sont doux et tristes. Il l'aime autrement. Tout ça est très étrange, pour lui. Les femmes... Il ne juge pas. Il ne comprend d'ailleurs rien. (Et moi d'ailleurs non plus je ne comprends rien.) Juste des émotions. Il faut naviguer avec précaution parmi les fantômes et les souvenirs... dit Esther, vers la fin, tandis qu'elle agonise. Le silence de qui? ou de quoi? je me demande à la fin. On entend à plusieurs moments le tictac d'une montre, entêtant, peut-être la montre sans aiguilles des fraises sauvages... Le silence... Âme, prononce le gamin à la fois dans la langue mystérieuse et traduit dans sa langue, dans le train qui l'éloigne avec sa mère de sa tante laissée seule dans la chambre d'hôtel de ce pays étranger, lisant la lettre qu'elle lui a écrite, les quelques mots promis dans cette langue mystérieuse. Il continue de lire mais on n'entend plus rien, car sa mère à ouvert la vitre du train pour se rafraîchir, fouettée par la pluie, les yeux fermés, car elle brûle.
jeudi 2 mai 2013
Ça file. Ça m'encarbouille, ça me filandre, ça m'esquinquille, midranscopiquement. Car le soir olivâtre m'emparpille, horizontalement, je me sens faible, je me sens loin, je me sens ça, entièrement, bien que surtout tribord, latéralement, filant, dos à la Voie, déruminant. Déruminant. Une vie à ruminer. Mâcheur de feuilles, d'herbes, principalement. Autrefois ruminant, désormais déruminant. Ffffff... Il y a comme un trou, une fuite, ça s'en va, ça se dégonfle, je ne serai bientôt plus qu'un sac vide, je ne serai plus. Apaisement. Une peau. Une vieille peau flétrie et sèche sur le bord du chemin, vide, sans nerfs. Ma mue. Piétinée, flairée par les bêtes, remuée, emportée par le vent. Le trou, où? Par tous mes pores, par tous mes trous petits et grands. Je m'exhale. C'est ça. Ffffff.... Dans le tacatac... tacatac... je me vide... Et quand s'arrêtera-t-il, le tacatac... tacatac?... Bientôt. Là-bas. Parce que là-bas, c'est bientôt. Le Temps, l'Espace, variables interchangeables, même camelote ruminagène dans l'Équation : Mâchons... mâchons... Je dérumine, dégorge mon fil, mes fils par tous mes trous petits et grands, débobine ma piteuse bobine. Une peau, bientôt, là-bas, rien d'autre. Je suce un bonbon aux plantes. Fataliste. Je préfèrerais fumer. Mais on n'a plus le droit. Alors je suce un bonbon aux plantes. Mon Empire pour une goulée de fumée. Je dépense. (Dépenseur, plutôt que dépensier.) Mais le sens me rattrape, me colle bien vite à la semelle, je me fais toujours avoir, le chemin en est miné il faut dire, au bord de l'eau, avec tous ces malpropres qui sont venus, viennent et viendront s'accroupir, je me dis bien à chaque fois qu'il faudrait éviter mais je marche toujours dedans plein godillot. Quand c'était tellement bien parti, que je me voyais déjà me perdre, m'exhaler entièrement. Quel dommage... lundi 18 février 2013
Very good question baby... I wonder... Is someone there?... Hum... I love Lee Remick, her eyes, her lips, her teeth... I don't remember very well this Blake Edward's film, experiment in terror... but Lee, I remember... Her line... Hum... Her voice... Hum... Is someone there?... What a fine question... I don't know, really don't know... I dreamed a lot, last night... My last dream I was in a hotel and reserved a room for 8:30 AM... The old lady at the reception looked at me strangely... It is time to quit, not to come... But for me it was time to love... Her train was arriving... She who?... Nobody, a mix... She never arrived, in my dream, was only about to come, I knew that but I was happy, alive, there... I was there, so much... And before I was in another place, maybe another me... So... is someone there?... Less or more, I guess... And you, are you there?... Less or more... I was waiting for a girl and I asked for a room for 8:30 AM... and the old lady looked at me strangely... It is time to quit, not to come... She said a lot of things but I didn't understand everything 'cause my english is so poor... Just this : It's time to quit, not to come... I noticed the sexual insinuation and I smiled... And now, in the real world, I remember and wonder... Is someone there?... I don't know... Less or more... I was in so many places, just this night, was so many me... The girl never came, of course, and I never went up in the hotel room, and I never came... I stayed at the reception and just the old lady was there with me and, at a moment, in my happiness, I said to myself : I grew old...
mardi 1 janvier 2013
Alors, tu es revenu... — Oui... Je ne savais pas où aller... La campagne était trop sombre... J'avais même l'impression qu'elle s'éteignait... — Alors, tu es revenu... — Oui... Je ne voyais pas d'autre endroit où aller ou plutôt retourner... Ouf, je me suis dit, en arrivant, me voilà à l'abri... Toutes ces maisons mornes que je voyais défiler dans ce monde désolé, la maison du pendu je me disais à chaque fois... — C'est un Cézanne... — Si ma mémoire est bonne... — Pas si lugubre que ça... — C'est vrai... Plutôt même colorée... Pas comme celles que je voyais défiler derrière la vitre du train... J'avais lu à une époque au sujet de la maison du pendu... Je ne me souviens plus... Mais il me semble qu'il n'y avait pas de pendu et qu'on l'appelait ainsi pour une autre raison... — Sauf que là, il n'y en a pas, de maison... — Quelle importance... — En tout cas c'est bien plus lugubre que la maison du pendu... — Oui... C'est peut-être que dans la maison du pendu il n'y avait pas de pendu même si la légende disait le contraire, alors qu'ici où il n'y a pas de légende ni de maison il y en a peut-être un... — Un pendu?... — Ou même plusieurs... Ou même plein... Une forêt... Que faire d'autre dans ce monde qui s'éteint?... — C'était le crépuscule, il faut dire... — Oui... Mais c'est toujours le crépuscule... — Heureusement, tu ne faisais que passer... — Oui... mais quand même... ça peut affecter, même en passant... — Alors, tu es revenu... — Oui... Mais je me sens toujours un peu là-bas... Comme si je m'étais semé... éparpillé en chemin dans ce décor lugubrement familier... Comme si c'était moi le pendu, ou plutôt la graine de pendu... — Graine de pendu...
mercredi 26 décembre 2012
Tu es toujours là?... — Si on veut... Je ne sais pas trop... Je me demande... — Où étais-tu, tout ce temps?... — Par ci... Par là... Je me demandais... — Et là, maintenant, tu y es?... — J'y suis... J'y suis pas... Je me demande... Y étais-je?... Y étais-je au moins une fois?... Y serai-je encore si j'y ai été?... Et comment y serais-je si je n'y ai jamais été?... Comment savoir?... — Et tous ces gens, autrefois, qui venaient... — Oui... — Et qui maintenant ne viennent plus... — Oui... — Ils ont peut-être compris qu'il n'y avait personne, ici, en tout cas que tu n'y étais pas... — Peut-être bien... — Tu as peut-être disparu... — Oui... Ou bien je ne suis pas même apparu... Juste une faible illusion, à un moment, un vague reflet qui a trompé un peu tout ce monde... C'étaient les mots, qui s'agençaient tout seuls... qui créaient l'illusion d'une personne, peut-être... Mais il n'y avait pas d'auteur... — Heureusement, plus personne ou presque ne vient... — Oui, heureusement... — On se sent mieux du coup chez soi... — Oui... — On est bien, finalement, ici... — Oui... — Les mots s'arrangent tout seuls... — Oui oui... ça se bricole tout seul... Ils n'ont besoin de personne, les mots... Nous, on regarde, un peu, parfois, savoir où ça va, où ça ne va pas, on s'assoupit un peu, on rouvre un peu les yeux, c'est toujours un peu le même paysage... — Et l'auteur a disparu... — Bon débarras... De toutes façons, il n'a peut-être jamais été là... — Tu veux dire que tu n'étais jamais là?... — Moi, toi, ou un autre, ou personne, quelle importance... — Et ça va durer encore longtemps?... — Tant que le train sera sur les rails, j'imagine... — Et quand il n'y sera plus?... — Eh bien il n'y sera plus... — Il va où, le train?... — Il va où il va, comment veux-tu que je le sache... Il s'enfonce dans la nuit, où rien ne luit, comme disait la chanson... Ou bien il va où il ne va pas peut-être... — Et le conducteur, il sait?... — Il n'y en a pas, de conducteur... Et pas non plus de contrôleur... Et pas non plus de voyageur je crois... — C'est parce qu'il n'y a pas d'auteur peut-être... — Oui... — Remarque, on s'en passe bien... — Oui... — Qu'est ce qu'on ferait d'un auteur de toutes façons?... On le balancerait par la fenêtre?... — Et comment... Il nous ferait pas chier bien longtemps...
samedi 21 juillet 2012
mercredi 7 mars 2012
The lady vanishes. Peut-être que ce n'est qu'un rêve. Dans un train. Ou alors même le train fait partie du rêve, le train est même le rêve et on est dans le rêve. Elle ferme les yeux. Quand elle les rouvre, tout a changé : Miss Froy a disparu. On veut maintenant lui faire croire qu'elle n'était que dans sa tête. Une hallucination. (Souvent, dans les rêves, je ferme les yeux, et alors je me réveille. C'est d'ailleurs un truc, pour moi, pour m'enfuir de rêves désagréables. Quand je sens que ça dégénère, je ferme les yeux très fort. Ou alors je passe à un autre rêve, si je les ferme moins fort, comme on change de diapo. Fermer les yeux revient à ouvrir les yeux.) Une nonne en talons hauts. C'est le genre de détail qui peut marquer, dans certains rêves, provoquer un rebondissement. Ça attire l'attention, soudain, ça focalise même toute l'attention et on glisse alors dans une autre réalité. Dans ce cas, association de contraires : la sainte et la putain. Ça donne le ton. Puis l'illusionniste italien, dont le spectacle s'intitule une femme disparaît... Peut-être que ce n'est qu'un rêve, me dis-je, un rêve de fille à la croisée des chemins, voyant Miss Froy s'enfuir par la fenêtre du train et s'égailler dans la nature hostile. On imagine que cette vieille dame gentille et peu sportive va rejoindre la frontière nazie toute barbelée on suppose avec des gardes armés jusqu'aux dents qui l'attendent fermement avec ordre de tirer à vue. Elle va tranquillement traverser, avec son petit chapeau, en faisant un grand sourire, tiendra peut-être même dans sa main un petit bouquet de fleurs des champs qu'elle aura cueillies en chemin. Puis, comme par enchantement, elle se retrouve en Angleterre à jouer du piano. Une rengaine, le genre d'air entêtant qu'on sifflote, qu'on oublie et qui revient, un genre de sérénade autrefois donnée sous la fenêtre, où le guitariste a fini étranglé. Est-ce un hasard si le d'abord détesté bientôt amoureux de la belle endormie est lui-même musicien? Et si c'était codé? Et si tout était codé? Il faut déjà connaître la musique... Elle, elle ne la connaît pas, la musique. Elle est dans le train. Elle rêve. Dans son rêve, elle va réaliser qu'elle est amoureuse, c'est tout, d'un type qu'elle tenait pour le dernier des goujats. Miss Froy, en fait, c'est Lui. La femme qui disparaît, c'est l'homme qui apparaît. C'est un transfert. Parce qu'elle a peur de son désir, elle transforme le jeune homme insolent en son antithèse : la vieille dame gentille, vraiment inoffensive, adorable, ignorant que, comme dans le conte, le loup se cache dans la grand-mère, comme la putain se cachait dans la sainte et aussi la sainte dans la putain. A la fin, Miss Froy leur tend, extatique, une main à chacun. C'est le trait d'union. On ne voit pas les mains se toucher mais on peut imaginer qu'alors Miss Froy va disparaître, cette fois pour de bon, au contact, et que les sens vont enfin s'embraser. Car elle n'est plus seulement Lui, mais Elle et Lui. On sent l'urgence, la pulsion, soudain, quand tout était si feutré, ce n'est plus la même Miss Froy, il y a un genre de lueur folle dans ses yeux, un si débordant enthousiasme, une flamme. Fusion annoncée. Explosion imminente. C'est souvent à ce moment-là, à un cheveu de la révélation, du contact, qu'on se réveille. The end... Si le film continuait, elle se réveillerait alors, la belle au train dormant, dans le train évidemment, avec un grand sourire bienheureux en même temps que bientôt une légère frustration. Tout s'étiolerait bien vite. Elle aurait quand même à un moment un genre d'impulsion, étincelle fugace de pur désir, aller retrouver le type insolent qui voyage en 3ème classe, avec sa clarinette insupportable... Puis, la réalité continuant de progresser telle la nappe de pétrole vers la plage immaculée avec pour seule mission de tout recouvrir... elle se souviendrait qu'elle va bientôt se marier, avec un très bon parti qui plus est... Elle aurait peut-être même bientôt un petit rire cruel en pensant au musicien qu'elle méprise, et peut-être aussi qu'elle déteste la musique, n'y entendant que du bruit lui donnant des migraines... Peut-être même que c'est elle, en pensées, qui a étranglé le guitariste, qui lui tapait sur les nerfs, parce qu'il lui rappelait, par sa sérénade, qu'elle allait épouser un homme qu'elle n'aimait pas... La musique dit des choses que la raison ignore et même parfois veut ignorer... Pas ce type, quand même... En même temps, elle serait troublée, se sentirait aussi quelque part un peu laide en riant de la sorte... Mais la raison l'emporterait... Et elle passerait le restant de sa vie à faire semblant de vivre, à s'emmerder terriblement sous son masque de femme épanouie qui finirait par craqueler... Parfois, elle se mettrait à chantonner vaguement un air, ne sachant plus trop d'où il vient, qui la rendrait d'abord heureuse, puis infiniment mélancolique...
samedi 3 mars 2012
Toujours empli de l'absence de Pearl White, mais équipé de mon brand's haide, j'ai caboté mollement jusqu'à la Place Carnot. Au moins en tant que plante y soigner un peu ma carence en vitamine D d'oiseau urbain de nuit. Un monde... dès qu'il fait beau, ils sortent tous de leurs terriers... Au pire, j'irai dans l'herbe... Gare aux crottes de chiens... Mais une place sur le trottoir plein soleil était libre... On aurait dit qu'elle m'attendait... Tout ce monde... et tous à chercher une table, glapir qu'il n'y en a plus... Ils ne la voyaient pas, celle-là, la mienne... Peut-être un trou dans l'espace-temps... Je m'y dirige, donc, sans crainte ni précipitation, m'y installe, remonte les manches de ma chemise jusqu'au milieu du biceps, plus la surface de peau est grande mieux c'est pour bien capter la D, presque envie de me mettre tout nu... C'est pour le cancer, la D, ça fortifie les cellules, plus vaillantes alors à reconvertir celles qui ont été séduites par le côté sombre de la Force... A la fois, n'en faut pas trop, sinon Mélanome s'invite, tout noir et puant dans son vêtement miteux resté trop longtemps au grenier... Toc toc... Faut ce qu'il faut, modérément... Gaston passe devant et s'arrête : on s'en sert cinq : Prenez le soleil? — Et comment!... Il a toujours sa casquette de pépé sur son crâne chauve, moustache, un peu Choron, veste d'hiver... Il repart, me rend le soleil qu'il avait éclipsé derrière sa tête de lune, deux doigts sur la visière... Deux Russes, à tribord... Qu'est-ce que ça cause les Russes et fort... Heureusement, ça cause en russe... Des costauds, mâchoires carrées, cheveux en brosse, blonds, bien slaves, comme sortis d'affiches de propagande d'URSS, habillés chic, un peu voyant à la fois... Peut-être bien des maquereaux... Parce que dans le secteur j'ai cru parfois repérer des prostituées d'Europe de l'Est, qui doivent opérer sous les voûtes de Perrache... Alors je ferme les yeux, telle la plante épanouit ses feuilles, c'est bon... Mais quand même, au bout d'un court moment : Pourraient pas la fermer ces Russes?... Sitôt pensé ils se lèvent et s'en vont... Au même moment, le soleil ardent commence à se glisser sournois derrière un panneau signalant que la place est réservée aux handicapés... Voilà peut-être pourquoi... Le café est dégueulasse mais l'eau du robinet se laisse boire... J'ouvre enfin mon brand's haide... Sur la terrasse en face j'ai cru reconnaître une jeune femme mais l'ai laissée, indifférent, se noyer dans ma myopie... Une plante, pas un lapin... [21.3.1946 : sur papier cul britannique. Jaune bouteille gisait la lune fêlée, j'eus un renvoi en bas dans la brume violette (plus tard encore).] Ça me ressuscite soudain Pearl White et qu'elle a disparu. Je me demande maintenant si ce n'était pas la lune, qu'elle regardait. C'était peut-être la nuit. J'avais cru que c'était le jour, dans un jardin j'imaginais, mais me trompais peut-être. Et puis, elle buvait, Pearl White. Peut-être qu'aussi elle a eu un renvoi, dans la brume violette, après avoir contemplé la lune fêlée jaune bouteille qui gisait... Ça me serre le cœur soudain, à moins que ce soit le café... Elle a disparu... The lady vanishes... Je me retrouve alors dans un train... Elle disparaît... J'en ai presque un peu les larmes aux yeux, parce que Pearl White a disparu, dans le train... Était-ce la lune qu'elle contemplait ainsi songeuse? Ou un oiseau bleu et jaune dont les trilles éclaboussaient les Grands Feuillages?... La question m'habitera longtemps... [Ça s'appelle comment : un divan sans appuie-tête ni ressorts et qui n'a plus de tissus?] C'est alors que deux Russes sont venus s'asseoir à la table à côté. Deux autres Russes. Pareils à la fois. Des Russes de propagande. Qu'est-ce que ça cause, les Russes, et fort. C'est donc la table des Russes, qui vont toujours par deux. Je referme mon brand's haide. Le soleil commence à rejaillir de derrière le panneau : un genre d'aube latérale et blanche : Pearl White... Avant de mettre les voiles allume une cigarette pour voir où va le vent. Étirement des bras, doigts écartés, poings fermés pouces dedans. Coup d'œil sur ma montre : batteries rechargées. Grattement subtil de tête d'un doigt comme pour stimuler l'aire de cervelle dessous. Que de questions, en ce moment... Un divan sans appuie-tête ni ressorts et qui n'a plus de tissus...dimanche 26 février 2012
samedi 25 février 2012
mercredi 22 février 2012
mardi 21 février 2012
[Retour en Ozuie.] Dernier film en noir et blanc. Dernier film. (Après, Ozu renaîtra, en couleurs.) Peut-être le plus complexe, le plus sombre, le plus dur de tous ses films. Plastiquement, une merveille. Dans crépuscule à Tokyo, à la fin, la mère indigne quitte Tokyo pour toujours. Elle n'en peut plus, de Tokyo. Trop de peine, beaucoup trop de peine accumulée. Tokyo, c'est la ville de sa peine. Si elle restait, elle mourrait à petit feu, à l'étouffée. Il faut savoir s'éloigner de sa peine, quand elle est trop grande. Elle ne reviendra plus, cette fois. Car elle était revenue, une fois, après être partie longtemps, se disant que peut-être la peine se serait dissipée comme la brume du matin, au moins adoucie, que la vie pourrait reprendre gentiment, au crépuscule de sa vie. Mais elle était toujours là, à peine assoupie et elle est même revenue bientôt en force, la peine, plus brutale que jamais, comme si ça n'avait pas suffi, comme si elle n'en avait pas eu assez de peine, de trop avoir aimé l'amour et la vie... Son train va partir. Elle se penche par la fenêtre. Elle aimerait tellement que quelqu'un vienne lui dire au revoir, que tout ne soit pas mort. Elle espère. Peut-être que quelqu'un va surgir, sur le quai... En même temps, elle sait bien que personne ne va surgir, sur le quai... Mais elle aimerait tellement... Ça lui ferait tellement du bien... Il n'y a même que ça qui pourrait lui faire du bien... Jusqu'au dernier moment, elle guette... Et puis le train s'en va... Je me revois alors, indigne moi aussi, fuyant ma peine moi aussi, guetter ainsi par le hublot d'un avion avant le décollage... Longtemps... Jusqu'au dernier moment... J'aurais tellement aimé que quelqu'un surgisse sur le tarmac pour me dire au revoir, que tout n'était pas mort, ou au loin agite un mouchoir... J'espérais tellement, tout en sachant que personne ne surgirait pour moi, tellement indigne, ni agiterait de mouchoir... Mais je ne pouvais m'empêcher de guetter... Jusqu'au dernier moment... Et puis l'avion a décollé... Et j'ai guetté encore, au décollage, et encore après, longtemps, au dessus des nuages...











