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jeudi 5 septembre 2013

Le Paradis, c'était peut-être ça. Une fille — je n'ose pas dire une femme car pour moi, preuve de mon incurable immaturité, toutes les femmes, même centenaires, sont encore et avant tout des filles et il me semble qu'il y a toujours quelque chose de faux, de fabriqué, dans cette image de la femme qui me vient quand je prononce le mot — une fille, disais-je, autrefois, s'est crue et même peut-être déclarée, au moins sur le papier et pour ses proches, mon âme sœur. (Elle était magnifique, étincelante, d'une beauté sauvage, à couper le souffle, le mien en tout cas, je l'adorais, j'ai traversé le monde pour la revoir et pour la perdre, ça a failli m'anéantir et j'en suis quelque part aujourd'hui très heureux.) Mais pas du tout, avais-je rétorqué à son ami, le terne peintre homosexuel venu gauguiniser au Paradis des cannibales en compagnie duquel on était allés mastiquer d'insipides sushis dans une gargote sans âme et hors de prix, j'ai déjà une sœur, et donc déjà une âme sœur... Elle avait fait la grimace, d'autant plus que non... non... je ne suis pas du tout un artiste... et pas non plus un écrivain... n'en ai d'ailleurs pas la prétention, ni même l'ambition... Quel ennui, les artistes, les écrivains surtout... Quoi, alors?... Un chômeur radié, un paresseux, un promeneur, pour ne pas dire un vagabond, le plus souvent autour de ma chambre, ou juste dans ma tête... Toutes ses médiocres illusions sur moi de midinette ultramarine sophistiquée, déjà bien entamées, ont fini de se dissiper dans les vapeurs écœurantes des gyosas... Le soir même, dans la chambre d'hôtel avec vue sur la mer — les pieds dans l'eau, disait le prospectus — elle se refusait à moi pour la dernière fois... Évidemment, j'aurais dû dire oui, mon âme sœur, évidemment, enfin trouvée!... Mon goût, très douteux, pas toujours consciemment, pour le sabordage, surtout quand le navire est somptueux, les cales pansues de merveilles, les voiles gonflées voluptueusement… Mais je n'ai jamais eu qu'une sœur... N'en ai jamais voulu d'autre... Elle était là, ma sœur, sur le petit banc en pierre, c'était déjà l'automne, j'allais vers elle, j'allais toujours vers elle. Il n'y avait qu'elle. Mon âme sœur. Qui sentait tellement bon. Elle lisait. (Je l'ai toujours vue lire. Pas comme moi, qui m'y suis mis sur le très tard, et avec parcimonie, la plupart des livres me tombant vite des mains.) C'était peut-être ça, le Paradis. Le battement de mon cœur en retrouvant ma sœur. Je venais un peu l'embêter, tirer un peu sur sa jupe, sur son livre, qu'elle en sorte, de son livre, de sa rêverie, pour s'occuper de moi.

jeudi 25 avril 2013

[Me retournant.] Les vieux sont sur les bancs. Les Roms sont dans les prés. [Qui a raison?] J'avais besoin de soleil. [Mes os.] Me suis trouvé un banc, mis à rôtir en picorant le bonheur des petits poissons. [Très bien pour quand on est dehors, en terrasse ou sur un banc.] Alors, un vieux est venu s'asseoir sur mon banc, la casquette, la grosse veste de cuir, transpirait pas une goutte, c'est ça les vieux ils ne se rendent plus compte, s'il fait chaud, froid. Je sens sa masse (désagréable, molle, envahissante) à côté de moi, ça me rappelle the blob que j'ai vu il y a quelques soirs. Il respire fort. Sa présence m'oppresse. Un autre vieux survient, mais en fauteuil roulant et ils se mettent à palabrer. Oui oui, 52 ans, il est malade. [Son fils?] L'en a encore pour dix ans, oui oui. [Avant la retraite?] Mais on n'a pas à se plaindre, hein?... Mais on n'a pas à se plaindre, hein?... Mais on n'a pas à se plaindre, hein?... [Trois fois. Pas sourd, l'autre, pourtant, celui en fauteuil, apparemment, même s'il ne répond pas, ou alors juste un peu en branlant la tête on ne sait si c'est de bas en haut ou de droite à gauche, indistinctement.] Et autrement? Ça va? – Oui oui, on n'a pas à se plaindre et puis là je l'attends, hein... – Qui ça?... – Ben lui... – Ah... J'hésite à migrer aussitôt. Ils parlent fort. Ne sentent pas bon. [Même si je suis à bonne distance et ne peux les sentir, je sais qu'ils ne sentent pas bon.] Me dépriment. Profondément. Plus la sourde terreur d'être contaminé, voire même absorbé. [the blob...] Mais il s'en va, sur ses roues, l'autre vieux. Un peu affligé, mais goûtant un début de délivrance, tout de même un petit peu philosophe, dans un grand soupir me remets dans les petits poissons, comme quoi fumer il n'y a rien de mieux et je suis bien d'accord et je m'en grille alors une, enfin, un peu de brouillard est parfois et même très souvent salutaire... Pas pour longtemps : un autre type bientôt survient. Plus jeune. Gras. Luisant. En tee shirt. Avec une gourmette. [Le fils?] Ça parle testament. Oui mais... si je fais mon testament... – C'est bien ce que je te dis... [Une bonne dizaine de fois.] Puis, le vieux, sans préambule : Une bonne queue, dans les toilettes, t'attraperas pas le sida... [Peut-être pas son fils, alors? Son amant?] Je referme mes petits poissons. Jette un œil derrière moi. Le Paradis était si proche. On aurait dit un Gauguin, sur le coup. Et disparais.

dimanche 8 mars 2009

Parfois encore, dans mes pensées un peu vagues, je me retrouve là-bas. Avant d'aller là-bas, je croyais savoir ce qu'était la solitude. Mais je ne le savais pas vraiment. C'est là-bas, que j'ai vraiment su. Je ne savais plus où était le nord, où était le sud. Je ne savais plus vraiment qui j'étais, je crois... Peut-être que finalement je ne suis allé là-bas que pour le découvrir et que j'ai compris alors qu'il n'y avait rien, ni personne... J'allais m'asseoir, de temps en temps, de jour comme de nuit, sur un banc, au bout d'un ponton qui avançait dans le lagon. Je regardais devant moi. Mais il n'y avait rien, devant moi. Je semblais attendre. Personne ne venait jamais. J'essayais de faire le vide, pour ne plus sembler attendre, n'y parvenais pas souvent... De ma chambre d'hôtel, j'entendais la mer, d'un côté, de l'autre l'air qui sifflait sous la porte et la faisait parfois un peu cogner dans le chambranle. Il y avait une reproduction sinistre de Gauguin au mur. J'écoutais Billie Holiday, accompagnée par Lester Young, my first impression of you (was like the sight of flowers in spring...), il m'a fallu peut-être dix ans pour pouvoir réécouter ces enregistrements sans avoir envie de me jeter par la fenêtre. Je fumais énormément, quasiment sans arrêt, des gitanes sans filtre, j'avais toujours l'impression d'être en manque, et je l'étais. Je ne dormais plus mais parfois je m'effondrais, une heure ou deux dans une sorte de coma dont je sortais brusquement, blême et suant, par besoin de fumer. Je pleurais sur mon lit, parfois, en position fœtale. Puis je me trouvais idiot. Je trouvais ça très moche, puis je trouvais ça très beau et j'avais honte, parfois, de trouver ça très beau, d'être un tel idiot... Quelle vanité... J'avais le ventre creux. Une fois, de toute la journée, je n'ai mangé qu'un oignon, en riant et en pleurant. Une autre fois, pensivement, trois olives. Il n'y avait plus rien. J'étais presque tout seul, dans cet hôtel qui était bien au dessus de mes moyens... Je n'y ai engagé la conversation qu'une fois, avec un homme d'affaires australien, au bout du ponton. Hello... What are you watching?... Green lights... fishes... in the sea... Don't you see?... Oh yes... beautifull... Yes... Are you... english?... You're joking?... I speak so bad... I'm french... Holidays?... No... Affair?... No... So What?... Nothing at all... Greenlights maybe, who knows... Ah... french men... C'est peut-être la seule fois où j'ai ri de bon cœur, en presque un mois... Je n'ai jamais rien regretté, à part peut-être un certain manque d'élégance, même si je n'ai jamais autant souffert que là-bas... C'était nécessaire, vital, c'est peut-être même là-bas que je suis vraiment né... Autrement, je marchais, des kilomètres et des kilomètres en bord de mer, sans but, tournant en rond, dans l'île... Souvent, des chiens méchants se jetaient sauvagement sur moi derrière les portails des villas sans lesquels ils m'auraient égorgé et j'en tremblais encore longtemps après. Alors, je m'éloignais des zones résidentielles qui ne voulaient pas de moi. Je me sentais chassé, banni, totalement indésirable. J'avais un air de vagabond, un peu déguenillé mais propre. Je ne savais jamais où était le soleil, où il était censé se lever ou se coucher, j'étais perdu, je ne savais pas non plus où regarder pour savoir d'où je venais... Parfois, je m'arrêtais, je m'asseyais sur un rocher ou sur un bout de plage désert, je regardais la mer, devant moi, mais il n'y avait rien... En marchant, un jour, sans but, longtemps, jusqu'à m'oublier, ne plus être alors que la sensation de marcher, je suis arrivé dans les ruines de l'ancien bagne... (Ce qui peut vouloir dire qu'il y en avait un nouveau, quelque part...) Un grand chien noir est venu vers moi et m'a léché la main...